La jeunesse doréede Fréron.—Louvet.—Lodoïska.—Les voleurs de diligences.—Aventure à Tournay.—Les faux assignats.—Le chevalier Blondel.—Aigré.
À la terreur succéda une réaction qui ne fut pas moins cruelle, mais comme elle se répandit dans les départements, dans les campagnes, sur les grandes routes, et ne se manifesta à Paris que par les extravagances de ceux que l'on nommala jeunesse dorée de Fréron, cela eut moins de retentissement dans la capitale, mais ce n'en fut pas moins fâcheux pour ceux qui en furent victimes.
Fréron était un député de la Montagne; il avait été envoyé avec Tallien en mission à Bordeaux, où il ne s'était pas fait remarquer par une extrême philanthropie. Cependant il fut un de ceux qui attaquèrent Robespierre, lorsqu'ils craignirent pour leur propre sûreté.
Après la réaction, Fréron fut l'étendard autour duquel se rallièrent les jeunes gens qui allaient dresser leurs plans de bataille dans les cafés, et les mettre à exécution sur les théâtres, dans les rues et chez les particuliers. Louvet, député de la Gironde, qui avait échappé miraculeusement à la proscription, ne put se soustraire à celle de ces messieurs, pour avoir fait chanter laMarseillaiseau Théâtre de la République.
Je ne connaissais point ce député; je savais seulement qu'il était lié avec Talma, mais je ne l'avais jamais rencontré chez lui, lorsque je voyais le plus habituellement Julie.
On sait combien son roman duChevalier de Faublasa fait de bruit; le joli opéra deLodoïskaen était un épisode. Cependant, aucune jeune femme n'eût osé avouer qu'elle avait lu cet ouvrage. Je me figurais que l'auteur devait être un cavalier charmant, aux manières élégantes et nobles; enfin un homme accompli. Un jour, j'entendis prononcer le nom de Louvet chez madame de Condorcet, où j'étais avec Julie Talma. C'était en 1794, après la terreur; on parlait de la proscription de ce député, et d'une brochure qu'il venait de publier. Dans cet opuscule, il faisait connaître minutieusement la manière dont il avait échappé à la mort par les soins et la tendre sollicitude d'une femme, qui depuis fut la sienne, et qu'il nommait Lodoïska. Je voulus avoir cette brochure, et je la lus avec un vif intérêt. On ne manque jamais de se tracer en idée, sous des couleurs ravissantes, l'image des héros dont on sait l'histoire. Je m'imaginais que le chevalier de Faublas était devenu un homme politique; que la légèreté de son âge était remplacée par des formes plus sérieuses et plus nobles, et que sa Lodoïska était toujours belle et toujours adorée. Cette fiction donnait plus de prix à l'ouvrage que je lisais. Je parlai de cette brochure à Julie, et de l'intérêt que ce récit m'avait fait éprouver, sans y ajouter mes suppositions; je lui dis seulement combien je désirais pouvoir rencontrer M. et madame Louvet.
«Rien n'est plus facile, car ils dînent demain chez moi, et je comptais t'inviter.»
J'acceptai avec empressement, et j'arrivai de bonne heure, tant mon impatience était grande de voir mes héros. Lorsqu'on les annonça, la maîtresse de la maison se leva pour aller au-devant d'eux, et je la suivis par un mouvement presque involontaire; mais je ne fus pas peu surprise de trouver, à la place du Faublas que je m'étais dessiné avec tant de complaisance, un petit homme maigre, à la figure bilieuse, au mauvais maintien, à la mise plus que négligée. Et cette belle Lodoïska!… laide, noire, marquée de petite vérole, et de la tournure la plus commune[7]. Je fus tellement désenchantée, que je n'en pouvais croire mes yeux, et je regrettais encore mon illusion.
Après les premières félicitations sur les dangers auxquels ils avaient échappé, sur le courage et l'admirable dévouement de madame Louvet, Julie me présenta à ce couple charmant.
«—Voilà, leur dit-elle, une de mes amies qui avait un bien grand désir de vous voir; elle a lu avec avidité le récit touchant de vos dangers, et n'a respiré que lorsqu'elle vous a vus sauvés.»
Louvet me fit un salut de la tête, accompagné d'un sourire qui voulait dire: «Tu croyais rencontrer un Faublas!…»
Je pense qu'il avait lu mon étonnement sur ma figure. On parla de nouveau de ce temps de malheur et d'alarme, et de la façon ingénieuse avec laquelle Lodoïska avait soustrait à la mort ce malheureux proscrit, ce qui finit par m'intéresser beaucoup, car Louvet était un homme d'esprit et de mérite, et sa femme, malgré son physique peu agréable, n'en était pas moins une personne remarquable. La maladresse de son mari fut d'en faire une héroïne de roman et de la peindre sous des couleurs si séduisantes, dans son Faublas; s'il l'avait appelée tout bonnement madame Louvet, elle n'en aurait été que plus intéressante, et il lui aurait évité un ridicule qu'elle n'avait pas provoqué.
Riouffe venait aussi de publier sesMémoires d'un détenu; je les préfère maintenant de beaucoup à ceux de Louvet. Riouffe était à cette époque un charmant garçon[8], et je me le rappelle encore avec intérêt, sous la surveillance de son gendarme, et lorsqu'il pouvait, d'un moment à l'autre, porter sa tête sur l'échafaud.
J'avais fait la musique de la romance qu'il avait composée en prison, et qui se trouve dans lesMémoires d'un détenu. Quoique je ne fusse pas très forte sur les règles de la composition, je la fis d'inspiration, et la chantai avec ce sentiment qui part du coeur: aussi plut-elle beaucoup à tous ses amis.
Louvet ayant peu de moyens d'existence, voulut former un établissement de librairie. Il prit un magasin sous la galerie qui donnait alors sur la place, en face du libraire Barba et de la porte des artistes du Théâtre-Français. La belle jeunesse de Fréron ne manqua pas de venir assiéger la boutique du libraire qui avait fait chanterla Marseillaiseau Théâtre de la République, et d'assaillir la belle Lodoïska de mille quolibets offensants.
En voyant ce rassemblement à sa porte, madame Louvet s'était retirée dans son arrière-magasin, et son mari se promenait comme un lion qui ronge son frein. Lorsque ces messieurs n'eurent plus la facilité d'attaquer madame Louvet en face, ils se tournèrent contre son mari.
«Eh bien! chante doncla Marseillaise, lui crièrent-ils.»
Alors, dans un mouvement de rage, d'autant plus violent que depuis long-temps il le concentrait, il ouvre la porte en s'écriant d'un air de mépris:
Que veut cette horde d'esclaves?…
Ce beau mouvement de courage interdit un moment cette foule qui se réunissait contre un seul homme; mais bientôt après ils se mirent à vociférer de nouveau.
Fort heureusement la patrouille, appelée par les voisins, parvint à les dissiper, mais Louvet ne put conserver son établissement, car de semblables scènes se renouvelèrent tous les jours.
J'appris sa mort à mon retour de Bordeaux; cette pauvre madame Louvet était restée sans fortune. Je ne sais ce qu'elle est devenue et je ne l'ai rencontrée nulle part depuis.
Après les dévaliseurs de diligences à main armée, vinrent les compagnies de Jésus,les chauffeurs, dont on parle si peu dans les écrits que l'on publie maintenant, et qui remplacèrent les républicains exaltés dont on parle tant.
Les voleurs de diligences voulaient, disaient-ils, se dédommager de la perte de leurs biens, confisqués par la Convention; mais la plupart cependant n'avaient rien perdu, attendu qu'ils n'avaient rien à perdre, et les chauffeurs, ni vengeance ni représailles à exercer. Ils ne voulaient autre chose que le pillage et l'incendie. Lorsqu'ils attaquaient les habitations des propriétaires et des malheureux fermiers, ils s'inquiétaient peu de leurs opinions. Ceux qui avaient perdu leur famille et leurs biens à la révolution étaient d'honnêtes gens qui ne cherchaient point à s'en dédommager par de semblables moyens; mais, dans tous les partis, on a toujours cherché à couvrir de mauvaises actions par des sophismes. Lorsque les assignats parurent, il se forma une compagnie pour en fabriquer de faux, afin de les discréditer. Ces messieurs se chargeaient de les faire colporter; tout cela avec les meilleures intentions du monde, et pour ruiner la République qui les avait ruinés. Mais ils ne songeaient probablement pas que la fortune des particuliers, qui en étaient fort innocents, se perdait également.
Voici une aventure qui m'arriva en ce temps-là même, et lorsque j'étais à Lille. Il y a une très petite distance de cette ville à celle de Tournay, qui appartenait alors à l'Autriche, et, avant l'émigration, on y allait très fréquemment. Un simple poteau séparait les deux pays. Les communications étaient si faciles, que plusieurs habitants de Lille y avaient même des maisons de plaisance, et on se croisait sans cesse sur cette route. Les douaniers ne faisaient attention qu'aux voyageurs qui pouvaient y passer des marchandises. Le théâtre de Lille y donnait des concerts et des représentations. Les émigrés étaient persuadés alors qu'il leur suffirait de se montrer aux portes de Paris, avec l'armée de Condé, pour y entrer, et qu'on les recevrait comme des libérateurs. Leurs biens n'étant point encore confisqués, ils avaient de l'argent, et ils en usaient comme si cela eût dû ne jamais finir: d'ailleurs ils avaient, quelques-uns du moins, pour s'en procurer, des moyens que l'on ignorait encore.
Ce fut à cette époque que le sacre de l'empereur d'Allemagne eut lieu. Cette solennité attira un monde prodigieux à Tournay: les concerts, les bals, les fêtes, s'organisaient d'avance. Je partis donc pour cette ville avec une dame artiste comme moi. Nous étions persuadées que nous trouverions des logements, ou tout au moins une chambre, dans la maison où nous avions l'habitude de descendre; mais tout avait été pris de vive force, et il y avait tellement de monde, que l'on couchait dans les granges, dans les écuries, et les tables étaient dressées dans les cours et dans les corridors.
Nous étions dans un fort grand embarras, et nous pensions déjà à retourner à Lille, lorsque nous rencontrâmes deux dames de nos connaissances de Paris; elles nous dirent qu'elles habitaient avec leurs maris une petite maison de campagne tout près de la ville; qu'elles nous y donneraient l'hospitalité pour la journée, et que l'on pourrait peut-être nous trouver un gîte pour la nuit; en pareille circonstance, on se contente de ce que l'on trouve. Le mari d'une de ces dames, M. Aigré, dans un voyage qu'il avait fait à Lille quelque temps auparavant, était venu me voir et m'avait confié qu'il émigrait. Mais, comme on fouillait à la frontière, et qu'il était défendu d'emporter de l'argent, il me pria de vouloir bien lui coudre dans une ceinture un jeu de cartes, comme il le disait en riant: c'étaient trente-deux assignats de mille francs. Cette somme, pour un si court voyage, pouvait faire soupçonner qu'il avait le projet de rejoindre l'armée de Condé: aussi je ne fus pas surprise de rencontrer sa femme à Tournay. Ils me dirent que le chevalier Blondel était avec eux et M. de *** avec sa femme, qu'ainsi j'allais me trouver en pays de connaissance.
Nous nous apprêtâmes donc à passer une journée fort agréable. Ce chevalier de Blondel avait l'esprit le plus gai et le plus original que l'on puisse rencontrer. Après le dîner, on alla se promener; mais ces messieurs restèrent pour fumer des cigares et jouer à la bouillotte. Je ne sais plus quel motif, ou plutôt quelle inspiration, nous poussa à venir chercher quelque chose à la maison. Nous nous trompâmes d'escalier, et nous montâmes dans un petit corps de logis qu'on ne nous avait pas montré. Ayant trouvé une porte qui n'était qu'entrebâillée, j'entre, et je vois des petits pots, des petites bouteilles avec du noir, du rouge et des papiers. Au premier coup-d'oeil, je crus que c'était pour dessiner; mais en avançant je reconnus des assignats; les uns commencés, les autres achevés. J'appelai ma compagne. J'étais, je crois, pâle comme la mort, et elle le devint elle-même en me regardant. Nous n'eûmes pas la force de nous communiquer nos pensées, et nous descendîmes les escaliers comme la belle Isaure descendit ceux du cabinet dela Barbe-Bleue.
—Ah! mon Dieu! lui dis-je, où sommes-nous? Il paraît que c'est une de ces réunions dont nous avions entendu parler et auxquelles nous ne voulions pas croire; mais qu'allons-nous faire? S'ils se doutent que nous avons découvert ce secret, ils nous tueront peut-être, pour nous empêcher d'en parler. Partons, car il nous serait impossible de nous contraindre et de conserver notre sang-froid. Il leur suffirait de nous voir un moment pour se douter de la vérité. Mais, comment faire? partir sans rien dire, c'est aussi dangereux; je vais écrire.
—Que penseront-ils?
—Ma foi, ce qu'ils voudront. J'aimerais mieux passer la nuit sur la route que de rester ici; d'ailleurs on trouve plus de voitures pour retourner que pour venir.
J'écrivis donc que, dans la crainte d'être indiscrètes, et ne voulant point les gêner, nous avions pris le parti de nous dérober à leurs instances pour ne pas céder à la séduction. Je laissai ce sot billet sur la table, et nous partîmes avec plus de vitesse que nous n'étions venues, et croyant toujours qu'on nous poursuivait.
Lorsque nous fûmes en sûreté, je me rappelai les trente-deux assignats que j'avais cousus dans l'élégante ceinture de M. Aigré. Long-temps après j'appris qu'il avait été arrêté à Paris, ainsi que M. Blondel, et qu'ils avaient été jugés sous la prévention de fabrication de faux assignats. Comme c'était après le 10 avril, cela ne m'étonna point. Ce même Blondel, qui était encore à Sainte-Pélagie lors des horribles massacres de septembre, trouva le moyen d'échapper. Il harangua les gens assemblés autour de lui, leur dit qu'il était prisonnier pour avoir défendu leur cause; enfin il les persuada si bien par son éloquence, que plusieurs de ceux qui l'écoutaient le prirent sur leurs épaules et le portèrent en triomphe comme un martyr de la liberté. Il ne se laissa pas enivrer par cette ovation, et gagna au large aussitôt qu'ils l'eurent quitté. Lorsqu'on en vint à lire son écrou et que l'on vit qu'il était détenu pour faux assignats, on voulut le retrouver: fort heureusement il était alors à l'abri de toute poursuite. Les deux dames avaient été confrontées avec le chevalier Aigré, lors de son jugement; mais comme il s'était bien gardé de les compromettre, elles s'en étaient fort adroitement tirées. La femme de Blondel, qui était jolie et très spirituelle, avait victorieusement plaidé sa cause et celle de sa soeur. Ils trouvèrent tous trois le moyen de passer en Angleterre; mais le malheureux Aigré avait porté sa tête sur l'échafaud.
Je vais à Bordeaux.—Disette.—Arrivée dans une ferme.—Famille villageoise.—Ma guitare.—Puissance de la musique.—Je donne des représentations à la Rochelle.—Les fichus verts.—L'argent et les assignats.
Mon mari devant partir pour l'armée d'Italie, je me décidai à accepter un engagement à Bordeaux; mais une femme ne pouvait guère voyager seule à cette époque, même en diligence. Je ne savais quel parti prendre, lorsque je rencontrai, chez une personne de notre connaissance, un négociant qui partait pour la Rochelle. Il avait une très bonne voiture, et désirait lui-même trouver quelqu'un pour voyager à frais communs. Nos arrangements furent bientôt faits; mais, dans la crainte de manquer de chevaux de poste, car ils étaient souvent en réquisition, nous prîmes un voiturier, qui nous assura qu'il trouverait des relais sur la route. Nous nous munîmes de provisions, autant qu'il nous fut possible d'en emporter, car ce n'était pas chose facile: non-seulement elles étaient rares, mais on les enlevait à ceux qu'on supposait en avoir.
En faisant nos arrangements dans la voiture, mon compagnon de voyage voulut absolument me faire prendre ma guitare; je m'en souciais d'autant moins que c'était un embarras inutile.
—Qui sait, me dit-il, si nous étions obligés de rester en route, cela vous amuserait.
Ne pouvant la mettre dans un étui qui aurait tenu trop de place, on la suspendit au-dessus de nos têtes. Par un singulier hasard, ce fut une heureuse prévision d'avoir emporté cet instrument.
Tant que nous fûmes près de Paris, nous eûmes beaucoup de peine à nous procurer ce dont nous avions besoin; mais à mesure que nous avancions, cela devenait plus facile. Cependant, nos provisions commençant à s'épuiser, notre postillon nous conseilla d'en chercher d'autres avant d'aller plus loin, et nous indiqua une habitation où nous pourrions nous en procurer.
C'était une riche ferme, dans une position charmante. Mon compagnon de voyage descendit pour parler au maître de la maison.
«—J'ai dans ma voiture, dit-il à ce bon fermier, une dame fort indisposée par les fatigues et les privations de toute espèce que nous avons déjà endurées depuis notre départ.»
Il lui en fit un tableau touchant, et je crois même que, pour l'attendrir, il l'assura que j'étais enceinte.
«—Voyons, dit le vieux fermier, en se levant de son fauteuil et venant à la voiture. Descendez vous reposer, madame, et venez prendre des oeufs frais et du bon lait, cela vous rafraîchira.»
Il me conduisit dans une grande chambre où toute la famille était rassemblée. Cette belle ferme me rappelait nos opéras-comiques, surtoutles Trois Fermiers, de Monvel.
Une jeune femme bien fraîche allaitait son enfant: c'était la bru. Une vieille mère, deux jeunes filles, un grand garçon et plusieurs petits enfants, composaient cette belle famille. Il y avait dans tout cela un air de propreté, d'aisance, qui faisait plaisir à voir. Le vieux père était du Languedoc; il me parla le patois de Toulouse, que j'avais habitée quelque temps.
Nous en revînmes aux difficultés du voyage, à la peine que l'on avait de se procurer les choses les plus simples, et nous demandâmes comment nous pourrions faire pour les acheter.
—Nous ne vendons rien, répondit le fermier, mais si madame veut nous jouer un petit air de c'te machine que j'ai vue dans la voiture: je ne sais pas comment vous appelez ça.
—Une guitare.
—Une guitare, soit. Eh ben, jouez-nous-en un petit brin, et j'vous donnerons des provisions pour votre voyage.
Mon compagnon, enchanté de cette représentation à notre bénéfice, courut vite chercher l'instrument[9].
Je leur chantai ce qui me vint à l'esprit de chansonnettes villageoises:
Sans un petit brin d'amour,On s'ennuierait même à la cour.
Cela les égaya fort, et me fit penser à la chanson duMisanthrope:
Si le roi m'avait donnéParis, sa grand'ville.
Mais ce qui enchanta surtout mon vieux fermier, ce fut une romance languedocienne, de Goudoulis, célèbre par ses poésies languedociennes:
Tircis est mort pécaïre: osulous ploura lous.
Je crois qu'il m'aurait donné sa ferme, et m'aurait gardée toute ma vie, si j'avais voulu y rester.
«—Saperbleu, madame, vous chantez joliment ça, me dit-il, j'en ai la chair de poulet.»
Les succès flattent, de quelque part qu'ils viennent, et ce n'est pas celui qui me flatta le moins, car il partait du coeur: c'est pour cela que je m'en vante.
Cette guitare devait être pour moi un talisman dans mon voyage. Elle me fut encore favorable à la Rochelle. M. D…, en me la faisant emporter, eut une prévision bien heureuse.
Comme il habitait la Rochelle, et que j'étais obligée d'attendre la diligence de Bordeaux, il me fit descendre à l'hôtel où elle devait arriver. On ôta de la voiture tout ce qui m'appartenait, excepté mes malles, qui devaient m'être envoyées dans la soirée.
Les garçons, ayant mis dans une salle basse le sac de nuit, la guitare et plusieurs autres bagatelles, ils furent avertir la maîtresse de la maison.
L'hôtesse, élégante et belle dame, me voyant un si mince bagage, n'augura pas beaucoup de mon séjour dans sa maison. Comme il était presque nuit, je lui demandai une chambre pour attendre l'arrivée de la diligence.
—Ah! Dieu sait quand elle viendra, me dit-elle.
—J'attendrai, lui répondis-je.
—Je ne puis vous donner de chambre à présent, car il n'y en a qu'une de libre, et le voyageur qui l'occupe ne part qu'après le souper; il est maintenant au spectacle.
—Il m'est cependant impossible de rester dans la salle à manger.
Elle m'ouvrit une pièce qui donnait sur cette salle.
—Veuillez, lui dis-je, m'envoyer de l'encre, du papier et de la lumière.
Cette dame avait l'air de mauvaise humeur et elle était assez peu polie; mais, en voyage, il faut prendre le temps comme il vient.
En attendant qu'on m'apportât de la lumière, ne sachant que faire, je pris ma guitare et me mis à fredonner et à essayer un accompagnement. Insensiblement, et sans même m'en apercevoir, je finis par chanter, mais à demi-voix. En me retournant, je crus voir de la lumière à travers les fentes de la porte; je me levai pour l'ouvrir, et je trouvai ma peu gracieuse hôtesse qui m'écoutait.
—Ah! pardonnez-moi, madame, me dit-elle, mais je craignais de vous interrompre, et j'avais tant de plaisir à vous entendre, que je serais restée là une heure.
De ce moment, elle me traita avec une politesse extrême, et ce fut bien autre chose lorsque l'on vit dessus mes caisses: «ARTISTE VENANT DE PARIS ET ALLANT À BORDEAUX.» À cette époque, le théâtre de cette ville était un des meilleurs de la province.
La nouvelle qu'une artiste de Paris était à la Rochelle se répandit bientôt. En province, les moindres choses deviennent importantes.
—J'espère, me dit mon hôtesse, que madame soupera à table d'hôte.
—Vous voyez, lui dis-je, car je ne me souciais pas de souper à table d'hôte, que je suis en habit de voyage, et je sais qu'il est d'usage en province d'avoir des habitués de la ville.
—Comme on ne soupe qu'à dix heures, madame a le temps de faire un peu de toilette; d'ailleurs, il y aura des dames à table, et moi-même j'en ferai les honneurs.
Je me laissai persuader. Elle m'aida à chercher ce qui m'était nécessaire pour un négligé de voyage, et fut aussi prévenante qu'elle l'avait été peu à mon arrivée. Elle s'extasiait sur chaque pièce de mon ajustement.
«—Ah! comme on voit que madame est une Parisienne, nos dames vont-elles vous regarder demain, au spectacle!»
Tout le monde arriva pour souper, et mon compagnon de voyage, tout fatigué qu'il devait être, ne manqua pas de s'y rendre. Il avait, à ce qu'il paraît, raconté mes succès dans la ferme. S'il n'avait cependant jugé mes talents que d'après cela, il ne pouvait s'en faire qu'une médiocre idée. Je ne m'attendais pas à ce qui allait arriver.
Il vint me chercher pour me placer à table, et me mit entre lui et un monsieur que je sus bientôt après être le directeur du théâtre, qu'on avait amené tout exprès pour me faire la proposition de jouer deux ou trois représentations. Je m'en défendis, prétextant mon engagement à Bordeaux, où j'étais attendue pour le commencement de mai.
—Pouvez-vous répondre des événements? me dit le directeur, et s'il n'y a pas de chevaux.
—Mais il en viendra, repris-je.
—Non pas de trois ou quatre jours, répliqua-t-il.
Enfin, on me fit des propositions si séduisantes, que je cédai, et l'on fixa le spectacle au surlendemain. Il fut question de trois traductions italiennes:le Marquis de Tulipanod'abord,la Frasquataneetla Servante maîtresse. M. de D… vint me voir le lendemain, et me dit:
—Vous faites révolution parmi nos dames: elles ne tarissent pas sur l'élégance de la Parisienne.
—C'est fort bien, repris-je, mais quel malheur pour mon élégance, que je n'aie pas ici de ces jolis fichus de taffetas vert: c'est un peu séditieux, mais c'est de la dernière mode.
—Eh bien! il faut acheter du taffetas et les faire vous-même; on croira que vous les avez apportés de Paris.
Nous courûmes en vain tous les magasins: il nous fut impossible de trouver un seul morceau de taffetas vert, de la nuance que je cherchais.
—Mais, s'écria tout à coup M. D…, il me vient une idée: vous faut-il beaucoup de taffetas?
—Non, vraiment, un carré suffit: cela se coupe en fichu simple.
—En ce cas, venez avec moi chez un marchand de parapluies.
—Auriez-vous un coupon de taffetas vert? demandai-je au marchand.
Il m'en montra un qui était précisément ce qu'il me fallait, et il ne lui restait que celui-là. Je m'emparai bien vite de ce trésor, puis je fus acheter de la petite blonde pour garnir mes fichus, et je m'enfermai afin que personne ne me vît travailler. J'en posai un coquettement sur ma tête et mis l'autre sur mon cou. J'étais bien sûre qu'on ne pourrait imiter ces fichus, de quelques jours, car personne n'aurait la pensée de les chercher chez un marchand de parapluies. Les femmes qui liront cela me comprendront facilement, car les femmes sont femmes dans tous les temps. J'eus un si brillant succès dans l'opéra deTulipano, qu'on voulut me faire rompre mon engagement avec le théâtre de Bordeaux et m'en faire contracter un avec celui de la Rochelle, où les négociants m'assuraient la valeur de mon traitement au pair. C'était un grand avantage dans un temps où les assignats perdaient tous les jours.
—Vous avez, me dit un de ces messieurs, douze mille francs d'appointements, eh bien! dans trois mois, vos douze mille francs ne vaudront pas deux louis d'or.
Cela ne fut que trop vrai; à la vérité, on nous augmentait à mesure que les assignats baissaient, mais que faire avec du papier lorsque le pain se payait cinquante francs la livre, une douzaine d'oeufs cent écus, et un poulet cinq cents francs. Si j'avais gardé les reçus des centaines de mille francs que j'ai gagnés, pour les montrer à mes petits-enfants, ils auraient eu une haute idée d'une mère dont les appointements étaient aussi considérables. Je ne pus accepter les propositions qu'on me fit à la Rochelle, quelqu'avantageuses qu'elles fussent, parce qu'un engagement ne se rompt pas ainsi, lorsque l'on a de la probité et de la délicatesse.
Les assignats, qui, à cette époque, ruinèrent tant de personnes, causèrent aussi la ruine de ma famille.
Scènes tumultueuses à Bordeaux.—L'opéra dela Pauvre femme.—Rencontre de Fusil et de madame Bonaparte sur la route de Milan.—Lettre de Julie Talma à ce sujet.—M. et madame Dauberval.—Le ballet duPage inconstant.—Anecdote.—Lettre de madame Talma sur son divorce.
J'arrivai donc à Bordeaux en mai 1795, c'était au plus fort de la disette et dans un moment où les esprits méridionaux étaient en fermentation, et où il y avait tous les jours des scènes tumultueuses. La terreur, quoique passée, pesait encore de tout son poids sur ces coeurs ulcérés, et cette disette factice, dont les effets n'étaient que trop réels, tenait les esprits dans une inquiétude continuelle. Le pain, comme je l'ai dit, coûtait cinquante francs la livre; il était plus rare encore qu'à Paris. Je me rappelle que, lorsque je venais dîner chez madame Talma, elle me disait en entrant:
«Apportes-tu ton pain?»
Lorsque j'avais l'étourderie de l'oublier, le poète Lebrun, Bitaubé ou Fenouillot de Falbert, me faisaient une petite part du leur, et j'avais vraiment honte de l'accepter; mais à Bordeaux on n'était point aussi hospitalier. Cependant d'aimablesmuscadins(comme on les appelait alors) nous apportaient de temps en temps un morceau de pain blanc soigneusement enveloppé dans du papier, et cela s'acceptait comme on accepte des oranges, des bonbons ou des fleurs. Je m'attendais qu'on finirait par nous offrir des pommes de terre ou des oignons. Si les poètes lauréats avaient pu trouver là-dessus le sujet d'un madrigal ou d'un bouquet à Chloris, il aurait fallu qu'ils eussent l'imagination bien vive.
Jusqu'à cette époque j'avais peu joué la comédie, si ce n'est au Théâtre de la République, où je m'étais essayée dans ce genre; je n'étais donc connue que pour avoir chanté les traductions italiennes dans les opéras. J'allais à Bordeaux remplir l'emploi dit des Dugazon. On donnait à cette époque beaucoup de pièces de circonstance, et l'on sait que les pauvres acteurs sont obligés de chanter sur tous les tons:Vive le roi! Vive la ligue!La pièce dela Pauvre femme, opéra de Marsollier, était un des ouvrages les plus courus à mon départ de Paris; madame Dugazon y était admirable: on voulut voir cette pièce à Bordeaux. Madame Dugazon ayant vieilli et étant devenue d'un embonpoint excessif, les auteurs étaient obligés de travailler uniquement pour elle: mais l'administration ne fut pas arrêtée par cette considération; elle me fit jouerla Pauvre femme, rôle qui aurait mieux convenu à une duègne, et cela parce que ce rôle portait le nom de madame Dugazon.
* * * * *
Les esprits étaient encore en fermentation, et les opinions divergentes. Ne pouvant attaquer l'auteur, on voulut s'en prendre à l'actrice: au moment où la pauvre femme s'écrie:
«La terreur ne reviendra jamais, j'en prends à témoin tous mes concitoyens.»
On applaudit avec fureur et l'on criabis. Je répétai avec un très grand plaisir, et m'avançant sur la scène, je dis avec beaucoup d'énergie:
«Non, la terreur ne reviendra jamais!»
À peine avais-je terminé cette phrase, qu'on me lança une pièce de monnaie en cuivre, appeléemonneron, et presque aussi grosse qu'un écu de cinq francs; elle me tomba sur la poitrine et me fit perdre l'équilibre. Fort heureusement j'avais un fichu très épais, mais si je l'eusse reçue à la tête, j'étais tuée. On ne peut se faire une idée des vociférations et du tumulte que cela occasionna: si l'on eût trouvé celui qui avait jeté cemonneron, il eût été écharpé. J'en éprouvai cependant beaucoup moins de mal qu'on pouvait le craindre ou qu'on l'avait espéré. On rejoua cette pièce le lendemain, et l'on peut penser combien je fus applaudie; mais lorsque je redisais les mêmes phrases, je jetais involontairement un coup-d'oeil furtif vers l'endroit d'où était parti le projectile.
«N'ayez pas peur, me criait-on, ils ne s'en aviseront pas.»
En effet, tout se passa sans opposition. On rejoua plusieurs fois cette pièce, et chaque soir j'étais accompagnée par une foule de jeunes gens qui me suivaient jusque chez moi, dans la crainte qu'il ne m'arrivât malheur. M. Brochon, ami de Barbaroux et de M. Ravez, me reconduisit pendant long-temps. C'était un avocat d'autant plus estimé à Bordeaux, qu'il avait été le défenseur officieux de plusieurs accusés, dans un temps où cette noble mission n'était pas sans danger; il fallait même avoir du courage pour accepter. Il eut le bonheur de sauver un assez grand nombre d'accusés: aussi était-il adoré des jeunes gens et considéré dans toute la ville.
On donna dans ce même temps l'opéra duBrigand, de Hoffmann; je me rappelle ce couplet, parce que c'était à moi qu'il s'adressait dans la pièce:
Plus de pitié, plus de clémence;Quand nous trouvons des factieux,Envoyons-les en diligenceAux enfers revoir leurs aïeux.
Des cris de ces jeunes vipèresQue nos coeurs ne soient point émus;Ces enfans vengeraient leurs pères,Mais les morts ne se vengent plus.
L'auteur avait voulu faire allusion à ces mots de Barrère: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.»
J'étais encore à Bordeaux, lorsque le bruit des conquêtes du généralBonaparte en Italie donnait un démenti formel à ce mauvais jeu de mots:
«Il reviendrasans gêne, et fera la paix dansmille ans.»
Mon mari faisait partie d'une administration qui allait en Italie; c'était peu de temps avant l'affaire de Viterbe. Comme madame Bonaparte devait rejoindre le général à Milan, madame Talma et son mari donnèrent à Fusil des lettres où ils le recommandèrent auprès d'elle.
Les routes d'Italie étaient alors fort dangereuses; lesbarbets, troupe de pillards, y assassinaient journellement, arrêtaient les convois et commettaient toute sorte de désordres.
On sait que M. Méchin, sa femme, ainsi que ceux qui les accompagnaient, furent renfermés dans Viterbe, et ne durent leur salut qu'à l'évêque: sans lui, ils eussent été massacrés.
Ce fut par une lettre de madame Talma que j'appris tous ces détails.
«Ton mari, me disait-elle, ainsi que ses camarades, ont été dépouillés et maltraités par lesbarbets; ils ont voulu se faire recevoir dans une ambulance, mais on n'a admis que ceux qui, ne pouvant plus marcher, étaient hors d'état de se soutenir: on n'a pas voulu recevoir les autres. Le pauvre Fusil, qui était de ce nombre, s'est traîné comme il a pu le long de la lisière d'un bois, sur la grande route, afin d'éviter les partisans et dans l'espoir qu'il pourrait rencontrer quelqu'équipage allant à Milan; mais, épuisé de fatigue et ne se sentant plus la force de marcher, il allait succomber, lorsque le ciel prit pitié de lui, et lui envoya un secours inespéré. Il était depuis quelque temps sur la grande route, lorsqu'il vit à travers un nuage de poussière plusieurs voitures escortées par des militaires. Ne doutant pas que ce ne fussent des Français, il pensa qu'il pourrait obtenir quelque secours et demanda à un soldat quels étaient les personnes qui venaient de ce côté:
«Camarade, lui dit le soldat, ce sont les équipages de la femme du général en chef.
«Madame Bonaparte! s'écria-t-il.» Se souvenant aussitôt que fort heureusement nos lettres se trouvaient dans son portefeuille, il les prit, et les élevant en l'air, il fit signe qu'il voulait les remettre à madame Bonaparte. Cette dame fit arrêter sa voiture, et s'empressa de les ouvrir. Lorsqu'elle aperçut le nom de Talma, elle jeta les yeux sur celui qui lui avait présenté ces lettres, et le voyant dans un état aussi misérable, elle se douta de ce qui lui était arrivé. «Mon Dieu, monsieur, lui dit cette excellente femme, combien je me félicite de m'être rencontrée assez à temps pour vous secourir.» Elle le fit placer dans la voiture de mademoiselle Louise Davrignon, qui en prit le plus grand soin. À la station, il fut pansé par le docteur Yvan, qui accompagnait madame Bonaparte.
Ainsi la fortune, toujours capricieuse et bizarre, avait refusé la veille au pauvre soldat une place dans une ambulance, et le faisait entrer le lendemain à Milan, dans les équipages du général en chef.
Madame Bonaparte retint Fusil près d'elle tout le temps qu'elle resta à Milan; ces dames ayant eu la fantaisie de jouer la comédie pour se désennuyer, ce fut mon mari qui organisa leur spectacle, et il eut de charmantes écolières. Mademoiselle Paulette[10], qui était du nombre, avait de l'affection pour son professeur, parce qu'il la faisait rire et l'amusait beaucoup; elle lui donna pour moi une très belle parure en camée, et ce fut Julie qui me l'envoya. Ces dames avaient engagé mon mari à me faire venir en Italie; je l'aurais bien désiré, mais on courait de si grands dangers sur les routes, qu'il n'aurait pas été prudent d'entreprendre ce voyage.
La bienveillance de madame Bonaparte pour Fusil lui fut plus nuisible qu'avantageuse, car elle lui fit abandonner la place pour laquelle il avait fait le voyage d'Italie. «Je veux, lui avait-elle dit, vous en faire avoir une autre dont les appointements puissent vous être plus profitables; car vous êtes trop honnête homme pour tirer bon parti de celle qu'on vous a donnée.» Elle en parla à M. Alaire, je crois; mais au lieu de se la faire obtenir avant le départ de madame Bonaparte, il se reposa sur la parole du chef d'administration, qui, lorsqu'elle fut éloignée, oublia toutes ses promesses.
Il a conservé pendant bien long-temps dans son portefeuille une demande apostillée par le général Bonaparte, pour avoir de l'avancement dans les équipages d'artillerie; mais il n'en a jamais fait usage. J'aurais voulu au moins qu'il gardât cette apostille comme un autographe, mais je ne sais pas ce qu'il en a fait.
Fusil fut trop heureux de reprendre du service militaire auprès du général Muller.
Madame Talma m'avait donné une lettre charmante pour M. et madame Dauberval, que, d'après ce qu'elle m'en avait dit, je brûlais de connaître. Ce n'était plus cette jeune femme dont Julie m'avait fait le portrait, mais elle jouait avec tant d'art et de talent, qu'au théâtre elle faisait oublier son âge.
M. Dauberval était le plus habile chorégraphe que nous ayons eu: ses ballets étaient des poëmes. C'est à Bordeaux qu'il en a composé la plus grande partie.
Sa pastorale dela Fille mal gardéeest restée au théâtre, et l'on a fait sur ce sujet un vaudeville et un opéra; c'est surtout dans ce rôle de Lise et celui de Louise, duDéserteur, que madame Dauberval était admirable; c'est aussi dans ces deux rôles que madame Quiriau, que nous avons admirée à Paris, a le mieux suivi les traces de son modèle.
Paul et Virginie, et plusieurs autres ouvrages du même auteur, ont été remis à la Porte Saint-Martin en 1804, par M. Homère, élève de M. Dauberval, et y ont obtenu un grand succès; maisle Page inconstant, qui a fait courir tout Paris, mérite une mention particulière par l'anecdote qui a engagé M. Dauberval à composer ce charmant ballet pour le théâtre de Bordeaux.
À cette époque, il y avait dans cette ville un luxe de spectacle qui rivalisait avec Paris; mais quoique l'Opéra de Bordeaux eût d'excellents chanteurs, on avait toujours donné la préférence aux ballets. La plupart des sujets qui ont brillé dans la capitale s'étaient formés dans cette ville, surtout dans le temps de M. Dauberval, dont la réputation a été européenne. Il avait composé pour sa femme ses plus jolis ballets. Dans la Suzanne duPage inconstant, elle était si ravissante, que personne ne pouvait lui être comparé; il y avait une telle expression sur sa spirituelle figure, que l'on aurait pu écrire le dialogue de sa scène avec le page, de même que celle de la comtesse avec Marceline.
On venait de défendrele Mariage de Figarodans toutes les villes de province; le roi cependant en avait permis la représentation à Paris. Les Bordelais étaient désespérés de ne pouvoir faire représenter sur leur théâtre, un ouvrage dont le spectacle se prêtait si bien à leur goût pour la danse: d'ailleurs ce qui est défendu aiguillonne bien plus la curiosité. M. et madame Dauberval, étant un jour à dîner chez un des premiers négociants de la ville, la conversation tomba naturellement sur le sujet qui occupait tout le monde, la pièce interdite qui faisait un si grand bruit.
«—Vous devriez nous la mettre en ballet, monsieur Dauberval, dit en riant un de ces messieurs (comme il lui aurait dit: vous devriez mettre l'Encyclopédieen vaudeville).
—Pourquoi pas, répondit l'artiste en continuant la plaisanterie.»
Dès ce moment, sa tête commença à travailler, il devint pensif, lui si gai, si aimable d'ordinaire, et il ne proféra plus une parole jusqu'à la fin du dîner. Rentré chez lui, il prend la pièce deFigaro, la relit, et passe la nuit à calculer le parti qu'il en peut tirer; il dresse son plan, fait ses notes, écrit une espèce de programme qu'il communique le lendemain à sa femme; elle trouve l'idée parfaite, rectifie, donne ses avis; Dauberval se dit malade, afin de pouvoir se livrer tout entier à son travail.
Une semaine après,Le Page inconstantétant presque achevé, il fait venir chez lui les premiers sujets, distribue les rôles, cherche surtout à leur faire bien comprendre le caractère et l'esprit de chaque personnage. Labory, beau danseur et fort joli homme, bien connu alors à Paris, fut chargé du rôle de Figaro, et il le jouait d'une manière charmante. J'ai déjà dit combien madame Dauberval était admirable dans celui de Suzanne; ce ballet produisit un grand enthousiasme et fit la fortune du théâtre de Bordeaux; on venait des villes environnantes pour connaître l'ouvrage de M. Caron de Beaumarchais, que sous cette nouvelle forme on ne pouvait plus défendre.
Vingt ans plus tard, et sous le même attrait de curiosité, cet ouvrage produisit un grand effet à Paris; madame Dauberval y était toujours charmante, ainsi que dans le rôle d'Isaure, deRaoul Barbe-Bleue. Elle n'avait pas besoin de parler pour être comprise et attendrir.
Quoique le ballet dela Fille mal gardéesoit un ouvrage bien ancien, ce petit tableau pastoral n'en a pas mains la fraîcheur des tableaux du Poussin, et Fanny Essler a su le rajeunir encore par le charme qu'elle répand sur tous ses rôles.
Je recevais souvent des lettres de madame Talma. Le besoin d'épancher son coeur dans celui d'une amie avait établi entre nous une correspondance suivie. Avant mon départ, Talma n'était déjà plus un mari fidèle: il se laissait facilement séduire, mais elle l'ignorait. Il était rempli d'égards pour sa femme et lui cachait ce qui aurait pu l'affliger. Ses amis lui en dérobaient la connaissance par la même raison, car du moment qu'elle l'aurait appris, son bonheur eût été détruit. Une personne indiscrète se chargea de ce soin; elle crut bien faire peut-être; mais dès ce moment la jalousie s'empara du coeur de cette pauvre femme, incapable de la dissimuler. Les reproches se succédèrent; les reproches ne ramènent pas celui qui n'a plus d'amour: aussi dès que son mari se vit découvert, il ne se contraignit plus. Cette conduite amena une rupture; il quitta la maison et fit demander ses meubles; Julie, si généreuse, si délicate, si désintéressée, se sentit cependant blessée d'une semblable réclamation; elle lui écrivit que, s'il voulait bien désigner les meubles qu'il avait apportés, elle s'empresserait de les lui faire remettre.
Comme Talma avait trouvé la maison toute meublée, la liste de ce qui lui appartenait ne fut pas longue à faire. Sa femme lui renvoya ses casques, ses armures, tout cet attirail théâtral qui meublait une très grande pièce, et qui avait coûté tant d'argent. Quant à la maison de la rue Chantereine, elle appartenait à Julie avant son mariage. Ce fut elle qui la vendit au général Bonaparte, à son retour d'Égypte. J'ai vu signer le contrat de vente et je me rappelle fort bien l'homme d'affaire qui fit le marché pour le général. Après avoir quitté cette maison, elle fut loger rue de Matignon, chez madame de Condorcet, qui avait beaucoup d'estime et d'amitié pour elle, de même que madame de Staël, qui la voyait souvent. Lorsque son divorce fut prononcé, elle me l'écrivit.
«Nous avons été, me disait-elle, à la municipalité dans la même voiture; nous avons causé, pendant tout le trajet, de choses indifférentes, comme des gens qui iraient à la campagne; mon mari m'a donné la main pour descendre, nous nous sommes assis l'un à côté de l'autre, et nous avons signé comme si c'eût été un contrat ordinaire que nous eussions à passer. En nous quittant il m'a accompagnée jusqu'à ma voiture.
«—J'espère, lui ai-je dit,que vous ne me priverez pas tout à fait de votre présence, cela serait trop cruel; vous reviendrez me voir quelquefois, n'est-ce pas?
«—Certainement, a-t-il répondu d'un air embarrassé,toujours avec un grand plaisir.
«J'étais pâle, et ma voix était émue malgré tous les efforts que je faisais pour me contraindre. Enfin je suis rentrée chez moi, et j'ai pu me livrer tout entière à ma douleur. Plains-moi, car je suis bien malheureuse.»
Lorsque je revins à Paris, je trouvai Julie entourée de ses enfants et de ses amies; elle était calme, mais on voyait qu'elle cachait sa blessure au fond de son coeur, et qu'elle n'en guérirait jamais. Talma la voyait souvent, et sa présence était toujours un adoucissement à ses chagrins.
Paris sous le Directoire.—Les Incroyables et les merveilleuses.—Le Jardin Boutin.—Frascati.—Carnaval de Venise à l'Élysée-Bourbon.—Concerts Feydeau.—Concerts Cléry.—Garat.—Une nuit au violon.—Les soirées du grand monde.—M. de Trénis.
La rapidité des événements a été telle, que je suis quelquefois tentée de croire que j'ai vu plusieurs siècles passer devant moi. La plupart des noms que j'ai entendus retentir à mon oreille ne se retrouvent plus maintenant que dans les générations qui leur ont succédé: ils appartiennent déjà à la postérité. Les révolutions emportent rapidement les hommes; celle de 89 a même emporté les femmes. Mais une époque porte long-temps l'empreinte de celle qui l'a précédée. 88 se ressentait encore du contact du règne de Louis XV et des Dubarry par ses modes, sa littérature, bien qu'une jeune reine en eût déjà commencé la réforme. 91 nous transforma en Spartiates et en Romains; tout nous rappelait les temps antiques, les tableaux de David, les meubles des appartements, les costumes de Talma, le théâtre, où l'on ne jouait guère que des sujets analogues,Brutus, la Mort de César, Manlius, Caïus-Gracchus, Épicharis et Néron; à l'Opéra,Milthiade à Marathon, Horatius Coclès, etc., etc. Les femmes s'occupaient de l'histoire romaine, dont beaucoup d'entre nous, et moi la première, se souvenaient à peine d'avoir lu un abrégé qui s'était légèrement gravé dans notre mémoire; mais quand les proscriptions de Marius et de Sylla n'eurent que trop d'imitateurs, nous apprîmes ces siècles par un triste parallèle. Quant aux années 93, 94 et 95, elles traînèrent tant de calamités à leur suite, que chacun ne fut occupé que du soin de sa propre conservation, car on avait à trembler à tout moment pour sa famille, pour ses amis et pour soi-même. C'est avec une grande conviction que madame Roland a dit sur l'échafaud:
«Ô liberté! que de crimes on commet en ton nom.»
Après les échafauds, nous reprîmes un peu de calme, et avec ce calme un besoin de distraction, de plaisir même; on voulait tâcher de s'étourdir et d'oublier cet affreux cauchemar. Les privations amènent souvent un excès contraire; nous sortions d'un temps où la toilette la plus simple faisait crier haro sur lesmuscadinset lesmuscadines, pour peu que leur tournure fût un peu distinguée; mais, sous le directoire, en 97, nous nous transformâmes en Athéniens. La poésie, la littérature, Périclès, Socrate, Aspasie, Alcibiade, les tuniques, les peplums, les bandeaux, les sandales, les camées, tout fut grec.
Un auteur à dit, je ne sais où: «On sait que, dans ces temps de trouble, nos généraux avaient conquis leurs titres à la pointe de leur épée; leur gloire empêchait d'apercevoir ce qui manquait à leur éducation.»
Mais leurs femmes n'avaient pas le même avantage, et leurs manières n'étaient rien moins qu'en harmonie avec leur fortune: aussi leurs brillantes toilettes prêtaient-elles souvent à la plaisanterie, et l'esprit français, qui se retrouve dans toutes les circonstances, ne les ménageait pas. Les costumes grecs et romains avaient été mis en vogue par Joséphine Beauharnais, mesdames Tallien, Regnault Saint-Jean d'Angely, Enguerlo, et autres femmes du monde élégant. Toutes les nouvelles enrichies n'avaient pas manqué de les adopter. Parmi elles, il s'en trouvait beaucoup dont les maris avaient fait fortune à la bourse ou dans les fournitures et lesriz-pain-sel, et leurs femmes étaient l'objet de tous les quolibets auxquels ces dernières surtout donnaient un vaste champ par leurs manières et leurs façons de s'exprimer. Voici des vers qui peignent parfaitement ce temps où l'on disait toujours: «C'est incoyable, c'est impaable.» Ils sont intitulésle monde incroyable. J'en donne les fragments tels que je me les rappelle, mais il y manque plusieurs vers:
Le Monde incroyable.
Liberté, voilà ma devise;Tous les costumes sont décents.Pourquoi porterions-nous des gants?Ces dames sont bien sans chemise.Dans le pays des EsquimauxOn a sous le bras sa culotteComme nous avons nos chapeaux;Il se peut faire qu'on y vienne!À propos de culotte, eh! mais,Il n'est pas sûr que désormaisChacun de nous garde la sienne.Aux moyens de vivre exigusQui restent à maint pauvre diableDont on sabra les revenus[11],Il me paraît presque incroyableQu'ils soient encore un peu vêtus.[…]Arrière ces faits désastreuxQue retracera notre histoire,Ces noms horriblement fameuxEt qui souilleront notre gloireJusques à nos derniers neveux.J'aime bien mieux pour ma santéM'amuser de nos ridiculesQui pour avoir plus de gaîtéPourront chez la postéritéTrouver encor des incrédules,Quelle est cette grecque aux gros bras?L'art qui nuance sa parureDistingue fort peu sa figureEt ses très rustiques appas.Elle singe la financière,Mais un invincible embarrasTrahit sa contenance altièreEt la décèle à chaque pas.À table hier elle feignaitDe ne pas voir monsieur son frèreDans le laquais qui la servait:Feu son époux très misérableÀ la Bourse très lestementS'enrichit incroyablementAvec un honneur incroyable.Plaisant séjour que ce Paris!Je suis badaud, moi, tout m'étonne,Et sur tout ce qui m'environneJe porte des yeux ébahis,Et plus je vois, plus je soupçonneQu'il est des vertus, des talentsEt des mérites éminentsDont ne s'était douté personne.Nos plans pour réformer l'étatSont d'une incroyable évidence,Et quelques membres du sénatD'une incroyable intelligence.On ne rencontre qu'orateursD'une faconde inconcevable.Que jouvenceaux littérateursD'une modestie incroyable.À voir nos bals, nos bigarrures,Nos cent mille caricatures,Le scandale de nos gaîtésLa moralité de nos dramesPuis le trafic de nos beautés,Et le sel de nos épigrammes,[…]À voir nos laquais financiersDans des wiskis inexcusables,La cuisine de nos rentiersQu'on paie en billets impayables,Et nous, au sein de tout cela,Faisant les beaux, les agréables,Sur le cratère de l'Etna,Sans boussole et sans almanach,Dansant gaîment sur le tillac,Quand des forbans coupent les câblesDe notre nef en désarroi,Prête d'aller à tous les diables.À voir enfin ce que je voi,Mes chers concitoyens, ma foi!Nous sommes tous bien incroyables!
Les tuniques de ces dames étaient en effet tellement claires, que l'on ne pouvait pas leur dire, comme Pygmalion à Galathée:
«Ce vêtement couvre trop le nud, il faut l'échancrer davantage.»
Elles étaient en mousseline légère; on portait des bandeaux, des diadèmes, des bracelets à la Cléopâtre, des ceintures agrafées par une antique, les châles de cachemire drapés en manteau, ou des manteaux de drap brodés en or et jetés sur l'épaule, des sandales avec des plaques de diamants; telle était la toilette des femmes riches et de bon goût; mais celles qui étaient plus raisonnables suivaient cette mode de loin[12]. Une simple tunique avec des arabesques en laine de couleur, attachée par une cordelière pareille, fermée par une agrafe en or, les cheveux relevés à la grecque et retenus par un réseau, les écharpes jetées sur les épaules, telle était l'élégance de ces dames à ce beau Tivoli, nommé primitivementJardin Boutin, où l'on payait six francs d'entrée. Il n'y avait ni danses ni consommation; mais une très bonne musique et un feu d'artifice qui se tirait à minuit.
La grande allée du milieu, plus éclairée que les autres, était bordée de chaises, où toutes les dames formaient un charmant coup-d'oeil. Les autres se promenaient au milieu d'un foyer de lumière et d'une musique harmonieuse. Lorsque le feu d'artifice était tiré, on montait en voiture pour se faire conduire au Frascati de la rue de Richelieu, chez Carchi, où l'on prenait d'excellentes glaces dans un fort joli jardin; on y prenait aussi des fluxions de poitrine dont on mourait fréquemment. Mais la mode exigeait que l'on eût les bras nus et que l'on fût très légèrement couverte. Les médecins ont prêché long-temps sans se faire écouter. L'expérience a fini cependant par être plus forte, et elle a convaincu. Il y eut à peu près dans ce temps-là aussi des fêtes charmantes à l'Élysée-Bourbon, mais elles coûtèrent si cher, que l'entrepreneur se ruina. Voici en quoi elles consistaient. C'était un carnaval de Venise; on avait placé un théâtre immense sur la pelouse qui fait face au palais. Cette fête commençait par l'arrivée de l'empereur et de l'impératrice de la Chine, et leur nombreux cortège qui exécutait des danses chinoises. Venait ensuite la Folie suivie du Carnaval, et les quadrilles commençaient. Ils étaient formés par des Polichinelles, des dames Gigognes et leurs enfants, des Arlequins, Arlequines, Isabelles, Colombines, Gilles, Gillettes, des Cassandres, des Mézetins, des Pierrots, des Pierrettes, des Crispins, des Matamores et autres costumes de caractère. Tout ce joyeux cortège exécutait des pantomimes fort amusantes et analogues à leur rôle. Ces pantomimes terminées, la Folie passait au milieu d'eux en agitant ses grelots; alors s'allumaient de tous côtés des feux de Bengale, et une danse générale commençait sur une musique qui invitait à la gaieté. C'était un coup-d'oeil ravissant, et véritablement le temple de la Folie. Par exemple, il y avait un inconvénient: c'est que, le théâtre n'étant pas couvert, on avait à craindre l'orage ou la pluie. À ces belles fêtes, qui réunissaient le monde le plus choisi, succéda le Hameau de Chantilly; mais il tomba ainsi que Tivoli. D'autres jardins, dans les prix de deux francs, s'ouvrirent et furent fréquentés par une autre classe; mais les entrepreneurs gagnèrent davantage et cela leur suffit. La modicité du prix fit qu'il se forma une multitude d'entreprises de ce genre, telles que le jardin Marbeuf, Paphos, Idalie, Mousseaux, mais elles firent toutes de mauvaises affaires.
On chantait au Vaudeville:
À Paphos on s'ennuie.On s'ennuie à Mousseaux.Le Jardin d'IdalieRemplume ses oiseaux,
Dans la foule abuséeJ'ai vu des curieuxBâiller à l'ÉlyséeComme des bienheureux.
Le beau monde ne fut plus qu'à Frascati et dans l'allée du boulevart qui est encore en vogue aujourd'hui, et que l'on nommait dans le temps l'allée de Coblentz.
Les concerts de la rue de Cléry se donnaient le matin; ils eurent une grande vogue, ainsi que ceux du théâtre Feydeau, qui étaient publics. Les billets se payaient six francs à toutes places, encore fallait-il s'y prendre du matin pour en avoir de bonnes; les trois rangs de loges étaient loués. La salle était resplendissante de lumière, et les toilettes des femmes de la plus grande élégance.
Lorsque le parterre, qui était composé d'hommes, s'ennuyait d'attendre, il examinait les dames, et les accueillait à leur entrée par un murmure flatteur ou improbateur.
C'était à l'époque la plus brillante de Garat; ses succès étaient d'autant plus grands, qu'il avait failli être une des victimes de la terreur. Il avait été dénoncé et arrêté, mais grâce à son talent il s'était heureusement tiré de ce mauvais pas.
C'était à l'occasion de cette aventure qu'il avait composé sa romance duTroubadour en prison, qu'il chantait d'une manière charmante. On lui demandait toujours cette romance à la fin du concert.
Vous qui savez ce qu'on endureLoin de l'objet de son amour,Oyez la piteuse aventureD'un infortuné troubadour.En butte à notre calomnie,Bien qu'innocent, est arrêté;Il a perdu sa douce amieSon talent et sa liberté.
Le troubadour, dans son enfance,Douces chansons d'amour chantait,Et quand ce vint l'adolescence,L'amour à son tour il faisait;Fut toujours heureux dans sa vie,Pourvu que sa belle il chantât;Las! chanter, aimer son amie,Ce ne sont là crimes d'état.
Quand il vit contre sa patrieS'armer de méchants étrangers,Le troubadour quitta sa miePour chanter chansons aux guerriers.Mais vieux troubadour, par envie,Du juge a surpris l'équité,Et la liberté fut ravie,À qui chantait la liberté.
Garat se mettait de la manière la plus recherchée; il exagérait les modes des dandys d'alors, prononçait les mots à moitié, disait: «mapaoled'honneur, c'estincoyable,» et portait un habit bleu barbot. Il était extrêmement laid, et semblait prendre plaisir à se rendre ridicule; mais lorsqu'il chantait:
Laissez-vous toucher par mes pleurs,
on ne voyait plus qu'Orphée, et on l'écoutait toujours avec un nouveau plaisir.
Dans le temps qu'on ne pouvait sortir la nuit sans une carte de sûreté, Garat, ayant oublié la sienne, fut arrêté par une patrouille, qui le conduisit au corps-de-garde le plus voisin. Il pensa qu'il lui suffirait de se nommer pour être mis en liberté; mais les gardes nationaux du poste, qui l'avaient fort bien reconnu, firent semblant, pour s'amuser, de douter qu'il fût véritablement Garat, comme il le disait; il eut beau protester qu'il était bien lui, ils voulurent toujours avoir l'air de n'en rien croire.
—Vous n'avez qu'un moyen de nous le prouver, lui dit l'officier de service.
—Et lequel?
—Chantez-nous quelque chose, et nous verrons bientôt si vous êtes en effet Garat.
—Volontiers.
Et il leur chanta laGasconne.
Un soir de cet automne,De Bordeaux revenant.
On applaudit beaucoup.
—Ah! c'est fort bien, dit l'officier; mais ne pensez-vous pas, mes camarades, qu'il faudrait encore quelque chose pour nous convaincre tout à fait.
—Cela est vrai, répondirent les autres; l'officier a raison.
Garat se prêta de fort bonne grâce à la plaisanterie. Pendant ce temps, on avait envoyé chercher du vin de Champagne, et il passa gaiement la nuit au corps-de-garde.
C'est Garat lui-même qui nous raconta le lendemain cette aventure nocturne.
On a parlé de tant de façons différentes des personnes de cette époque, que je n'en veux rien dire que d'après les rapports directs ou indirects que j'ai eus avec elles, et l'impression que j'ai pu en éprouver.
La musique a le privilège de réunir ceux qui aiment à la cultiver; elle ouvre la porte des salons aux artistes, et les met en relation intime avec les dilettanti et les amateurs. J'étais accueillie avec une bienveillante amitié dans la maison de madame de P…, qui occupait tout le premier étage des bâtiments qu'on nommait alors lesÉcuries d'Orléans, rue Saint-Thomas du-Louvre; j'y logeais moi-même depuis le départ de mon mari pour l'armée. Je donnais des leçons de chant à mademoiselle de P…, et nous exécutions ensemble des duos, des nocturnes et des romances à deux voix, dans les soirées que donnait sa mère, qui recevait beaucoup de monde.
Je connaissais à peu près toutes les dames de la société d'alors. J'avais souvent entendu parler de madame de Récamier, mais je ne l'avais jamais vue que de loin; c'était au temps du Directoire. Madame de P… avait projeté une soirée de musique et de danse; deux Directeurs y étaient attendus, car on traitait ces messieurs avec beaucoup de cérémonie: c'étaient les souverains du moment. Cette soirée promettait donc d'être extrêmement brillante. Nous étions sur l'estrade de l'orchestre; je m'étais établie dans un coin, à l'abri d'une contrebasse, afin de mieux observer les arrivants. J'aime à me trouver ainsi, seule au milieu du monde, lorsque chacun, occupé du mouvement d'une grande réunion, ne pense qu'à soi. À cette époque, la danse était une véritable frénésie; elle faisait un des points principaux de l'éducation; on s'en occupait comme à l'Opéra. Il y avait des réputations de salon, et chaque mère briguait cet honneur pour sa fille. On réglait les pas comme ceux d'un ballet; on faisait des battements. On se réunissait le matin pour répéter, et le coeur palpitait de l'espoir d'être engagée par M. de Trénis, célèbre danseur de salon. Il n'accordait cette faveur qu'avecun extrême discernement, et choisissait, après unmûr examen, les danseuses qui devaient faire partie de la contre-danse dans laquelle il voulait bien avoir lacondescendancede danser.
J'avais connu M. de Trénis[13] à Bordeaux; il était alors beaucoup plus accessible, car il ne prévoyait pas les grandes destinées qui l'attendaient; cependant je dois dire que, malgré l'encens qui lui montait à la tête, il était toujours rempli debienveillancepour moi. Il venait souvent me voir, et je savais quelles étaient ses danseuses de prédilection, car j'aimais à le faire causer: aussi m'amusais-je beaucoup de voir toutes ces demoiselles et ces jeunes dames flottant entre l'espérance et la crainte.
Ces prêtresses de la danse arrivaient en habit de bal, dont les jupons étaient bien courts, pour prêter un serment de fidélité (comme l'avait dit M. de Talleyrand d'une jeune mariée); ces robes étaient lamées, garnies en fleurs ou en épis de diamants, en fruits d'émeraudes, de rubis: c'était tout un Olympe où Flore, Vénus, Hébé, Cérès, étaient réunies; il y avait bien quelques Cybèles, mais elles se cachaient sous des pampres et des grappes de grenats.
J'examinais cette profusion de dorures, dont l'éclat mêlé à celui des bougies éblouissait et fatiguait les yeux, lorsque je vis entrer une femme qui semblait, au milieu de cet Olympe, une émanation aérienne, une véritable sylphide. On portait alors des tuniques à la grecque; la sienne, qui rasait la terre, était de mousseline de l'inde, et garnie par le bas d'une petite frange légère en coton, que l'on nommaitmuguet, et qui formait comme une guirlande autour de sa robe; des manches courtes laissaient apercevoir son beau bras. Sa tunique était attachée sur ses épaules par des antiques, et un simple rang de perles fines entourait son cou de cygne; elle était coiffée de ses cheveux d'un noir de jais: c'étaient là ses seuls ornements. Sa démarche noble, son sourire gracieux, cette délicieuse simplicité de si bon goût, au milieu de cette profusion de fleurs, de dorures, de pierreries, la séparait tellement des autres femmes, que, du moment qu'on l'avait regardée, on ne voyait plus qu'elle. Il n'était pas besoin de la nommer; on la devinait à la première vue: c'est ce que je dis à mademoiselle de P…, qui accourait vers moi pour me la montrer. Madame de Récamier resta peu de temps; mais son apparition s'est tellement gravée dans ma mémoire, que j'aurais pu la peindre de souvenir.
Cette soirée fut brillante; quelques amateurs chantèrent avec un véritable talent. Mademoiselle de P. exécuta avec moi quelques morceaux et la romance qui a été si long-temps en vogue:
S'il est vrai que d'être deux[14]
Bouffé fit entendre de vieilles paroles sur lesquelles il avait fait une nouvelle musique, et Garat chanta:
Ô ma tendre musette,
dont il s'était bien gardé de gâter la simplicité, et qu'il avait rajeunie d'une manière ravissante, tant il est vrai que ce qui est bien exécuté acquiert un nouveau prix.
Mademoiselle de P. avait une charmante voix. Cette aimable personne, qui n'a pas changé la lettre initiale de son nom en se mariant avec M. de Portalis, dont j'ai beaucoup connu le père, cette aimable personne, dis-je, est morte quelque temps après mon retour des pays étrangers, de même que madame la princesse de Broglie (mademoiselle de Staël), si bonne et si charmante, que j'avais vue souvent chez madame de Staël, sa mère, à Clichy-la-Garenne. Ce sont deux pertes douloureuses pour ceux qui ont eu le bonheur de les connaître, et je me suis souvent félicitée, depuis mon retour, de n'avoir point cédé au désir de les revoir: les regrets sont plus vifs, lorsqu'on se rapproche des personnes que l'on a connues et aimées dans leur jeunesse.