XIII

Fild et Percherette.

Quel est l'étranger ayant habité la Russie en 1806, s'il a vécu dans le monde des artistes, qui n'ait connu Fild et Percherette, cette miniature si bien proportionnée dans sa petite taille si gracieuse, et dont la physionomie spirituelle et les yeux à demi fermés annonçaient l'esprit et la malice d'unblue devel(petit diable bleu).

Le nom de Fild était peu connu en France, lorsqu'il vint y faire une courte apparition; mais sa réputation était européenne dans le monde musical.

Fild a toujours habité les pays étrangers, et particulièrement la Russie, où il aurait pu acquérir une grande fortune, s'il n'eût eu toute la singularité des artistes, et l'originalité que l'on rencontre souvent dans les personnes de sa nation; il en portait le cachet, même dans ses compositions. Anglais d'origine, élève de Clémenti, il avait surpassé son maître, et l'emportait de beaucoup sur Stebelt pour l'exécution.

Fild avait de l'esprit, et son accent, qu'il avait conservé dans toute sa pureté, son bégaiement, rendaient fort comiques ses reparties remplies de finesse. Il était d'une figure agréable, et son regard annonçait du génie; mais c'était bien de lui qu'on aurait pu dire: «qu'il était le gentilhomme le plus débraillé…» Distrait, indolent, paresseux, on ne concevait pas comment le génie avait pu se loger au milieu de tant de désordre. Son indolence et son insouciance étaient telles, que c'était pour lui un supplice d'aller dans le monde, où il fallait avoir un peu de tenue, à cette époque surtout, car les pantalons, les bottes, les cravates de couleur, ne se portaient que le matin, dans un très grand négligé, ou chez des amis. Lorsque Fild était forcé d'aller le soir dans un salon, soit pour un concert, soit pour faire entendre une écolière, il arrivait avec ses bas mal tirés ou mis à l'envers (comme le bon Lafontaine), une cravate blanche, dont les deux bouts menaçaient, l'un la terre et l'autre le ciel; son gilet boutonné de travers et son chapeau sur le haut de la tête, à la Colin; mais on était tellement accoutumé à ses manières fantasques, qu'on n'y prenait plus garde. Quoiqu'il eût mis ses leçons à un très haut prix, dans l'espoir qu'on y renoncerait, il n'en avait pas moins un grand nombre d'élèves.

La riche comtesse Orloff était une de ses écolières de prédilection, non pour sa grande fortune, car c'était la chose à laquelle il pensait le moins, mais parce qu'elle était la seule qui eût véritablement le sentiment de la musique, et que d'ailleurs il n'était pas obligé de se gêner pour sa toilette: elle le laissait entièrement libre, sachant bien que c'était le seul moyen de le rendre plus exact. Lorsqu'elle jouait avec lui des morceaux à deux pianos, s'il avait une observation à lui faire, un doigté ou un tril à lui montrer, il roulait le piano de la comtesse jusqu'à la portée de sa main, pour ne pas se déranger; mais tout cela était charmant et amusait beaucoup ces dames: pourvu qu'elles fussent sûres de le posséder, elles lui passaient tout.

Lorsqu'il sortait le matin avec sa voiture (car il avait une voiture), il marchait à côté de son équipage, et son valet de chambre y montait jusqu'à ce qu'il plût à monsieur de le remplacer; alors Saint-Jean lui disait d'un air grave:

—Chez quelle écolière faut-il conduire monsieur?

—Où tu voudras, répondait-il en bégayant.

Comme on savait que c'était toujours à peu près le même dialogue, on payait le domestique, afin qu'il se décidât en faveur de telle ou telle famille; car, une fois qu'il était là, il y passait la journée, et n'allait plus ailleurs. Il arrivait sa pelisse couverte de neige, ayant traîné ses bottes de laine blanche, qu'on appelle bottes de Moscou, et qui sont très chaudes; jetant tout cela dans l'antichambre, il entrait en se dandinant et mettait quelques minutes à bégayer sa première phrase.

Malgré cette indolente paresse, il était amoureux (à sa manière) de mademoiselle Percheron, qu'il a épousée, et qui, de son côté, avait une dose d'originalité qui n'a pas laissé que d'être assez piquante, tant qu'elle a été accompagnée de cette grâce qui embellit la jeunesse, mais qui, lorsque nous ne sommes plus jeunes, est appelée minauderie, et plus tard grimaces, par ces mêmes adulateurs qui brisent l'idole qu'ils ont encensée.

Mademoiselle Percheron, que l'on nommaitPercherettedans la société, possédait un magnétisme de coquetterie qui attirait tous les hommes vers elle, et malgré cela elle avait des principes très sévères. Quelques-uns de ses adorateurs avaient eu la maladresse d'en devenir très sérieusement amoureux, malgré l'expérience des autres papillons qui étaient venus se brûler à ce petit flambeau: aussi s'en faisait-elle de mortels ennemis.

Je me rappelle qu'un jour, dans le salon de la comtesse Golofkine, une des victimes de Percherette, se plaignant à moi de sa perfide coquetterie, me disait:

«—Un chapeau au bout d'un bâton suffirait pour lui donner l'envie de faire ses petites grâces. Tenez, reprit-il furieux, en la voyant causer très bas et d'une manière animée avec Lafont, le violon, quand je vous le disais!»

Fild, au reste, ne faisait pas beaucoup d'attention à ce petit manège: cela l'aurait dérangé.

Mademoiselle Percheron était une personne bien élevée, instruite, et l'une des plus fortes écolières de son prétendu; mais elle n'avait aucun ordre, aucune économie… Deux personnes qui se ressemblaient sous autant de rapports ne pouvaient faire un heureux ménage, car il faut des contrastes: une femme raisonnable aurait eu plus d'empire sur son mari.

Fild ne travaillait que lorsqu'il y était forcé par l'approche de ses concerts (il n'y jouait jamais que sa musique); mais il fallait qu'il fût long-temps stimulé par ses amis, pour se décider à se mettre à son piano et à travailler. Il commençait par se faire apporter un bol de grog, dont il faisait un assez fréquent usage (sans se griser, cependant), et il relevait ses manches. Alors ce n'était plus l'homme paresseux, c'était l'artiste, le compositeur inspiré; il écrivait, et jetait ses feuillets au vent, comme la sybille ses oracles, et ses amis les recueillaient et les mettaient en ordre. Il fallait être habile pour déchiffrer ce qu'il notait; car ce n'étaient que des traits à peine formés, mais ils en avaient l'habitude. À mesure qu'il avançait dans son oeuvre, son génie s'échauffait à un tel point que ses copistes n'avaient presque plus la force de le suivre. Il essayait ensuite ce qu'il venait de jeter sur le papier, et c'était admirable, surtout exécuté par lui. Un piano n'était pas un instrument ordinaire sous ses doigts. À trois ou quatre heures du matin, il tombait enfin épuisé sur son divan, et s'endormait. Pendant ce temps, on achevait de mettre les parties au net. Le lendemain matin, à son réveil, il prenait plusieurs tasses de café, et travaillait de nouveau. Il ne fallait pas alors s'aviser de lui parler, fût-ce pour la chose la plus urgente. Ses amis, qui étaient tous des gens de mérite, le comprenaient et gardaient un religieux silence, car ils savaient apprécier son talent à sa juste valeur.

Quant au produit de son concert, c'est ce qui l'occupait le moins; ses billets étaient pris à l'avance, et payés très généreusement.

La réputation de Fild eût été bien plus étendue, s'il avait voulu voyager; mais on eut bien de la peine à l'engager à quitter Moscou pour aller à Saint-Pétersbourg; et encore ne s'y décida-t-il que long-temps après son mariage, lorsqu'à l'exemple de Belzébuth il voulut fuir madame Honesta.

Un des amis les plus intimes de Fild, en 1806, et qui faisait partie de notre société, était un célèbre harpiste nommé Adams, Anglais comme lui. Cet ami faisait tout au monde pour l'empêcher d'épouser Percherette, et s'appuyait pour cela sur son extrême coquetterie, prétendant qu'elle n'était sage que dans le but de se faire épouser par un artiste qui eût un nom, et que, si lui, Adams, voulait lui faire sérieusement la cour, elle l'écouterait favorablement. Fild fumait son cigare pendant ce dialogue, avec un admirable sang-froid: ce qui mettait Adams en fureur, car il avait autant de pétulance que l'autre avait de calme. Cependant, à force de lui répéter la même chose, ils se firent un défi, et un pari s'ensuivit.

Comme ils n'avaient jamais d'argent ni l'un ni l'autre, ils s'avisèrent d'un singulier marché: ce fut de donner à eux trois, Fild, Adams et Romberg, un concert dans le carême. Mademoiselle Percheron, n'étant pas riche, quoiqu'elle gagnât beaucoup à donner des leçons, on résolut qu'elle en ferait partie. Il fut convenu entre les trois associés qu'ils paieraient conjointement les frais de la toilette de Percherette; mais que, si Adams parvenait à se faire aimer d'elle, il paierait ses atours; sinon, ce serait Fild. Romberg, qui n'était pour rien dans cette affaire, se trouvait hors de cause, quoi qu'il arrivât.

Quoiqu'Adams n'eût que trois mois pour se faire aimer de Percherette, il prétendit que ce temps était plus que suffisant; mais il se trompa. Pour s'en dédommager il voulut s'amuser un moment aux dépens de son ami, et savoir jusqu'où pouvait aller son sang-froid. Il arrive un matin chez Fild, et le trouve étendu nonchalamment, comme à son ordinaire, et fumant à côté d'un bol de grog, avec la gravité d'unhidalgo.

—Eh bien, mon cher, dit-il à son ami en jetant son chapeau et ses gants sur la table, vous étiez si sur de votre fait! Je savais bien, moi, que cette coquette serait facile à persuader.

L'autre fumait toujours sans répondre et sans se déranger. Cette immobilité met Adams hors de lui et le pousse à dire des choses si extraordinaires et si positives, tout en se promenant et se démenant dans la chambre, qu'enfin Fild, se redressant de toute sa hauteur, lui crie:

—Vous paierez la robe!

Mademoiselle Percheron, qui venait travailler, ouvrit la porte dans le même moment, et, voyant Adams qui riait à se rouler par terre, elle ne comprit rien à cette scène; Fild, furieux et aussi rouge qu'il était pâle d'ordinaire, bégayait plus que d'habitude et faisait des contorsions épouvantables pour articuler des mots, de sorte qu'Adams fut long-temps sans pouvoir persuader à ce pauvre Fild que c'était une plaisanterie.

Cela courut la ville et le mot passa en proverbe; lorsque l'occasion s'en présentait, on disait: «Il paiera la robe.»

Le ciel, qui se joue de nos vains projets, ne permit pas que ce concert eût lieu. Mademoiselle Percheron tomba sérieusement malade, et, lorsqu'elle commençait à entrer en convalescence, Adams fut pris d'une fièvre chaude, causée par une imprudence; on n'en fait pas impunément dans un climat comme celui de la Russie. Adams était l'homme pour lequel Fild avait le plus d'attachement; il était son compatriote, et ils s'appréciaient l'un l'autre, malgré l'extrême différence de leurs caractères, et peut-être à cause de cela. Au moment où sa maladie présentait le plus de danger, mademoiselle Percheron entrait à peine en convalescence; sans cet excellent docteur Rhéman, depuis médecin de l'empereur[23], elle aurait succombé. Il avait recommandé sur toutes choses que l'on ne parlât point à cette jeune personne de l'état désespéré où se trouvait Adams. Fild se partageait entre son ami et sa maîtresse, et, malgré son insouciance habituelle, on voyait facilement qu'il était très affecté. Je venais le remplacer auprès de Percherette toutes les fois que cela m'était possible, car j'étais très occupée alors, et ne pouvais lui donner que quelques heures.

Un jour que, toute parée, j'attendais Fild depuis long-temps pour me conduire dans une maison, je le vis entrer. Je lui demandai avec empressement comment se trouvait son ami. Il ne répondit pas et baissa la tête pour cacher les larmes qui roulaient dans ses yeux. Mademoiselle Percheron lui relève les cheveux, et, portant la main sur son front:

—Qu'avez-vous, mon cher? lui dit-elle avec ce ton mignard qui lui allait si bien alors; est-ce qu'Adams n'est pas mieux? Il ne faut pas vous tourmenter ainsi. Et elle lui répéta tous les lieux communs usités en pareille circonstance. Il a un habile médecin, ajouta-t-elle, et, à son âge, on revient de loin.

Alors il la regarde avec cet air étonné qui était l'expression assez habituelle de ses yeux:

—Comment voulez-vous qu'il en revienne, puisqu'il est mort!

Il fallait que la nouvelle fût aussi triste pour qu'elle ne nous fît pas rire, dans le premier moment, par la manière dont elle nous fut annoncée. Nous en fûmes très affectés, car c'était une chose horrible de voir un jeune homme aussi rempli d'avenir et de talent mourir par une imprudence. Adams était d'ailleurs celui qui avait la plus d'empire sur son ami, et l'empêchait souvent de faire des sottises ou d'être la dupe des autres.

Le mariage projeté depuis si long-temps fut enfin fixé au mois de septembre 1807.

Il y avait à Moscou un vieux Français nommé M. Dizarn, ancien émigré, négociant estimé et le doyen de la colonie française. C'était à lui que mademoiselle Percheron avait été recommandée à son arrivée en Russie, et il lui portait un intérêt paternel.

Il vint avec elle pour me prier de lui servir de mère à la cérémonie nuptiale; M. Dizarn devait servir de père à Fild. Nous convînmes ensemble de nous occuper des préparatifs nécessaires, présumant qu'aucun des deux n'était capable de le faire. Nous voulûmes d'abord leur avoir un logement convenable, car Fild ne pouvait guère recevoir sa nouvelle épousée dans le sien, quoiqu'il ne manquât pas d'un certain luxe dans son genre, mais il portait le cachet d'originalité du possesseur. Une grande pièce entourée de divans très bas, avec des piles de coussins comme on en rencontre dans la plupart des logements en Russie, servait merveilleusement l'indolente paresse de Fild, et lui donnait l'air d'un pacha, lorsqu'il fumait une longue pipe de bois de sandal, enveloppé dans sa robe de chambre fourrée de petit-gris; près de lui était une petite table sur laquelle se trouvaient un plateau, des carafons de rhum, et un réchaud à l'esprit-de-vin.

Les murailles étaient tapissées de porte-cigares, de pipes de tous les pays et de toutes les formes, de petits sacs à tabac turc, en cachemire, de cigares de la Havane; tout cela était d'un très grand luxe, car il y a des pipes et des porte-cigares qui sont d'un prix énorme. Des yatagans, des poignards damasquinés et ornés de pierreries; quelques objets en fer et or, de la manufacture de Toula; tous ces présents, qui lui avaient été faits par les admirateurs de son talent, étaient placés sans ordre çà et là dans la chambre. Une grande table ronde, couverte de musique, d'écritoires à moitié renversées, et de plumes pittoresquement jetées; des chaises mal rangées; quatre croisées sans rideaux, et pour les amis un très beau piano, tel était l'ameublement de ce pacha d'une nouvelle espèce.

C'est ainsi que nous le trouvâmes lorsque nous vînmes le chercher pour lui faire voir l'appartement qu'il devait occuper le jour de son mariage. Nous eûmes beaucoup de peine à le découvrir au milieu du brouillard de fumée dont lui et ses amis s'encensaient gravement. Une pareille habitation n'eût guère convenu à une petite maîtresse comme Percherette. Lorsque nous lui eûmes fait voir le logement, il le trouva beaucoup trop beau pour lui, et il fut inquiet de savoir où il pourrait recevoir ses amis et placer son chien. Nous lui montrâmes une pièce disposée tout exprès, et absolument semblable à celle qu'il regrettait; alors il ne s'embarrassa plus de rien.

Comme nous logions tous trois près les uns des autres, ils dînèrent chez moi le jour du mariage, qui devait se célébrer le soir, avec un M. Jonhes, qui avait en quelque façon remplacé Adams auprès de son ami, à l'exception cependant que celui-ci était aussi flegmatique que l'autre l'était peu.

Jonhes devait être un de leurs témoins. Après le dîner, je suivis mademoiselle Percheron pour présider à sa toilette. Fild se mit à mon piano et s'étudia à jouer faux et hors de mesure, pour imiter une demoiselle de la société. J'engageai son ami à ne pas le laisser se livrer trop long-temps à cette intéressante occupation, car il était capable d'oublier qu'il se mariait le soir, d'autant plus qu'il m'avait raconté quelques jours auparavant une anecdote qui n'était pas faite pour me rassurer.

—Comment, depuis que vous êtes ici, n'avez-vous jamais eu l'envie d'aller faire un voyage en Angleterre? lui disais-je.

—Oh! oui, j'en ai eu le désir, mais je n'ai pu le faire. J'ai commis un crime dans ce pays.

—Ah! mon Dieu, vous me faites peur; qu'avez-vous donc fait?

—J'ai fait une promesse de mariage à une demoiselle, et la veille de la noce j'ai réfléchi que je ne voulais pas me marier, et je suis parti pour la Russie.

Je craignais qu'il ne lui prît fantaisie d'en faire autant. Cette fois, s'il n'oublia pas la femme, il oublia l'heure de la cérémonie. Étant revenue chez moi pour chercher quelque chose, je le retrouvai à la même place. Je me fâchai sérieusement, et l'envoyai faire sa toilette de marié.

En arrivant à l'église, nous l'aperçûmes à côté de M. Dizarn; il avait l'air d'un petit garçon qui va faire sa première communion.

Notre excellent pasteur, l'abbé Surrugue, curé de l'église catholique, avait voulu se signaler, en leur faisant un service en musique. Fild vint tout doucement auprès de moi, et me dit:

—Il chante faux, M. le curé.

Il ne leur en fit pas moins un discours touchant sur l'harmonie du mariage et sur toutes les harmonies. Pendant ce temps, le marié s'était aperçu qu'il avait oublié l'anneau d'alliance, et qu'il n'avait point emporté d'argent. On courut chercher l'anneau; quant à l'argent, M. Dizarn y suppléa. La cérémonie terminée, nous nous réunîmes pour souper, dans leur nouvelle habitation. Lorsqu'on voulut se mettre à table, on chercha le marié; il était resté dans le milieu du salon, l'examinant dans tous ses détails: le moment était bien choisi.

Au dessert, Jonhes se mit à nous raconter une histoire fort longue, et qui commençait un peu à languir. Fild se lève tout à coup, et dit à l'abbé Surrugue, placé près de lui:

—J'ai bien retenu cette histoire; je la raconterai à Jonhes le jour de ses noces.

C'est ainsi que se termina ce singulier mariage. Je trouvai Fild le lendemain matin, déjeunant avec sa femme, et enveloppé d'une superbe robe de chambre d'étoffe turque, dont le comte Soltikof lui avait fait cadeau; ainsi que d'une de ces pipes, que l'on fume dans un bocal de cristal.

Le printemps en Russie.—Costumes nationaux dans les villages.—Les tsigansky.—Leurs danses et leurs chants.—Leurs usages.—La fête du 1er mai.—Les marchands russes.

Lorsque le mois de mai ramène le printemps, cette saison, désirée dans toutes les contrées, acquiert un charme plus particulier dans un pays où le soleil, qui commence à adoucir la température, fait disparaître cette neige qui vous a fatigué les yeux pendant huit mois. Ce changement s'opère comme par un coup de baguette, et fait succéder un tapis de verdure au linceul qui ensevelissait la terre. De jeunes bourgeons se laissent bientôt apercevoir sur les arbres. Je n'ai jamais éprouvé un plaisir aussi vif à voir renaître la verdure. La végétation est tellement active, qu'elle fait en trois mois ce qui ne se produit qu'en six dans les climats tempérés, où cette verdure ne nous quitte que partiellement. Les privations font mieux apprécier les douceurs de la vie: Aussi ce 1er mai est-il célébré dans toutes les villes de la Russie par une promenade à peu près semblable à celle de Longchamps. À Pétersbourg, ainsi qu'à Moscou, elle se compose d'une file de brillantes voitures: Cela n'a rien d'extraordinaire, mais au temps dont je parle on avait encore à Moscou tous les anciens usages, et les anciens costumes, qui ont tant de charme pour les étrangers et surtout pour les artistes.

Depuis que le commerce russe a voulu adopter les habits européens, Moscou a perdu le cachet qui allait si bien à cette ville, d'un aspect asiatique, aux coupoles dorées et dont le croissant surmonté d'une croix rappelait la conquête de la foi, sur la loi Musulmane. Le premier jour de mai était consacré à la noblesse et le lendemain aux marchands russes, classe plus riche que beaucoup de grandes familles nobles. Comme à cette époque de l'année il ne fait pas encore très chaud, les seigneurs faisaient d'avance dresser des tentes magnifiques, et de beaux tapis de Perse couvraient la terre et garantissaient de l'humidité. Un lustre était placé au milieu, et un peu plus loin, il y avait une autre tente, dans laquelle on disposait le service.

Après s'être promené dans des voitures élégantes ou à pied, on se réunissait pour dîner: le soir on relevait les portières desMarquises, et on se rendait des visites. C'est alors que les tsigansky venaient danser la tsigansky et jouer de labalalayeet du tambourin: c'est surtout à cette fête de mai qu'elles portent le costume de leur nation le plus élégant. Il se compose d'une tunique ou d'une jupe noire bordée de galons, sur laquelle elles mettent un corsage d'une étoffe riche, et lacé sur le devant ou rattaché avec de brillantes agrafes. Leur poitrine est couverte de colliers en ambre, ou en coraux retenus avec des chaînettes d'argent; leurs bras sont entourés de perles de couleur et de bracelets; et elles ont des boucles d'oreilles très longues. Plus elles peuvent réunir de bijoux, de dorures et de perles, et plus leur costume est de bon goût, par la manière dont elles disposent ces ornements; aussi les plus célèbres reçoivent-elles beaucoup de cadeaux, même des dames, lorsqu'elles sont en vogue.

Les tsigansky portent sur l'épaule un manteau d'un léger tissu rouge, attaché avec une agrafe, et découpé en pointes dont chacune est garnie de piécettes, qu'elles percent et qu'elles cousent ensuite comme une frange: ce sont souvent des ducats qu'on leur donne, qu'elles y emploient. Leur cheveux, d'un noir d'ébène, sont partagés sur le milieu et retombent en tresses sur leurs épaules; elles portent une petite couronne d'où s'échappent des boules creuses, remplies de baumes ou de parfums.

Lorsqu'elles commencent à danser, elles détachent avec grâce leur petit manteau et le font tourner comme dans un pas de châle. Quoiqu'elles n'y mettent aucune étude et que le caprice seul dirige leurs mouvements, cela ne laisse pas que d'avoir beaucoup de charme. Quand elles agitent leur manteau au-dessus de la tête, les piécettes dont il est frangé, font un petit bruit fort bizarre. Les hommes qui les accompagnent, chantent parfois en second dessus et même en trio avec la basse, ce qui produit une jolie harmonie. La danse des hommes ressemble alors à la Cosaque, et les motifs des airs se reproduisent comme dans les chants russes, mais les chanteurs habiles ou bien organisés les varient à l'infini.

C'est surtout l'air de la tsigansky qui a inspiré les compositeurs; ils ont puisé dans les motifs des airs russes un thème à de charmantes variations.

Ya tsigansky MaladoïYa tsigansky ni prostoï.

«Je suis une jeune tsigansky,Je ne suis pas à dédaigner[24].»

Les Tsigansky sont des bohémiens, espèce de parias chassés de l'Inde dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Cette race nomade s'est répandue dans plusieurs contrées de l'Europe sous différents noms, pris dans les pays qui les accueillaient, ou pour mieux dire, les toléraient; mais les tsigansky furent les premiers qui vinrent en Russie il y a plusieurs siècles.

Ces peuples arrivent avec leurs tentes et campent à la porte des villes lorsqu'ils en ont obtenu l'agrément de la police. On ne leur permet jamais d'occuper aucune maison dans les villes, car on connaît trop bien leur adresse à s'emparer du bien d'autrui, et l'on est toujours en défiance. Malgré la surveillance qu'on exerce sur eux et même en dehors des portes, les paysans ont souvent à regretter quelques volailles, quelques lapins, et leurs provisions disparaissent comme par enchantement.

Le comte Théodore Golofkine, avant son départ pour les pays étrangers, voulut me mener voir leur camp placé hors de la Porte Rouge.

Comme nous étions dans l'hiver, les hommes travaillaient au dehors, soignaient les chevaux et le bétail et fendaient du bois. Ils étaient vêtus de la chemise rayée sur le pantalon, et du cafetan doublé de peau comme les mougicks[25]. Les vieilles femmes, affublées de tous les haillons qu'on leur avait donnés, étaient vraiment hideuses à voir; elles étaient restées dans les tentes pour préparer les aliments. On apercevait grimpant sur les chariots, comme des écureuils, tous les petits enfants en chemises, la tête et les pieds nus: ils couraient dans la neige pour demander l'aumône aux passants et aux curieux; tout ce petit peuple cuivré ressemblait à des singes. Il y a cependant parmi eux de belles filles et de beaux garçons.

Les tentes dans lesquelles on faisait venir les tsigansky étaient rangées dans le bois de Marienroche, dont les arbres bordant les allées, étaient illuminés en verres de couleur: cela formait un fort beau coup-d'oeil. Le public qui venait prendre part à ces jeux, y restait jusqu'à ce que la file de voitures se fût reformée pour rentrer en ville. Le lendemain, les allées du bois de Marienroche, prenaient un nouvel aspect; elles appartenaient alors aux marchands russes, qui n'avaient point encore changé leurs riches costumes pour le frac et les robes. Les grandes dames venaient à cette promenade en négligé et comme spectatrices; les marchands arrivaient dans des droschkis traînés par deux beaux chevaux qu'ils conduisaient eux-mêmes. Ils portaient le cafetan de drap bleu doublé de soie, et serré sur les reins par une écharpe d'étoffe turque, tramée d'or et d'argent; pantalon large et des bottines; les cheveux coupés en rond; la barbe et le chapeau qui ont une forme particulière à ce costume.

Les femmes, au fond de leur droschkis, avaient une cadsaveka de brocard ou de velours, doublée d'une belle fourrure; une robe en damas vert ou cerise, bordée d'un large galon d'or et de deux autres sur le devant, séparés par une rangée de boutons. Leur cakochnique (coiffure du pays), était fermé et couvert de pierreries, de perles fines, de petites franges en perles pendantes sur le front; (les femmes ne montrent pas leur cheveux); elles avaient des boucles d'oreilles, des chaînes; enfin le costume le plus riche. Quelques-unes portaient un voile lamé sur le cakochnique; c'étaient les femmes de Casan ou de Thwer: ce coup-d'oeil était magnifique.

Maintenant, les marchands russes donnent une brillante éducation à leurs enfants, qui font presque tous de grands mariages; car leur fortune est considérable; mais les pères ont encore, pour la plupart du moins, conservé jusqu'à présent la vie simple et le costume primitif de leurs ancêtres. De jour en jour, cette classe change ses habitudes, et bientôt il ne restera plus que les petits boutiquiers qui rappelleront ce qu'ils étaient il y a trente ans. Je conçois que la civilisation y gagne, mais on y perd le charme de la nationalité.

La comtesse Strogonoff.—Son château.—Les fêtes d'hiver.—Jardin factice.—Fêtes d'été.

Cette première année passée, mon existence devint plus posée.

J'étais très répandue dans la société russe, et l'on m'y traitait avec une grande bienveillance.

La comtesse Strogonoff, personne âgée et infirme, mais aimable et gaie, m'avait prise en amitié. Comme elle aimait les arts, la poésie, je lui lisais souvent les ouvrages de nos meilleurs auteurs, qu'elle était fort à même d'apprécier. Tout ce qui paraissait de nouveau en France, lui était aussitôt envoyé.

La comtesse possédait une grande fortune, et elle en usait avec magnificence. Sa maison de ville était riche, élégante et de bon goût. Sa campagne, à Bradzoff, était une véritable petite Suisse; on y avait réuni les fêtes les plus pittoresques, et cela faisait d'autant plus illusion, que le climat de Moscou est beaucoup plus doux que celui de Saint-Pétersbourg.

Elle donnait des fêtes charmantes l'été, et lorsqu'on la voyait au milieu de la société brillante qu'elle avait rassemblée, courir les jardins, les labyrinthes, les forêts, dans une chaise roulante qui avait un mouvement très rapide, on eût pris cette bonne petite vieille pour la fée de cette île enchantée, tant elle était mignonne et soignée.

Elle m'avait proposé sa maison, une voiture et des gens à mes ordres, si je voulais entrer chez elle en qualité de lectrice, et je l'avais accepté; mais je ne voulus recevoir aucun traitement, car c'eût été enchaîner ma liberté.

Je vaquais à mes occupations du théâtre, je voyais mes amis et les personnes de la société auxquelles je ne voulais point renoncer. Je mettais d'ailleurs beaucoup de complaisance à lui faire des lectures ou de la musique, surtout les jours où elle recevait.

La comtesse avait dans sa maison de ville un pavillon chinois, dont les meubles, les tentures, les tableaux, avaient été apportés par des marchands de Canton, qui venaient chaque année à la foire de Makarieff. Près de ce pavillon se trouvait une magnifique serre, dans laquelle on donnait les fêtes d'hiver. Des arbres d'une assez grande hauteur semblaient y avoir pris racine et formaient de belles allées. On rencontrait à chaque pas des caisses d'orangers, des fleurs de toutes les saisons, des arbres couverts de fruits, que l'on attachait d'une manière très adroite.

Cette serre avait une assez grande dimension, et était éclairée par le haut avec des verres dépolis qui renvoyaient une lumière semblable au crépuscule du mois de juin. Aucun poêle, aucun feu, ne se laissant apercevoir, on eût dit la température du printemps. Des oiseaux voltigeaient dans les arbres, et de temps en temps on entendait leurs chants.

Lorsqu'on regardait à travers les doubles croisées, dont les carreaux étaient d'un seul jet de verre de Bohême, on voyait la neige qui couvrait les maisons; on entendait les roues des voitures crier sur la glace, et l'on apercevait la barbe des cochers ainsi que leurs chevaux couverts de givre.

Ce sont là de ces merveilles que l'on ne peut apprécier que dans un climat glacé, où l'on aime à rappeler, par des contrastes, les douceurs des pays méridionaux et l'âpreté des contrées du Nord, réunie à force d'art.

Club de la noblesse.—Les théâtres particuliers des seigneurs.—Les artistes.—Soirée chez la comtesse de Broglie.—La romance d'Atalade M. de Chateaubriand.—M. de Lagear.—Le Kremlin.—M. de Rostopschin.

Les plaisirs d'hiver, tels que les montagnes de glace, les parties de traîneaux, remplacèrent les fêtes de l'été. La noblesse de Moscou pouvait donner une idée des satrapes de l'Orient. L'assemblée des nobles avait lieu en hiver, une fois par semaine, depuis six heures du soir jusqu'à deux ou trois heures du matin. Ce club n'était composé absolument que de nobles; les banquiers, même les plus renommés, n'y entraient pas. Il y avait dans cette assemblée qui ne peut se comparer à aucune autre, environ deux mille six cents abonnés, dont dix-sept cents femmes. La raison de la différence qui existait entre le nombre des hommes et celui des femmes, c'est que tous les jeunes gens appartenant à la noblesse, étaient au service et presque toujours à leur corps. Les hommes payaient vingt-cinq roubles par an, les femmes dix. On y trouvait toutes sortes de rafraîchissements, et l'on y soupait à douze roubles par tête. L'emplacement était superbe, et construit aux frais de la noblesse. La grande salle était soutenue par vingt-huit colonnes jointes ensemble par une balustrade et une galerie dans laquelle on avait un coup-d'oeil magnifique; on n'y entrait que par billets.

Beaucoup de grands seigneurs avaient des salles de spectacle, et quelques-uns donnaient des opéras et des ballets. Ceux qui composaient ces troupes, appartenaient au seigneur, qui désignait à chacun le rôle qu'il devait jouer. Au gré du maître, l'un avait été fait acteur, l'autre chanteur, celui-ci danseur, celui-là musicien!

Comme pendant le carême on ne joue pas la comédie, ces salles étaient données alors par les seigneurs aux artistes pour y donner des concerts de souscription; lorsque j'annonçais quelques-unes de ces soirées du carême, elles avaient lieu dans une de ces salles, et le plus souvent dans les plus brillants salons et sous le patronage des dames. C'était une manière honnête de payer le prix de ma complaisance; et les souscriptions me rapportaient beaucoup d'argent et de nombreux cadeaux. Je ne me dissimulais pas que parmi elles, il y en avait qui ne me recherchaient que parce que j'étais à la mode, mais elles avaient assez de tact pour ne pas le laisser apercevoir. Comme les demoiselles et même les jeunes dames de la maison chantaient avec moi, je ne pouvais me plaindre que parfois on abusait de ma complaisance; mais toutes cependant n'avaient pas le même tact, et la petite anecdote que je vais rapporter me donna l'occasion de déployer ce sentiment de dignité qui devrait toujours être dans le coeur des artistes.

J'étais très bien reçue chez la comtesse de Broglie[26], dont le mari était un homme d'esprit et de goût. Elle m'écrivit un jour, que voulant me faire rencontrer avec un de mes compatriotes, M. le comte de Lagear, qui revenait de Constantinople, elle m'enverrait chercher à six heures.

Ce genre d'invitation, me parut assez bizarre de la part d'une personne chez laquelle j'étais habituellement reçue. Il est d'usage dans les maisons russes, qu'une fois admis, vous y veniez sans invitation, et l'on vous saurait mauvais gré si vous n'y alliez pas assez souvent: c'est une des vieilles coutumes de l'hospitalité qui se pratique toujours.

À peine arrivée, la comtesse vint à moi, «J'ai tant parlé de vous à M. de Lagear, me dit-elle, je lui ai tant vanté votre extrême complaisance, et vos jolies romances, que je lui ai donné un vif désir de vous entendre.

Je ne trouvai pas cette invitation fort obligeante; il suffisait, pour que j'en fusse blessée, que celui devant qui elle désirait que je me fisse entendre, fût un Français, que je voyais pour la première fois, et qui ne connaissait pas encore la manière dont j'étais reçue dans le monde; je ne voulais pas qu'on eût l'air de me faire venir pour amuser M. le comte de Lagear. Cette invitation étant faite d'une manière à laquelle je n'étais pas accoutumée, je pris la ferme résolution de ne pas chanter. Je fus placée à table près de M. de Lagear, qui était un homme très aimable, et nous causâmes pendant tout le dîner. Je n'en fus que plus résolue à me faire voir avec quelqu'avantage aux yeux de mon compatriote.

Aussitôt après le dîner, la comtesse fut chercher une harpe, et vint elle-même la mettre dans mes mains…

—Ah! madame la comtesse, j'ai un regret infini de ne pouvoir répondre à votre attente, mais vous savez que je ne suis pas assez forte sur cet instrument et que je n'en joue que pour m'accompagner.

—Mais je le pense bien ainsi, et c'est pour cela que je vous l'apporte.

—Je suis horriblement enrhumée, madame la comtesse, et il me serait impossible de chanter.

—Vous ne vous fatiguerez pas, vous chanterez tout bas, ce que vous voudrez.

—Vous compromettriez, si je chantais, cette brillante réputation que vous avez bien voulu me faire, car il m'est impossible de donner un son.

Toutes les instances, toutes les flatteries que l'on put employer, furent inutiles, je ne voulus point céder.

La comtesse se mordait les lèvres, et je voyais à sa figure, combien elle était désappointée; je m'attendais à quelques mots piquants; mais j'étais disposée à répondre, quoique avec politesse, et à ne pas me laisser humilier, dussé-je me brouiller avec elle. Je savais me tenir à ma place, quelque avance qu'ont pût me faire, mais je n'aurais pas souffert non plus qu'on m'en fît sortir.

Quand, dans un concert, on invite un artiste pour chanter, il aurait mauvaise grâce à se faire prier; mais lorsqu'on le reçoit en tout temps, en ami de la maison, on doit lui demander plus convenablement un acte de complaisance: aussi, lorsque la comtesse me dit avec assez d'amertume.

—Quand on veut inspirer de l'intérêt dans la société, il faut au moins faire quelque chose pour elle.

—Je pensais, madame la comtesse, lui répondis-je, n'y avoir pas manqué jusqu'à présent, et je croyais que la complaisance ne devait point aller jusqu'à compromettre ma santé; cependant, ajoutai-je, je veux vous prouver ma bonne volonté à vous être agréable; même aux dépends de mon amour-propre.

On battit des mains, et me levant aussitôt, je fus chercher une guitare placée à l'autre extrémité du salon; je préludai pour me remettre un peu, car j'étais très émue. Je chantai ces strophes d'Atala, pour lesquelles on m'avait fait une charmante musique:

Heureux qui n'a point vu l'étranger dans ses fêtes,Qui, ne connaissant point les secours dédaigneux,A toujours respiré, même au sein des tempêtes,L'air que respiraient ses aïeux.La nonpareille des Florides,Satisfaite de ces forêts,Ne quitte pas ces eaux limpides,Ces bois ni ces bocages frais;Dans sa retraite toujours belle,Le ciel brille d'un jour serein,En d'autres pays aurait-elleSon nid parfumé de jasmin.

Nous échangeâmes un coup-d'oeil avec M. de Lagear, et je vis qu'il était très satisfait de mon chant. La comtesse avait trop d'esprit pour se fâcher de l'à-propos.

—Ô ma chèreFleurichette[27], me dit-elle en riant, les nids de votre pays ne sont point parfumés de jasmin.

—J'en conviens, repris-je, continuant la plaisanterie, mais vous ne pouvez me reprocher d'être venue les chercher dans le vôtre.

—Vous êtes une mauvaise tête, me dit-elle en m'embrassant.

De ce moment, je chantai tout ce qu'on voulut. Cette petite anecdote se répandit promptement et ne me fut point défavorable, car elle me donna une attitude dont personne n'essaya de me faire sortir.

Je voyais souvent chez ces dames, M. Demetrieff, homme très instruit et très savant; je lui témoignai le désir que j'avais de voir le Kremlin, et il eut la complaisance d'être mon cicérone. Il entra dans tous les détails qui pouvaient m'intéresser sur les choses curieuses que renfermait cet édifice, palais des tzars, qui fut pris et brûlé par les tartares et reconstruit peu de temps après. Je fis des notes en rentrant chez moi, et je m'en félicite doublement, car bientôt après on enleva tous les objets pour les soustraire à l'armée qui s'approchait. La richesse des tombeaux, les ornements de l'église sont d'une magnificence idéale, surtout le jour de la résurrection.

Le trésor est dans des chambres voûtées qui renferment plusieurs armoires remplies de différents ornements d'églises; de forts beaux manuscrits avec des perles orientales sur les couvertures; des crucifix d'or garnis de perles et de diamants; des habits de pope, enrichis de la même manière; deux calices en fort belle agathe; des vases de jaspe, et beaucoup d'autres objets extrêmement riches.

C'est dans l'église de Saint-Michel, que l'on enterrait les tzars, et Pierre II est le dernier qui y ait été déposé. L'on voit sur l'autel le dais qui a servi à son enterrement. À côté de la cathédrale est l'ancien palais des patriarches; c'est là que l'on conserve toutes les richesses de l'église.

Le palais métropolitain a aussi son trésor et ses ornements. Le bonnet que porta Platon serait bien extraordinaire, si la pierre du milieu était naturelle comme on me l'a dit; c'est une agathe dans laquelle on aperçoit un petit crucifix très bien dessiné, et au bas, un moine en prières.

Le palais des tzars est un édifice gothique; auquel on monte par un escalier en pierre, qui est en dehors; il est célèbre pour avoir été le théâtre des massacres commis par les Strelitz sur la personne de Narechekine et sur d'autres grands de l'empire. Dans la première chambre, on voit les habillements de Catherine Ie, d'Élisabeth, de Pierre Ier, de Pierre II, de l'impératrice Anne: tous ces habits sont riches et bien conservés. À droite est un trône à deux places, qui a servi à Pierre Ier. J'ai remarqué aussi une paire de bottes qu'il mettait les jours de cérémonie, et une autre ayant des clous fort pointus sous le talon pour la fête de l'Épiphanie: ce jour est consacré à la bénédiction des eaux sur la glace, les mères vont plonger leurs enfants dans le trou pratiqué pour cette cérémonie. Cet antique usage s'observe encore aujourd'hui.

Le manteau de Catherine II a, m'a-t-on dit, quarante-quatre pieds de longueur; douze chambellans le portaient les jours de cérémonie. Il y a aussi dans ce palais une prodigieuse quantité de vases, de candélabres, des bassins en or massif, un trône en même métal donné par un sophi de Perse et qui a servi au couronnement de Catherine II; les couronnes de Sibérie, d'Astracan de Casan, celle qui fut envoyée par l'empereur de Constantinople lors de sa conversion à l'église grecque: que cette couronne est d'or, et aux trois branches, il y a des perles orientales, qui par leur grosseur, sont d'un très grand prix, et une croix pectorale en diamants. L'armoire qui renferme les couronnes est la plus riche de ce trésor. Dans une autre armoire vitrée, sont les habits qui ont servi au sacre de Paul Pétrowitch, d'Alexandre Pawlotzki; une poupée en cire, représentant l'impératrice Élisabeth, encore enfant, dans le costume du temps; une horloge dans laquelle est un pape et des cardinaux qui le saluent en passant devant lui, et près de là une toilette tout en ambre. Dans la salle du bas sont des guerriers à pied et à cheval, armés à l'antique; l'armure complète d'Alexandre Newsky, et des sabres enrichis de diamants, etc., etc.

C'est sous le règne de l'impératrice Anne, qu'eut lieu le spectacle burlesque des noces d'un de ses bouffons avec une fille du peuple.

Les fêtes de ce mariage se donnèrent dans un palais de glace construit à cet effet. Tous les ornements, les meubles du palais, le lit même étaient de glace, ainsi que les canons et mortiers, dont on fit quelques décharges pendant la fête. Il s'y trouva des personnes des deux sexes de chaque gouvernement des contrées soumises à la Russie, toutes vêtues du costume de leur pays. Les époux furent promenés dans la ville, accompagnés de ce cortège bizarre, et enfermés dans une cage portée par un éléphant. Cette fête ne fut remarquable qu'à cause de ce singulier palais de glace, qui était, dit-on, un chef-d'oeuvre dans son genre, et qui fixa les regards des curieux jusqu'au dégel suivant. La rigueur de l'hiver de 1740 avait beaucoup aidé au succès de cette folle entreprise.

Mais revenons à la société russe de 1808, dont je me suis fort éloignée; je vais terminer par quelques mots sur M. de Rostopschin. Je voyais beaucoup cet homme célèbre dans les maisons que je fréquentais le plus habituellement, et je ne sais pourquoi j'éprouvais pour lui un sentiment de répulsion que je ne pouvais définir. Cependant j'avais du plaisir à l'entendre causer, car sa conversation était instructive, attachante, piquante même, et parfois entrecoupée par un de ces traits saillants, qui ne manquent jamais de produire leur effet. Je me suis souvent rappelée une réponse qu'il fit au comte Rasomosky. Le comte se plaignait de ne pouvoir se débarrasser d'une famille à laquelle il avait permis d'habiter un pavillon dans son château de Petrosky en attendant que leur maison fût libre.

—Je m'y suis pris de toutes les façons, disait-il, pour leur faire entendre que ce pavillon m'est nécessaire; mais je n'ai pu trouver un moyen honnête pour les engager à déguerpir.

—Ma foi, répond le comte Rostopschin, je ne vois qu'un parti à prendre, et je n'y manquerais pas.

—Lequel?

—C'est de mettre le feu à votre château?

Il paraît que ce moyen était dans ses principes.

Pour faire le portrait d'un pareil homme, il faudrait avoir eu avec lui de longues relations, et les miennes n'ont pas été d'une nature assez agréable pour en avoir conservé un très doux souvenir. Il en est des mobilités morales comme des mobilités physiques, elles échappent au pinceau. Je me trouverais d'ailleurs peu d'accord avec ceux de mes compatriotes qui en ont fait l'objet de leur admiration, et je ne pourrais que leur répéter: Vous êtes fort heureux que votre connaissance avec cet homme que vous admirez ne date que du temps où vous l'avez rencontré en France; mais vous ne parviendrez jamais à me faire partager votre enthousiasme.

M. de Rostopschin a dû être bien surpris de produire un semblable effet, et il a dû souvent en rire dans sa barbe de Tartare; je dis Tartare, parce qu'il tenait à grand honneur de descendre de Gengiskan. Au reste, si l'on se connaît assez soi-même pour se bien peindre; voici une esquisse que je livre aux lecteurs, et qui ne laisse pas d'être piquante.

Une dame ayant engagé M. de Rostopschin à écrire ses Mémoires, car ils ne pouvaient manquer d'avoir un grand intérêt pour le public, il arriva quelques jours après un petit manuscrit à la main.

—Je me suis conformé à vos ordres, lui dit-il; j'ai rédigé mesMémoires: les voici avec la dédicace.

Mémoires du comte de Rostopschin, écrits par lui-même.

«En 1765, le 12 de mars, je sortis des ténèbres pour être au grand jour. On me mesura, on me pesa, on me baptisa. Je naquis sans savoir pourquoi, et mes parents remercièrent le ciel sans savoir de quoi.»

II.—Mon éducation.

«On m'apprit toutes sortes de choses et toute espèce de langues. À force d'être impudent et charlatan, je passais quelquefois pour un savant. Ma tête est devenue une bibliothèque brouillée dont j'ai gardé la clef.»

III.Mes souffrances.

«Je fus tourmenté par les maîtres, par les tailleurs qui me faisaient des habits étroits, par les femmes, par l'ambition, par l'amour-propre, par les regrets inutiles, par les souverains et les souvenirs.»

IV.—Privations.

«J'ai été privé de trois grandes jouissances de l'espèce humaine: du vol, de la gourmandise et de l'orgueil.»

V.—Époques mémorables.

«À trente ans j'ai renoncé à la danse, à quarante ans à plaire au beau sexe, à cinquante à l'opinion, à soixante à penser, et je suis devenu un vrai sage ou égoïste, ce qui est synonyme.»

VI.—Portrait au moral.

«Je suis entêté comme une mule, capricieux comme une coquette, gai comme un enfant, paresseux comme une marmotte, actif comme Bonaparte, et le tout à volonté.»

VII.—Résolution importante.

«N'ayant jamais pu me rendre maître de ma physionomie, je lâchai la bride à ma langue, et je contractai la mauvaise habitude de penser tout haut, cela me procura quelques jouissances et beaucoup d'ennemis.»

VIII.—Ce que je fus et ce que j'aurais pu être.

«J'ai été très sensible à l'amitié, à la confiance, et si je fusse né pendant l'âge d'or, j'aurais peut-être été un bonhomme tout à fait.»

IX.—Principes respectables.

«Je n'ai jamais été impliqué dans aucun mariage ni aucun commérage. Je n'ai jamais recommandé ni cuisiniers, ni médecins; par conséquent, je n'ai attenté à la vie de personne.»

X.—Mes goûts.

«J'ai aimé les petites sociétés, une promenade dans les bois.J'avais une vénération involontaire pour le soleil, et son coucherm'attristait souvent.

«En couleurs c'était le bleu, en manger le boeuf au raifort, en boisson l'eau froide, en spectacles la comédie et la farce, en hommes et en femmes les physionomies ouvertes et expressives.

«Les bossus des deux sexes avaient pour moi un charme que je n'ai jamais pu définir.»

XI.—Mes aversions.

«J'avais de l'éloignement pour les sots et les faquins, pour les femmes intrigantes qui jouent la vertu; un dégoût pour l'affectation; de la pitié pour les hommes teints et les femmes fardées; de l'aversion pour les rats, les liqueurs, la métaphysique et la rhubarbe; de l'effroi pour la justice et les bêtes enragées.»

XII.—Analyse de ma vie.

«J'attends la mort sans crainte, comme sans impatience. Ma vie a été un mauvais mélodrame à grand spectacle où j'ai joué les héros, les tyrans, les amoureux, les pères nobles, mais jamais les valets.»

XIII.—Récompenses du ciel.

«Mon grand bonheur est d'être indépendant des trois individus qui régissent l'Europe. Comme je suis assez riche le dos tourné aux affaires, et assez indifférent à la musique, je n'ai, par conséquent, rien à démêler avec Rotschild, Metternich et Rossini.»

XIV.—Mon épitaphe.

Ici on a poséPour se reposerAvec une âme blasée,Un coeur épuré,Et un corps usé,Un vieux drôle trépassé,Mesdames et messieurs, passez.

XV.—Épître dédicatoire au public.

«Chien de public! organe discordant des passions, toi qui élèves au ciel et plonges dans la boue, qui prônes et calomnies sans savoir pourquoi. Image du tocsin, écho de toi-même, tyran absurde échappé des petites-maisons, extrait des venins les plus subtils et des aromates les plus suaves; représentant du diable auprès de l'espèce humaine, furie masquée en charité chrétienne; public que j'ai craint dans ma jeunesse, respecté dans l'âge mûr et méprisé dans ma vieillesse, c'est à toi que je dédie mes Mémoires, gentil public. Enfin, je suis hors de ton atteinte, car je suis mort, et par conséquent sourd et muet, puisses-tu jouir de ces avantages pour ton repos et celui du genre humain.

La colonie française à Moscou.—La veille du jour de l'an (1812).—Mascarades.—Mademoiselle Rossignolette.

Je vais parler d'une personne de la colonie française, de madame de Sévolosky, femme aimable et spirituelle, mariée à un des Russes les plus distingués par son esprit et par les vastes connaissances qu'il avait acquises dans ses voyages en Europe et en Asie. M. de Sévolosky, étant resté veuf avec deux filles charmantes, choisit pour les élever une dame française qui avait toutes les qualités nécessaires pour remplir cet emploi.

Comme on ne peut être admis dans aucune branche d'enseignement public ou particulier sans un diplôme et sans avoir passé un examen devant les membres de l'Université, ces places sont plus difficiles à obtenir et plus honorables qu'autrefois. M. de Sévolosky sut bientôt apprécier l'aimable caractère de la seconde mère de ses enfants, et, comme Louis XIV, il l'épousa, non pas de la main gauche; mais de toutes les deux, par reconnaissance des soins qu'elle leur prodiguait.

Madame Sévolosky[28] recevait tous les étrangers, mais surtout ses compatriotes dont elle avait su faire un choix, je lui fus présentée à mon arrivée à Moscou: c'était la veille du jour de l'an qu'elle réunissait ses plus intimes connaissances.

Depuis long-temps M. de Sévolosky nous promettait un bal paré et masqué. Ce fut donc le 31 décembre 1811, veille de 1812, qu'il voulut nous réunir. Les lettres d'invitation portaient que la réunion aurait lieu à huit heures, et que l'on quitterait son masque à minuit. Il fallait donc s'empresser de bien employer son temps, car il était assez difficile de se déguiser de manière à n'être pas reconnu dans une société où tout le monde se connaissait. Je m'étais concertée pour cela avec un ami de la maison qui avait l'esprit du bal et qui était fort spirituel sous le masque. Nous étions convenus de disparaître et d'aller changer de costume dans le vestiaire qu'on avait établi, aussitôt que l'un de nous deux serait reconnu.

Nous commençâmes par nous déguiser, moi en marchande de chansons, et lui en paillasse; j'étais mademoiselle Rossignolette. Avant de débiter ma marchandise, il était convenu qu'il l'annoncerait. Pendant quinze jours nous avions mis notre mémoire à la torture pour rassembler toutes les strophes des couplets qui pouvaient s'appliquer aux personnes de notre société. Elles étaient écrites sur d'élégantes petites feuilles de papier et portaient le nom de ceux ou de celles auxquels elles étaient adressées; mon tablier vert à poches sur le devant en était rempli. Nous étions montés sur une grande table qui nous servait de tréteau; c'était de là que mon compagnon faisait la parade avec un rare talent, il faut lui rendre cette justice; et il s'écriait: Approchez, messieurs, mesdames, approchez. Tous les bras se tendaient alors vers nous; chacun voulait avoir la strophe qui lui était destinée, et l'on avait beaucoup de peine à maintenir l'ordre.

Voici quelle était celle des maîtres de la maison:

Que l'on goûte ici de plaisirs!Où pourrions-nous mieux être?Tout y satisfait nos désirs,Et tout les fait renaître:N'est-ce pas ici le jardinOù notre premier pèreTrouvait sans cesse sous sa mainDe quoi se satisfaire.

À l'un de nos amis qui aimait mieux le vin de Champagne que sa femme, nous avions adressé le second couplet de la même chanson:

Il buvait de l'eau tristement,Auprès de sa compagne;Ici l'on s'amuse gaîmentEn sablant le champagne.Il n'avait qu'une femme à lui,Encor c'était la sienne:Ici je vois celle d'autruiEt n'y vois pas la mienne.

Nous avions donné à un vieux négociant fort gai et fort bon convive ces deux vers duTableau parlant:

Il est certains barbonsQui sont encor bien bons.

À une jeune demoiselle ceux-ci du même opéra:

Je suis jeune, je suis fille.On me trouve assez gentille.

À une dame de quarante ans fort occupée de ses atours, ce couplet deJadis et Aujourd'hui:

J'avais mis mon petit chapeau,Ma robe de crêpe amarante,Mon châle et mes souliers ponceau;Ma tournure était ravissante.Eh bien! les dames du paysOnt critiqué cette toilette,Et pourtant j'en ai fait l'empletteAu Palais-Royal à Paris.

Enfin, à un émigré, le dandy des salons, cette parodie de l'air desVisitandines:

Enfant chéri des dames.Des feux toujours nouveauxBrûlent pour nous les femmesDu pont des Maréchaux.[29]

Cette mascarade eut un grand succès, et pendant qu'on s'occupait à relire les strophes, nous nous échappâmes pour aller changer de costume.

À minuit, ceux qui avaient un masque sur le visage l'ôtèrent et l'on s'embrassa cordialement en se disant: il faut espérer que cette année sera aussi heureuse; que nous nous trouverons tous réunis à la même époque, etc.

Lorsque je rentrai chez moi, il était presque jour; je restai pensive à réfléchir sur cette année 1812 qui commençait. Rien ne pouvait encore faire présager les malheurs qui nous attendaient! Nous étions gais, heureux en nous quittant. Je ne sais pourquoi, mais en trouvant sous ma main un album dans lequel j'avais l'habitude de jeter mes pensées sans ordre, à l'aventure, j'écrivis presque machinalement:

«Pourquoi donc cette année 1812 m'occupe-t-elle plus que celles qui l'onprécédée? Pourquoi éprouvai-je le besoin de la fixer dans ma mémoire.»Puis, j'ajoutais plus bas: «Il faut peu compter sur la durée du bonheur!Nous verrons bien! à 1813!»

À la fin de cette année, la plus grande partie de ceux avec lesquels nous l'avions commencée, n'existaient plus!…

Moscou.—Fuite de la population emportant ses images.—Commencement de l'incendie—Entrée des Français.—Tableau d'une rue incendiée.—Dîner au milieu des ruines.—L'enceinte de l'église catholique.—L'abbé Surrugue.—Le général Chartran.—Le général Curial.—On nous fait jouer la comédie.—Représentation à laquelle assiste Napoléon.—Départ des Français de Moscou.—Anecdotes.

Je fis un voyage de quelques mois, et à mon retour je trouvai Moscou en émoi, et les étrangers fort inquiets. La prise de Smolensk ne contribua pas à calmer les esprits. Toute la noblesse partait, et l'on enlevait le trésor du Kremlin et les richesses déposées aux Enfants-Trouvés. C'était une procession continuelle de voitures, de chariots, de meubles, de tableaux, d'effets de toute espèce; la ville était déjà déserte, et à mesure que l'armée française avançait, l'émigration devenait plus considérable. Étant née dans le duché de Wurtemberg, à Stutgard, j'espérais obtenir par la protection de l'impératrice-mère, qui était aussi de ce pays, un passe-port pour Saint-Pétersbourg où je voulais aller. Malgré la recommandation du comte Markoff, ancien ambassadeur de Russie en France, on me le refusa. Quoique le théâtre impérial de Moscou ne jouât plus depuis quelque temps, plusieurs artistes ayant fini leur contrat, mais n'étant pas encore remplacés, aucun ne pouvait s'absenter sans une permission formelle du chambellan; et sans en être muni, il était même impossible d'avoir des chevaux à la poste. M. de Maïkoff, le chambellan de service, objectait qu'il venait déjà de m'accorder un congé de quelques mois. Si M. de Maïkoff eût présumé que le refus de ce nouveau congé pût me causer de si grands malheurs, j'aime à croire qu'il me l'eût accordé. Cela me fit perdre ma fortune et détruisit mon avenir en me privant de ma pension.

Comme l'on craignait de manquer de vivres, chacun faisait ses provisions. L'alarme devint bientôt générale, car on parlait de s'ensevelir sous les ruines de la ville. On se retirait dans les quartiers éloignés, et comme Moscou est extrêmement grand, on calculait que le côté par lequel l'armée passerait serait le premier et peut-être le seul incendié. On ne pouvait penser que cette ville immense pût être entièrement sacrifiée; mais on fuyait les quartiers où se trouvaient des maisons en bois. Tous ces palais en pierres recouverts en tôles semblaient ne devoir jamais brûler, et l'on s'y réfugiait de préférence.

* * * * *

J'avais quitté la maison que j'habitais pour me réunir à une famille d'artistes, que demeurait dans un palais immense, appartenant au prince Galitzin, situé à la Bosman, quartier très isolé et tout à fait opposé à celui par lequel devait entrer l'armée. Le mari de mon amie, M. Vendramini, avait été chargé par le prince de graver sa superbe galerie de tableaux. Il habitait avec sa famille une petite aile de son palais, donnant sur un vaste jardin, également favorable pour nous cacher, si le peuple se portait à quelque extrémité, et à nous préserver en cas de feu.

Outre plusieurs serres dans lesquelles on pouvait trouver un abri contre toutes recherches, nous avions encore le palais qui tenait à lui seul un coté de la rue, et celui du prince Alexandre Kourakin qui était de l'autre côté, et dans lequel nous pouvions aussi nous sauver: ces palais étaient abandonnés par leur propriétaires.

Nous nous crûmes donc dans un fort impénétrable, et ne nous occupâmes plus qu'à nous y pourvoir des objets nécessaires. J'y fis porter une partie de mes effets, et j'abandonnai follement une maison qui resta intacte, pour me réfugier dans une autre qui devint la proie des flammes; mais je n'ai pas été la seule aussi mal inspirée: Il semblait qu'un mauvais génie me fît rencontrer le danger dans ce qui devait assurer ma tranquillité.

Quand je traversai la ville, pour aller rejoindre mes amis à la Bosman, les rues étaient désertes, à peine y rencontrait-on quelques personnes du peuple. Je marchais depuis quelque temps, lorsque tout à coup j'entendis un chant triste dans l'éloignement, puis peu d'instants après le spectacle le plus extraordinaire et le plus touchant s'offrit à mes yeux. Une foule immense, précédée de prêtres en habits pontificaux, portaient des images; hommes femmes, enfants, tous pleuraient et chantaient des hymnes saintes. Ce tableau d'une population abandonnant sa ville et emportant ses pénates, était déchirant. Je me prosternai, et me mis à pleurer et à prier comme eux. J'arrivai chez mes amis encore tout attendrie de ce touchant spectacle.

Nous fûmes assez tranquilles pendant huit ou dix jours; c'était vers la fin d'août (style russe), mais au bout de ce temps, on vint nous dire que l'armée approchait.

Nous montions à chaque instant au sommet de la maison avec une longue vue: nous aperçûmes un soir le feu des bivouacs. Nos domestiques entrèrent tout effrayés dans nos chambres, et nous dirent que la police avait été frapper à toutes les portes pour engager les habitants à partir, car on allait brûler la ville; et qu'on avait emmené les pompes: nous ne voulons plus rester ici, ajoutèrent-ils. En effet, nous apprîmes que la police était partie; ce qui n'était pas fort rassurant.

À l'exception d'une grosse servante qui faisait le pain, et qui s'était enivrée pour se guérir de la peur, nous nous trouvâmes sans domestiques: cette femme nous fut bien utile par la suite. Ma compagne étant fort peureuse je ne me couchais pas de toute la nuit. Je n'osais lui faire part de mes réflexions, car je craignais les attaques de nerfs. Notre quartier était isolé, et j'entendais de temps en temps des gens ivres, qui juraient. Nous passâmes encore cette journée dans une grande inquiétude, car nous avions appris qu'on avait pillé les cabarets. La nuit suivante, il me sembla que le bruit augmentait, et que j'entendais crierfransouski. Je m'attendais à chaque instant qu'on viendrait enfoncer notre porte.

Nous passâmes ces deux nuits dans une horrible situation, et la troisième commençait sans apporter aucun changement à notre position; car nous ignorions ce qui se passait dans l'intérieur de la ville. Comme j'étais malade et fatiguée, je me jetai de bonne heure sur mon lit, et mes amis montèrent au sommet de la maison, comme les jours précédents. Tout à coup madame Vendramini redescend précipitamment, en me disant: «Venez, je vous prie, voir un météore dans le ciel; c'est une chose singulière, on dirait une épée flamboyante: cette circonstance nous annonce quelque malheur.»

Sachant que cette dame était fort superstitieuse, je ne me souciais pas trop de me déranger; cependant, entraînée par elle, je montai, et vis en effet quelque chose de fort extraordinaire. Nous raisonnâmes là-dessus sans y rien comprendre, et finîmes par nous endormir. À six heures du matin, on vint frapper plusieurs coups à la porte de la rue. Je courus à la chambre de mes amis: «Pour le coup, leur dis-je, nous sommes perdus, on enfonce la porte.» J'entendis cependant qu'on appelait le maître de la maison par son nom. Nous regardâmes à travers le volet, et nous vîmes une personne de notre connaissance. C'était M. de Tauriac, émigré, ancien officier du régiment du roi. «Ah! bon Dieu! m'écriai-je, on massacre dans l'autre quartier, et on se sauve ici.»

Ce monsieur nous dit que le feu s'étant manifesté près de sa maison, il craignait qu'elle ne devînt aussi la proie des flammes, et qu'il venait demander un asile pour lui et deux autres personnes. On le lui accorda aussitôt, et il retourna les chercher. M. Vendramini se hasarda d'aller jusqu'au bout de la rue, et revint nous dire que le fameux prodige que sa femme avait vu n'était autre chose qu'un petit ballon rempli de fusées à la Congrève, qui était tombé sur la maison du prince Troubertskoï, à la Pakrofka (quartier très près de chez nous), et qu'elle était en feu, ainsi que les maisons environnantes. Il paraissait certain que la ville allait être brûlée. Il sortit de nouveau pour apprendre des nouvelles, et nous nous hasardâmes à mettre la tête à la fenêtre. Je vis un soldat à cheval, et je l'entendis demander en français: «Est-ce de ce côté?» Jugez de mon étonnement. Toujours un peu moins poltronne que ma compagne, je lui criai: «Monsieur le soldat, est-ce que vous êtes Français?—Oui, madame.—Les Français sont donc ici?—Ils sont entrés hier à trois heures dans les faubourgs.—Tous?—Tous.» «Devons-nous, dis-je à ma compagne, nous réjouir ou nous alarmer? nous sortons d'un danger pour retomber peut-être dans un autre plus grand.» Nos réflexions étaient fort tristes, et l'événement nous prouva que ce pressentiment n'était que trop fondé.

Les trois personnes qui nous avaient demandé asile arrivèrent chargées de leurs effets, ceux du moins qu'elles avaient pu sauver. Elles nous apprirent que le feu était déjà dans plusieurs endroits et qu'on cherchait à l'éteindre, mais comme on n'avait pas de pompes, cela était très difficile. Il me tardait de sortir pour savoir s'il n'était rien arrivé à mes amis et à ma maison, où j'avais encore mes meubles et tous les effets que je n'avais pu faire transporter. On me dit qu'il était prudent que je sortisse à pied; car on prenait tous les chevaux, attendu que l'armée en manquait. «Cependant, ajouta l'un deux, comme les Français sont galants, peut-être ne prendront-ils pas les vôtres. Je ne veux pas hasarder les miens; car, si nous étions obligés de sauver nos effets, ils nous seraient d'un grand secours.» Il semblait qu'il prophétisait.

Dans l'après-midi je pris le droschki (voiture russe) d'un de ces messieurs, et j'allai dans la ville. Toutes les maisons étaient remplies de militaires, et dans la mienne, il y avait deux capitaines de gendarmerie de la garde; tout était sens dessus dessous. Ce désordre, me dirent-ils, avait eu lieu avant leur arrivée. On n'avait trouvé dans la maison que des domestiques russes, et comme on ne les comprenait pas, on avait pensé que cet hôtel était abandonné. Ils m'engagèrent beaucoup à reprendre mon appartement, m'assurant que je n'avais plus rien à craindre. J'en étais fort peu tentée, car le feu qui était dans le voisinage pouvait à chaque instant gagner la maison. Je revins chez mes amis à la lueur des maisons incendiées. Le vent soufflant avec violence, le feu gagnait avec une effrayante rapidité: il semblait que tout fût d'accord pour brûler cette malheureuse ville. L'automne est superbe en Russie, et nous n'étions qu'au 15 septembre. La soirée était belle; nous parcourûmes toutes les rues voisines du palais du prince Troubetskoï pour voir les progrès de l'incendie. Ce spectacle était beau et terrible à la fois. Nous fûmes quatre nuits sans avoir besoin de lumière, car il faisait plus clair qu'en plein midi. De temps en temps on entendait une légère explosion, à peu près semblable à un coup de fusil, et l'on voyait alors sortir une fumée très noire. Au bout de quelques minutes elle devenait rougeâtre, ensuite couleur de feu, et bientôt succédait un gouffre de flammes. Quelques heures après les maisons étaient consumées.

Je trouvai, en rentrant, madame Vendramini causant avec un officier blessé. «J'ai prié monsieur, me dit-elle, de vouloir bien accepter un logement chez nous. Notre maison étant dans une rue isolée, il peut nous arriver mille accidents. Monsieur me conseille même de demander une sauve-garde.»

Je sortis le lendemain matin dans le dessein de prendre des informations. Le côté du boulevart que je traversai n'était qu'un vaste embrasement; plusieurs soldats polonais parcouraient les rues, et tout alors avait pris l'aspect d'une ville au pillage. Je me rendis chez le gouverneur; mais il y avait un monde infini à sa porte, et je ne pus lui parler. Je reprenais le chemin de ma maison, lorsqu'un jeune officier fort poli m'arrêta pour m'avertir qu'il était dangereux d'aller seule, et s'offrit de m'accompagner. Le moment était trop critique pour que je n'acceptasse pas avec empressement. Il voulut mettre pied à terre et marcher près de moi; mais je m'y opposai. Au détour d'une rue, des femmes éplorées ayant réclamé sa protection contre des soldats qui pillaient leur maison, il ne tarda pas à les disperser.


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