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Monsieur le Dauphin, fils de Louis XV, aimait les sciences et lisait beaucoup. Son grand désir était de donner à ses enfants un gouverneur habile et savant; malgré cela il leur donna un homme inepte et ignorant. Voici comme la chose se passa.
Le duc de la Vauguyon, affilié des jésuites et n'ayant point d'autre mérite que celui d'être leur esclave, était le sujet auquel M. le Dauphin et le parti des dévots destinaient cette place. Les personnes du service intérieur de M. le Dauphin qui leur étaient dévouées, les informaient tous les matins du livre que ce prince lisait, et de la page, où il était resté; en conséquence les teinturiers de M. de la Vauguyon lui arrangeaient un précis de tout ce qu'il était possible de savoir sur cette matière,et les compères mettant la conversation sur le même sujet en présence de M. le Dauphin, leur protégé bien endoctriné parlait, non pas comme un livre, mais comme une bibliothèque; et il fut choisi.
M. le Dauphin a eu la réputation d'avoir été extrêmement bigot; on s'est trompé. Ce n'est pas lui qui, par goût ou par dévouement, s'était mis à la tête des dévots: c'étaient eux et son épouse, qui, placés derrière lui, le poussaient en avant comme étant leur chef, et peut-être était-il bien aise de jouer un rôle qui lui donnait quelque crédit.
Il haïssait les philosophes, et non la philosophie, car sa piété était éclairée, et sa politique prévoyait les dangers de l'irreligion.
Il lisait tous les livres les plus défendus, et une petite anecdote de ses derniers moments prouve qu'il envisageait la mort avec calme d'esprit, et que son respect pour les cérémonies religieuses ne l'empêchait pas de plaisanter. Après l'acte des saintes-huiles, le roi sortit, appela le duc de Gontaut et lui dit: Je viens d'être bien étonné. M. le Dauphin s'est mis à rire au milieu des cérémonies, je lui en ai demandé la raison, et il m'a répondu: Demandez à M. de Gontaut, qu'il vous raconte l'histoire du bailli de Grilles.
La voici: cet officier, commandant les grenadiersà cheval, était mourant d'une fièvre maligne; on lui avait mis force vésicatoires aux pieds, et lorsqu'on lui appliqua les saintes-huiles, sa tête était fort embarrassée. Quand il fut rétabli, on lui demanda, s'il avait eu beaucoup de douleurs? Pas trop, répondit-il, il n'y a que l'extrême-onction, qui m'a fait un mal de tous les diables.
On se trompe souvent en jugeant les opinions religieuses des princes sur l'extérieur de leurs pratiques. L'impératrice Marie-Thérèse a passé sa vie au milieu des reliques, des images miraculeuses, et des démonstrations puériles de la bigoterie la plus aveugle. Mais, après avoir su par son médecin le nombre d'heures qui lui restaient encore à vivre, elle se dépêcha de recevoir tous les sacrements; et, cela fait, elle ne regarda plus aucun objet matériel de sa dévotion précédente, pas même le crucifix, expédia encore plusieurs affaires, et termina sa vie assise sur un canapé, au milieu de sa famille.
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L'année 1756 a été la plus heureuse de ma vie, elle m'a comblé à l'âge de vingt ans de toutes les jouissances de l'Italie et de Paris.
Je vivais à Rome au sein des beaux arts et chez le comte de Stainville, alors ambassadeur de France, dans l'intimité d'une société, dont les agréments étaient au-dessus de tout ce que j'ai trouvé depuis à Paris de plus exquis en ce genre.
C'étaient avant tout le maître de la maison dans toute la fraîcheur de sa joyeuse amabilité, et madame de Stainville à l'âge de dix-sept ans, pleine de grâces, de gaieté, et annonçant déjà les qualités solides de son cœur et de son esprit. Puis il y avait le bailli de Solar, l'abbé Barthélemy, le président de Cotte, la Condamine, le marquis d'Alem et M. Boyer de Fondcolombe qui composaient ce cercle, et les mêmes personnages se trouvant réunisquelques années après autour de M. de Choiseul, devenu ministre des affaires étrangères, nous nous rappelions souvent nos belles soirées de Rome et de Frascati, les différents sujets de conversation, qui nous avaient intéressés davantage, et entr'autres le masque de fer.
Notre curiosité eut soin de réchauffer celle que M. de Choiseul avait partagée avec nous, et ce ministre nous promit qu'il emploierait tous les moyens qui étaient en son pouvoir, pour approfondir ce mystère.
Il commença par faire faire les recherches les plus soigneuses dans le dépôt des affaires étrangères, et il ne trouva rien.
Ensuite il fut au roi qui, lui nommant successivement différents personnages, auxquels on avait appliqué cet événement, fit connaître par ses défaites qu'il ne voulait pas parler.
Alors on s'adressa à madame de Pompadour qui fit réellement l'impossible pour vaincre la résistance du roi. Mais, après avoir essuyé plusieurs rebuffades, voici le discours mémorable que ce prince lui tint: Cessez de me tourmenter sur ce sujet, je ne puis pas vous le dire, c'est le secret de l'État. Après MM. de Louvois et Chamillard, personne n'en a eu connaissance que M. le Régent et le cardinal de Fleury; ce dernier m'en a instruit, il n'y aau monde que moi qui le sache, et il doit être enterré avec moi.
Eh, quel devait donc être ce vieux secret d'État que le roi n'osait pas révéler à l'homme et à la femme en place, qui les savaient tous, ceux du moment, ordinairement plus importants que ceux du temps passé! Toutes les explications de ce mystère politique que l'imagination a pu inventer, ne sont pas à l'épreuve de ce discours du roi, même la supposition, que Louis XIV, puîné, ait exclu un frère aîné par une faute de sa mère et par la nécessité de le soutenir, n'était pas une flétrissure de la mémoire de ce monarque, et n'altérait point les droits de son successeur à la couronne.
On est tenté de croire, que ce secret aurait pu donner atteinte à ces droits et qu'une telle considération devait imposer à Louis XV un silence éternel. Il fallait que la chose eût un rapport si direct et si important à la personne de ce prince, qu'il ne pût pas la découvrir sans rougir ou s'exposer. Comme on a pris grand soin d'effacer toutes les traces de cette ténébreuse affaire, on en reste aux conjectures.
Peut-être la suivante s'accorderait-elle avec le discours de Louis XV à madame de Pompadour, que j'atteste sur mon honneur être véritable et exactement tel qu'il nous a été rendu le lendemain par M. de Choiseul, lequel n'acessé depuis, étant ministre de la guerre, de faire encore les recherches les plus soigneuses dans les archives de ce département et dans celles de la Bastille, sans obtenir le moindre éclaircissement sur cet objet.
J'ai trouvé, il y a longtemps, dans un vieux livre, dont j'ai malheureusement oublié le titre, une anecdote applicable au masque de fer; je me souviens seulement que c'était des mémoires d'un officier général, qui se disait «confident intime de la reine Anne d'Autriche.» Il raconte, qu'étant arrivé de Paris à Lyon, où Louis XIII se trouvait à l'occasion de la guerre de Savoye, le roi lui avait demandé, quelles nouvelles il apportait? ayant répondu: qu'on disait la reine grosse. Ce monarque, après avoir rêvé un moment, s'était écrié en frappant du pied: Cela n'est pas possible!
Essayons de bâtir une hypothèse sur cette anecdote. Supposons que la reine, enceinte du cardinal, ait chargé son confident de sonder le terrain, pour s'assurer si le roi aurait bonne mémoire et se donnerait la peine de calculer; que cette princesse, apprenant les marques de défiance et d'emportement de son mari, redoutable pour sa cruauté, ait craint de publier sa grossesse, qu'elle soit accouchée secrètement, et qu'après la mort de Louis XIII, elleet le cardinal, restés maîtres absolus en France, aient cédé au désir de mettre leur enfant sur le trône, et de l'échanger contre le fils légitime du roi, et que la tendresse maternelle ait sauvé de la mort, et condamné son autre fils à porter ce masque de fer, lorsqu'on s'est aperçu de sa grande ressemblance avec son frère. Cette hypothèse pourrait cadrer avec le propos essentiellement important de Louis XV à madame de Pompadour, car ce monarque se serait également déclaré par là illégitime successeur de ses ayeux.
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Les causes éloignées, qui ont produit la révolution sont si nombreuses, et les prochaines si défigurées par les passions des partis, leur champ a été si vaste et leurs routes si tortueuses, que jamais historien ne se tirera de ce labyrinthe, pour en rapporter un ensemble juste, vrai et satisfaisant. Combien ne se trompent donc pas ceux qui de nos jours ne voient dans les causes prochaines, que deux fantômes créés par leur ignorance ou leur désespoir. Pour un des partis, c'est la reine; pour l'autre, c'est M. Necker, qui a été la cause unique de la révolution. Comme cette dernière imputation est sans comparaison la plus fausse et la plus injuste, que j'ai connu pendant trente ans cet homme célèbre et malheureux, crucifié pour avoir voulu sauver le peuple, et que j'ai vu de près les deux faces opposées de la révolution, l'amour de la vérité et ma conscience me pressent de dire ceque j'en sais, et surtout de peindre M. Necker.
Il était grand de taille, de caractère sérieux, froid, roide et taciturne, ce qui le faisait paraître orgueilleux, dur et rébarbatif; son esprit plus abstrait que brillant, sa politesse plus mesurée que prévenante, et son cœur moins sensible que juste, le rendaient peu aimable, mais infiniment estimable. Il affectionnait plus le genre humain que ses amis, pour lesquels il ne faisait presque rien; il aimait mieux voir en grand qu'en petit, et son ambition vertueuse s'était livrée à l'espérance de devenir le bienfaiteur d'une grande nation.
Peu de temps après son arrivée à Paris, il se fit connaître par la générosité, avec laquelle il offrit tout ce qu'il possédait alors à son ami le banquier Thélusson, qui éprouvait un embarras alarmant dans ses affaires; il devint son associé, et leur maison prospérant beaucoup, on attribua ces succès à l'habileté de M. Necker. Bientôt sa réputation s'accrut par le rôle qu'il jouait à la compagnie des Indes, dont il était syndic, et par ses liaisons avec les gens de lettres. La république de Genève l'ayant nommé son ministre, il parut à la cour, fut consulté, fit des plans de finance, composa l'éloge de Colbert, et publia son fameux livre sur le commerce des grains, qui réfutait le système deséconomistes. L'ensemble de toutes ces productions, joint à des mœurs pures, des actes de charité, des procédés nobles et une conduite pleine de sagesse et de droiture, donnèrent de lui l'idée d'un homme distingué par ses connaissances, son génie et ses vertus. La voix publique l'appela pour la première fois au secours de l'état, et le jeune roi, attentif à la voix du peuple, le créa directeur de ses finances. La guerre avec les Anglais, qui survint, dérangea d'abord tous ses plans. M. de Sartine, ministre de la marine, l'assassina par l'émission perfide et clandestine de dix fois plus de billets qu'on ne lui avait permis de créer sur le crédit de son département. Necker, au désespoir, prétendit qu'on optât entre lui et Sartine. M. de Maurepas fit pencher la balance en faveur de ce dernier, et M. Necker, qui avait déjà expérimenté la presqu'impossibilité de faire du bien, se retira en 1781 sans regrets, et sans accepter la pension qu'on lui offrait. Il ne fut regretté bien véritablement que par les créanciers de l'état. Son successeur, M. de Calonne, l'éclipsa totalement par son amabilité, les charmes de son éloquence et l'enchantement de ses largesses. Mais bientôt les profusions de ce ministre le forcèrent à mesurer l'abîme qu'il creusait, et à changer de conduite. Jusque-là, il n'avait travaillé qu'à se maintenir,mais calculant l'impossibilité de la durée des moyens qu'il employait, son esprit supérieur vit jour à la possibilité d'appliquer un grand remède à la grandeur du mal, et conçut l'espérance courageuse d'abattre les abus et d'établir un nouvel ordre de choses. Ne pouvant plus solder la reine, les princes et la cour, il se tourna vers M. de Vergennes, le seul homme en qui Louis XVI avait une véritable confiance. Il obtint par lui la parole d'honneur du roi de le seconder dans son projet et de tenir ferme jusqu'au bout, convoqua une assemblée des notables et l'ouvrit par un discours le plus éloquent, le plus beau et le plus ingénieux, qui peut-être ait jamais été prononcé; il commençait par le tableau le plus effrayant de l'état désespéré, dans lequel se trouvaient les finances, et, après avoir démontré la nécessité de tout entreprendre pour remédier à des dangers si pressants, il expliqua la facilité d'y parvenir par les moyens qu'il indiquait. Un de ces moyens était, autant que je me le rappelle, un impôt en denrées à percevoir sur les productions de l'année à proportion de la fertilité, projet analogue à la dîme de M. de Vauban. Un autre moyen, qui était le principal, le plus efficace, mais le plus difficile de tous, était le retranchement d'une grande partie des abus, dont jouissaient le clergé, la noblesse et surtoutles grandes charges de la cour et de la couronne, dont M. de Calonne montrait la foule, la grandeur, l'iniquité et l'insolence. Malgré les oppositions, les intrigues et la défense enragée de ces grands personnages avares, qui ne voulaient pas lâcher leur proie, tout allait bien.
L'autorité du roi et les cris du public appuyaient les bonnes intentions du ministre converti. La France allait être sauvée, et M. de Vergennes mourut subitement. En observant combien il mourut à propos et que, dès ce moment, tout changea de face, que le maintien des abus fut assuré et M. de Calonne renvoyé, on est tenté d'ajouter foi à l'imputation que la famille de M. de Vergennes a faite à ceux qui avaient intérêt de le faire mourir[6]. Car lui seul était l'homme qui pouvait faire agir le roi, et sans lui, M. de Calonne se trouvait abandonné de tout le monde; il n'était plus aimé comme autrefois, parce qu'il ne donnait plus rien; il n'était plus estimé, parce qu'il n'avait pas été fort estimable. Si l'assemblée des notables eût bien tourné, l'assemblée nationale ne serait pas survenue, et le clergé et la noblesse se seraient conservés par quelques sacrifices! O justice de la Providence! qui indique souventle genre du crime par l'analogie de la punition.
Durant cette assemblée des notables s'était élevée la fameuse querelle de M. Necker avec M. de Calonne sur le déficit dans les finances, si diversement énoncé par eux dans leurs comptes rendus; ils s'accusaient réciproquement d'avoir menti, et ils disaient vrai, car chacun avait menti, mais à bonne intention. M. Necker, pour sa commodité en cas qu'on le rappelât, ou pour celle de son successeur, avait diminué la dette nationale, afin de soutenir le crédit et de faciliter les emprunts, sa ressource favorite, parce qu'elle pèse moins sur le peuple que les impôts. M. de Calonne, au contraire, a sans doute grossi les objets pour inspirer la terreur. J'ai eu une connaissance exacte de la situation des finances, lorsqu'en 1770 j'ai quitté mon poste à Paris, et n'ayant pas perdu de vue la dette nationale parce que j'y étais fort intéressé, je puis affirmer qu'il est impossible que l'un de ces ministres n'ait pas adouci, ni l'autre exagéré le mal. Une suite de prodigalités, de déprédations, de fausses alarmes et de mouvements révolutionnaires, qu'il serait trop long de développer, ont amené insensiblement la promesse et la nécessité d'une convocation des états généraux, dont l'idée avait pris naissance dans les espérances offertes par l'assemblée des notables.
Nous voici à l'époque où commencent les grands reproches, qu'on fait avec une sorte d'apparence à M. Necker, et dont je ne citerai que les trois principaux. Le premier est d'avoir engagé le roi à accorder, au moment même de la convocation des états généraux, tout ce que le peuple français pouvait raisonnablement demander de lui, et à publier, dès la fin de décembre 1788, ces dispositions débonnaires dans le rapport de M. Necker fait à la clôture de son assemblée des notables. Le second reproche est d'avoir décidé que l'on ne voterait pas par ordres, mais par tête, après avoir accordé une double représentation au tiers-état. Le troisième est de n'avoir pas employé la forme ancienne de vérifier les pouvoirs des commettants devant une commission royale, mais d'avoir assigné à la noblesse et au clergé leurs salles particulières, comme pour les inviter à se séparer. Si le danger des révoltes n'avait pas été si pressant, ni les besoins de l'état si urgents, il aurait certainement mieux valu que le roi se fût laissé prier, pour céder peu à peu aux instances de son peuple. Mais a-t-on le droit de condamner M. Necker après les événements? Il faut juger un homme qui a fait ses preuves d'honnêteté et de vertu, sur ses intentions, et sur la question s'il a pu faire autrement.
M. Necker, témoin depuis si longtemps de la soumission d'un peuple opprimé, du despotisme d'une cour déréglée, de l'instabilité des volontés royales, du pouvoir des intrigues, et de l'incertitude de rester en place, voyait un moment fortuné, où le roi consentait à donner pour toujours un père à son peuple. Plein de sollicitude pour le bonheur de ce peuple et d'appréhensions sur les vicissitudes humaines, M. Necker a cru en conscience devoir mettre, à l'abri des cabales, les plus beaux droits de la nation, et ne pouvoir lier le roi trop tôt par une déclaration, que les circonstances rendaient irrévocable. Voilà la raison principale, pour laquelle on a annoncé sans marchander en décembre 1788, ce qu'il aurait certainement mieux valu n'accorder qu'en avril 1789, si l'on avait eu à faire à un roi plus ferme et moins obsédé. Pour ce qui est de la double représentation du tiers, et de la décision, qu'on opinerait par tête, je répondrai, qu'il était impossible et qu'il aurait été absurde de faire autrement. D'abord, il paraît juste que des millions d'hommes eussent au moins la parité avec autant de centaines, mais le but principal et indispensable ayant été d'abolir les abus, et de faire payer les privilégiés comme le reste de la nation, il fallait au moins préparer une possibilité à y parvenir. En opinant par ordre, il est clair que leclergé et la noblesse auraient été deux contre un, et la pluralité des voix aurait encore été en faveur des premiers, si le tiers n'avait eu qu'une simple représentation. On aurait donc agi contre son but; toute la nation aurait été instruite d'avance, que la convocation des états-généraux serait inutile, qu'elle n'était qu'illusoire, le peuple se serait révolté, et le mal serait devenu plus grand que jamais.
A l'égard du troisième reproche, je conviens que M. Necker a fait une faute capitale, contre laquelle je n'ai rien à répliquer, sinon qu'on doit pardonner une seule faute à un homme chargé d'une besogne immense, à un homme dont l'œil voit mieux les objets majeurs que les détails, à un homme enfin plus exercé à s'occuper du bien qu'à prévoir le mal.
Le tort le plus funeste de M. Necker, mais qui peut lui être moins reproché que tout autre, est d'avoir été la dupe de son cœur. Il lui paraissait impossible, que toute la France ne dût être pénétrée de la condescendance du roi, et qu'on pût abuser de sa bonté; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était trompé, et, sans prévoir les mauvaises intentions des chefs du parti qu'il avait affectionné, il chercha à contenir le mal qu'il se reprochait, et se mit à étayer tant qu'il pouvait l'autorité royale. Mais son crédit et son génie n'étaient pas assezpuissants, pour diriger les démarches du roi, réprimer la fougue des prétentions du tiers-état, et faire entendre raison aux privilégiés. Il perdit la confiance de son maître, se rendit de plus en plus odieux à la cour, à la noblesse et au clergé, et devint suspect à son parti, voulant réunir les extrêmes et accorder des principes de contradiction, d'après les conseils de sa droiture et l'impulsion de sa conscience. Il a éprouvé ce qui est toujours arrivé à ceux qui étaient modérés au milieu des enragés.
Il serait cependant difficile d'imaginer même après coup, ce que M. Necker aurait pu faire, pour remédier aux désordres du terrible combat qui se préparait. Je pense que le meilleur, et peut-être le seul moyen aurait été de gagner Mirabeau, ce géant des Jacobins, dont la langue était une massue, laquelle dirigée par l'audace, le coup d'œil et le savoir faire de celui qui la maniait, frappait toujours des coups décisifs. Ce favori de la populace, tout-puissant alors parmi les factieux, connaissant tous leurs plans, et propre à les combattre à armes égales, oui, j'ose le dire, il fallait le faire premier ministre. Mais l'ambition glorieuse de M. Necker, et encore plus sa moralité sévère, auraient reculé d'horreur devant la simple pensée d'une alliance aussi monstrueuse pour lui. S'il avait pu prévoir, combien de braves et honnêtes gensse verraient forcés sous le règne de Robespierre à jouer des rôles de scélérats, pour opérer par cette abnégation bizarre et presque héroïque de la vertu, le seul bien qu'on pouvait faire alors, celui de sauver des victimes, peut-être M. Necker aurait-il eu, en rougissant, le courage de s'abaisser à une telle union, pour éviter des malheurs si inouïs.
Il est beaucoup plus aisé de dire ce que le roi aurait pu et dû faire, lorsque la violence de la noblesse faisant schisme, avait poussé le tiers à se déclarer la nation par le droit du plus fort. Le roi seul pouvait terminer la querelle facilement, et avec de très-grands avantages pour lui et pour son peuple. Il devait se déclarer pour le tiers; d'abord il se mettait du côté le plus sûr, parce que c'était le plus fort; son armée jointe au peuple, il n'y avait plus de combats à craindre, parce que la partie devenait trop inégale; presque tout le clergé, et une grande partie de la noblesse, auraient respecté son invitation de revenir à la chambre nationale; une déclaration de Sa Majesté à ceux qui vivaient de ses bienfaits, qu'elle les leur retirerait en cas de désobéissance, aurait mis à la raison la partie la plus considérable des privilégiés, et le tiers-état se serait sans doute contenu dans des bornes plus justes, s'il n'avait pas été irrité par des résistances tropprotégées par l'autorité souveraine, et révolté par la menace de l'armée qui se rassemblait.
C'est du 23 juin 1789, qu'on doit dater le vrai commencement de la révolution. C'est dans ce jour mémorable, que M. Necker avait espéré de réunir les ordres qui avaient fait schisme; il avait déterminé le roi à se rendre dans l'assemblée nationale, et y prononcer un discours composé par ce ministre, et dans lequel l'autorité royale, sacrifiant presque tous ses droits, n'exigeait des partis que le sacrifice réciproque d'une partie de leurs prétentions. Mais, les ministres Villedeuil et Barentin, après avoir commencé par indisposer dès le matin les membres de l'assemblée, en leur fermant l'entrée de la salle entourée de gardes, sous prétexte qu'on l'arrangeait encore pour l'arrivée du roi, ne s'en tinrent pas là. Ils osèrent changer le discours avec la malice la plus noire, en y glissant les phrases les plus choquantes pour l'esprit qui régnait alors, et quelques altérations révoltantes. C'étaient de beaux présents arrangés par M. Necker, accompagnés de soufflets et de coups de pied. Aussi ce discours eut l'effet le plus désastreux. Le bruit s'en répandit avant la fin de la séance. Necker donna sa démission, et il y eut une émeute si effrayante, que le roi, et même la reine, furentforcés à employer les prières les plus touchantes pour persuader M. Necker de rester. Mais il eut grand tort de céder à ces instances; il devait au moins exiger le renvoi de ses perfides collègues, qui, le déjouant partout, mettaient des entraves à ses meilleures opérations, et qu'on peut placer au nombre des ingrédients de la révolution. On profita des craintes et de la jalousie, que cette émeute avait excitées dans l'âme du roi, pour le porter à rassembler une armée, et à décider le renvoi de M. Necker. Après un conseil secret, tenu le jeudi précédant la prise de la Bastille, M. Necker essuya plusieurs avanies de la part des princes, et M. le comte d'Artois disait partout qu'il méritait d'être pendu.
Le 11 juillet 1789, le roi le congédia avec toutes les marques d'affection et de regret, en le priant de partir avec tout le secret possible. M. Necker obéit fidèlement, se rendit le même jour à Saint-Ouen, et de là à Bâle, sans dire mot à personne. On ne fut assuré de son évasion que le lendemain à midi, et alors commencèrent les grandes scènes du peuple, chassant les troupes de Paris, et promenant les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker par les rues, et les parcourant toute la nuit avec des flambeaux et des épées, sans commettre d'autreexcès que de demander des armes dans toutes les maisons. Il est mémorable, et à jamais honorable pour les sans-culottes, de n'avoir, malgré leur pauvreté, fait le moindre abus de la facilité qu'ils avaient de piller. Trente mille gueux héroïques étaient les maîtres de Paris rempli de richesses immenses, et ils n'ont rien demandé que la liberté. Le 13 juillet, on commença à former une garde nationale et à s'emparer des armes, qui étaient aux Invalides. Le 14 juillet, la prise de la Bastille et les premières victimes; du 15 au 16 juillet, la fuite des princes et des ministres; le 16, l'assurance que le roi viendrait à Paris, et le 17, ce monarque traîné pendant cinq heures de temps de Versailles à l'hôtel de ville, environné de près de cent mille hommes armés d'épées, de piques et de broches, et précédé de canons dont la bouche était tournée contre sa voiture. Pendant cette longue et pénible route, ce monarque ne témoigna autre chose, que beaucoup d'ennui du trop de lenteur de la marche, et parla comme à son ordinaire, avec autant d'indifférence que de tranquillité.
Après le compliment: Paris vient de conquérir son roi, que lui fit M. Bailly, en lui présentant aux barrières les clefs de la ville, un jeune étourdi lui en fit un autre. On passaitdevant la place Louis XV, où il y avait un chœur de musique, et le jeune homme, fourrant sa tête dans la voiture, dit d'une voix flûtée: «Sire, on va jouer: Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille.» Le roi se renfonçant dans le fond du carrosse, répondit tout bas en soupirant: «Tudieu, quelle famille!» Arrivé à l'hôtel-de-ville, on l'y fit monter sous une voûte formée avec des épées nues, qui se croisaient et s'entrechoquaient avec un cliquetis effrayant. Exténué de fatigues, il prit un peu de pain et de vin. On lui présenta la cocarde nationale, avec laquelle il se montra au peuple ivre de joie et d'espérance. Au retour, tournant le coin d'une rue, ce monarque pensa avoir l'œil crevé par la pointe de l'épée d'un homme, qui marchait à la portière, et qui ne s'apercevait pas que le roi sortait la tête pour regarder en haut; ce bon prince rangea doucement l'épée de côté, et dit: «Mon ami, la paix est faite.»
M. Necker se rendit aux sollicitations touchantes du roi et de l'assemblée nationale, mais surtout à la peinture, qu'on lui fit des convulsions effrayantes qui agiteraient la France, s'il ne revenait pas, et il revint. Jamais triomphateur n'a été environné d'autant de gloire, d'enthousiasme et d'amour, que M. Necker faisant son entrée à Paris. C'était une apothéose,mais le soir même de cette brillante journée commença la décadence de sa grande destinée. Il avait rencontré M. de Besenval qu'on allait exécuter; il promit d'obtenir sa grâce, tint parole, mais fut dénoncé le même soir dans tous les clubs des jacobins comme ennemi caché du peuple. Depuis persécuté par eux, par la reine et la cour, abandonné par le roi et l'assemblée nationale, on l'éminça au point, qu'après une longue série de peines et de dégoûts, il fut renvoyé comme un laquais, et le peuple français donna sur lui, qui était son idole, la première preuve de cette horrible ingratitude, qu'il a exercée depuis sur tant d'autres, qui le servaient de leur mieux, comme cela s'est toujours pratiqué dans les démocraties.
Que n'a-t-il pas dû souffrir dans sa retraite cet homme si jaloux de sa réputation, si passionné pour le bien public, et dont la vertu était si délicate, en voyant sa gloire éclipsée, ses hautes espérances trompées, et les horreurs qui désolaient la France, en apprenant les calomnies que la rage et l'ingratitude répandaient contre lui, et en éprouvant peut-être des reproches que sa conscience pieuse et malade était seule en droit de lui faire, et que tout autre à sa place aurait plus mérités que lui. Il est mort, sans doute martyr des souvenirs les plusamers, buvant à longs traits le calice de regrets les plus déchirants, et portant les péchés de la France avec la patience religieuse de l'innocence souffrante.
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L'empereur Joseph haïssait la flatterie, mais il ne dédaignait pas un éloge transformé en critique, ou une louange, dont le ton prouvait qu'elle n'avait pas été faite pour lui être redite: j'en suis un exemple.
Une dame, qu'il aimait beaucoup, m'a confié que je dois le commencement des bonnes grâces, dont il m'a honoré, à une phrase assez libre, qui m'est échappée dans une lettre, écrite de Vienne au baron de Frankenberg à Gotha; je lui disais: «que ce monarque ressemblait à un ragoût parfait, où rien ne domine.» Effectivement ce prince n'avait aucune de ces qualités saillantes, qui dépassent les autres et qui marquent ordinairement dans le caractère d'un grand homme; toutefois j'ai reconnu depuis, que ma comparaison n'était pas tout à fait juste.
Joseph II avait quelques traits dans sa physionomiemorale qui le distinguaient particulièrement. Il avait une activité rare, qui le rendait capable de faire quatre fois plus qu'un homme ordinaire; aidé par l'heureuse facilité de passer d'un travail à l'autre, sans qu'aucune des idées précédentes se mélât aux subséquentes. Mais cette activité, d'ailleurs si précieuse, devenait un défaut en lui, parce qu'elle était souvent trop minutieuse et toujours fouettée par une impatience, qui devançait quelquefois la réflexion, la marche des lumières qu'il répandait, et le moment de l'opportunité.
Il s'est pressé de régner, comme s'il avait prévu qu'il n'avait pas de temps à perdre; et bien des choses, qu'il a faites, ont soutenu sa monarchie chancelante: surtout l'égalité de la justice pour toutes les classes, qu'il a introduite, est devenue la source de l'attachement que son peuple a témoigné à ses successeurs. La plus belle qualité peut-être de Joseph II, si impatient pour agir, était sa patience pour supporter la contradiction, sa longanimité et son mépris des offenses.
Tout ce que la bêtise, l'ignorance, la mauvaise volonté et la malice ont de plus révoltant, il l'a éprouvé dans l'exécution des changements qu'il voulait faire. On contrariait ses projets, tantôt par trop de précipitation, quine lui laissait pas le temps du repentir, le tout pour avoir la satisfaction de pouvoir lui reprocher la mauvaise réussite d'une entreprise nouvelle. Tout autre que lui aurait fait pendre et rouer, mais il n'opposait à ces contrariétés qu'une vigilance et une fermeté imperturbables. Il était naturellement calme et n'a jamais donné une preuve d'emportement, mais sa justice était sévère; il la regardait comme son premier devoir, et comme la principale vertu d'un monarque.
Il craignait d'être ce qu'on nomme un bon prince, mais il avait moins sujet qu'un autre d'avoir peur d'être la dupe de son cœur peu sensible, jamais tendre. Sa bonté se bornait à aimer le peuple, à ne haïr personne, à être débonnaire, communicatif, affable, même familier avec tout le monde, et singulièrement aimable pour ceux qui étaient de sa société. Mais il n'avait point de favori, point de maîtresse, point de ministre jouissant d'un grand crédit: jaloux de son autorité, il était fortement en garde pour n'être gouverné par personne. Il parlait beaucoup, comme tous les princes de sa maison; mais, quoique trop verbeux, il contait agréablement, et le style de son discours se serrait et devenait énergique quand, dans le tête-à-tête, il traitait une matière intéressante.
Personne ne questionnait mieux que lui, ni n'excitait plus de confiance par sa familiarité et sa cordialité; ses questions avaient l'air et souvent l'intention de chercher un conseil, mais il ne cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordait avec son avis.
Quoiqu'il eût l'esprit très-cultivé, il n'aimait que les sciences utiles et détestait les spéculations. Il connaissait parfaitement les défauts et les ridicules des Viennois, s'appliquait à les corriger, à plier leur roideur et à humilier leur morgue; il leur donnait lui-même l'exemple de la politesse, et tâchait d'abattre les prétentions de leur vanité, autant que l'aristocratisme de leurs déportements. La simplicité de son costume, de son étiquette et de toute sa manière d'être, avait le caractère d'une noble assurance de sa grandeur, bien plus que d'une singularité, car cette simplicité lui était naturelle.
Son économie était plus louable en général que bien entendue dans ses détails; son grand défaut, et en vérité il en avait peu, était d'avoir été trop peu généreux. Il pensait que, parce qu'il sacrifiait toute sa vie au service de l'État, sans se payer par les dépenses, que d'autres souverains faisaient, pour satisfaire leurs passions, tous les citoyens devaient de même se vouer à l'intérêt du bien public, sans autrerécompense que celle d'avoir bien fait leur devoir.
L'exemple de Frédéric II lui avait inspiré l'espérance de pouvoir faire comme lui. Il est certain que jamais prince n'a été si bien servi, ni à si bon marché, que ce roi; mais aussi jamais prince n'a su nuancer plus finement, ni avec plus de justesse, les récompenses réelles et imaginaires que lui, et l'avarice de son père qui avait précédé sa petite lésine, la rendait non-seulement supportable, mais lui donnait même un air de libéralité.
Je finirai par une anecdote plus intéressante que toute autre pour mon esprit et mon cœur. Elle est un exemple bien singulier d'une étrange sévérité, de la justice de Joseph II exercée sur un coupable et sur lui-même.
Le lieutenant-colonel Székely estimé et aimé de tout le monde, s'était rendu célèbre par plusieurs guérisons difficiles, qu'il avait opérées avec des remèdes, que lui fournissaient les Rose-Croix; mais ces messieurs l'avaient induit, par l'espérance de la pierre philosophale, à leur donner le peu d'argent qu'il avait, et une partie de celui qui se trouvait dans la caisse de la garde hongroise, dont il était le trésorier. Le terme pour visiter cette caisse approchait et, se voyant perdu, il alla se jeter aux pieds de l'empereur, et crut qu'en s'accusantlui-même avant la découverte de son crime, il pourrait exciter la clémence du monarque, par cette preuve de confiance en sa générosité. Mais Joseph II, qui haïssait particulièrement les Rose-Croix, le fit juger par un tribunal de justice, et non content de la sentence qui condamnait Székely à un long emprisonnement, le prince, irrité à un point inconcevable, casse la sentence et ordonne que le lieutenant-colonel soit exposé au pilori et enfermé pour le reste de ses jours. Alors parut un libelle dans lequel la cause était plaidée de la manière la plus touchante, et l'extrême sévérité de l'empereur dépeinte avec les couleurs les plus noires. On le mettait au-dessus des Néron et des Caligula. L'empereur ayant lu ce libelle, ordonna qu'on permît de le vendre, fit mettre Székely en liberté, donna une pension à sa famille, et écrivit à l'archiduc Ferdinand à Milan, où j'étais alors, par le même courrier qui nous apporta ce libelle: «Des raisons importantes m'ayant déterminé à laisser dorénavant un libre cours à la justice, et à renoncer à mon privilége de faire grâce, vous, qui êtes mon représentant en Lombardie, vous vous abstiendrez également de faire aucun changement aux sentences criminelles des tribunaux.»
Je vois avec admiration dans la marche detoute cette aventure, que l'âcreté offensante et injurieuse de ce libelle n'a point empêché Joseph II de sentir la grandeur de sa faute, en le lisant; que son repentir n'a point excédé dans la mesure de la réparation, et qu'il a eu le noble courage de se punir lui-même en faisant publier l'exposé horrible de ses torts; mais que, reprenant le ton de monarque absolu dans la dépêche envoyée à son frère et qui, sans doute, a été une circulaire, il a imprimé singulièrement le cachet de son caractère; car c'est aux dépens de la clémence du souverain, qu'il a bien voulu sacrifier la rigueur arbitraire à la justice inaltérable des lois.
Léopold IIavait beaucoup de rapports avec l'empereur son frère, mais ces rapports étaient différemment nuancés. Son activité plus pensive, plus concentrée que remuante, n'était ni impatiente ni prématurée; au contraire, souvent trop retardée par une humeur hypocondre, ou par des excès de sagesse et de prévoyance. Il semblait avoir choisi pour maxime leFestina lented'Auguste. Il se donnait du temps pour régner, et il aurait érigé des colosses de prospérité, s'il avait pu régner longtemps. Ce prince était minutieux, mais seulement dans la spéculation et la formation de ses projets, et nullement dans sa manière detravailler, car il ne faisait rien de ce qu'un autre pouvait faire à sa place.
Léopold aimait les arts et les sciences, même spéculatives, car il était devenu à la fin de sa vie très-savant janséniste. Il était moins sensible que Joseph, ami plus tendre avec les femmes. Il était plus communicatif que sincère, plus tolérant que bon, plus accessible que populaire, n'affectionnant personne, mais aimant son peuple, comme un père soigneux et éclairé. Encore plus jaloux de son autorité que Joseph II, il n'avait à Florence que Favante, qui écrivait tout, sans avoir le moindre crédit. Léopold était taciturne ou parleur, selon l'assiette de sa santé.
Sa simplicité n'avait point le caractère de dédaigner la pompe, comme celle de Joseph II, mais plutôt l'air d'une épargne excessive, surtout dans les dernières années de son règne en Toscane. Alors, ayant été admis dans un mauvais petit château près de Florence, où il s'était retiré, j'y ai passé une heure, sans avoir vu ni gardes, ni gentilhomme, ni valet de chambre, en un mot personne, excepté une femme de chambre qui était placée près de la fenêtre d'un boyau, servant d'antichambre à l'appartement de la Grande-Duchesse; celle-ci était en casaquin comme une petite bourgeoise et cousait ainsi.
Elle nous dit de prendre des chaises. Peu de temps après, le Grand-Duc arriva dans un mauvais frac brun, sans ses ordres, have, sec, et fort hypocondre; il parla peu ce jour-là, mais il m'apprit pourtant quelque chose de remarquable, il me dit: que dans sa tournée pour visiter toutes les maisons de campagne des Médicis, il avait trouvé dans une cache, pratiquée dans le mur, un grand nombre de poisons avec des étiquettes, qui marquaient les époques de leurs effets et leurs différents emplois. Il ajouta: que lui-même les avait portés à l'Arno pour les submerger en sa présence.
La passion morale dominante des deux frères était la justice, mais celle de Léopold était clémente, équitable et nullement sévère. C'est ce qu'il a prouvé par son code criminel, si sublime pour la profonde sagesse des précautions qu'il prescrit, si admirable pour la clarté de son laconisme, et si digne d'éloges pour la merveilleuse humanité de ses intentions. Ce bon prince, plus soigneux de corriger que de punir, s'est particulièrement étendu dans son code sur le régime moral des maisons de force et a proportionné la durée des peines à celle de l'amendement des malfaiteurs.
Bien plus occupé de son peuple que de sa personne et de sa bourse, il a défendu dans cecode les tortures cruelles, les peines raffinées et les procédures extraordinaires qu'on employait partout ailleurs pour découvrir et punir les attentats contre le souverain, et il a déclaré qu'étant payé pour maintenir la sûreté publique il rembourserait ce qui aurait été volé dans les rues et sur les grands chemins.
Quel législateur a jamais été si peu égoïste, si humain et si généreux! Je sais de science certaine, que Léopold a composé et écrit ce code lui-même et de sa propre main. Voilà le monument, qui seul devrait suffire pour éterniser sa mémoire, et fermer la bouche aux jugements absurdes et détracteurs, que des gens indignes de juger ce prince, ont osé porter sur lui, dans un pays où il n'a pas eu le temps de se faire connaître.
Léopold est aussi l'auteur d'une machine de police la plus parfaite qui ait jamais été imaginée. Il l'avait composée de tout ce que celles de Paris et de Venise avaient de plus ingénieux et de plus admirable pour imiter la providence. Lui-même la surveillait sans passion, sans personnalité, avec l'indulgence, la discrétion, la sagesse et le secret d'un excellent confesseur. Si, après lui, on a transformé cette belle machine en un tribunal d'inquisition, ce n'est pas sa faute. Elle a eu le sort de toutes les choses les plus excellentes, qui sont sujettes aux plusgrands abus. On dirait que cette punition soit attachée à l'audace humaine qui ose viser à la perfection. C'est cette police, ce second chef-d'œuvre de Léopold, qui a été la seule chose qu'on lui ait reprochée à Florence. Mais elle a été précisément la branche la plus louable, la plus sage et la plus parfaite de son gouvernement, outre qu'elle avait le mérite d'assurer la sûreté des individus et du souverain, sans charger l'état d'une nombreuse garde de soldats, dont elle tenait lieu; cette vigilante bienfaitrice diminuait les crimes en les prévenant, et servait de base à un code criminel le plus doux qu'on ait jamais pu faire, pour constater la vie précédente des coupables accusés, et pour en tirer des présomptions pour ou contre la crédibilité des témoins.
J'ai vu arriver Léopold à Vienne, en 1790. Je dois avouer qu'à ma grande surprise je l'ai trouvé si différent pour la figure, l'embonpoint, l'humeur et les manières, qu'entrant chez lui, je croyais que c'était un autre homme, qui avait pris sa place, et pendant toute la demi-heure, que je lui ai parlé, je n'ai absolument rien trouvé qui me le rappelât. Cet homme que j'avais vu cinq années auparavant si maigre, si triste, si mélancolique et si silencieux, était gros et gras, gai, et d'une loquacité presque indiscrète, car il me passa en revuel'état de sa monarchie ébranlée par la dernière guerre avec les Turcs, par le mécontentement de la noblesse de Bohême, par les dangers de la diète prochaine en Hongrie, et par la révolte des Pays-Bas; après quoi, il me fit l'énumération de ses craintes, fort augmentées par les troubles que la révolution française pouvait répandre sur toute l'Europe, et finit par une phrase qui, en vérité, me paraissait le mot de l'énigme, pour se rendre raison de l'étrange résolution qu'il prit de rétablir la forme du gouvernement de sa mère, abolie par Joseph, et le pouvoir bureaucratique des ministres et des grands seigneurs. Voici ce qu'il me dit: «Pendant de tels orages il faut se mettre sous un arbre, jusqu'à ce que le ciel devienne plus serein.» Cette phrase annonce non-seulement, qu'il ne voulait conserver cette ancienne forme de gouvernement, si contraire à ses principes, que lui-même avait inculqués à son frère, que jusqu'à des temps plus calmes; mais, lorsque je la combine avec le caractère pacifique de ce prince, elle me prouve aussi que son intention n'a jamais été de se mêler sérieusement des affaires en France, ni de lui faire la guerre.
Je lui ai même, dans cette première année de son règne, entendu faire l'éloge et l'apologie de tant de belles choses, qu'on disait dansl'Assemblée nationale; et la note donnée au mois de décembre suivant, qui avait l'air d'une déclaration de guerre, n'aurait jamais été suivie jusqu'au bout, si ce prince eût vécu. Elle n'avait été demandée par le parti modéré, que comme une menace qui devait lui servir d'arme défensive contre les jacobins. Mais ce grand et excellent monarque mourut deux mois après, et la guerre se fit tout de suite après la mort de celui, qui l'aurait déclinée ou qui l'aurait faite tout autrement. Les émigrés et les enragés d'Allemagne, les officiers et les généraux, qui savaient que Léopold n'aimait pas la guerre, Rome et le parti des jésuites qui le détestaient, le peuple qui se rappelait Joseph II, les flatteurs du nouveau gouvernement et enfin les imbéciles qui répètent tout sans réfléchir: voilà les juges, dont les âmes viles, méchantes, haineuses et vindicatives, ont osé critiquer, calomnier et condamner la mémoire d'un prince que la postérité seule est digne de juger; c'est l'ensemble de tous ces partis, qui a composé le monstre à cent mille bouches, dont la dent impure a dévoré la plus belle réputation d'un prince qui ait existé depuis des siècles!
Qu'on aille en Toscane, qu'on y admire les ruines de ses bienfaits, qu'on y entende les regrets du peuple, et même ceux de la noblesse, qui ne l'aimait pourtant pas, parce qu'il ne luidonnait point de fêtes, parce qu'il ne faisait pas assez d'attention à ses priviléges, parce que sa justice la traitait comme tout le monde, et parce qu'enfin sa police espionnante et sévère gênait les passions et l'ancienne licence des seigneurs florentins. Mais après avoir entendu les réparations honorables, que la noblesse de Florence fait aujourd'hui à ce prince méconnu par elle, c'est le peuple surtout qu'il faut écouter. Quelles bénédictions touchantes données à son ombre! que de larmes qui arrosent encore le tableau qu'ils vous font d'un siècle d'or, dont il leur avait fait connaître les délices! Voilà les preuves des titres, que cet excellent prince avait en sa faveur pour prognostiquer ce qu'il aurait fait, s'il avait régné longtemps en Autriche.
Mais, ne pouvant pas disconvenir que son règne en Toscane n'ait présenté le modèle d'un gouvernement parfait, ses détracteurs ont supposé, qu'il aurait fait tout de travers, parce qu'il était bien différent de gouverner une grande monarchie, ou bien une petite.
La bonté équitable avec laquelle il avait débuté envers les Brabançons révoltés, en leur offrant tout ce qu'ils avaient demandé à Joseph II, a été dépeinte comme un excès, qu'il avait rendu peu croyable, et même comme une fausseté qui cherchait à les tromper, tandisque c'était l'unique moyen de les ramener, s'il avait pu être employé plus tôt.
On a tâché d'exalter le mécontentement du peuple au sujet de l'ancien régime réintroduit, en grossissant les inconvénients qui en résultaient, et blâmant le démenti que Léopold donnait à ses principes promulgués en Toscane, sans réfléchir que ce n'était qu'une mesure du moment, comme je l'ai dit plus haut. Ceux même qui avaient tant souhaité la guerre l'accusaient de l'avoir provoquée, et tâchaient de le rendre responsable des fautes et des malheurs qu'il aurait certainement évités.
Parce qu'il s'était enfermé souvent avec Bischofswerder, le favori que Frédéric-Guillaume lui avait envoyé, et qu'il faisait des expériences alchimistes avec lui pour gagner sa confiance, on taxait la politique de ce prince habile de chercher la pierre philosophale. Le côté par où on a le plus tâché de l'attaquer, a été son libertinage qu'on a chargé des couleurs les plus odieuses. Il est vrai qu'il aimait passionnément les femmes, qu'il avait des maîtresses, auxquelles il donnait beaucoup d'argent, jamais du crédit; mais n'a-t-on pas pardonné à tant d'autres princes, qui ne le valaient pas?
Enfin, pour discréditer par un seul mot ses talents reconnus dans le passé, ils ont dit quece n'était plus le même homme, qu'il n'y avait qu'à le regarder, qu'il était devenu gras, paresseux, débauché, fastueux et insouciant; qu'il serait à Vienne aussi prodigue qu'il avait été avare à Florence; que son faste et ses maîtresses ruineraient l'État; que sa lenteur n'achèverait jamais rien; que sa timide condescendance favoriserait les soulèvements des provinces, et que son indolence finirait par abandonner les rênes du gouvernement à ses ministres.
Voilà le précis des jugements, que l'impatience la plus arrogante et la malignité la plus atroce ont prononcés contre Léopold, et qui ont été répétés par l'ineptie la plus déraisonnable; on l'a jugé non sur ce qu'il a fait, mais sur ce qu'il aurait pu faire ou ne pas faire.
O toi! le seul prince que j'aie pleuré, parce que je prévoyais combien ta vie ou ta mort déciderait du bonheur ou du malheur de tant de peuples, reçois ce grain d'encens que j'ai osé offrir à ta mémoire dans cette faible apologie, en attendant la quantité incommensurable de celui que la postérité brûlera à ton honneur dans le temple de la vérité! Tu es le héros de mon cœur, moins merveilleux et étonnant sans doute que celui qui, de nos jours, commande la terreur et l'admiration,qui est encore plus grand par les maux qu'il a détournés que par le bien qu'il a fait, et que mon esprit est forcé de mettre au-dessus de tous les hommes!