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On a assez dit de mal de Cagliostro, je veux en dire du bien. Je pense que cela vaut toujours mieux, tant qu'on le peut et au moins n'ennuierai-je pas par des redites.
Cagliostro était petit, mais il avait une fort belle tête; elle aurait pu servir de modèle pour représenter la figure d'un poëte inspiré. Il est vrai que son ton, ses gestes et ses manières étaient celles d'un charlatan plein de jactance, de prétentions et d'impertinence; mais il faut considérer qu'il était Italien, médecin donnant des audiences, soi-disant grand-maître franc-maçon, et professeur des sciences occultes. Au demeurant, sa conversation ordinaire était agréable et instructive, ses procédés nobles et charitables, et ses traitements curatifs jamais malheureux et quelquefois admirables: il n'a jamais pris un sol de ses malades.
Je l'ai vu courir, au milieu d'une averse,avec un très-bel habit, au secours d'un mourant, sans se donner le temps de prendre un parapluie, et j'ai vérifié trois cures merveilleuses qu'il a faites à Strasbourg, dans les trois genres où l'art des Français excelle.
Un bas officier, déclaré incurable d'une mauvaise maladie, et qui avait été un cadavre hideux, m'a été montré par son capitaine; il était gros et gras et parfaitement rétabli par Cagliostro.
Le secrétaire de M. de Lasalle, commandant à Strasbourg, se mourant de la gangrène à la jambe et abandonné de tous les chirurgiens, a été guéri par Cagliostro.
Une femme en travail ayant été condamnée par les accoucheurs à une mort certaine, sans promettre qu'ils sauveraient l'enfant, on fit appeler Cagliostro qui assura qu'il la délivrerait avec le succès le plus complet, et il tint parole. Il m'a avoué que sa promesse avait été téméraire; mais que le pouls du cordon ombilical l'ayant convaincu que l'enfant était en parfaite santé, et voyant qu'il ne manquait à la femme que des forces pour accoucher, il s'était fié à la vertu d'un remède singulièrement confortatif qu'il possédait, et qu'enfin il avait été plus heureux que sage.
Son bonheur ou sa science en médecine a dû lui attirer la haine et la jalousie des médecins,acharnés entre eux autant que les prêtres, quand ils se persécutent.
Voilà les ennemis dangereux, qui l'ont le plus décrié en France, en Pologne et en Russie. Ici, je me rappelle un défi plaisant que Cagliostro a fait au médecin du grand-duc Paul. Ce docteur l'avait appelé en duel. Cagliostro lui dit que chacun avait le droit de ne se battre qu'avec les armes de son état, et que comme il s'agissait de prouver la supériorité de leur science réciproque, il lui proposait de s'entre-empoisonner; qu'en conséquence, il lui offrait une pilule à avaler; qu'il en ferait autant de celle que son adversaire lui donnerait, et que celui qui aurait le meilleur contre-poison serait le vainqueur. La haine qu'on portait au cardinal de Rohan, avec lequel il était extrêmement lié, a aussi fortement rejailli sur lui, et son nom a été mêlé dans l'histoire du collier, mais sans aucune preuve. Qu'on joigne à la calomnie de tant d'ennemis positifs la malveillance des hommes, qui aiment en général à croire et à répéter plutôt le mal que le bien, et on verra qu'il est au moins possible qu'un inconnu excitant l'envie plus que la pitié ait été opprimé par la médisance.
Tout ce que je puis attester, c'est que ses disciples lui sont restés fidèles, autant que les élèves des jésuites à leurs maîtres, que ceuxqui ont beaucoup vécu avec lui m'en ont beaucoup dit du bien, et personne du mal, avec des preuves convaincantes.
S'il a trompé en qualité d'adepte, il n'a fait que son métier, et même plus noblement que tant d'autres personnages plus respectables que lui; car il donnait gratis à ceux qui avaient faim, la nourriture qu'ils lui demandaient.
La charité, même mal employée, est pour le moins excusable. Sa loge égyptienne en valait bien une autre, car il a tâché de la rendre plus merveilleuse et plus honorable qu'aucune loge européenne. Elle offrait plus de charges de grands-officiers, que n'en avait la couronne de France, et dans le dernier grade il y avait l'apparition d'un ange derrière un paravent avec un petit garçon, auquel cet ange révélait tout ce que le premier lui demandait à la requête des spectateurs du paravent. Comme Cagliostro choisissait un enfant de beaucoup d'esprit, on a toujours été merveilleusement étonné de la sagacité de ses réponses.
La mauvaise conduite de la femme de Cagliostro lui a aussi attiré des reproches, même celui d'en être le complice; mais pourquoi supposer sans preuves qu'un mari soit content lorsqu'il est.... battu?
Ce qui a le plus occupé la curiosité du public,a été de découvrir d'où Cagliostro pouvait tirer tout l'argent qu'il dépensait, car il n'avait point de banquier qui lui en fournissait, il n'en recevait jamais par la poste, on ne lui connaissait aucuns biens, ni en terre, ni en portefeuille, et pourtant sa dépense annuelle à Strasbourg était évaluée à trente mille francs, et celle de Paris à près de cent mille.
Voilà un mystère qui n'a jamais été pénétré, et il est juste qu'un homme extraordinaire laisse après lui quelque chose à deviner. On a cru que c'est le cardinal qui lui a donné tout cet argent, et qu'il n'a jamais voulu s'en vanter; c'est ce qu'il y a de plus probable, car rien n'est plus faux que le profit qu'on disait que Cagliostro tirait de ses médecines en partageant avec son apothicaire. Cagliostro donnait gratis toutes les médecines qu'il composait lui-même, et l'apothicaire ne vendait que des pilules à un petit écu chaque boîte: or, j'en ai donné la recette, dont l'auteur m'avait gratifié, à un apothicaire d'Allemagne, lequel m'en a demandé le double pour la même quantité.
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Nul n'est prophète dans son pays. Ce proverbe a été démenti par Lavater. Il est impossible d'être plus aimé ni plus révéré, qu'il l'a été dans toute la Suisse. Son nom était connu et chéri jusque dans les montagnes les plus inaccessibles; on venait de là chercher conseils et secours auprès de lui (souvent au milieu de la nuit), et toujours on trouvait assistance et consolation.
S'il a eu quelques ennemis à Zurich, c'est qu'il était membre d'une ville divisée par l'animosité de deux partis, et que l'envie républicaine n'avait pas même épargné Aristide. Mais il a trouvé dans les pays étrangers bien d'autres envieux plus injustes, que sa célébrité et ses opinions particulières, promulguées avec une confiance trop ingénue, lui ont attirés.
La source de son esprit et de son imaginationétait dans son cœur, par conséquent fort différente de celle qui n'était que dans la tête de ses adversaires, et sa candeur donnait beau jour à la malignité.
J'ai beaucoup examiné Lavater par les lunettes de ses amis, par celles de ses ennemis et par les miennes; en voici le résultat, au moins pour ma persuasion.
Si on accorde aux actions plus de valeur qu'aux paroles et aux écrits, Lavater a été l'homme le plus estimable de son temps; car personne n'a fait plus de bien dans sa sphère que lui en faisait du matin au soir. C'était son métier: il était ouvrier habile et diligent en bienfaisances, mettant toutes ses heures et toutes ses liaisons à profit pour rendre service aux malheureux et pour secourir les indigents.
Comme il n'était nullement riche, car il est mort fort obéré[9], il s'était créé un cercle d'âmes dévotes, qui avait l'air d'une secte, mais qui se distinguait de toute autre par ses bonnesœuvres et l'amour de Dieu réalisé dans celui du prochain. Depuis, il avait imaginé un atelier de charité, où toutes sortes de petits ouvriers gagnaient du pain à faire mille petites niaiseries ingénieuses et élégantes, qu'il savait vendre à leur profit.
Son talent d'auteur a été le moindre de ses mérites; sa conversation valait mieux, mais ses actions étaient bien au-dessus de l'une et de l'autre. Son ouvrage le plus critiqué est sa «Physionomie.» Il a eu le sort de tous les nouveaux systèmes, de causer d'abord trop d'engouement et de finir par être déchiré sans pitié.
Les mérites principaux de ce livre sont les estampes et le style; mais il me semble qu'on a grand tort de traiter des assertions conjecturales comme des vérités scientifiques. De tous les écrits de Lavater, c'est son «Journal» qui, à mon gré, lui a fait le plus d'honneur. Il contient des confessions d'une âme pure, qui aspire à la plus grande perfection, et une méthode de scruter sa conscience bien instructive,mais bien difficile à pratiquer avec autant de sévérité et d'ouverture de cœur. Il faut être bien juste, pour oser coucher sur le papier toutes ses pensées les plus secrètes, et encore plus, pour les faire imprimer. Je doute qu'aucun des ennemis de Lavater aurait le courage de publier celle qu'il a eue, en l'accusant d'être jésuite. Sa conversation était bien plus agréable que ses écrits; variée par les avantages du discours animé, elle devenait particulièrement touchante et pleine d'onction, quand il s'agissait d'instruire ou de consoler.
De plus, elle était extrêmement nourrie, étant concentrée par l'économie que Lavater mettait à son loisir, et infiniment instructive, agréable et variée par la multiplicité de ses connaissances et par son goût exquis dans les arts.
Je n'ai guères rencontré quelqu'un qui m'ait donné plus de satisfaction que lui, en dissertant sur la peinture. Il avait un sentiment si profond de la beauté, un coup d'œil si juste et un tact si délicat, que j'en ai été émerveillé de la part d'un homme qui n'avait jamais été ni en France, ni en Italie.
Le talent pour la peinture lui paraissait inné, car, sans avoir jamais manié le pinceau, ni même dessiné, il savait guider la main peu habile d'un jeune artiste, d'une manière surprenante,et produisait avec ses teinturiers, par ses avis intelligents, des ouvrages vraiment charmants.
En général, tout en lui était marqué au coin de la finesse, jusqu'à sa physionomie effilée, et jusqu'au bout de son nez pointu; il apercevait l'indéfinissable dans la perfection, et il découvrait les imperfections les plus cachées. Mais, malgré tant de mérites et d'ornements qui distinguaient sa conversation, ses actions, je le répète, étaient au-dessus de tout; et lorsque je les considère, il me paraît que cet homme si moralement fertile ressemble à un arbre qui a produit d'assez belles feuilles et des fleurs délicieuses pour ceux qui étaient sous son ombre; mais surtout des fruits admirables, tant par leur nombre que par leur utilité.
La vanité et l'amour du merveilleux sont les défauts qu'on a particulièrement reprochés à Lavater, et desquels il n'était pas entièrement exempt, mais que ses ennemis ont trop exagérés et même calomniés. Cette vanité, qu'ils ont maltraitée si cruellement, était pourtant si douce, qu'elle ne pouvait guère blesser qu'eux, qui étaient jaloux de n'être pas fêtés comme lui: elle était dépouillée d'orgueil, de prétentions et de vanterie, fondée sur le sentiment involontaire et assez juste des mérites de son cœur, et sur la jouissance séduisante de l'affection,qu'on lui témoignait; il s'abandonnait à la complaisance de se laisser caresser, admirer et traiter avec confiance par l'amitié. S'il courait quelquefois après la considération, qui donne du crédit, s'il cultivait soigneusement ses liaisons avec les grands, c'était pour rendre service aux petits.
Ce n'étaient pas les honneurs qu'on lui rendait, qui le flattaient, mais l'amour qu'on lui témoignait: ce n'étaient pas les princes qu'il recherchait, mais les moyens d'étendre ses charités!
Une telle vanité n'est-elle pas bien pardonnable? on pourrait presque s'en vanter.
Lavater avait trop d'esprit pour se contenter de ce que nous savons, trop d'imagination pour résister aux charmes des possibilités, et trop de foi religieuse pour ne pas croire facilement tout ce qu'il trouvait dans les traditions chrétiennes, et qui avait quelque rapport avec ses idées favorites. Voilà la source et l'excuse de son penchant pour le merveilleux, si naturel à tous les hommes qui pensent.
Agité par un zèle sans bornes pour secourir l'humanité, il regrettait particulièrement ce don précieux, communiqué aux apôtres et à leurs disciples, de guérir les malades par l'imposition des mains.
Il ne trouvait rien de ridicule ni d'impossibledans les guérisons du P. Gassner, et je serais tenté de croire, que dans un des recoins de son cœur se tenait caché un certain regret, que la réformation ait coupé ce fil mystique du pouvoir spirituel attribué à l'ordination des prêtres. Ce doute secret, son penchant pour les miracles, et sa croyance à la doctrine mystérieuse de la première Église, l'empêchaient de s'éloigner des catholiques autant que ses confrères; et son amitié intime contractée avec le Dr. Sailer[10], ex-jésuite, qui lui ressemblait par ses lumières et ses vertus, ont produit une accusation contre lui, aussi absurde que mémorable dans l'histoire des tracasseries littéraires.
Des gens malveillants et impudents, qui se vantaient de savoir flairer la piste des jésuites, l'ont déclaré affilié caché des jésuites, tandis qu'on taxait Sailer d'être protestant en secret, parce qu'il était si lié avec Lavater. Une des idées bizarres et favorites de ce dernier était, que saint Jean l'Évangéliste n'était point mort, qu'il se promenait encore sur la terre, et qu'il pourrait peut-être avoir l'honneur de sa visite.
Il fondait son opinion sur les paroles de Jésus-Christ, répondant à saint Pierre, jaloux devoir que Jean était excepté de la mission apostolique: «Si je veux qu'il reste jusqu'à ce que je reviendrai, que t'importe!» et sur l'induction, que les disciples de Jésus Christ même ont tirée de ses paroles, que saint Jean ne mourrait point. Effectivement saint Jean ne se trouve point dans le martyrologe.
Lavater, comptant sur les promesses extraordinaires faites à la perfection de la foi, et flatté par la pureté de ses intentions et de sa conscience, espérait que Dieu pourrait lui faire une grâce particulière dans un siècle où il avait si peu de concurrents dignes d'y prétendre. Je m'étonne qu'aucun de ses ennemis n'ait touché cette corde sensible de Lavater, pour se moquer de lui, en lui envoyant un saint Jean supposé, assez adroit pour le mystifier. Malgré tant d'amour pour les choses merveilleuses, l'esprit de Lavater était plus en garde contre son imagination que contre les moqueries de ses adversaires.
J'en ai eu la preuve dans sa réponse à la lettre du comte de Bernstorff, qui l'appelait à Copenhague. L'autorité bien grave du témoignage de l'homme plein de génie, de lumières et de vertu qui lui écrivait, ne l'a point empêché de rejeter de prime abord l'appât des choses extraordinaires, qu'on offrait à sa curiosité et à son jugement.
Le philosophe le plus dépouillé de préjugés, n'aurait pas désavoué les doutes et les réflexions pleines de sagesse avec lesquelles il combattait les dangers de la crédulité. Mais il est pourtant revenu assez convaincu de la vérité de ce qu'on lui avait dit à Copenhague, quoiqu'on ne l'ait pas admis à éprouver lui-même la valeur de ces mystères.
Ils consistaient en certaines révélations obscures et énigmatiques, que les initiés recevaient pendant leurs prières, et dont les solutions étaient données en songe aux personnes avec lesquelles ils étaient en rapport intime sur ces objets. Cette communication de lumières s'opérait de préférence entre maris et femmes, et comme c'étaient ces dernières qui donnaient les explications, le tout m'a paru une intrigue, à l'aide de laquelle les femmes ou leur directeur en chef, gouvernaient les maris.
On a assuré Lavater, que, dans des circonstances très-importantes, on avait reçu par ces moyens miraculeux des prédictions, des éclaircissements et des conseils admirables, et on en avait accordé à lui-même d'assez curieux et d'assez flatteurs, pour exciter son attente et obtenir provisoirement sa confiance.
Il n'a point voulu me dire en quoi ces éclaircissements consistaient, mais il m'a affirmé en avoir reçu de très-vrais sur le passé etde très-étonnants sur l'avenir; tout ce qu'il m'a confié avoir appris d'eux, c'est que son âme avait joué jadis plusieurs rôles considérables; qu'il avait été le roi Josias dans le Vieux Testament; dans le Nouveau, Joseph d'Arimathie; et Zwingli, en dernier lieu; car ces messieurs croyaient à la métempsycose, et je suis fâché de n'avoir pas noté la liste fort plaisante des âmes voyageuses de plusieurs grands personnages. Je me rappelle seulement que Frédéric II a été saint Luc.
Toutefois, je dois rendre la justice à Lavater que sa conviction de la réalité des mystères, qui se célébraient en Danemark, a été achevée et déterminée par l'accomplissement fortuit de quelques prédictions, qui lui ont été faites, et surtout par des confirmations assez singulières de plusieurs points de cette doctrine mystérieuse, lesquelles lui ont été données par la bouche d'un somnambule.
C'était un jeune garçon de neuf à dix ans, nommé Hermann, qui se trouvait dans un village près de Zurich, et qui, tombé dans un somnambulisme naturel, n'avait qu'un cri après Lavater, qu'il n'avait jamais vu. Étant allé le trouver, cet enfant non-seulement l'a d'abord reconnu, mais lui a répété un grand nombre de toutes les choses qu'il avait entendues à Copenhague, ce qui, à moins d'admettre la réalitédu merveilleux, ne peut s'expliquer que par la supposition, que l'indiscrétion de Lavater et de ses confidents a donné à de mauvais plaisants l'idée de se moquer de lui par le moyen de cet enfant, qu'ils avaient sans doute endoctriné. Mais ce que je n'entreprendrai point d'expliquer, c'est ce qu'il a écrit à une dame de ses amies intimes, avant qu'on ait pu prévoir les désastres de la Suisse. Voici ce que dit cette lettre: «J'ai appris par la bouche de notre Seigneur même, que je mourrai martyr, après avoir souffert de grandes peines et vu des choses que tant de personnes désirent de voir, et qu'elles verront pour leur malheur. Puisse ma mort attester la certitude, que le Seigneur daigne parler encore aux mortels!»
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Martinez Pasqualis a été le fondateur de l'ordre mystique des Martinistes, nommés ainsi à cause de la considération, que Saint-Martin, l'un des sept maîtres, que leur chef avait désignés pour propager sa doctrine après lui, avait obtenue au-dessus de ses collègues par son mérite personnel et par son livre fameuxdes Erreurs et de la Vérité.
Pasqualis était originairement Espagnol, peut-être de race juive, puisque ses disciples ont hérité de lui un grand nombre de manuscrits judaïques. Sa science était beaucoup moins théorique que celle de ses apôtres; il pratiquait tout franchement la magie, tandis qu'eux s'en cachaient et la défendaient soigneusement. J'ai été fort lié avec un certain La Chevalerie qui avait été son aide de camp favori, lequel m'a montré quelques tapis de leurs opérations magiques, et raconté plusieurs faits merveilleux,s'ils étaient vrais. Je n'en citerai qu'un. Les travaux magiques de ces messieurs ont pour objet surtout de combattre les démons et leurs satellites, sans cesse occupés à répandre des maux physiques et spirituels sur toute la nature par leur magie noire. Les combats se font particulièrement aux solstices et aux équinoxes de part et d'autre. Ils travaillent sur des tapis crayonnés, sur lesquels ils établissent leurs citadelles, qui consistent en un grand cercle au milieu pour le grand maître, et deux ou trois plus petits pour ses assistants. Le chef, quoique absent, voit toutes les opérations de ses disciples, quand ils travaillent seuls, et les soutient.
Un jour, me dit La Chevalerie, que je n'étais pas parfaitement pur, je combattais tout seul dans mon petit cercle, et je sentais que la force supérieure d'un de mes adversaires m'accablait, et que j'allais être terrassé. Un froid glacial, qui montait de mes pieds vers le cœur, m'étouffait, et prêt à être anéanti, je m'élançai dans le grand cercle poussé par une détermination obscure et irrésistible. Il me sembla en y entrant, que je me plongeais dans un bain chaud délicieux, qui remit mes esprits, et répara mes forces dans l'instant. J'en sortis victorieux, et par une lettre de Pasqualis, j'appris qu'il m'avait vu dans ma défaillance, etque c'était lui qui m'avait inspiré la pensée de me jeter dans le grand cercle de la puissance suprême.
Voilà ce que La Chevalerie m'a raconté, pénétré de la conviction la plus intime. Il se trompait peut-être, mais son intention n'était certainement pas de me tromper. Loin de vouloir faire de moi un prosélyte, il faisait son possible pour me détourner de cette doctrine qui, disait-il, l'avait rendu fort malheureux. On l'avait excommunié à tout jamais, pour un péché sans rémission, et il ne cessait de médire de Pasqualis et de ses successeurs. Il dépeignait le premier comme un homme plein de vices et de vertus, qui se permettait tout, malgré sa sévérité pour les autres, qui prenait de l'argent de ses disciples, les escroquait au jeu, et donnait ensuite leur argent au premier venu, quelquefois à un passant qu'il ne connaissait pas; il disait à ceux qui lui en témoignaient leur étonnement: «J'agis comme la providence, ne m'en demandez pas davantage.»
Passons au héros du présent article, à M. de Saint-Martin. Jeune, aimable, d'une belle figure, doux, modeste, simple, complaisant, se mettant au niveau de tout le monde, et ne parlant jamais des sciences, encore moins de la sienne, il ne ressemblait nullement à un philosophe, plutôt à un petit saint; car sa dévotion,son extreme réserve et la pureté de ses mœurs paraissaient quelquefois extraordinaires dans un homme de son âge. Il était fort instruit, quoique dans son livre il ait parlé de plusieurs sciences d'une manière fort baroque. Il s'énonçait avec beaucoup de clarté et d'éloquence, et sa conversation était fort agréable, excepté quand il parlait de son affaire, alors il devenait pédant, mystérieux, bavard ou taciturne; crainte d'avoir trop dit, il niait le lendemain ce dont il était convenu la veille.
Il avait des réticences insupportables, s'arrêtant tout court au moment où l'on espérait tirer de lui un de ses secrets; car il croyait à une voix intérieure qui lui défendait ou lui permettait de parler. Son grand principe était que, dans la route spirituelle, on ne devait point troubler la marche de l'homme, qu'il suffisait de le préparer à deviner les secrets qu'il était destiné à savoir. Aussi, se donnait-il plus de peine pour éloigner ses disciples de sa science que pour les y appeler, se croyant responsable des abus qu'ils pourraient en faire. Son père, qui était maire d'Amboise, l'avait mis dans le service militaire, où, par sa bonne conduite, ou par le crédit de M. de Choiseul, seigneur d'Amboise, il s'était avancé, en très-peu de temps, au grade de capitaine; mais, entraîné par la doctrine de Pasqualis et unevocation, qui lui semblait irrésistible, il quitta brusquement le service, malgré les exhortations de ses parents, de ses amis et de son protecteur, se brouilla avec son père, et se voua aux œuvres de sa science mystique et à la pauvreté. Il s'était proposé de ne rien demander à son père, et réduit au pain et à l'eau, c'est en se chauffant au feu d'une cuisine de gargote, qu'il a composé son traitédes Erreurs et de la Vérité.
Le débit de ce livre, le premier et le meilleur qu'il a écrit, l'a aidé à subsister, jusqu'à ce que madame de la Croix, qui courait une carrière approchante de la sienne, l'ait recueilli chez elle. Mais bientôt ils se brouillèrent, voulant s'endoctriner l'un l'autre, et Saint-Martin, ayant hérité d'une tante cinquante louis de rente, se trouva fort riche, et publia quelques nouveaux ouvrages, qui augmentèrent son aisance: c'est alors qu'il ouvrit une petite école, et que je devins son disciple.
Tout ce qu'il m'a appris est si peu important, et je l'ai si parfaitement oublié, que je ne crains pas d'être indiscret, en parlant de sa doctrine. Le peu que j'en dirai m'appartient; je le dois à l'application avec laquelle je n'ai cessé de relire son livre, à l'attention avec laquelle j'ai saisi chaque mot échappé à mon harpocrate, et peut-être à mon talent pour la devinationde tous les livres, qui traitent de sciences occultes.
Celuides Erreurs et de la Véritéest le seul dont le style soit agréable et qu'on puisse lire sans dégoût. Les trois quarts de cet ouvrage sont intelligibles; et les pages qu'on ne comprend pas, présentent des objets si neufs et si bizarres, qu'ils amusent l'attention et piquent la curiosité.
Bien des gens ont cru que cet ouvrage n'avait été composé que pour ramener le monde à des idées religieuses par l'appât du merveilleux. Il est certain qu'il a produit cet effet sur plusieurs personnes de ma connaissance et sur moi-même; mais j'ai lieu d'assurer que c'est une introduction très-savante et très-détaillée à la science de la magie, et qu'il renferme beaucoup de choses, dont l'auteur s'abstenait de parler dans ses leçons.
La science des nombres, qu'il a représentée sous l'emblème d'un livre à dix feuilles, était de toutes ses connaissances celle à laquelle il attachait le plus haut prix. Il disait l'avoir volée à son maître, et qu'il ne la communiquerait jamais à personne. C'est grand dommage, car c'est sous ce voile mystérieux qu'il a enveloppé les plus rares secrets de son ouvrage.
Tout ce qu'il avouait était, que les nombres donnaient la clef de l'essence de toutes leschoses matérielles, pourvu qu'on en connût les véritables noms dans la langue primitive; que par les nombres on éprouvait les esprits, de même que parles paroles de puissance, pour s'assurer si les uns et les autres étaient bons ou mauvais; et que tout cela s'obtenait par l'analyse cabalistique de ces noms et de ces paroles, dont les lettres hébraïques produisaient les dix nombres, qui manifestaient des vérités si importantes.
Il ajoutait, que l'alphabet hébreux n'était juste que jusqu'à la dixième lettre inclusivement, que le reste avait été brouillé, mais qu'il en connaissait l'ordre véritable. Voilà déjà une confession assez claire que ces messieurs s'occupaient de magie.
Un autre aveu, que je lui ai arraché, est la description des figures hiéroglyphiques écrites en traits de feu, qui lui apparaissaient dans ses travaux, et dont il lui était ordonné de conserver les dessins, qu'il m'a montrés. Ces figures ne sont autre chose que ce qu'on appelle les sceaux des esprits, qu'on voit sur les talismans, sur les pentacles, et autour des cercles magiques.
Mais ce n'est qu'en tremblant que Saint-Martin parlait de toutes ces choses-là. Il assurait que la magie avait occasionné la chute des esprits et celle de l'homme; que la seule pensée,analogue à ces crimes, pouvait nous perdre pour toujours; que sa conscience était chargée de l'âme de ses disciples, et que, par toutes ces raisons, il se trouvait obligé à toutes les précautions que prescrivait sa doctrine pour les mener au bien à petits pas, et pour éloigner de cette route ceux que la providence n'a point destinés au grand œuvre des élus, choisis par elle pour combattre le mal sur la terre.
Au reste, je conseille à tous ceux qui veulent étudier le livredes Erreurs et de la Vérité, de lire préalablement l'histoire du Manichéisme de Beausobre, qui leur ouvrira l'intelligence sur les matières fondamentales du livre de Saint-Martin, et où ils trouveront de grands rapports avec sa doctrine.
J'ai connu deux collègues de M. de Saint-Martin, moins difficiles que lui, mais qui ne le valaient pas: l'un se nommait Hauterive, qui tenait boutique de la science à tous venants, et dont mon maître était fort mécontent; l'autre Villermoze: il avait fondé son cercle à Lyon; il avait moins de savoir que Saint-Martin, mais beaucoup plus d'onction, d'aménité et de franchise, au moins apparente. Il parlait au cœur beaucoup plus qu'à l'esprit; il était estimé de tout le monde pour ses qualités, et adoré de ses disciples, à cause de ses manières cordiales,amicales et séduisantes. Il a joué un rôle distingué dans la maçonnerie, et a fini par s'adonner entièrement au magnétisme spirituel. Il a péri dans les massacres de Lyon, et Saint-Martin est mort tranquillement pendant la révolution, qui avait un peu dérangé la fréquentation de son école.
Pour se faire une idée complète de la doctrine de Saint-Martin qui, de toutes les doctrines mystiques est la plus merveilleuse, la plus intéressante et la plus attachante, il faut lire les ouvrages suivants:
Des Erreurs et de la Vérité,Des rapports entre Dieu, l'homme et la nature,Ecce homo,De l'Esprit des choses,L'homme de désir,Le crocodile,Le nouvel homme,Lettre à un ami sur la révolution française,Éclair sur l'association humaine,Œuvres posthumes,Le ministère de l'homme esprit.
Différentes traductions de Jacob Bœhme et un ouvrage allemand qui a pour titre:Magicon.
Je crois faire plaisir à mes lecteurs en terminantcet article par une notice biographique de Saint-Martin, écrite par lui-même:
«J'ai été gai, mais la gaieté n'a été qu'une nuance secondaire de mon caractère; ma couleur réelle a été la douleur et la tristesse,à cause de l'énormité du mal(Bœhme 3, 18) et de mon profond désir pour la renaissance de l'homme.
«On ne m'a donné de corps qu'un projet. J'ai été moins l'ami de Dieu, que l'ennemi de ses ennemis, et c'est ce mouvement d'indignation contre les ennemis de Dieu, qui m'a fait faire mon premier ouvrage.
«La nature de mon âme a été d'être extrêmement sensible, et peut-être plus susceptible de l'amitié que de l'amour; cependant cet amour même ne m'a pas été étranger, mais je n'ai pu m'y livrer librement, comme les autres hommes, parce que je n'ai été que trop attiré par de grands objets, et que je n'aurais pu jouir réellement de la douceur de ce sentiment, qu'autant que le sublime appétit, qui m'a toujours dévoré, aurait eu la permission de se satisfaire; or c'est une permission que desmaîtres sacrésm'ont toujours refusée.
«Enfin, je n'aurais voulu me livrer au sensible, qu'autant que mon spirituel n'aurait pas paru crime et folie.
«Oh, si ce spirituel eût été à son aise, quelcœur j'aurais eu à donner! J'ai changé sept fois de peau étant en nourrice; à l'âge de dix-huit ans, il m'est arrivé de dire au milieu des confessions politiques, que les livres m'offraient: Il y a un Dieu, j'ai une âme, il ne me faut rien de plus pour être sage, et c'est sur cette base qu'a été élevé ensuite tout mon édifice.»
(Il disait en entrant dans sa carrière: ou j'aurai la chose en grand, ou je ne l'aurai pas).
«Depuis que l'inexprimable miséricorde divine a permis que l'aurore des régions vraies se découvrît pour moi, je n'ai pu regarder les livres, que comme des objets de lamentations, car ils ne sont que des preuves de notre ignorance et une sorte de défense faite à la vérité, tant elle s'élève au-dessus d'eux. Les livres morts nous empêchent aussi de connaître le livre de vie, et voilà pourquoi ils font tant de mal au monde, et nous reculent tout en paraissant nous avancer.
«Bœhme, cher Bœhme, tu es le seul que j'excepte, car tu es le seul qui nous mène réellement au livre de la vie. Encore faut-il bien qu'on puisse y entrer sans toi. Les livres que j'ai faits n'ont pour but, que d'engager les lecteurs à laisser là tous les livres, sans en excepter les miens.
«Dans l'initiation que j'ai reçue et à laquelle j'ai dû dans la suite toutes les bénédictions, dont j'ai été comblé, il m'arriva de laisser tomber monBouclierpar terre, ce qui fit de la peine au maître; cela m'en fit aussi à moi, en ce que cela ne m'annonçait pas pour l'avenir beaucoup de succès.
«J'ai reconnu, que c'était une chose honorable pour un homme, que d'être, pendant son passage ici-bas, un peu balayeur de la terre. De tous les états de la vie temporelle, les deux seuls que j'aurais aimé à exercer, eussent été celui d'évêque et celui de médecin, parce que, soit pour l'âme, soit pour le corps, ce sont les seuls où l'on puisse faire le bien pur et sans nuire à personne, ce qui n'est pas possible dans l'ordre militaire, dans l'ordre judiciaire, dans l'ordre des traitants; et je n'aurais pas aimé à n'être que curé, non par orgueil, mais parce qu'un curé n'est pas aussi libre dans son instruction, que peut l'être un évêque. Le duc de Choiseul a été, sans le savoir, l'instrument de mon bonheur, lorsque, voulant entrer au service, non par goût, mais pour cacher à une personne chère mes inclinations studieuses, il me plaça dans le seul régiment où je pouvais trouver le trésor qui m'était destiné. L'espérance de la mort fait la consolation de mes jours: aussi voudrais-je qu'on nedise jamais: l'autre vie, car il n'y en a qu'une.
«La ville de Strasbourg est la seconde après Bordeaux, à qui j'ai des obligations inappréciables, parce que c'est là où j'ai fait connaissance avec des vérités précieuses dont Bordeaux m'avait déjà procuré les germes. Et les vérités précieuses, c'est par l'organe de mon amie intime qu'elles me sont parvenues, puisqu'elle m'a fait connaître mon cher Bœhme. Mon premier séjour à Lyon en 1773, 1774, 1775, ne m'a pas été beaucoup plus réellement profitable, que celui de 1785. J'y éprouvai un repoussement très-marqué dans l'ordre spirituel. Mon père n'ayant pas pu éteindre dans moi le goût que j'avais pour les objets profonds, essaya vers ma trentième année de me donner des scrupules sur les recherches dans les vérités religieuses, qui doivent être toutes de foi. Il m'engagea à lire un sermon du P. Bourdaloue, dans lequel le prédicateur prouvait qu'il ne fallait pas raisonner; je lus le sermon, et puis je répondis à mon père: «C'est en raisonnant que le P. Bourdaloue a voulu prouver qu'il ne fallait pas raisonner.»
«Mon père garda le silence; il n'est pas revenu depuis à la charge. C'est à Lyon, que j'ai écrit le livre intitulé:Des Erreurs et de la Vérité; je l'ai écrit par désœuvrement et par colèrecontre les philosophes. J'écrivis d'abord une trentaine de pages, que je montrai au cercle, que j'instruisais chez M. de Villermas, et l'on m'engagea à continuer.
«Il a été composé vers la fin de 1773 et le commencement de 1774, en quatre mois de temps, et auprès du feu de la cuisine, n'ayant pas de chambre où je pusse me chauffer.
«Un jour même, le pot de la soupe se renversa sur mon pied, et le brûla assez fortement. C'est à Paris, en partie chez madame de la Croix, que j'ai écrit leTableau naturel, à l'instigation de quelques amis.
«C'est à Londres et à Strasbourg, que j'ai écrit l'Homme de désir, à l'instigation de Tieman. C'est à Paris que j'ai écrit l'Ecce homo, d'après une notion vive que j'avais eue à Strasbourg. C'est à Strasbourg que j'ai écrit leNouvel homme, à l'instigation d'un gentilhomme suédois.
«En 1768, étant en garnison à Lorient, j'eus un songe qui me frappa. J'étais dans les premières années de mes grands objets, et c'est à Lorient même que j'en avais eu les premières preuves personnelles, en lisant un livre de mathématiques. La nuit, je vis un gros animal renversé par terre du haut des airs par un grand coup de fouet; je vis ensuite un autel, que je pris pour être chrétien, et sur lequel jevis quantité de personnes passer et repasser avec précipitation et comme voulant le fouler aux pieds. Je me réveillai avec beaucoup d'affliction, de ce que je venais de voir. C'était l'annonce du renversement de l'Église.
«Mes ouvrages et particulièrement les derniers ont été le fruit de mon tendre attachement pour l'homme, mais en même temps du peu de connaissance, que j'avais de sa manière d'être, et du peu d'impression que lui font ces vérités dans cet état de ténèbres et d'insouciance, dans lequel il se laisse croupir. Ce ne sont pas mes propres ouvrages qui me font le plus gémir sur cette insouciance, ce sont ceux d'un homme, dont je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers, mon chérissime Bœhme.
«Il faut que l'homme soit devenu entièrement sot ou démon pour n'avoir pas profité plus qu'il ne l'a fait de ce trésor envoyé au monde il y a cent quatre-vingts ans. Les apôtres, qui n'en savaient pas tant que lui, ont infiniment plus que lui avancé l'œuvre.
«C'est que pour les hommes encroûtés, comme ils le sont, les faits sont plus efficaces que les livres.»
(décoration)
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Madame de Jarente, fille du marquis de Sénas et nièce de cet évêque d'Orléans, qui avait la feuille des bénéfices sous le règne de madame de Pompadour et de M. de Choiseul, avait épousé fort jeune le marquis de la Croix, officier général au service d'Espagne, que j'ai connu généralement estimé à Madrid. Son mari l'avait laissée, je ne sais pas pourquoi, à Avignon, où, n'ayant rien de mieux à faire, elle s'est donnée la peine de gouverner le comtat, durant la vice-légation de Mgr Acquaviva, qui était fort paresseux et éperdument amoureux d'elle. Comme elle aimait à gouverner, elle rejoignit son mari, lorsqu'il fut nommé vice-roi en Galice. Après sa mort, elle quitta l'Espagne maltraitée et fort pauvre, vint à Lyon, y tomba dangereusement malade, eut des visions pendant sa maladie, et passa de l'incrédulité la mieux conditionnée à une crédulité sans bornes.
Parmi les livres mystiques qu'elle lisait alors, celuides Erreurs et de la Véritél'avait charmée davantage, et c'est à lui qu'elle attribuait principalement sa conversion. Aussi rechercha-t-elle l'auteur, dès qu'elle fut arrivée à Paris, le recueillit chez elle, et se composa, toujours disputant avec lui, un petit système théosophique particulier, qui n'avait pas le sens commun.
Je n'en citerai qu'un exemple: elle appliquait le fameuxquaternairedu livre de Saint-Martin à la divinité, en qui elle prétendait qu'il y avait quatre personnes engendrées successivement: le fils du père, le Saint-Esprit du fils, et Melchisédec du Saint-Esprit.
Mais madame de la Croix était bien plus forte pour la pratique que pour la théorie. Son affaire principale était de combattre le diable et de guérir les maladies. Elle croyait comme le P. Gassner, dont elle faisait grand cas, que le diable était cause de presque toutes les maladies, lesquelles avaient toujours leur source dans quelque péché, qui avait soumis la partie malade aux influences du démon. Elle opérait par des prières et par l'imposition de ses mains arrosées d'eau bénite et de saint chrême; mais quand elle rencontrait un possédé, et elle en nourrissait toujours quelques uns à la brochette, c'était alors qu'elle se croyait à sa véritableplace; exorcisant et chassant ce diable du corps de ce pauvre malheureux, qui pour avoir fait un pacte avec lui, serait perdu à jamais, sans la puissance qu'elle avait reçue de Dieu de le délivrer. Ces cures de possédés étaient les plus difficiles, car pour les obsédés, lesquels par des pratiques de fausse magie n'avaient le diable que sur eux ou autour d'eux, il lui en coûtait beaucoup moins de peine de les en débarrasser, elle avait même le pouvoir de le montrer à la compagnie avant qu'il s'en allât, sous une forme qui n'effrayait personne. Je me souviendrai toujours d'une description charmante qu'elle m'a faite de l'apparition d'un de ces diablotins, dont elle avait délivré un certain consul de France à Salé, homme de lettres, que j'avais rencontré souvent chez les encyclopédistes. «Quand le mauvais esprit, me dit-elle, fut sorti de son corps, je lui ordonnai de nous apparaître sous la forme d'une petite pagode chinoise. Il nous fit la galanterie de prendre une figure vraiment délicieuse; il était habillé en couleurs de feu et or, son visage était très-joli, il remuait des petites mains avec beaucoup de grâce, et fut se sauver sous ce rideau de taffetas vert que vous voyez là, dont il s'enveloppa, et d'où il fit toutes sortes de grimaces à son ancien hôte; mais ce dernier, ayant sans doute commis de nouvellesfautes, resta obsédé; car, rentrant un soir au logis, il trouva la petite pagode sur son bureau, et je fus obligée de me transporter chez lui pour la chasser de sa chambre.» Nous avions été fort étonnés, M. le consul et moi, de nous rencontrer ensemble chez madame de la Croix, mais je le fus bien plus que lui, lorsqu'elle l'obligea à convenir en ma présence de la vérité de ce récit, et, par bien des raisons, j'ai lieu de croire qu'ils ne pouvaient pas être d'accord.
J'ai vu chez elle plusieurs personnages, qui se faisaient traiter de l'incarnation diabolique et qui m'ont surpris bien plus que le consul; entre autres, le maréchal de Richelieu, le chevalier de Monbarrey, le marquis, la marquise et le chevalier de Cossé. Madame de la Croix prétendait que bien du monde, et même des personnes de ma connaissance étaient obsédées, et avaient des apparitions, mais qu'elles n'osaient pas en parler de peur de se donner un ridicule. Elle me citait nommément le comte de Schomberg, qui occupait une place distinguée parmi les philosophes mécréants, et que je voyais beaucoup chez le baron d'Holbach. Cette dernière assertion me paraissait une absurdité vraiment choquante; mais, l'année d'après, me trouvant chez madame Necker, cette dame produisit une lettre de M. de Buffon,qui lui écrivait de Bourgogne et lui parlait de certaines visions, qui régnaient dans cette province, et que c'étaient toujours de vieilles femmes qui apparaissaient. Quelques gens de lettres qui n'aimaient pas M. de Buffon, parce qu'il était trop religieux, faisant quelques mauvaises plaisanteries sur son penchant à croire des choses incroyables, voici ce que M. de Schomberg nous dit à mon grand étonnement: «Vous me connaissez assez, messieurs, pour être persuadés que je ne crois pas aux revenants, cela n'empêche pas, que je ne voie et que je n'aie vu depuis longtemps, et presque chaque semaine, la figure de trois vieilles femmes, qui s'élèvent du pied de mon lit, et qui, se recourbant contre moi, me font des grimaces épouvantables.»
Ceci me rappelle un de mes amis, M. Tieman, qui voyait presqu'à chaque place qu'il regardait fixement, pendant quelques minutes, une tête, dont les yeux et les traits étaient si animés, qu'elle lui paraissait vivante. Sur la tache de sang, qu'on montre dans la chambre du château d'Édimbourg, où David Rizzio fut poignardé, il dit avoir vu une tête, qui exprimait les convulsions de la mort d'une manière effrayante; il retourna à différentes reprises à la même place et il revit toujours cette tête plus horrible qu'auparavant. M. Tieman, quoiqueentiché de la passion des sciences occultes, était un homme très-véridique, incapable de tromper qui que ce soit, et toujours en garde de se tromper lui-même. Quoi qu'il en soit, j'ai lieu de croire, qu'il voyait réellement ce qu'il disait voir. Eh! qui n'a pas rencontré bien des honnêtes gens, qui assuraient avoir eu des apparitions avec des circonstances et des protestations si persuasives, qu'on devait être fâché de les révoquer en doute? Mais ne pourrait-on pas, pour se mettre le cœur et l'esprit en repos, admettre qu'une conformation particulière de l'œil, ou une concrétion compacte, qui se serait formée dans le cristallin ou dans l'humeur vitrée, pourraient produire la représentation d'un spectre? Cette concrétion opaque, qui aurait pris une forme déterminée, analogue à celle d'une figure humaine et interceptant les rayons de la lumière, me paraît surtout propre à produire ces sortes d'illusions. Ce spectre serait sans doute noir et mal dessiné, mais l'imagination, ce peintre rapide et habile, colorerait et achèverait bien vite l'ébauche d'une telle grisaille.
Madame de la Croix a été dans sa jeunesse ce qu'on nomme une beauté romaine, mais si parfaite comme on n'en a jamais vu une pareille. Elle avait une figure pleine de grâces et de caractère, l'œil perçant, le nez aquilin, latête altière, un port superbe, une démarche majestueuse, en un mot c'était l'idéal d'une belle impératrice. De tant de charmes, il ne lui restait dans sa vieillesse qu'une physionomie spirituelle et animée, une taille bien faite, un beau pied, un air impérieux, et beaucoup d'éloquence. Ces restes imposants et distingués convenaient merveilleusement au rôle qu'elle jouait, quand elle parlait au diable; son geste menaçant et l'accent de sa voix faisaient trembler, et il y avait tant de noblesse dans son maintien, tant d'élévation dans sa dévotion exaltée, et une expression si sublime de foi et d'assurance dans toute sa personne, qu'on croyait voir une sainte qui allait faire un miracle. Mais malheureusement je n'en ai vu aucun, quoique j'aie passé bien des journées chez elle, à attendre que le diable sortît du corps d'un possédé. Cependant j'ai été témoin de plusieurs guérisons de maux de tête et de dents, de coliques et de douleurs rhumatiques, opérées sur des personnes qui venaient chez elle en visite et qu'elle connaissait même très-peu. Je pense que ces sortes de guérisons peuvent s'expliquer assez naturellement par l'action du magnétisme animal secondé par l'imagination, cette fée puissante qui commande au génie et préside aux ressorts de notre organisme. Toutefois, si l'on considère combienl'amour-propre doit être flatté de l'honneur d'être un instrument de la divinité, on peut pardonner à madame de la Croix et compagnie de ne pas croire à des causes naturelles, quand il s'agit de miracles.
Madame de la Croix racontait avec une naïveté, une grâce et un art pittoresque, qui lui étaient propres, les particularités des visites qu'elle recevait des mauvais esprits, quand elle était seule. On voyait tout ce qu'elle disait, tant ses descriptions étaient vives et naturelles. Toutes les fois que je venais chez elle, je trouvais des nouvelles de sa société. Tantôt c'étaient des niches fort drôles qu'on lui avait jouées, et tantôt des persécutions effrayantes qu'elle avait essuyées. Souvent des processions entières de pénitents en grandes robes couleur de rose, ou de capucins fort puants, vêtus en bleu céleste, ou d'autres personnages ecclésiastiques ridiculement fagotés arrivaient chez elle de nuit et traversaient son lit, les capucins lui offraient des baisers et les pénitents flagellaient ses couvertures. Quelquefois on lui donnait un bal, où elle voyait les ajustements les plus curieux et les modes de tous les siècles; une autre fois, c'étaient un feu d'artifice magnifique, des pyramides de diamants et de bijouteries, des illuminations superbes ou des palais enchantés qu'on lui montrait. Elle dépeignait tout cela sivivement, avec tant de goût, de gaieté et d'éloquence, que ses récits valaient mieux que la plupart des descriptions d'une fête, ou de l'assemblée la plus brillante.
Je ris encore toutes les fois que je pense à une dispute théologique, qu'elle eut avec un de ses esprits familiers, masqué en docteur de Sorbonne, qui la traitait d'hérétique, en soutenant les opinions de l'Église romaine de la manière la plus orthodoxe: «Mais, lorsqu'il finit par y mêler des blasphèmes, je lui fermai la bouche avec un cadenas, me dit-elle, qu'il portera jusqu'au jour du jugement.—Et où avez-vous pris ce cadenas?» lui répliquai-je. «Ah! mon cher baron, que vous êtes peu instruit de la différence entre la réalité spirituelle et la matérielle; c'est un cadenas bien véritable que je lui ai appliqué: les nôtres n'en ont que la figure.»
Je ne m'ennuyais donc pas chez elle en attendant la chose principale, qui était le diable, qu'elle avait promis de montrer, d'autant plus que nous ne parlions pas toujours de ces choses-là, et que son esprit orné et fécond rendait la conversation aussi instructive qu'agréable; mais tout le monde n'était pas aussi bénévole que moi, et l'on se permettait de la donner en spectacle, en l'engageant à faire ses conjurations dans les maisons, où on lui faisait accroirequ'il revenait des esprits. Ces facéties se faisaient même si grossièrement, qu'elle s'en apercevait; mais elle mettait ces humiliations au pied de la croix, et m'en parlait avec une grande ouverture de cœur et beaucoup de bon sens. «Vous qui m'avez connue, disait-elle, si jalouse de ma gloire et de ma supériorité, qui savez que je me prive du moindre superflu pour le donner aux pauvres, qui voyez que le métier que je fais ne me rapporte que de la honte et du mépris dans un pays où, par mon rang et ma parenté, je pourrais jouer un tout autre rôle, ne sentez-vous pas, qu'une force très-supérieure doit m'imposer l'œuvre que j'exerce? Dites-moi franchement, si mon esprit a baissé; trouvez-vous que je suis devenue folle?» Il était bien difficile de répondre à ces questions, d'autant plus que je trouvais son esprit plus brillant que jamais; mais, après lui avoir fait compliment, je ne pouvais pas me défendre de penser à part, qu'une idée fixe peut fort bien exister, sans troubler les autres, et qu'on peut être raisonnable avec un coin de folie.
Au reste madame de la Croix avait une charité si active, une piété si édifiante, une bonté d'âme si touchante, tant d'onction, de génie et de noblesse de caractère, qu'elle méritait les plus grands égards, et qu'on ne pouvait pas sedéfendre de l'aimer et de la respecter. Pour moi, je ne saurais penser à elle sans l'admirer et la regretter sincèrement. Je l'ai vue pour la dernière fois en 1791 à Pierry, en Champagne, chez M. Cazotte, ce charmant auteur duDiable amoureuxqui, de maître qu'il avait été chez les Martinistes, s'était fait disciple de madame de la Croix, et qui a péri dans les massacres du mois de septembre. Je crains fort que madame de la Croix, dont je n'ai pu avoir aucune nouvelle, n'ait péri de même; car elle avait tout ce qu'il fallait pour occuper une place parmi les martyrs, et elle travaillait de toutes ses forces contre la révolution, qu'elle regardait comme l'œuvre du diable.
Une prouesse, dont elle se vantait particulièrement, était d'avoir détruit un talisman de lapis-lazuli, que le duc d'Orléans avait reçu en Angleterre du célèbre Falk Scheck, premier rabbin des Juifs. «Ce talisman, qui devait conduire le prince au trône, me disait-elle, fut brisé, par la vertu de mes prières, sur sa poitrine dans ce moment mémorable, où il lui prit un évanouissement au milieu de l'Assemblée nationale.»
Je finirai cet article par une scène, que je ne puis ni oublier ni m'expliquer. Madame de la Croix avait un possédé qui, induit par un meunier son voisin, avait formé un pacte avec lediable sans le savoir, et qui par conséquent pouvait être délivré. Toutes les fois qu'il venait chez elle, il se jetait à genoux, et sanglotait en racontant les tourments horribles qu'il souffrait sans cesse. Elle le couchait sur un canapé, lui découvrait le ventre, y appliquait des reliques et de l'eau bénite. Alors on entendait un gargouillement affreux dans le ventre, et le patient jetait des cris effroyables; mais le diable tenait ferme, et nos espérances de le voir sortir, furent toujours trompées. Un jour, ce possédé devint furieux, sauta à bas du canapé et fit mine de se jeter sur nous. Madame de la Croix se mit entre lui et nous, et d'un air menaçant le remit à sa place; alors il grinçait des dents avec une force si extraordinaire, que les passants dans la rue auraient pu l'entendre, et proférait en écumant des blasphèmes si horribles et si nouveaux, qu'ils nous faisaient dresser les cheveux sur la tête; de là il passa aux invectives les plus atroces contre madame de la Croix, et finit par l'énumération la plus scandaleuse de tous les péchés, que cette pauvre dame pouvait avoir commis dans toute sa vie, avec des détails, dont plusieurs m'étaient connus, et encore beaucoup d'autres capables de la faire mourir de confusion. Elle écoutait tout cela les yeux tournés vers le ciel et les mains croisées sur la poitrine, et pleurant amèrement.A la jeunesse près, elle ressemblait à sainte Madeleine. Quand le patient eut terminé son discours, elle se mit à genoux et nous dit: «Messieurs, voilà un châtiment de mes péchés bien juste, que Dieu accorde à ma pénitence; je mérite ces humiliations, que j'ai éprouvées devant vous, et je voudrais les essuyer devant tout Paris, si je pouvais expier par là toutes mes fautes.»
Qu'on réfléchisse sur tout ceci, et qu'on me dise, s'il est croyable qu'une femme, telle que je l'ai dépeinte, ait voulu violer à ce point tous les égards les plus sacrés dus à Dieu, à la pudeur et à sa réputation, pour nous tromper? Mais peut-on être trompé et se tromper soi-même, quand il s'agit de surmonter l'horreur que doivent exciter de pareilles épreuves, et de sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, avec une abnégation de raison et d'amour-propre si révoltante et si épouvantable?