CHAPITRE XV.

Notre projet était d'aller visiter le Saint-Bernard; mais, dans ce moment, il y avait impossibilité d'y arriver avec sécurité; d'ailleurs, nous nous lassions de voyager dans les neiges et les glaces. Cependant, le chemin de Martigni est fort agréable; la vallée et les montagnes chargées de glaces offrent une belle perspective; l'oeil est réjoui par d'agréables prairies chargées d'habitations. À Saint-Maurice, nous avons vu le tombeau du chef de la Légion Thébaine, massacré avec ses soldats, et à peu de distance de la ville qui a pris son nom. Nous entendîmes, près de Villeneuve, le bruit effrayant de la cascade de Scolena, vulgairement appelée Pissevache; elle a deux cent deux pieds de haut, sa chute est superbe, sa nappe immense, et ses flots, perdus dans les airs, qu'ils agitent, se résolvent en vapeur, et forment un bel arc-en-ciel. C'est à Maurice qu'est la communauté des Moines du Simplon et du Saint-Bernard; le climat sévère de ces montagnes ne permet pas aux religieux d'y séjourner long-temps; aussi trouvent-ils dans le monastère de Saint-Maurice, comme dans une pépinière abondante, des hommes qui se dévouent à leur tour.

Présentement, au lieu des jolies filles d'Isella et de Domo-d'Ossola, nous n'apercevons que des paysannes goîtreuses du Vallais, plusieurs sont atteintes du crétinisme.

Le porphyre, le quartz, le granit, sont la principale composition des Alpes. Au fond des précipices, dans les ravins, se trouve une riche végétation qui mêle ses teintes brillantes aux couleurs austères des rochers. Les contadins, pour cultiver, montent d'étroits escaliers, et, avant d'arriver aux terres qu'ils ensemencent, ils ont souvent une plus grande élévation à escalader qu'un ouvrier employé à réparer le haut d'un clocher; les orages détruisent les travaux, mais les paysans contemplent ce dégât avec fermeté, et aussitôt la tempête passée, ils les réparent avec une patience admirable, et portent de la terre au sommet des montagnes, pour former un nouveau sol dans les endroits emportés. En Suisse, on est satisfait des auberges.

Les routes sont très-bien soignées, et cependant, il n'y a ni école polytechnique, ni administration des ponts et chaussées. Les voies publiques sont animées par la circulation continuelle de voitures chamarrées de costumes alpestres d'une grande variété. Les habitants se marient toujours dans leur propre canton.

Dans la vallée de Martigni, des hameaux, assis sur le penchant des collines, animent ce charmant paysage: cette vallée fertile produit du froment, du seigle, de l'orge et toute espèce de légumes; les pâturages sont les meilleurs du Valais. La nourriture ordinaire des Valaisans consiste dans de la viande salée, des légumes, du laitage, du fromage; le vin y est rare, on y boit beaucoup de cidre. La vue est réjouie par les troupeaux qui descendent lentement des montagnes; l'air retentit des sons aigus des clochettes et des mugissements plaintifs des animaux. On découvre encore des châlets ou petites huttes peu élevées et bâties pour la plupart en pierres sèches: le rez-de-chaussée, d'une seule pièce, contient les troupeaux et les gardiens: ces châlets n'ont pas de cheminée; le feu brûle contre la muraille, et la fumée s'échappe par les intervalles des murs et du toit. Les dames du pays laissent flotter leur blonde chevelure comme Euphrosine et Thalie, et se couvrent d'un petit chapeau orné de rubans.

«Quel plaisir, sur la verte fougère,Au penchant de ces coteaux,Je verrai la gente bergère,Écouter mes accents nouveaux.»

Nous nous arrêtons à Vevay, ville de quatre mille âmes, après avoir parcouru le Valais: notre cane Simplon reçoit les carresses d'une jeune fille de douze ans, d'une ravissante beauté. Non loin de Vevay, on voit le fameux château des seigneurs de Gruyère, remarquable par sa belle situation et ses épaisses murailles. Nous prenons encore une voiture jusqu'à Lausanne, canton de Vaud. Tout le monde sait lire dans ce canton: le soir, en costumes de travail, groupés aux portes des maisons, les hommes lisent les journaux et parlent politique, quant aux jeunes filles, leur occupation est:

«Le luth harmonieux, l'industrieuse aiguille,Parfois, c'est un roman qu'on écoute en famille.»

Dans les environs de Lausanne et dans quelques autres localités, les habitants ne permettent pas l'introduction permanente d'un étranger, sans l'autorisation de leurs gouvernements.

À Lausanne, nous montons un paquebot à vapeur d'une forme grandiose; rien n'y manque, pas même une bibliothèque choisie.

Nous voici donc sur le lac Léman, charmés, jusqu'à Genève, par l'aspect de jolis hameaux, des villages qui fourmillent sur les côtes du lac, et des paysages les plus pittoresques. On ne peut se lasser d'admirer ce lac superbe, dont les bords s'élèvent en terrasses tapissées d'une quantité de villas, de prairies dont les images se reflètent sur les eaux et se marient à leur azur.

Le lac Léman, qui a vingt-deux lieues de long et quatre ou cinq en largeur, roule au milieu d'une vallée qui sépare les Alpes du Mont-Jura; le Rhône, qui prend sa source dans le Simplon, si fécond en espèces diverses de poissons, tels que les truites saumonées qui pèsent de quinze à trente livres, traverse, en sortant du Valais, ce bassin creusé par la nature: ce lac, ce fleuve, les collines charmantes qui le bordent, le contraste des frimas avec la belle nature, forment un spectacle qui offre à l'âme mille sensations à la fois.

Le lac Léman ou de Genève qui a neuf cent cinquante pieds de profondeur près de Vevay, n'en a que quarante aux environs de Genève. Sur le lac, on voit des oiseaux aquatiques de toutes les couleurs et de toutes les contrées, tels que l'hirondelle de la mer Caspienne, le plongeon du Nord, le crabier de Mahon, la sarcelle d'Égypte, le héron pourpre, la cigogne, le courlivert, la mésange bleue et une foule d'autres espèces non moins intéressantes pour l'ornithologe.

Un des points de vue les plus imposants, quand on navigue sur ce fleuve, est le Mont-Blanc, éblouissant de l'éclat de ses neiges éternellement entassées; sa tête s'enfonce dans les cieux; les monts qui le ceignent, semblent n'exister que sous sa protection. Le Mont-Blanc est le roi des montagnes; c'est sur lui que l'hiver a placé son trône et ses frimas; près de lui, les autres sommités ressemblent à un ciron devant une baleine: ces cimes argentées, éclairées par les rayons du soleil, avaient l'apparence d'une illumination.

Les hautes montagnes couvertes de neige rendent l'air de ces lieux généralement froid et très-varié. Les vautours font leurs nids sur la crête de ces roches noires. Prenant un vol pesant, semblables à un nuage, ils s'abattent sur la terre, pour y chercher leur proie. Quoique nous n'ayons rien vu de comparable aux aspects et au territoire de la Pouille, la Suisse ne laisse pas que de présenter beaucoup de charmes, ne fût-ce que par rapport à ses excellents habitants, dont le caractère et les moeurs sont si aimables; leur gouvernement républicain si clément et si sage; la douce liberté qui y règne, et qui réprime si bien la licence. La Suisse ne peut pas laisser exercer la liberté de la presse; les gouvernements qui l'entourent s'y opposent ainsi qu'aux progrès de la pensée.

Les terres ne sont point assujéties au système cadastral de l'impôt, et, malgré cela, l'arbitraire et les vexations territoriales y sont inconnus; le gouvernement, avec un budget peu considérable, ne laisse pas que d'avoir de la majesté et de la grandeur. Plusieurs cantons suisses parlent le français, les autres l'allemand et l'italien: la religion catholique est professée dans deux ou trois cantons, les autres sont protestants et les catholiques ne peuvent se livrer aux pompes extérieures, pas même sonner les cloches.

En vrais républicains, préférant le bien public à leurs avantages personnels, ils aiment la justice par-dessus toutes choses, et ils professent la tolérance pour les dissidents et pour les opinions divergentes; mais ils prescrivent des limites au libre exercice des cultes, et n'en permettent la pratique que dans l'intérieur des temples.

En général, les Suisses sont de taille moyenne, pleins de vigueur et de vie: les femmes sont fraîches, fécondes et gracieuses; elles ont un beau teint, les cheveux blonds; elles sont grandes, et portent de petites coiffes sur leurs tresses relevées par des aigrettes d'or et d'argent.

De Genève, Lyon, à Paris.

La position de Genève, près le lac, est admirable; la ville, en revenant des belles cités d'Italie, n'a pas le grandiose que nous attendions; les maisons sont hautes; elles sont bâties sans régularité, environnées de collines, de coteaux pittoresques que la nature semble avoir jetés au gré de son caprice; Genève est dans une plaine comprise entre le Jura et les Montagnes de Savoie. La plus grande partie de la ville est située au lieu où le Rhône, s'échappant du lac, coule avec véhémence dans un double canal ses eaux limpides et bleuâtres: on a construit sur le Rhône une machine hydraulique qui porte les eaux dans la ville: la campagne est couverte de maisons de plaisance.

Il y a de belles promenades à Genève: celle de la Treille est charmante, et a une vue magnifique. Sa population est de trente mille âmes; c'est une des plus considérables de la Suisse. Les Genevois ont le caractère humain et affable; comme l'éducation est à bon marché, ils sont très-instruits; en général, en Suisse, l'éducation est uniforme; celles des parents, des maîtres, du monde, sont en parfaite harmonie; par cette méthode, on fait des hommes qui ne portent point la livrée de la frivolité: ainsi, chez les anciens, Épaminondas, la dernière année de sa vie, faisait la même chose que dans l'âge où il avait commencé d'être instruit.

Sur le lac, on fait de délicieuses promenades dans de légères embarcations et avec de la musique.

«Voici le soir! de légères gondolesVoguent sans bruit sur le lac argenté:C'est le moment où de douces parolesFont souvent rêver la beauté.»

Nous étions logés à l'hôtel neuf de la Couronne, où l'on est splendidement traité; mais, un jour, ayant laissé notre chambre en désordre et ayant emporté la clef, nous fûmes très-étonnés de la symétrie, à notre arrivée; tout y était en ordre et en état, même nos papiers qui, errant sur le parquet, avaient été rangés dans notre malle, où se trouvait de l'argent; j'en fis plainte à l'hôtel; on chercha à m'apaiser: nous avons appris, plus tard, que c'était l'usage en Suisse, et que les maîtres d'hôtel avaient toujours des doubles clefs.

À Genève, les femmes qui vous ont accueilli si gracieusement dans les salons, sortent sans escorte de suivantes: dans la rue, elles feignent de vous méconnaître, vous désappointent par un regard sévère, si vous leur faites une salutation: leur pensée, dans ces airs de glace et de froideur, est d'élever une barrière aux inclinations, sans la sanction des parents, et de se procurer liberté plénière pour se promener en sûreté sans exciter les nuages qu'élève un amour imprudent; parce qu'il est d'usage que les jeunes personnes sortent sans être accompagnées.

De très-beaux hôpitaux, même pour les aliénés, existent à Genève; aussi n'est-on jamais importuné par la vue des haillons ou les sollicitations d'un mendiant. La bienfaisance trouve difficilement occasion de s'exercer.

Ici, point d'ateliers où l'on entasse des centaines d'ouvriers, et où l'on fait presque des esclaves; l'ouvrier travaille pour son compte, comme il l'entend; possesseur des matières premières, il les façonne à sa manière, avec une intelligence qui lui offre toujours des avantages.

Les montres se fabriquent dans le quartier Saint-Gervais.

L'ancienne église Saint-Pierre, bâtie sur les débris d'un temple d'Apollon, est présentement un édifice protestant, et n'a rien de remarquable dans son intérieur, que le tombeau du duc de Rohan. Le génie de la peinture, de la sculpture et des arts, trouve peu d'aliments dans la réforme: le Tintoret, le Véronese, le Titien, n'auraient point eu de matériaux pour animer leurs pinceaux, ni de chefs-d'oeuvres qui vivront au temple de mémoire. Vraiment, le Christianisme, au milieu de ses splendeurs ravissantes et de ses merveilleuses perfections, le paganisme, tout infirme et sénile qu'il est, avec ses pagodes, ses fétiches, sa gentilité, en excitant par fois l'organisme des sens, ont rendu l'homme plus poétique, et ont développé en lui le germe des beaux-arts, de la musique, de l'architecture, de la peinture, etc., tandis que la réforme, ayant pour généalogie les Iconoclastes, et s'occupant du bonheur matériel de l'homme en ce monde, en même temps qu'elle le nourrit d'espérances immortelles, n'est encore qu'industrielle, et ne propage que les progrès de l'industrie. Voyez si ce ne sont pas les pays réformés qui s'occupent le plus de l'industrie, et de faire prospérer le sort des masses sociales. Genève aussi est toute consacrée à mécanique et excelle dans l'horlogerie.

Nous n'avons pas réalisé le projet d'acheter de jolis ouvrages, des boîtes à musique si délicieuses pour charmer la solitude: la douane française est trop vigilante pour ceux qui ne veulent pas faire le métier de la contrebande.

Un jour, que nous priâmes un jeune inconnu de douze ans de nous conduire chez un habile horloger qui était à sa maison de campagne, à peu de distance de la ville; il lia conversation, et nous dit qu'il était de Turin; que son père, médecin, et professant des idées libérales, avait été enlevé par le Saint-Office; que, s'il n'en avait pas fait un Auto-da-fé, il gémissait sûrement dans les cachots du roi de Sardaigne; qu'il n'avait aucune nouvelle de ce qu'était devenu son père.

La ville de Carouge est adjacente à celle de Genève; en général, les habitants sont dans l'aisance; ils ont la même maxime que les Hollandais, de ne jamais dépenser la totalité de leur revenu, quelque minime qu'il puisse être.

Ferney, habitation de Voltaire, n'a plus que quelques vieux meubles et la célébrité qui s'attache à la mémoire de ce grand homme. Jean-Jacques Rousseau, un de nos écrivains les plus distingués, était de Genève; ces illustres peintres de la pensée, dont les perceptions étaient des traits de feu, ne sont plus les hommes de notre siècle; le spiritualisme, l'objectif et le subjectif de Kant, ou le svedenborgisme, la dialectique des illuminés, tiennent aujourd'hui le premier rang dans l'argumentation; mais on finira par déclarer compétents ceux qui admettent que les sens sont des auxiliaires pour développer les facultés intellectuelles.

Nous ne voulons point quitter la Suisse sans parler de ses vacheries et du système de stabulation qui a tant de retentissement parmi les agriculteurs. Nous les avons visitées avec intérêt; les vaches ne vont au pâturage que très-peu de mois dans l'année; nous en avons vu qui n'étaient pas sorties de l'étable depuis dix ans; les pâturages, n'étant point endommagés par le pied des animaux, peuvent être fauchés plus souvent: les vaches transpirent moins; les sécrétions laiteuses, sont plus copieuses et d'une bonne qualité: aussi est-on obligé de leur donner les soins les plus minutieux de propreté; de les étriller trois fois le jour, de renouveler la litière, de les alimenter d'herbes fauchées, composées de trèfle, de luzerne et d'excellentes mâches mêlées au foin. Elles conservent ainsi une parfaite santé; l'engrais qu'elles font est plus abondant. La ménagerie est disposée d'une manière favorable à la race bovine.

Les pays Suisses offrent de la satisfaction par la liberté dont on jouit, par la modération de l'impôt, par la douane, qui est très-peu de chose et nullement tracassière. En raison de tout cela, on s'y fixerait volontiers; les fortunes sont peu considérables et très-divisées, chacun possède un peu de terre.

Nous laissons notre lettre de crédit chez notre dernier banquier, M.Lombardier.

Les Genevois, quoiqu'hospitaliers, ont des manières rudes, et leur esprit d'indépendance se manifeste jusque dans les rapports sociaux.

Nous reprenons le chemin de France, en nous dirigeant sur Lyon. Les montagnes, près de Genève, appartiennent, des deux côtés, à la France; seulement, la partie voisine de la Suisse est franche de droits; combien ne serait-il pas à désirer que cet usage d'affranchissement de droits s'établît dans toute la France, à l'imitation de nos voisins les Helvétiens, et que nous fussions délivrés de ces déboursés énormes qui rendent dispendieuse notre civilisation. Alors, au lieu de faire couler nos trésors par flots dans les caisses du fisc, nous nous livrerions, sur le sol de la patrie, dans la courte et fragile durée de la vie, à toutes sortes d'améliorations, de bien-être et d'oeuvres immortelles utiles au pays; notre prospérité s'accroîtrait avec nos libertés.

Les montagnes, dans cette partie de la France, sont escarpées, d'un difficile accès; la douane y pénètre peu: les contrebandiers sont les seuls qui connaissent les sentiers de ce labyrinthe à l'abri des investigations.

C'est ici le fort l'Écluse, que les Autrichiens avaient écrasé des montagnes qui le dominent; il est à l'abri, présentement, par l'érection de nouveaux forts placés sur les points culminants.

Voici la première fois, depuis long-temps, que nous livrons notre passeport aux gendarmes français: nous avions été obligés, à Milan, de le mettre en livret pour conserver ses lambeaux. Des transports de joie s'emparent de nous à la vue de nos compatriotes. Mais, à Bellegarde, notre plaisir est bien tempéré par la visite minutieuse des agents de la douane. À Naples, où la dogana est en renommée de bien jouer son rôle, on n'a pas eu plus de dextérité et de gentillesse; même on a fait des progrès au détriment de nos libertés; au moins, à l'étranger, on avait eu des formes plus civiles, on avait épargné Mme Mercier. À Bellegarde, on s'est permis de nous séparer, de nous faire subir en particulier une inquisition et des visites domiciliaires sur nos personnes, quoique nous ne fussions pas en état de siège. Mme Mercier, à la vérité, était visitée par une douanière, mais en présence du chef de poste, son officieux assistant, sans avoir le mari pour avocat et pour défenseur au besoin. Comment, en France, peut-on développer un pareil luxe d'asservissement, que nos lois et la liberté individuelle proscrivent formellement? Pourquoi ces visites isolées? Pourquoi fouiller et mettre le désordre dans les malles et les valises? Mais que peut-on porter sur soi, de si offensif, quand on vient de la patrie du Tasse, de l'Arioste? sinon quelques innocents bijoux, quelques souvenirs précieux de la terre classique, quelques laves du Vésuve, quelques hommages aux Muses, aux Héros: peut-être une feuille de laurier, cueillie au Pausilippe, sur le tombeau de Virgile. À trois lieues plus loin, il faut encore subir une autre fastidieuse et dégoûtante perquisition.

Pour simplifier les opérations de la douane, il est avantageux que la mode ait mis à l'ordre du jour les postiches, les gigots et les falbalas, perdant de leur gracieuseté sous les doigts pesants des investigateurs qui croient trouver des bijoux de l'Orient, de la contrebande italienne, parmi des toilettes de Long-Champ; les dames sont mêmes décoiffées, et leurs cheveux, artistement disposés, sont mis en désordre; tout cela par scrupule et conscience de ces âmes vénales.

Après le fort l'Écluse, a lieu la disparition du Rhône; ce fleuve coule, depuis Genève, majestueusement dans un lit profond, mais, en s'approchant d'un banc de rochers, probablement comme à Tivoli dans la grotte de Neptune, il s'engouffre tout entier avec une vitesse prodigieuse, dans une espèce d'entonnoir: ses eaux, refoulées, s'agitent, se soulèvent et se brisent elles mêmes. L'ouverture de l'entonnoir n'a que deux pieds; insensiblement, elle s'élargit, et le Rhône, apaisé, roule tranquillement ses eaux dans un canal de trente pieds de large; il disparaît ensuite sous un amas de rochers, pendant près de soixante pas; à la renaissance du fleuve, on croit le voir impétueux et terrible, mais il se présente si calme et si tranquille, que ses eaux paraissent stagnantes, ce que l'on attribue à la profondeur de son lit.

Lyon est si connue, qu'il est superflu d'en parler; c'est la seconde ville de France; elle possède de beaux édifices: son commerce manufacturier est très-important, mais elle vient d'éprouver plusieurs échecs, que la guerre d'Espagne et les banqueroutes américaines ont occasionnés, en suspendant la fabrication des soieries, par là sans écoulement. Il serait à souhaiter que, dans de pareilles circonstances difficiles, il se formât, derechef, dans toutes les parties de la France, des sociétés pour acheter des marchandises en discrédit, et attendre des temps meilleurs: par ce moyen philanthropique, les classes ouvrières ne resteraient jamais oisives. D'ailleurs, que le riche territoire de l'Algérie soit un écoulement à notre population, et qu'il devienne la France Africaine, il fait disparaître les inconvénients de la concurrence, et bientôt le malaise social.

Les chemins de fer, de Saint-Étienne à Lyon, sont aussi fort intéressants; on aime à voir la curieuse installation de ces routes en fer, et des machines à vapeur remorquer chacune sept omnibus contenant cent cinquante voyageurs, avec une vîtesse qui surpasse celle des chevaux; ces merveilles nous transportent presqu'aux temps des Divinités de la Fable et de la Féerie; on s'occupe à les réaliser chez tous les peuples de l'Europe; nous ne restons pas en arrière, et nous voyons fleurir dans notre belle France ces admirables innovations qui transforment un pays, le placent au premier rang de l'échelle de la civilisation, et qui accélèrent, en facilitant les rapports sociaux, la prospérité des peuples.

Les quais de Lyon sont fort beaux et très-animés; il y a de belles rues: nous étions descendus à l'hôtel du Nord; c'est chez Casati qu'on mange le meilleur chocolat avec d'excellents petits pains et des brioches. La promenade Bellecour et le pont de la Guillotière méritent d'être cités. La Guillotière et la Croix-Rousse vont devenir deux villes voisines de Lyon. En allant au chemin de fer, on jouit de l'intéressant coup-d'oeil de la Saône qui se marie avec le Rhône. Lyon est entourée de forteresses et de vingt mille hommes de troupes; l'émeute n'y est plus possible.

L'hôpital d'ordre ionique, créé par Souflot, offre une magnifique façade sur le quai du Rhône. Il est admiré comme le plus beau de France; nous avons surtout remarqué la vaste étendue des salles, une entr'autres dont le dôme quadrangulaire est orné des emblèmes de la médecine.

Le vaisseau de la bibliothèque publique est considérable; il contient cent mille volumes et huit mille manuscrits dans toutes les langues.

Il y a plusieurs théâtres: celui qui a été élevé sur la place de laComédie, est sans élégance; il a cependant coûté quatre millions.

La cathédrale est digne d'être visitée par la beauté de sa nef et de son architecture gothique.

Plusieurs ponts traversent le Rhône; le pont-Morand, du nom de son architecte, a été construit tout en bois, avec une hardiesse et une légèreté qui ne nuisent point à sa solidité.

Nous avons pris le bateau à vapeur de la Saône. Il y a trois bateaux à vapeur, sur la Saône, qui font le trajet de Lyon à Châlons: Les habitants de ces rives n'ont point l'humeur stationnaire: les bateaux sont encombrés de voyageurs. À peine notre restaurateur pouvait-il suffire aux nombreuses demandes de côtelettes, de biftecks. Comme sur un navire qui commence à manquer de vivres, un capitaine, dans sa sollicitude, est obligé, pour prolonger ce qui reste de biscuit et de comestibles, de modérer les appétits insatiables, dans le voyage sur la Saône, si vous voulez obtenir un boeuf, une volaille, un pain d'une demi-livre, demandez deux heures d'avance; encore vous attendrez et vous vous exposerez aux affections spasmodiques nerveuses de l'organe digestif, disposé à s'insurger faute d'aliments, aux perturbations intestinales qui vous feront succomber dans l'absence de lest. Il est aujourd'hui incontestable qu'on ne meurt pas de faim, que le vide seul fait des victimes et occasionne ensuite l'agglutination des viscères.

Parmi les quadrilles de la première chambre, nous faisions cercle, attendant impatiemment le moment si désiré de la réfection; nos oreilles et nos yeux furent tout à coup divertis par la conversation animée d'un imposant champion qui attirait les regards; il parlait et gesticulait avec assurance: on aurait dit qu'il jouait un des principaux rôles dans la société: sa physionomie martiale annonçait un homme d'importance; il adressait la parole aux dames, dans des termes élogieux; sa voix avait quelque chose de mâle et de sévère; les yeux étaient fixés sur lui; il excitait l'attention même des officiers spectateurs; on s'étonnait de la vivacité de son esprit; on se livrait aux hypothèses et aux conjectures sur ce personnage: tout le monde disait quel est donc ce grand homme, lorsque tout à coup il se leva pour offrir des bonbons avec grâce, et rompit aussitôt l'enchantement. Ce n'était plus un spadassin de cinq pieds six pouces qui, sur un siège, répandait si bien l'illusion de la grandeur; debout, on le mettait dans le creuset de l'analyse, et on ne pouvait décider si c'était un Lapon ou un Lilliputien, que le plus chétif Gulliver aurait fait pirouetter dans la main: il était difficile de comprendre que des éclats de voix bruyants pussent sortir du larinx d'un si petit rossignol. En nous rendant à Paris, nous apercevons Mâcon, patrie de M. de Lamartine. Nous sommes frappés du succès des sucreries de betteraves qui, établies sur une trop grande échelle de dépenses, n'ont pu soutenir avec avantage la lutte contre l'abondance du sucre colonial, et ont échoué dans les départements de l'Ouest; il paraît encore que plus on avance dans le Nord, plus la betterave est riche en principes sucrés.

Nous n'avons pu faire qu'un court séjour à Paris, que nous connaissions; à Paris, temple du goût exquis et des grâces, où toute l'Europe vient puiser le bon ton, les belles manières, l'élégance, les modes, et où les femmes sont distinguées par une brillante éducation, l'esprit, les agréments de la beauté et de tendres affections; à Paris, où l'industrie se déploie avec tant d'art et de magnificence, dans tous les genres, que rien ne peut égaler nos riches produits des Gobelins, de Sèvres, etc.; à Paris, où tous les talents forment un faisceau admirable, et dont la lumière douce et radieuse éclaire les nations, jalouses de nous imiter; à Paris, dont les habitants pleins d'urbanité, de galanterie, de gaîté et de courtoisie, démontrent que les Français sont le premier peuple du monde, pour la civilisation, et dont César et Agathias ont été si souvent les apologistes.

Nous n'entreprenons point ici la tâche d'articuler les progrès de l'antique Lutèce qui, dans son origine, n'avait que dix hommes pour la perception de l'impôt, puis avait seulement deux portes d'entrée, tandis qu'aujourd'hui elle possède cinquante-huit barrières dont plusieurs sont des chefs-d'oeuvres d'architecture.

Tous les embellissements sont prodigués dans Paris; le Carrousel est devenu une magnifique place d'armes: les belles rues de Castiglione, de la Paix se prolongent jusqu'aux Boulevards, au travers de la place Vendôme. La fontaine Médicis et quatre cents autres fournissent de l'eau aux habitants de cette riche cité. Nous n'avons ni la hardiesse, ni le projet d'esquisser les palais éclatants, les monuments innombrables qui décorent, avec tant de splendeur, la capitale de la France; nous n'entreprendrons point de détailler ni le palais des Tuileries, ni le Palais-Royal, avec ses brillantes arcades, ni ceux du Luxembourg, du Louvre et de ses galeries de peinture, ni Notre-Dame-de-Paris, ni le Dôme des Invalides, ni tant d'édifices imposants, ni les théâtres variés, où rien ne manque, et où les sommités artistiques de tous les pays viennent chercher des suffrages et des couronnes. Toutes ces splendides descriptions ont été livrées au public; il ne nous appartient point non plus d'établir un parallèle entre ces chefs-d'oeuvres et les merveilles de l'Italie, ni d'opposer les tableaux du Poussin, surnommé le Raphaël de France, à ceux du Tintoret et du Véronèse.

Nous n'avons rien trouvé de comparable au Jardin des Plantes de Paris, qu'on se plaît à embellir tous les jours, même d'éclatants édifices de verre, pour la conservation ou l'éducation des plantes exotiques.

Nous n'avons eu d'autre but, en écrivant, que de rappeler des souvenirs, ou d'aider et d'offrir un flambeau à ceux qui voudraient visiter un jour les délicieuses contrées méridionales que nous avons parcourues. En livrant à l'impression nos feuilles de voyage, nos esquisses et nos vues de la journées, comme elles se présentaient à nos investigations, nous avons cru acquitter une dette à notre pays.

Malgré les embarras que nous donnait, sur la route et dans les hôtels, notre chien du Mont Saint-Bernard, originaire des Abruzzes, nous nous trouvons dédommagés par sa possession: présentement, il a l'apparence d'un des jeunes lions de Canova.

Nous reprîmes vite le chemin de notre habitation; nous avons eu le bonheur d'y retrouver le cher Théodore plein de santé, grâces aux soins, aux lumières et à l'amitié de M. le Docteur Legouais. Nous voyons germer avec plaisir ses heureuses dispositions; il balbutie déjà les noms de Rome et de Naples.

Nous avons encore l'indicible satisfaction d'assister au banquet de nos parents, de nos amis, de les retrouver pleins de joie et de santé: rien de fâcheux ne s'était passé dans notre absence. Nous nous livrons ensemble au délicieux mémento de Sorrento, des huîtres exquises de l'Achéron, nous portons des toasts aux habitants de Pompéïa et d'Herculanum, que nous avons salués aux Champs-Élysées. Adieu donc, belle Italie! bords chéris, fontaines et naïades de ces lieux enchanteurs; adieu beaux monuments éternels, riches d'émotions et de plaisir, patrie de nos pensées!

«Nous en conserveronsTant que nous vivronsLa douce mémoire»

End of Project Gutenberg's Souvenirs de voyage, by M. et Mme Mercier-Thoinnet


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