Dans mes recherches ultérieures, les observations se multipliant, des doutes me vinrent, non sur les conséquences auxquelles j'étais arrivé, mais sur leur extension générale. Que de faibles arpenteuses, que des Chenilles de taille médiocre aient assez d'un seul coup d'aiguillon pour devenir inoffensives, surtout lorsque le dard atteint le point si propice qui vient d'être déterminé, c'est chose d'elle-même fort probable et d'ailleurs démontrée soit par l'observation directe, soit par l'exploration de la sensibilité au moyen d'une aiguille. Mais il arrive à l'Ammophile des sables et surtout à l'Ammophile hérissée, de capturer des proies énormes, dont le poids, ai-je dit, atteint une quinzaine de fois celui du ravisseur. Ce gibier géant sera-t-il traité comme la fluette arpenteuse? pour dompter le monstre et le mettre dans l'impossibilité de nuire, suffira-t-il d'un seul coup de stylet? L'affreux ver gris, s'il fouette de sa vigoureuse croupe les parois de la cellule, ne mettra-t-il pas en péril soit l'oeuf, soit la petite larve? On n'ose se figurer, en tête à tête dans l'étroite chambre du terrier, la débile créature qui vient d'éclore et cette espèce de dragon assez libre encore de mouvements pour rouler et dérouler ses tortueux replis.
Mes soupçons s'aggravaient par l'examen de la Chenille sous le rapport de la sensibilité. Tandis que le menu gibier de l'Ammophile soyeuse et de l'Ammophile argentée se débat avec violence lorsque l'aiguille le pique autre part que sur l'anneau atteint par le dard de l'Hyménoptère, les grasses Chenilles de l'Ammophile des sables, et surtout de l'Ammophile hérissée, demeurent immobiles quel que soit l'anneau stimulé, au milieu, en avant, en arrière, n'importe. Avec elles, plus de contorsions, plus de brusques enroulements de croupe; la pointe d'acier ne provoque, comme signe d'un reste de sensibilité, que de faibles frémissements de peau. Ainsi que l'exige la sécurité de la larve approvisionnée de cette monstrueuse proie, il y a donc ici abolition à peu près totale de la faculté de se mouvoir et de sentir. Avant de l'introduire dans le terrier, l'Hyménoptère en a fait une masse inerte, mais non morte.
Il m'a été donné d'assister à l'oeuvre de l'Ammophile opérant de son bistouri la robuste Chenille; et jamais la science infuse de l'instinct ne m'a montré chose plus émouvante. Avec un de mes amis que la mort, hélas! devait bientôt m'enlever, je revenais du plateau des Angles, tendre des embûches au Scarabée sacré pour mettre à l'épreuve son savoir-faire, quand une Ammophile hérissée se montre à nous, fort affairée, à la base d'une touffe de thym. Aussitôt tous les deux de nous coucher à terre, très près de l'Hyménoptère en travail. Notre présence n'intimide pas l'insecte, qui vient un moment se poser sur ma manche, reconnaît ses deux visiteurs pour inoffensifs puisqu'ils sont immobiles et retourne à sa touffe de thym. Vieil habitué, je sais ce que veut dire cette familiarité audacieuse: l'Hyménoptère est préoccupé de quelque grave affaire. Attendons et nous verrons.
L'Ammophile gratte le sol au collet de la plante, elle extirpe de fines radicelles de gramen, elle plonge la tête sous les petites mottes soulevées. Avec précipitation, elle accourt un peu d'ici, un peu de là autour du thym, visitant toutes les failles qui peuvent donner accès sous l'arbuste. Ce n'est pas un domicile qu'elle se creuse; elle est en chasse de quelque gibier logé sous terre; on le voit à ses manoeuvres, rappelant celles d'un chien qui chercherait à déloger un lapin de son clapier. Voici qu'en effet, ému de ce qui se passe là-haut et traqué de près par l'Ammophile, un gros Ver gris se décide à quitter son gîte et à venir au jour. C'en est fait de lui: le chasseur est aussitôt là, qui le happe par la peau de la nuque et tient ferme en dépit de ses contorsions. Campé sur le dos du monstre, l'Hyménoptère recourbe l'abdomen, et méthodiquement, sans se presser, comme un chirurgien connaissant à fond l'anatomie de son opéré, plonge son bistouri à la face ventrale, dans tous les segments de la victime, du premier au dernier. Aucun anneau n'est laissé sans coup de stylet; avec pattes ou sans pattes, tous y passent, et par ordre, de l'avant à l'arrière.
Voilà ce que j'ai vu avec tout le loisir et toute la facilité que réclame une observation irréprochable. L'Hyménoptère agit avec une précision que jalouserait la science; il sait ce que l'homme presque toujours ignore; il connaît l'appareil nerveux complexe de sa victime, et pour les ganglions répétés de sa Chenille réserve ses coups de poignard répétés. Je dis: il sait et connaît; je devrais dire: il se comporte comme s'il savait et connaissait. Son acte est tout d'inspiration. L'animal, sans se rendre nullement compte de ce qu'il fait, obéit à l'instinct qui le pousse. Mais cette inspiration sublime, d'où vient-elle? Les théories de l'atavisme, de la sélection, du combat pour l'existence, sont- elles en mesure de l'interpréter raisonnablement? Pour moi et mon ami, ce fut et c'est resté une des plus éloquentes révélations de l'ineffable logique qui régente le monde et guide l'inconscient par les lois de son inspiration. Remués à fond par cet éclair de vérité, nous sentions l'un et l'autre rouler sous la paupière une larme d'indéfinissable émotion.
Non loin d'Avignon, sur la rive droite du Rhône, en face de l'embouchure de la Durance, se trouve l'un de mes points favoris pour les observations que je vais rapporter. C'est le bois des Issarts. Que l'on ne se méprenne pas sur la valeur de ce mot, le bois éveillant en général dans l'esprit l'idée d'un sol matelassé d'un frais tapis de mousse, et l'idée du couvert d'une haute futaie d'où descend un demi-jour tamisé par le feuillage. Les plaines brûlées, où grince la Cigale sur le pâle olivier, ne connaissent pas ces délicieuses retraites remplies d'ombre et de fraîcheur.
Le bois des Issarts est un taillis de chênes verts, à hauteur d'homme, clairsemés par maigres touffes qui tempèrent à peine à leur pied les ardeurs du soleil. Lorsque, par les jours caniculaires de juillet et d'août, je m'établissais des après-midi en quelque point du taillis favorable à mes observations, j'avais pour refuge un grand parapluie qui, plus tard, vint, de la manière la plus inattendue, me prêter un concours bien précieux sous un autre rapport, ainsi que mon récit l'établira en temps opportun. Si j'avais négligé de me munir de ce meuble, embarrassant pour une longue course, la seule ressource contre une insolation était de me coucher tout au long derrière quelque butte de sable; et lorsque les artères étaient par trop en ébullition dans les tempes, le moyen suprême consistait à m'abriter la tête à l'entrée de quelque terrier de lapin. Telles sont les sources de fraîcheur au bois des Issarts.
Le sol non occupé par les bouquets de végétation ligneuse est à peu près nu et se compose d'un sable fin, aride et très mobile, que le vent amoncelle en petites dunes partout où les souches et les racines des chênes verts forment obstacle à sa dissémination. La pente de ces dunes est en général bien unie, à cause de l'extrême mobilité des matériaux, qui s'éboulent dans la moindre dépression et rétablissent d'eux-mêmes la régularité des surfaces. Il suffit de plonger le doigt dans le sable et de le retirer pour amener aussitôt un éboulis qui comble la cavité et rétablit les choses en l'état primitif, sans laisser de trace visible. Mais à une certaine profondeur, variable suivant l'époque plus ou moins reculée des dernières pluies, le sable conserve un reste d'humidité qui le maintient en place, et lui donne la consistance nécessaire pour être creusé de légères excavations sans affaissement des parois et de la voûte. Un soleil ardent, un ciel magnifiquement bleu, des pentes qui cèdent sans la moindre difficulté aux coups de râteau de l'Hyménoptère, du gibier en abondance pour la nourriture des larves, un emplacement paisible que ne trouble presque jamais le pied du passant, tout est réuni en ce lieu de délices des Bembex. Assistons à l'oeuvre de l'industrieux insecte.
Si le lecteur veut prendre place avec moi sous le parapluie, ou profiter de mon terrier de lapin, voici le spectacle auquel il est convié vers la fin de juillet. Un Bembex (B. restrata) brusquement survient, je ne sais d'où, et s'abat sans recherches préalables, sans hésitation aucune, en un point qui, pour mes regards, ne diffère en rien du reste de la surface sablonneuse. Avec ses tarses antérieurs qui, armés de robustes rangées de cils, rappellent à la fois le balai, la brosse et le râteau, il travaille à déblayer sa demeure souterraine. L'insecte se tient sur les quatre pattes postérieures, les deux de derrière un peu écartées; celles de devant, à coups alternatifs, grattent et balaient le sable mobile. La précision et la rapidité de la manoeuvre ne seraient pas plus grandes si quelque ressort animait le moulinet des tarses. Le sable, lancé en arrière sous le ventre, franchit l'arcade des jambes postérieures, jaillit en un filet continu semblable à celui d'un liquide, décrit sa parabole et va retomber à deux décimètres plus loin. Ce jet poudreux, toujours également nourri, des cinq et des dix minutes durant, démontre assez l'étourdissante rapidité des outils en action. Je ne pourrais citer un second exemple de pareille prestesse, qui n'enlève rien néanmoins à la grâce dégagée, à la liberté d'évolution de l'insecte, avançant et reculant d'un côté puis de l'autre, sans discontinuer la parabole de son jet.
Le terrain creusé est des plus mouvants. À mesure que l'Hyménoptère creuse, le sable voisin s'éboule et comble la cavité. Dans l'éboulis sont compris de menus débris de bois, des queues de feuilles pourries, des grains de gravier plus volumineux que les autres. Le Bembex les enlève avec les mandibules et les porte plus loin à reculons; puis il revient balayer, mais toujours peu profondément, sans tentatives pour s'enfoncer en terre. Quel est son but en ce travail tout à la surface? Il serait impossible de le dire d'après ce premier coup d'oeil; mais ayant passé bien des journées avec mes chers Hyménoptères, et groupant en un faisceau les données éparses de mes observations, je crois entrevoir le motif des manoeuvres actuelles.
Le nid de l'Hyménoptère est là certainement, sous terre, à quelques pouces de profondeur; dans une logette creusée au sein du sable frais et fixe se trouve un oeuf, peut-être une larve que la mère approvisionne au jour le jour de mouches, invariables victuailles des Bembex dans leur premier état. La mère, à tout moment, doit pouvoir pénétrer dans ce nid, portant au vol, entre les pattes, le gibier quotidien destiné au nourrisson, de même que l'oiseau de proie pénètre dans son aire ayant dans les serres la venaison destinée aux petits. Mais si l'oiseau rentre chez lui, sur quelque corniche de rocher inaccessible, sans autre difficulté que celle du poids et de l'embarras du gibier capturé, le Bembex ne peut le faire qu'en se livrant chaque fois à la rude besogne de mineur et en ouvrant à nouveau une galerie qui s'obstrue, se clôt d'elle-même par le fait seul de l'éboulement du sable à mesure que l'insecte progresse. Dans cette demeure souterraine, la seule pièce à parois immobiles, c'est la cellule spacieuse qu'habite la larve, au milieu des débris de son festin de quinze jours; le vestibule étroit, où la mère s'engage pour pénétrer dans l'appartement du fond ou pour sortir et aller en chasse, s'écroule chaque fois, du moins dans la partie antérieure creusée au milieu d'un sable très sec, que des entrées et des sorties répétées rendent plus mobile encore. Chaque fois qu'il entre et chaque fois qu'il sort, l'Hyménoptère doit par conséquent se frayer un passage au sein de l'éboulis.
La sortie ne présente pas de difficulté, le sable eût-il la consistance qu'il pouvait avoir au début, lorsqu'il a été remué pour la première fois: l'insecte est libre dans ses mouvements, il est en sécurité sous l'abri qui le couvre, il peut prendre son temps et faire agir sans précipitation tarses et mandibules. C'est une tout autre affaire pour la rentrée. Le Bembex a l'embarras de sa proie, que les pattes retiennent serrée contre le ventre; le mineur est ainsi privé du libre usage de ses outils. Circonstance bien plus grave: d'effrontés parasites, vrais bandits en embuscade, sont tapis ici et là aux environs du terrier, guettant la difficultueuse rentrée de la mère pour déposer à la hâte leur oeuf sur la pièce de gibier, à l'instant même où elle va disparaître dans la galerie. S'ils réussissent, le nourrisson de l'Hyménoptère, le fils de la maison périra affamé par de goulus commensaux.
Le Bembex paraît au courant de ces périls; aussi des dispositions sont-elles prises pour que la rentrée s'effectue promptement, sans obstacles sérieux, enfin pour que le sable obstruant la porte cède à la seule poussée de la tête aidée d'un rapide coup de balai des tarses antérieurs. Dans ce but, les matériaux aux abords du logis subissent une sorte de tamisage. En des moments de loisir, lorsque le soleil s'y prête, et que la larve pourvue de vivres ne réclame pas ses soins, la mère passe au râteau le devant de sa porte; elle écarte les menus débris de bois, les graviers trop forts, les feuilles qui pourraient se mettre en travers et barrer le passage au moment périlleux de la rentrée. C'est à pareil travail de tamisage que se livre, avec tant de zèle, le Bembex que nous venons de voir à l'oeuvre: pour rendre l'accès du logis plus facile, les matériaux du vestibule sont fouillés, épluchés minutieusement et purgés de toute pièce encombrante. Qui nous dira même si, par sa vive prestesse, sa joyeuse activité, l'insecte n'exprime pas à sa manière la satisfaction maternelle, le bonheur de veiller sur le toit de la cellule qui a reçu le précieux dépôt de l'oeuf.
Puisque l'Hyménoptère se borne à des soins de ménage extérieurs, sans chercher à pénétrer dans le sable, tout est en ordre au logis et rien ne presse. En vain nous attendrions; l'insecte, pour le moment, ne nous en apprendrait pas davantage. Examinons alors la demeure souterraine. En raclant légèrement la dune avec la lame d'un couteau, au point même où le Bembex se tenait de préférence, on ne tarde pas à découvrir le vestibule d'entrée, qui, tout obstrué qu'il est dans une partie de sa longueur, n'est pas moins reconnaissable à l'aspect particulier des matériaux remués. Ce couloir, du calibre du doigt, rectiligne ou sinueux, plus long ou plus court, suivant la nature et les accidents du terrain, mesure de deux à trois décimètres. Il conduit à une chambre unique, creusée dans le sable frais, dont les parois ne sont crépies d'aucune espèce de mortier qui puisse prévenir les éboulements et donner du poli aux surfaces raboteuses. Pourvu que la voûte tienne bon pendant l'éducation de sa larve, cela suffit: peu importent les effondrements futurs lorsque la larve sera renfermée dans le robuste cocon, espèce de coffre-fort que nous lui verrons construire. Le travail de la cellule est donc des plus rustiques: tout se réduit à une grossière excavation, sans forme bien déterminée, à plafond surbaissé et d'une capacité qui donnerait place à deux ou trois noix.
Dans cette retraite gît une pièce de gibier, une seule, toute petite et bien insuffisante pour le vorace nourrisson auquel elle est destinée. C'est une mouche d'un vert doré, une Lucilia Caesar, hôte des chairs corrompues. Le Diptère servi en pâture est complètement immobile. Est-il tout à fait mort? n'est-il que paralysé? Cette question s'élucidera plus tard. Pour le moment, constatons sur le flanc du gibier un oeuf cylindrique, blanc, très légèrement courbe et d'une paire de millimètres de longueur. C'est l'oeuf du Bembex. Comme nous l'avions prévu d'après la conduite de la mère, rien ne presse en effet au logis: l'oeuf est pondu et approvisionné d'une première ration proportionnée aux besoins de la débile larve qui doit éclore dans les vingt-quatre heures. De quelque temps, le Bembex ne devait pas rentrer dans le souterrain, se bornant à faire bonne garde aux environs, ou peut-être creusant d'autres terriers pour y continuer sa ponte, oeuf par oeuf, chacun dans une cellule à part.
Cette particularité de l'approvisionnement initial avec une pièce de gibier unique et de petite taille n'est pas spéciale au Bembex rostré. Toutes les autres espèces se comportent de même. Si l'on ouvre une loge de Bembex quelconque, peu après la ponte, on y trouve toujours l'oeuf collé sur le flanc d'un Diptère, qui forme à lui seul l'approvisionnement; en outre, cette ration du début est invariablement de petite taille, comme si la mère recherchait des bouchées plus tendres pour le faible nourrisson. Un autre motif d'ailleurs, celui des vivres frais, pourrait bien la guider dans ce choix, ainsi que nous l'examinerons plus tard. Ce premier service de table, toujours peu copieux, varie beaucoup de nature suivant la fréquence de telle ou telle autre espèce de gibier aux environs du nid. C'est tantôt une Lucilia Caesar, tantôt un Stomoxys ou quelque petit Éristale, tantôt un délicat Bombylien habillé de velours noir; mais la pièce la plus fréquente est une Phérophorie, à ventre fluet.
Ce fait général, sans exception aucune, de l'approvisionnement de l'oeuf avec un Diptère unique, ration infiniment trop maigre pour une larve douée d'un vorace appétit, nous met déjà sur la voie de trait de moeurs le plus remarquable chez les Bembex. Les Hyménoptères dont les larves vivent de proie entassent dans chaque cellule le nombre de victimes nécessaires à l'éducation complète; ils déposent l'oeuf sur l'une des pièces et clôturent la loge où ils ne rentrent plus. Désormais la larve éclôt et se développe solitaire, ayant devant elle, du premier coup, tout le monceau de vivres qu'elle doit consommer. Les Bembex font exception à cette loi. La cellule est d'abord approvisionnée d'une pièce de venaison, unique toujours, de faible volume, sur laquelle l'oeuf est pondu. Cela fait, la mère quitte le terrier qui se bouche de lui-même; d'ailleurs, avant de se retirer, l'insecte a soin de ratisser le dehors pour égaliser la surface et dissimuler l'entrée à tout regard autre que le sien.
Deux ou trois jours se passent; l'oeuf éclôt et la petite larve consomme la ration de choix qui lui a été servie. La mère cependant se tient dans le voisinage; on la voit tantôt lécher pour nourriture les exsudations sucrées des têtes du Panicaut, tantôt se poser avec délices sur le sable brûlant, d'où elle surveille sans doute l'extérieur du domicile. Par moments, elle tamise le sable de l'entrée; puis elle s'envole et disparaît, occupée peut-être ailleurs à creuser d'autres cellules, qu'elle approvisionne de la même manière. Mais si prolongée que soit son absence, elle n'oublie pas la jeune larve si parcimonieusement servie; son instinct de mère lui apprend l'heure où le vermisseau a fini ses vivres et réclame nouvelle pâture. Elle revient donc au nid, dont elle sait admirablement retrouver l'invisible entrée; elle pénètre dans le souterrain, cette fois chargée d'un gibier plus volumineux. La proie déposée, elle quitte de nouveau le domicile et attend au dehors le moment d'un troisième service. Ce moment ne tarde pas à venir, car la larve consomme les victuailles avec un dévorant appétit. Nouvelle arrivée de la mère avec nouvelle provision.
Pendant deux semaines à peu près que dure l'éducation de la larve, les repas se succèdent ainsi, un à un, à mesure qu'il en est besoin, et d'autant plus rapprochés que le nourrisson se fait plus fort. Sur la fin de la quinzaine, il faut toute l'activité de la mère pour suffire à l'appétit du goulu, qui traîne lourdement son ventre au milieu des dépouilles dédaignées, pattes, anneaux cornés de l'abdomen. À tout moment, on la voit rentrer avec une récente capture; à tout moment, ressortir pour la chasse. Bref, le Bembex élève sa famille au jour le jour, sans provisions amassées d'avance, comme le fait l'oiseau apportant la becquée à ses petits encore au nid. Des preuves multipliées qui mettent en évidence ce genre d'éducation, bien singulier pour un Hyménoptère alimentant sa famille de proie, j'ai déjà cité la présence de l'oeuf dans une cellule où ne se trouve, pour provision, qu'un petit Diptère, toujours un seul, jamais plus. Une autre preuve est la suivante, qui n'exige pas un moment spécial pour être constatée.
Fouillons le terrier d'un Hyménoptère qui fait les provisions de ses larves à l'avance: si nous choisissons le moment où l'insecte pénètre chez lui avec une proie, nous trouverons dans la cellule un certain nombre de victimes, approvisionnement commencé, jamais alors de larve, pas même d'oeuf, car celui-ci n'est pondu que lorsque les vivres sont au grand complet. La ponte faite, la cellule est close, et la mère n'y revient plus. C'est donc uniquement dans des terriers où les visites de la mère ne sont plus nécessaires qu'il est possible de trouver des larves à côté des vivres plus ou moins entassés. Visitons, au contraire, le domicile d'un Bembex, au moment où celui-ci entre avec le produit de sa chasse. Nous sommes certains de trouver dans la cellule une larve, plus grosse ou plus petite, au milieu de débris de vivres déjà consommés. La ration que la mère apporte maintenant est donc destinée à la continuation d'un repas qui dure déjà depuis plusieurs jours et doit continuer encore avec le produit des chasses futures. S'il nous est donné de faire cette fouille sur la fin de l'éducation, avantage que j'ai eu aussi souvent que je l'ai désiré, nous trouverons, sur un copieux monceau de débris, une grosse larve ventrue, à laquelle la mère apporte encore des victuailles fraîches. Le Bembex ne cesse l'approvisionnement et ne quitte pour toujours la cellule que lorsque la larve, distendue par une bouillie alimentaire d'aspect vineux, refuse le manger et se couche, toute rebondie, sur le hachis d'ailes et de pattes du gibier dévoré.
Chaque fois qu'elle pénètre dans le terrier, au retour de la chasse, la mère n'apporte qu'un seul Diptère. S'il était possible, au moyen des débris contenus dans une cellule où l'éducation est finie, de compter les victimes servies à la larve, on saurait combien de fois au moins l'Hyménoptère a visité son terrier depuis la ponte de l'oeuf. Malheureusement ces reliefs de table, mâchés et remâchés en des moments de disette, sont pour la plupart méconnaissables. Mais si l'on ouvre une cellule dont le nourrisson soit moins avancé, les vivres se prêtent à l'examen, quelques pièces encore entières ou presque entières, les autres, plus nombreuses, se trouvant à l'état de tronçons assez bien conservés pour être déterminés. Tout incomplet qu'il est, le dénombrement obtenu dans ces conditions frappe de surprise, en montrant quelle activité doit déployer l'Hyménoptère pour suffire au service d'une pareille table. Voici la carte de l'un des menus observés.
En fin septembre, autour de la larve du Bembex de Jules (B. Julii)[9], parvenue à peu près au tiers de la taille qu'elle doit définitivement acquérir, je trouve le gibier dont suit le détail. — 6 _Echinomyia rubescens, _deux entiers et quatre dépecés; 4Syrphus corolloe, deux au complet, deux autres en pièces; 3Gonia atra, tous les trois intacts et dont un apporté à l'instant même par la mère, ce qui m'a fait découvrir le terrier; 2Pollenia ruficollis, l'un intact, l'autre entamé; leBombyliusréduit en marmelade; 2Echinomyia intermedia, à l'état de débris; enfin 2 _Pollenia floralis, _encore à l'état de débris. Total: 20 pièces. Voilà certes un menu aussi abondant que varié; mais comme la larve n'a guère que le tiers de la grosseur finale, la carte complète du festin pourrait bien s'élever à une soixantaine de pièces.
La vérification de ce somptueux chiffre peut s'obtenir sans difficulté aucune: je vais remplacer moi-même le Bembex dans ses soins maternels et fournir à la larve de vivres jusqu'à satiété. Je déménage la cellule dans une petite boîte de carton, que je meuble d'une couche de sable. Sur ce lit est déposée la larve, avec tous les égards dus à son délicat épiderme. Autour d'elle, sans oublier un débris, je range les provisions de bouche dont elle était pourvue. Enfin je reviens chez moi, la boîte toujours à la main pour éviter des secousses qui pourraient renverser le logis sens dessus dessous et mettre en péril mon élève pendant un trajet de plusieurs kilomètres. Quelqu'un qui m'eût vu, sur la route poudreuse de Nîmes, exténué de fatigue et portant à la main, avec un soin religieux, le fruit unique de ma pénible course, un vilain ver faisant ventre d'un monceau de mouches, eût certes bien souri de ma naïveté.
Le voyage s'accomplit sans encombre: à mon arrivée, la larve continuait paisiblement de manger ses Diptères, comme si de rien n'était. Le troisième jour de la captivité, les vivres pris dans le terrier même étaient achevés; le ver, de sa bouche pointue, fouillait dans le tas de débris sans rien trouver à sa convenance; les parcelles saisies, trop arides, lambeaux cornés et dépourvus de suc, étaient rejetées avec dégoût. Le moment est venu pour moi de continuer le service alimentaire. Les premiers Diptères à ma portée, tel sera le régime de ma prisonnière. Je les tue en les pressant entre les doigts, mais sans les écraser. La première ration se compose de 3Eristalis tenaxet de leSarcophaga. En vingt-quatre heures, tout était dévoré. Le lendemain, je sers 2 Éristales et 4 Mouches domestiques. Il y en eut assez pour la journée, mais pas de reste. Je continuai de la sorte pendant huit jours, donnant chaque matin au ver ration plus copieuse. Le neuvième, la larve refuse toute nourriture et se met à filer son cocon. Le relevé de ses huit jours de bombance se chiffre par le nombre de 62 pièces, composées principalement d'Éristales et de Mouches domestiques; ce qui, joint aux 20 pièces trouvées entières ou en débris dans la cellule, forme un total de 82.
Il est possible que je n'aie pas élevé ma larve avec la sobriété hygiénique et la sage épargne qu'eût observées la mère; il y a eu peut-être du gaspillage dans des vivres servis quotidiennement en une seule fois et abandonnés à l'entière discrétion du ver. En quelques circonstances, j'ai cru reconnaître que les choses ne se passent pas ainsi dans la cellule maternelle, car mes notes relatent des faits dans le genre du suivant. — Dans les sables des alluvions de la Durance, je mets à découvert un terrier où l'Hyménoptère (Bembex oculata)vient de pénétrer avec unSarcophaga agricola. Au fond du clapier, je trouve une larve, de nombreux débris et quelques Diptères complets, savoir: 4 _Sphoerophoria scripta, _1Onesia viarum, et 2Sarcophaga agricoladont fait partie celui que le Bembex vient d'apporter sous mes yeux. Or, il est à remarquer qu'une moitié de ce gibier, les Sphérophories, est tout au fond de la cellule, sous la dent même de la larve; tandis que l'autre moitié est encore dans la galerie, sur le seuil de la cellule, et par conséquent hors des atteintes du ver, incapable de se déplacer. Il me paraît donc que la mère dépose provisoirement ses captures, lorsque la chasse abonde, sur le seuil de la cellule, et forme un magasin de réserve où elle puise à mesure qu'il en est besoin, surtout en des jours pluvieux pendant lesquels tout travail chôme.
Ainsi pratiquée avec économie, la distribution des vivres préviendrait des gaspillages que je n'ai pas su éviter avec ma larve, trop somptueusement traitée peut-être. J'abaisse donc le chiffre obtenu et je le réduis à une soixantaine de pièces, de taille médiocre, comprise entre celle de la Mouche domestique et de l'Eristalis tenax. Tel serait à peu près le nombre de Diptères servis par la mère à la larve lorsque la proie est de médiocre volume, ce qui a lieu pour tous les Bembex de ma région, excepté le Bembex rostré (B. rostrata), et le Bembex bidenté (B. bidentata), qui affectionnent particulièrement les Taons. Pour ceux-ci le chiffre des victimes serait d'une à deux douzaines, suivant la grosseur du Diptère qui varie beaucoup d'une espèce à l'autre du genre Taon.
Pour ne plus revenir sur la nature des vivres, je donne ici l'énumération des Diptères observés dans les terriers des six espèces de Bembex qui font le sujet de ce travail.
1)Bembex olivaceaRossi. — J'ai vu cette espèce à Cavaillon, une seule fois, avec desLucilia Caesarpour approvisionnement. Les cinq espèces suivantes sont communes aux environs d'Avignon.
2)Bembex oculata Jur. — Le Diptère sur lequel l'oeuf est pondu consiste le plus souvent en une Sphérophorie,Sphoerophoria scriptasurtout; parfois en unGeron gibbosus. Les provisions ultérieures comprennent:Stomoxys calcitrans, Pollenia ruficollis, Pollenia rudis, Pipiza nigripes, Syrphus corolloe, Onesia viarum, Calliphora vomitoria, Echinomyia intermedia, Sarcophaga agricola, Musca domestica.L'approvisionnement habituel consiste en Stomoxys calcitrans, dont j'ai bien des fois trouvé de 5 à 6 individus dans un seul terrier.
3)Bembex tarsataLat. — Celui-ci dépose également son oeuf sur leSphoerophoria tarsata. Il chasse ensuite:Anthrax flava, Bombylius nitidulus, Eristalis oeneus, Eristalis sepulchralis, Merodon spinipes, Syrphus corollae, Helophilus trivittatus, Zodion notatum.Son gibier de prédilection consiste en Bombyles et en Anthrax.
4)Bembex Julii(sp. nov.). — L'oeuf est déposé soit sur unSphaerophoria, soit sur unPollenia floralis. Les vivres sont un mélange deSyrphus corollae, Echinomyia rubescens, Echinomyia intermedia, Gonia atra, Pollenia floralis, Pollenia ruficollis, Clytia pellucens, Lucilia Caesar, Dexia rustica, Bombylius.
5)Bembex rostrataFab. — Celui-ci est par excellence un consommateur de Taons. Il pond son oeuf sur unSyrphus corollae, sur unLucilia Caesar; puis il sert à sa larve exclusivement du gros gibier appartenant aux diverses espèces du genreTabanus.
6) _Bembex bidentata _V. L. — Encore un passionné chasseur de Taons. Je ne lui ai pas reconnu d'autre gibier, et j'ignore sur quel autre Diptère il pond son oeuf.
Cette variété de provisions démontre que les Bembex n'ont pas de goûts exclusifs et s'attaquent indifféremment à toutes les espèces de Diptères que leur offrent les hasards de la chasse. Il paraît y avoir néanmoins quelques prédilections. Ainsi une espèce consomme surtout des Bombyles, une seconde des Stomoxys, une troisième et une quatrième des Taons.
Après ce relevé des vivres des Bembex sous forme de larve, il convient de rechercher le motif qui peut faire adopter par ces Hyménoptères un mode d'approvisionnement si exceptionnel parmi les fouisseurs. Pourquoi, au lieu d'emmagasiner au préalable une quantité suffisante de vivres sur lesquels l'oeuf serait pondu, ce qui permettrait de clore, immédiatement après, la cellule et de n'y plus revenir; pourquoi, dis-je, l'Hyménoptère s'astreint-il à ce labeur d'aller et revenir sans cesse, pendant une quinzaine de jours, du terrier aux champs et des champs au terrier, s'ouvrant chaque fois avec effort un chemin dans le sable éboulé, soit pour chasser aux environs, soit pour apporter à la larve la capture du moment? C'est ici, avant tout, une question de fraîcheur de vivres, question capitale, car le ver refuse absolument tout gibier faisandé, envahi par la pourriture: comme aux vers des autres fouisseurs, il lui faut de la chair fraîche, et toujours de la chair fraîche.
Nous venons de voir, au sujet des Cerceris, des Sphex et des Ammophiles, comment la mère résout le problème des conserves alimentaires, le problème qui consiste à déposer par avance dans la cellule la quantité nécessaire de gibier et à le maintenir des semaines entières dans un parfait état de fraîcheur, que dis-je, presque à l'état de vie, bien que les victimes soient immobiles ainsi que l'exige la sécurité du vermisseau qui en fait pâture. Les ressources les plus savantes de la physiologie accomplissent cette merveille. Le stylet à venin est dardé dans les centres nerveux une seule fois, ou bien à diverses reprises, suivant la structure de l'appareil d'innervation. Ainsi opérée, la victime conserve les attributs de la vie, moins l'aptitude de se mouvoir.
Examinons si les Bembex font usage de cette profonde science du meurtre. Les Diptères retirés d'entre les pattes du ravisseur entrant dans son terrier ont, pour la plupart, toutes les apparences de la mort. Ils sont immobiles; rarement, sur quelques- uns, peut-on constater de légères convulsions des tarses, derniers vestiges d'une vie qui s'éteint. Les mêmes apparences de mort complète se retrouvent habituellement chez les insectes non tués en réalité, mais paralysés par l'habile coup de dard des Cerceris et des Sphégiens. La question de vie ou de mort ne peut alors se décider que d'après la manière dont se conservent les victimes.
Mis dans de petits cornets de papier ou dans des tubes de verre, les Orthoptères des Sphex, les Chenilles des Ammophiles, les Coléoptères des Cerceris gardent la flexibilité de leurs membres, la fraîcheur de leur coloration et l'état normal de leurs viscères pendant des semaines et des mois entiers. Ce ne sont pas des cadavres, mais des corps plongés dans une torpeur qui n'aura pas de réveil. Les Diptères des Bembex se comportent tout autrement. Les Éristales, les Syrphes, tous ceux enfin dont la livrée présente quelque vive coloration, perdent en peu de temps l'éclat de leur parure. Les yeux de certains Taons, magnifiquement dorés avec trois bandes pourpres, pâlissent vite et se ternissent comme le fait le regard d'un mourant. Tous ces Diptères, grands et petits, enfouis dans des cornets où l'air circule, se dessèchent en deux ou trois jours et deviennent cassants; tous, préservés de l'évaporation dans des tubes de verre où l'air est stagnant, se moisissent et se corrompent. Ils sont donc morts, bien réellement morts lorsque l'Hyménoptère les apporte à la larve. Si quelques- uns conservent encore un reste de vie, peu de jours, peu d'heures terminent leur agonie. Ainsi, par défaut de talent dans l'emploi de son stylet ou pour tout autre motif, l'assassin tue à fond ses victimes.
Étant connue cette mort complète du gibier au moment où il est saisi, qui n'admirerait la logique des manoeuvres des Bembex? Comme tout se suit méthodiquement, comme tout s'enchaîne dans les actes de l'Hyménoptère avisé! Les vivres ne pouvant se conserver sans pourriture au delà de deux ou trois jours, ne doivent pas être emmagasinés au grand complet dès le début d'une éducation qui durera pour le moins une quinzaine; forcément la chasse et la distribution doivent se faire au jour le jour, peu à peu, à mesure que le ver grandit. La première ration, celle qui reçoit l'oeuf, durera plus longtemps que les autres; il faudra plusieurs jours au naissant vermisseau pour en manger les chairs. Il la faut par conséquent de petite taille, sinon la corruption gagnerait la pièce avant qu'elle fut consommée. Cette pièce ne sera donc pas un Taon volumineux, un corpulent Bombyle, mais bien une menue Sphérophorie, ou quelque chose de semblable, tendre repas pour un ver si délicat encore. Viendront après et par ordre croissant les pièces de haute venaison.
En l'absence de la mère, le terrier doit être clos pour éviter à la larve de fâcheuses invasions; l'entrée néanmoins doit pouvoir s'ouvrir très fréquemment, à la hâte, sans difficulté sérieuse, lorsque l'Hyménoptère rentre, chargé de son gibier et guetté par d'audacieux parasites. Ces conditions feraient défaut dans un sol consistant, tel que celui où d'habitude s'établissent les Hyménoptères fouisseurs: la porte, béante par elle-même, demanderait chaque fois un travail pénible et long, soit pour être obstruée avec de la terre et du gravier, soit pour être désobstruée. Le domicile sera, par conséquent, creusé dans un terrain très mobile à la surface, dans un sable fin et sec, qui cédera aussitôt au moindre effort de la mère et, en s'éboulant, fermera de lui-même la porte, ainsi qu'une tapisserie flottante qui, repoussée de la main, livre passage et se remet en place. Tel est l'enchaînement des actes que déduit la raison de l'homme et que met en pratique la sapience des Bembex.
Pour quel motif le ravisseur met-il à mort le gibier saisi, au lieu de le paralyser simplement? Est-ce défaut d'habileté dans l'emploi de son dard? est-ce difficulté provenant soit de l'organisation des Diptères, soit des manoeuvres usitées pour la chasse? Je dois avouer tout d'abord que mes tentatives ont échoué pour mettre un Diptère, sans le tuer, dans cet état d'immobilité complète où il est si facile de plonger un Bupreste, un Charançon, un Scarabée, en inoculant, avec la pointe d'une aiguille, une gouttelette d'ammoniaque dans la région ganglionnaire du thorax. L'insecte expérimenté difficilement devient immobile; et quand il ne remue plus, la mort réelle est arrivée, comme le prouve la prochaine corruption ou la dessiccation. Mais j'ai trop de confiance dans les ressources de l'instinct, j'ai été témoin de trop de problèmes ingénieusement résolus pour croire qu'une difficulté insurmontable pour l'expérimentateur puisse arrêter la bête. Aussi, sans mettre en doute le talent meurtrier des Bembex, volontiers j'inclinerais vers d'autres motifs.
Peut-être le Diptère, si mollement cuirassé, si peu replet, disons le mot, si maigre, ne pourrait, une fois paralysé par le dard résister assez longtemps à l'évaporation et se dessécherait pendant deux ou trois semaines d'attente. Considérons la fluette Sphérophorie, première bouchée de la larve. Pour suffire à l'évaporation, qu'y a-t-il en liquide dans ce corps? Un atome, un rien. Le ventre est une fine lanière; ses deux parois se touchent. Des conserves alimentaires peuvent-elles avoir pour base un tel gibier, dont l'évaporation tarit en quelques heures les humeurs, lorsque la nutrition ne les renouvelle pas? C'est au moins douteux.
Passons au mode de chasse pour achever de jeter quelque lumière sur ce point. Dans la proie retirée d'entre les pattes des Bembex, il n'est pas rare d'observer des indices d'une prise faite à la hâte, sans ménagements au hasard d'une lutte désordonnée. Le Diptère a parfois la tête tournée sens devant derrière, comme si le ravisseur lui eût tordu le cou; ses ailes sont chiffonnées; sa fourrure, quand il en possède, est ébouriffée. J'en ai vu avec le ventre ouvert d'un coup de mandibules, et des pattes emportées dans la bataille. D'habitude, cependant, la pièce est intacte.
N'importe: vu la nature du gibier, doué d'ailes promptes à la fuite, la prise doit se faire avec une brusquerie qui ne permet guère, ce me semble, d'obtenir la paralysie sans la mort. Un Cerceris en face de son lourd Charançon, un Sphex aux prises avec le Grillon corpulent ou l'Éphippigère ventrue, l'Ammophile qui tient sa Chenille par la peau de la nuque, ont tous les trois la partie belle avec une proie trop lente pour éviter l'attaque. Ils peuvent prendre leur temps, choisir à l'aise le point mathématique où le dard doit pénétrer et opérer enfin avec la précaution d'un physiologiste qui sonde du scalpel le patient étendu sur la table de travail. Mais pour les Bembex, c'est bien une autre affaire: à la moindre alerte, la proie prestement décampe, et son vol défie celui du ravisseur. L'Hyménoptère doit fondre à l'improviste sur son gibier, sans mesurer l'attaque, sans ménager les coups, comme le fait l'Autour chassant dans les guérets. Mandibules, griffes, dard, toutes les armes doivent concourir à la fois à la chaude mêlée pour terminer au plus vite une lutte où la moindre indécision laisserait à l'attaqué le temps de fuir. Si ces prévisions sont d'accord avec les faits, la capture des Bembex ne saurait être qu'un cadavre ou du moins une proie blessée à mort.
Eh bien, ces prévisions sont justes: l'attaque du Bembex se fait avec une fougue que ne désapprouverait pas l'oiseau de proie. Surprendre l'Hyménoptère en chasse n'est pas chose aisée; vainement on s'armerait de patience pour épier le ravisseur aux environs du terrier: l'occasion favorable ne se présenterait pas, car l'insecte s'envole au loin, et il est impossible de le suivre dans ses rapides évolutions. Ses manoeuvres me seraient sans doute inconnues sans le concours d'un meuble dont certes je n'avais jamais attendu pareil service. Je veux parler de mon parapluie, qui me servait de tente contre le soleil au milieu des sables du bois des Issarts.
Je n'étais pas seul à profiter de son ombre; ma société était habituellement nombreuse. Des Taons d'espèces diverses venaient se réfugier sous le dôme de soie, et se tenaient, paisibles, qui d'ici, qui de là, sur l'étoffe tendue. Leur compagnie me faisait rarement défaut lorsque la chaleur était accablante. Pour tromper mes heures d'inaction, j'aimais à voir leurs gros yeux dorés, qui reluisaient comme des escarboucles à la voûte de mon abri; j'aimais à suivre leur grave marche quand un point trop échauffé au plafond les obligeait de se déplacer un peu.
Un jour: pan! La soie tendue résonne comme la membrane d'un tambour. Quelque gland peut-être vient de tomber d'un chêne sur le parapluie. Bientôt après, coup sur coup: pan! pan! Un mauvais plaisant viendrait-il troubler ma solitude et lancer sur le parapluie des glands ou de menus cailloux? Je sors de ma tente, j'inspecte le voisinage: rien. Le même coup sec se reproduit. Je porte mes regards au plafond et le mystère s'explique. Les Bembex du voisinage, consommateurs de Taons, avaient découvert les riches victuailles qui me faisaient société, et pénétraient effrontément sous l'abri pour piller au plafond les Diptères. Les choses se passaient à souhait, je n'avais qu'à laisser faire et à regarder.
De moment en moment, un Bembex entrait brusque comme l'éclair, et s'élançait au plafond de soie, qui résonnait d'un coup sec. Quelque chose se passait là-haut de tumultueux, où l'oeil ne distinguait plus l'attaquant de l'attaqué, tant la mêlée était vive. La lutte n'avait pas une durée appréciable: l'Hyménoptère se retirait tout aussitôt avec une proie entre les pattes. Le stupide troupeau de Taons, à cette soudaine irruption qui les décimait l'un après l'autre, reculait un peu tout à la ronde, sans abandonner le perfide abri. Il faisait si chaud au dehors! pourquoi s'émouvoir?
Il est clair qu'une telle soudaineté dans l'attaque et une telle promptitude dans l'enlèvement de la proie ne permettent pas au Bembex de régler le jeu de son poignard. L'aiguillon remplit son office sans doute, mais il est dirigé sans précision vers les points que les hasards de la lutte mettent à sa portée. Pour donner le coup de grâce à leurs Taons mal sacrifiés, et se débattant encore entre les pattes du ravisseur, j'ai vu des Bembex mâchonner la tête et le thorax des victimes. Ce trait à lui seul démontre que l'Hyménoptère veut un vrai cadavre et non une proie paralysée, puisqu'il met si peu de ménagement à terminer l'agonie du Diptère. Tout considéré, je pense donc que, d'une part, la nature du gibier trop prompt à se dessécher, et d'autre part les difficultés d'une attaque aussi rapide, sont cause que les Bembex servent à leurs larves une proie morte, et les approvisionnent par conséquent au jour le jour.
Suivons l'Hyménoptère quand il rentre au terrier avec sa capture maintenue sous le ventre entre les pattes. En voici un, le Bembex tarsier (B. tarsata) qui arrive chargé d'un Bombyle. Le nid est placé au pied sablonneux d'un talus vertical. L'approche du chasseur s'annonce par un bourdonnement aigu, qui a quelque chose de plaintif, et ne discontinue tant que l'insecte n'a pas mis pied à terre. On voit le Bembex planer au haut du talus, puis descendre suivant la verticale avec beaucoup de lenteur et de circonspection, tout en faisant entendre son bourdonnement aigu. Si quelque chose d'insolite vient à se révéler à son perçant regard, il ralentit la descente, plane un moment, remonte, redescend, puis s'enfuit prompt comme un trait. Après quelques instants, le voici revenu. En planant à une certaine élévation, il a l'air d'inspecter les lieux, comme du haut d'un observatoire. La descente verticale recommence avec la plus circonspecte lenteur; enfin l'Hyménoptère s'abat sans indécision aucune, en un point que rien à mes yeux ne distingue du reste de la surface sablonneuse. Le piaulement plaintif à l'instant cesse.
L'insecte, sans doute, a pris terre un peu au hasard, puisque l'oeil le plus exercé ne saurait distinguer un point de l'autre sur la nappe de sable; il s'est abattu par à peu près aux environs du logis, dont il va maintenant rechercher l'entrée, masquée, lors de la dernière sortie, non seulement par l'éboulement naturel des matériaux mais encore par les scrupuleux coups de balai de l'Hyménoptère. Mais non: le Bembex n'hésite pas du tout, il ne tâtonne pas, il ne cherche pas. On s'accorde à voir dans les antennes des organes propres à diriger les insectes dans leurs recherches. En ce moment de la rentrée au nid, je ne vois rien de particulier dans le jeu des antennes. Sans lâcher un seul moment son gibier, le Bembex gratte un peu devant lui, au point même où il a pris pied, pousse du front et entre tout aussitôt avec le Diptère sous le ventre. Le sable s'éboule, la porte se ferme, et voilà l'Hyménoptère chez lui.
En vain, des centaines de fois, j'ai assisté au retour du Bembex dans son domicile; c'est toujours avec un étonnement nouveau que je vois le clairvoyant insecte retrouver sans hésitation une porte que rien n'indique. Cette porte, en effet, est dissimulée avec un soin jaloux, non maintenant après l'entrée du Bembex, car le sable, plus ou moins bien éboulé ne se nivelle pas par sa propre chute et laisse tantôt une légère dépression, tantôt un porche incomplètement obstrué; mais bien après la sortie de l'Hyménoptère, car celui-ci, partant pour une expédition, ne néglige jamais de retoucher le résultat de l'éboulement naturel. Attendons son départ, et nous le verrons, avant de s'éloigner, balayer les devants de sa porte et les niveler avec une scrupuleuse attention. La bête partie, je défierais l'oeil le plus perspicace de retrouver l'entrée. Pour la retrouver, lorsque la nappe sablonneuse était de quelque étendue, il me fallait recourir à une sorte de triangulation; et, que de fois encore, après quelques heures d'absence, mes combinaisons de triangles et mes efforts de mémoire se sont trouvés en défaut! Il me restait le jalon, le fétu de graminée implanté sur le seuil de la porte, moyen non toujours efficace, car l'insecte, en ses continuelles retouches à l'extérieur du nid, trop souvent faisait disparaître le bout de paille.
Je viens de montrer le Bembex planant, chargé de sa capture, au- dessus du nid, puis descendant d'un vol vertical, très lent, et accompagné d'une sorte de piaulement plaintif. Cette arrivée circonspecte, hésitante, pourrait faire croire que l'insecte examine de haut le terrain pour retrouver sa porte, et cherche, avant de prendre pied, à bien se remémorer les lieux. Mais un autre motif est en jeu, ainsi que je vais l'exposer. Dans les conditions habituelles, lorsque rien de périlleux n'attire son attention, l'Hyménoptère survient brusquement, d'un vol impétueux, et, sans planer avec piaulement, sans hésiter, s'abat aussitôt sur le seuil de sa porte ou très près. Toute recherche est inutile, tant sa mémoire est fidèle. Informons-nous donc des causes de cette arrivée hésitante à laquelle je viens de faire assister le lecteur.
L'insecte plane, descend lentement, remonte, s'enfuit et revient, parce qu'un danger très grave menace le nid. Son bourdonnement plaintif est signe d'anxiété: il ne le fait pas entendre quand il n'y a pas péril. Quel est alors l'ennemi? Serait-ce moi, assis pour l'observer? Mais non: je ne suis rien pour lui, rien qu'une masse, un bloc, indigne sans doute de son attention. L'ennemi redoutable, l'ennemi terrible, qu'il faut éviter à tout prix, est là, à terre, bien immobile sur le sable, à proximité du domicile. C'est un petit Diptère, de très pauvre apparence, de tournure inoffensive. Ce moucheron de rien est l'effroi du Bembex. L'audacieux bourreau des Diptères, lui qui tord si prestement le cou aux Taons, colosses repus de sang sur le dos d'un boeuf, n'ose entrer chez lui parce qu'il se voit guetté par un autre Diptère, vrai pygmée qui fournirait à peine une bouchée à ses larves.
Que ne fond-il sur lui pour s'en débarrasser? L'Hyménoptère a le vol assez prompt pour l'atteindre; et si petite que soit la prise, les larves ne la dédaigneront pas, puisque tout Diptère leur est bon. Mais non: le Bembex fuit devant un ennemi qu'il mettrait en pièces d'un seul coup de mandibules; il me semble voir le chat fuir, affolé de peur, devant une souris. L'ardent chasseur de Diptères est chassé par un autre Diptère, et l'un des plus petits. Je m'incline sans espérer jamais comprendre ce renversement des rôles. Pouvoir se débarrasser sans difficulté d'un ennemi mortel, qui médite la ruine de votre famille et qui en deviendrait le régal, pouvoir cela et ne pas le faire quand l'ennemi est là, à votre portée, vous guettant, vous bravant, c'est le comble de l'aberration chez l'animal. Aberration n'est pas du tout le mot; disons plutôt harmonie des êtres, car, puisque ce misérable Diptère a son petit rôle à remplir dans l'ensemble des choses, faut-il encore que le Bembex le respecte et fuit lâchement devant lui, sinon, depuis longtemps, il n'y en aurait plus au monde.
Traçons ici l'histoire de ce parasite. Parmi les nids des Bembex, il s'en trouve, et très fréquemment, qui sont occupés à la fois par la larve de l'Hyménoptère et par d'autres larves, étrangères à la famille et goulues commensales de la première. Ces étrangères sont plus petites que le nourrisson du Bembex, en forme de larme et de couleur vineuse due à la teinte de la bouillie alimentaire que laisse entrevoir la transparence du corps. Leur nombre est variable: une demi-douzaine souvent, parfois dix et davantage. Elles appartiennent à une espèce de Diptère, ainsi qu'il résulte de leur forme et comme le confirment les pupes que l'on rencontre à leur place. L'éducation en domesticité achève la démonstration. Élevées dans des boîtes, sur une couche de sable, avec des mouches que l'on renouvelle chaque jour, elles deviennent des pupes, d'où, l'année d'après, sort un petit Diptère, un Tachinaire du genre Miltogramme.
C'est le même Diptère qui, embusqué aux environs du terrier, cause au Bembex de si vives appréhensions. La terreur de l'Hyménoptère n'est que trop fondée. Voyez, en effet, ce qui se passe au logis. Autour du monceau de vivres, que la mère s'exténue à maintenir en quantité suffisante, en compagnie du nourrisson légitime, six à dix convives affamés, qui, de leur bouche aiguë, piquent au tas commun, sans plus de réserve que s'ils étaient chez eux. La concorde paraît régner à table. Je n'ai jamais vu la larve légitime se formaliser de l'indiscrétion des larves étrangères, ni celles-ci faire mine de vouloir troubler le repas de l'autre. Toutes, pêle-mêle, prennent au tas et mangent tranquilles, sans chercher noise aux voisines.
Jusque-là tout serait pour le mieux s'il ne survenait grave difficulté. Si active que soit la mère nourrice, il est clair qu'elle ne peut suffire à pareille dépense. Il lui fallait d'incessantes expéditions de chasse pour nourrir une seule larve, la sienne; que sera-ce si elle doit alimenter à la fois une quinzaine de goulues? Le résultat de cet énorme accroissement de famille ne peut être que la disette, la famine même, non pour les larves du Diptère qui, plus hâtives dans leur développement, devancent la larve du Bembex et profitent des jours où l'abondance est encore possible, vu le très jeune âge de leur amphitryon; mais bien pour celui-ci, qui atteint l'heure de la métamorphose sans pouvoir réparer le temps perdu. D'ailleurs, si les premiers convives, devenus pupes, lui laissent la table libre, d'autres surviennent tant que la mère pénètre dans le nid et achèvent de l'affamer.
Dans les terriers envahis par de nombreux parasites, la larve du Bembex est effectivement bien inférieure pour la grosseur à ce que supposerait le tas de vivres consommés, et dont les débris encombrent la cellule. Toute flasque, émaciée, réduite à la moitié, au tiers de la taille normale, elle essaie vainement de tisser un cocon dont elle ne possède pas les matériaux de soie; elle périt en un coin du logis parmi les pupes de ses convives plus heureux qu'elle. Sa fin peut être plus cruelle encore. Si les vivres manquent, si la mère nourrice tarde trop de revenir avec de la pâture, les Diptères dévorent la larve du Bembex. Je me suis assuré de cette noire action en élevant moi-même la nichée. Tout allait bien tant que les vivres abondaient; mais, si par oubli ou à dessein, la ration quotidienne était supprimée, le lendemain ou le surlendemain, j'étais sûr de trouver les larves du Diptère dépeçant avec avidité la larve du Bembex. Ainsi, lorsque le nid est envahi par les parasites, la larve légitime doit fatalement périr, soit de faim, soit de mort violente; et tel est le motif qui rend si odieuse au Bembex la vue des Miltogrammes rôdant autour de son logis.
Les Bembex ne sont pas les seules victimes de ces parasites: tous les Hyménoptères fouisseurs indistinctement ont leurs terriers dévalisés par des Tachinaires, des Miltogrammes surtout. Divers observateurs, notamment Lepeletier de Saint-Fargeau, ont parlé des manoeuvres de ces effrontés Diptères; mais aucun, que je sache, n'a entrevu le côté si curieux du parasitisme aux dépens des Bembex. Je dis si curieux, car, en effet, les conditions sont bien différentes. Les nids des autres fouisseurs sont approvisionnés à l'avance, et le Miltogramme dépose ses oeufs sur les pièces de gibier au moment où elles sont introduites. L'approvisionnement terminé et son oeuf pondu, l'Hyménoptère clôture la cellule, où désormais éclosent et vivent ensemble la larve légitime et les larves étrangères, sans jamais être visitées dans leur solitude. Le brigandage des parasites est donc ignoré de la mère et reste impuni faute d'être connu.
Avec les Bembex, c'est bien tout autre chose. La mère rentre à tout moment chez elle, pendant les deux semaines que dure l'éducation; elle sait sa géniture en compagnie de nombreux intrus, qui s'approprient la majeure partie des vivres; elle touche, elle sent au fond de l'antre, toutes les fois qu'elle sert sa larve, ces affamés commensaux qui, loin de se contenter des restes, se jettent sur le meilleur; elle doit s'apercevoir, si bornées que soient ses évaluations numériques, que douze sont plus que un; les dépenses en victuailles disproportionnées avec ses moyens de chasse l'en avertiraient d'ailleurs; et cependant, au lieu de prendre ces hardis étrangers par la peau du ventre et de les jeter à la porte, elle les tolère pacifiquement.
Que dis-je: elle les tolère? Elle les nourrit, elle leur apporte la becquée, ayant peut-être pour ces intrus la même tendresse maternelle que pour sa propre larve. C'est ici une nouvelle édition de l'histoire du Coucou, mais avec des circonstances encore plus singulières. Que le Coucou, presque de la taille de l'Épervier, dont il a le costume, en impose assez pour introduire impunément son oeuf dans le nid de la faible Fauvette; que celle- ci, à son tour, dominée peut-être par l'aspect terrifiant de son nourrisson à face de crapaud, accepte l'étranger et lui donne ses soins, à la rigueur cela comporte un semblant d'explication. Mais que dirions-nous de la Fauvette qui, devenue parasite, irait, avec une superbe audace, confier ses oeufs à l'aire de l'oiseau de proie, au nid de l'Épervier lui-même, le sanguinaire mangeur de Fauvettes; que dirions-nous de l'oiseau de rapine qui accepterait le dépôt et tendrement élèverait la nichée d'oisillons? C'est précisément là ce que fait le Bembex, ravisseur de Diptères qui soigne d'autres Diptères, giboyeur qui distribue la pâture à un gibier dont le dernier régal sera sa propre larve éventrée. Je laisse à d'autres plus habiles le soin d'interpréter ces étonnantes relations.
Assistons à la tactique employée par le Tachinaire dans le but de confier ses oeufs au nid du fouisseur. Il est de règle absolue que le moucheron ne pénètre jamais dans le terrier, le trouvât-il ouvert et le propriétaire absent. Le madré parasite se garderait bien de s'engager dans un couloir où, n'ayant plus la liberté de fuir, il pourrait payer cher son impudente audace. Pour lui, l'unique moment propice à ses desseins, moment qu'il guette avec une exquise patience, est celui où l'Hyménoptère s'engage dans la galerie, le gibier sous le ventre. En cet instant-là, si court qu'il soit, lorsque le Bembex ou tout autre fouisseur a la moitié du corps engagée dans l'entrée et va disparaître sous terre, le Miltogramme accourt au vol, se campe sur la pièce de gibier qui déborde un peu l'extrémité postérieure du ravisseur, et tandis que celui-ci est ralenti par les difficultés de l'entrée, l'autre, avec une prestesse sans pareille, pond sur la proie un oeuf, deux même, trois coup sur coup.
L'hésitation de l'Hyménoptère, empêtré de sa charge, a la durée d'un clin d'oeil; n'importe: cela suffit au moucheron pour accomplir son méfait sans se laisser entraîner au delà du seuil de la porte. Quelle ne doit pas être la souplesse de fonction des organes pour se prêter à cette ponte instantanée! Le Bembex disparaît, introduisant lui-même l'ennemi au logis; et le Tachinaire va se tapir au soleil, à proximité du terrier, pour méditer de nouvelles noirceurs. Si l'on désire vérifier que les oeufs du Diptère ont été réellement déposés pendant cette rapide manoeuvre, il suffit d'ouvrir le terrier et de suivre le Bembex au fond du logis. La proie qu'on lui saisit porte en un point du ventre au moins un oeuf, parfois plus, suivant la durée du retard éprouvé à l'entrée. Ces oeufs, de très petite taille, ne peuvent appartenir qu'au parasite; d'ailleurs, s'il restait des doutes, l'éducation à part dans une boîte donne pour résultat des larves de Diptère, plus tard des pupes et enfin des Miltogrammes.
L'instant adopté par le moucheron est choisi avec un discernement supérieur: c'est le seul où il lui soit permis d'accomplir ses desseins sans péril, sans vaines poursuites. L'Hyménoptère, à demi engagé dans le vestibule, ne peut voir l'ennemi, si audacieusement campé sur l'arrière-train de la proie; s'il soupçonne la présence du bandit, il ne peut le chasser, n'ayant pas sa liberté de mouvements dans l'étroit couloir; enfin, malgré toutes ses précautions pour faciliter l'entrée, il ne peut disparaître toujours sous terre avec la célérité nécessaire, tant le parasite est prompt. En vérité, voilà l'instant propice et le seul, puisque la prudence défend au Diptère de pénétrer dans l'antre où d'autres Diptères, bien plus vigoureux que lui, servent de pâture à la larve. Au dehors, en plein air, la difficulté est insurmontable, tant est grande la vigilance des Bembex. Donnons un instant à l'arrivée de la mère lorsque son domicile est surveillé par des Miltogrammes.
Quelques-uns de ces moucherons, tantôt plus, tantôt moins, trois ou quatre d'habitude, sont posés sur le sable, dans une immobilité complète, tous les regards tournés vers le terrier, dont ils savent très bien l'entrée, si dissimulée qu'elle soit. Leur coloration d'un brun obscur, leurs gros yeux d'un rouge sanguinolent, leur immobilité que rien ne lasse, bien des fois m'ont mis en l'esprit l'idée de bandits qui, vêtus de bure et la tête enveloppée d'un mouchoir rouge, attendraient en embuscade l'heure d'un mauvais coup. L'Hyménoptère arrive chargé de sa proie. Si rien d'inquiétant ne le préoccupait, à l'instant même il prendrait pied devant la porte. Mais il plane à une certaine élévation, il s'abaisse d'un vol lent et circonspect, il hésite; un piaulement plaintif, résultant d'une vibration spéciale des ailes, dénote ses appréhensions. Il a donc vu les malfaiteurs. Ceux-ci pareillement ont vu le Bembex; ils le suivent des yeux comme l'indique le mouvement de leurs têtes rouges; tous les regards convergent vers le butin convoité. Alors se passent les marches et les contre-marches de l'astuce aux prises avec la prudence.
Le Bembex descend d'aplomb, d'un vol insensible; on dirait qu'il se laisse mollement choir, retenu par le parachute des ailes. Le voilà qui plane à un pan du sol. C'est le moment. Les moucherons prennent l'essor et se portent tous à l'arrière de l'Hyménoptère; ils planent à sa suite, qui plus près, qui plus loin et géométriquement alignés. Si, pour déjouer leur dessein, le Bembex tourne, ils tournent aussi avec une précision qui les maintient en arrière sur la même ligne droite; si l'Hyménoptère avance, ils avancent; si l'Hyménoptère recule, ils reculent; mesurant leur vol, tantôt lent ou stationnaire, sur le vol du Bembex, chef de file. Ils ne cherchent nullement à se jeter sur l'objet de leur convoitise; leur tactique se borne à se tenir prêts, dans cette position d'arrière-garde qui leur épargnera des hésitations d'essor pour la rapide manoeuvre de la fin.
Parfois, lassé de ces obstinées poursuites, le Bembex met pied à terre; les autres, à l'instant se posent sur le sable, toujours en arrière, et ne bougent plus. L'Hyménoptère repart avec des piaulements plus aigus, signe sans doute d'une indignation croissante, les moucherons repartent à sa suite. Un moyen suprême reste pour dévoyer les tenaces Diptères: d'un élan fougueux, le Bembex s'envole au loin, avec l'espoir peut-être d'égarer les parasites par de rapides évolutions à travers champs. Mais les astucieux moucherons ne donnent pas dans le piège: ils laissent partir l'insecte et prennent de nouveau position sur le sable autour du terrier. Quand le Bembex reviendra, les mêmes poursuites recommenceront, jusqu'à ce qu'enfin l'obstination des parasites ait épuisé la prudence de la mère. En un moment où sa vigilance est en défaut, les moucherons sont aussitôt là. L'un d'eux, le mieux favorisé par sa position, s'abat sur la proie qui va disparaître, et c'est fait: l'oeuf est pondu.
Il est ici de pleine évidence que le Bembex a le sentiment du danger. L'Hyménoptère sait ce qu'a de redoutable, pour l'avenir du nid, la présence de l'odieux moucheron; ses longues tentatives pour dévoyer les Tachinaires, ses hésitations, ses fuites, ne laissent sur ce point l'ombre d'un doute. Comment se fait-il donc, me demanderai-je encore une fois, que le ravisseur de Diptères se laisse harceler par un autre Diptère, par un bandit infime, incapable de la moindre résistance, et qu'il atteindrait d'un élan s'il le voulait bien? Pourquoi, un moment débarrassé de la proie qui le gêne, ne fond-il pas sur ces malfaiteurs? Que lui faudrait- il pour exterminer la calamiteuse engeance du voisinage du terrier? Une battue, pour lui affaire de quelques instants. Mais ainsi ne le veulent pas les lois harmoniques de la conservation des êtres; et les Bembex se laisseront toujours harceler, sans que jamais le fameux combat pour l'existence leur apprenne le moyen radical de l'extermination. J'en ai vu qui, serrés de trop près par les moucherons, laissaient tomber leur proie et précipitamment s'enfuyaient affolés, mais sans aucune démonstration hostile, quoique la chute du fardeau leur laissât pleine liberté de mouvements. La proie lâchée, si ardemment convoitée tout à l'heure par les Tachinaires, gisait à terre, à la discrétion de tous, et nul n'en faisait cas. Ce gibier en plein air était sans valeur pour les moucherons, dont les larves réclament l'abri d'un terrier. Il était sans valeur aussi pour le Bembex soupçonneux, qui, de retour, le palpait un moment et l'abandonnait avec dédain. Une interruption momentanée de surveillance lui avait rendu la pièce suspecte.
Terminons ce chapitre par l'histoire de la larve. Sa vie monotone ne présente rien de remarquable pendant les deux semaines que durent son repas et sa croissance. Puis arrive la construction du cocon. Le parcimonieux développement des organes sérifiques ne permet pas au ver une demeure de soie pure, composée, comme celle des Ammophiles et des Sphex, de plusieurs enceintes qui superposent leurs barrières pour défendre la larve et plus tard la nymphe de l'accès de l'humidité, dans un terrier peu profond et mal protégé, quand viennent les pluies de l'automne et les neiges de l'hiver. Cependant le terrier des Bembex est dans des conditions plus mauvaises que ne l'est celui du Sphex, puisqu'il est situé à quelques pouces de profondeur dans un sol des plus perméables. Aussi, pour se créer un abri suffisant, la larve supplée, par son industrie, à la petite quantité de soie dont elle dispose. Avec des grains de sable artistement assemblés, cimentés entre eux au moyen de la matière soyeuse, elle se construit un cocon des plus solides, où l'humidité ne peut pénétrer.
Trois méthodes générales sont employées par les Hyménoptères fouisseurs dans la confection de l'habitacle où doit s'effectuer la métamorphose. Les uns creusent leurs terriers à de grandes profondeurs, sous des abris; leur cocon est alors composé d'une seule enceinte, assez mince pour être transparente. Tel est le cas des Philanthes et des Cerceris. D'autres se contentent d'un terrier peu profond, dans un sol découvert; mais alors, tantôt ils ont assez de soie pour multiplier les assises du cocon, comme le font les Sphex, les Ammophiles, les Scolies; tantôt, la quantité de soie étant insuffisante, ils ont recours au sable agglutiné, ainsi que le pratiquent les Bembex, les Stizes, les Palares. On prendrait le cocon des Bembéciens pour le robuste noyau de quelque semence, tant il est compact et résistant. Sa forme est cylindrique, avec une extrémité en calotte sphérique et l'autre pointue. Sa longueur mesure une paire de centimètres. À l'extérieur, il est légèrement rugueux, d'aspect assez grossier; mais en dedans la paroi est glacée d'un fin vernis.
Mes éducations en domesticité m'ont permis de suivre dans tous ses détails la construction de cette curieuse pièce d'architecture, vrai coffre-fort où se bravent en sécurité les intempéries. La larve repousse d'abord autour d'elle les débris de ses vivres et les refoule dans un coin de la cellule ou compartiment que je lui ai ménagé dans une boîte avec des cloisons de papier. L'emplacement nettoyé, elle fixe aux diverses parois de sa demeure des fils d'une belle soie blanche, formant une trame aranéeuse, qui maintient à distance l'encombrant monceau des restes alimentaires, et sert d'échafaudage pour le travail suivant.
Ce travail consiste en un hamac suspendu loin de toute souillure, au centre des fils tendus d'une paroi à l'autre. La soie seule, magnifiquement fine et blanche, entre dans sa composition. Sa forme est celle d'un sac ouvert à un bout d'un large orifice circulaire, fermé à l'autre et terminé en pointe. La nasse des pêcheurs en donne une assez fidèle image. Les bords de l'ouverture sont maintenus écartés et toujours tendus par de nombreux fils qui en partent et vont se rattacher aux parois voisines. Enfin le tissu de ce sac est d'une finesse extrême, qui permet de voir par transparence toutes les manoeuvres du ver.
Les choses depuis la veille se trouvaient en cet état, lorsque j'ai entendu la larve gratter dans la boîte. En ouvrant, j'ai trouvé ma captive occupée à ratisser, du bout des mandibules, la paroi de carton, le corps à moitié hors du sac. Déjà le carton était profondément entamé, et un monceau de menus débris était amassé devant l'orifice du hamac pour être utilisé plus tard. Faute d'autres matériaux, le ver aurait sans doute fait emploi de ces ratissures pour sa construction. J'ai jugé plus à propos de le servir suivant ses goûts et de lui donner du sable. Jamais larve de Bembex n'avait construit avec des matériaux aussi somptueux. Je versai à la prisonnière du sable à sécher l'écriture, du sable bleu semé de paillettes dorée de mica.
La provision est déposée devant l'orifice du sac, situé lui-même dans une position horizontale, ainsi qu'il convient pour le travail qui va suivre. La larve, à demi penchée hors du hamac, choisit son sable presque grain par grain, en fouillant dans le tas avec les mandibules. Si quelque grain, trop volumineux se présente, elle le saisit et le rejette plus loin. Quand le sable est ainsi trié, elle en introduit une certaine quantité dans l'édifice de soie en le balayant de sa bouche. Cela fait, elle rentre dans la nasse et se met à étendre les matériaux en couche uniforme sur la face inférieure du sac, puis elle agglutine les divers grains et les enchâsse dans l'ouvrage avec de la soie pour ciment. La face supérieure se bâtit avec plus de lenteur: les grains y sont portés un à un et aussitôt fixés avec le mastic soyeux.
Ce premier dépôt de sable n'embrasse encore que la moitié antérieure du cocon, la moitié se terminant par l'orifice du sac. Avant de se retourner pour travailler à la moitié postérieure, la larve renouvelle sa provision de matériaux et prend certaines précautions afin de ne pas être gênée dans son oeuvre de maçonnerie. Le sable extérieur, amoncelé devant l'entrée, pourrait s'ébouler dans l'enceinte et entraver le constructeur dans un espace aussi étroit. Le ver prévoit l'accident: il agglutine quelques grains et fabrique un rideau grossier de sable qui bouche l'orifice d'une manière bien imparfaite, mais suffit pour empêcher l'éboulement. Ces précautions prises, la larve travaille à la moitié postérieure du cocon. De temps à autre, elle se retourne pour s'approvisionner au dehors; elle déchire un coin du rideau qui la protège contre l'envahissement du sable extérieur, et par cette fenêtre, elle happe les matériaux nécessaires.
Le cocon est encore incomplet, tout ouvert à son gros bout; il lui manque la calotte sphérique qui doit le clore. Pour ce travail final, le ver fait une abondante provision de sable, la dernière de toutes; puis il repousse le tas amoncelé devant l'entrée. À l'orifice, une calotte de soie est alors tissée et parfaitement raccordée à l'embouchure de la nasse primitive. Enfin sur cette fondation de soie les grains de sable, tenus en réserve à l'intérieur, sont déposés un à un et cimentés avec la bave soyeuse. Cet opercule terminé, la larve n'a plus qu'à donner le dernier fini à l'intérieur de l'habitacle, et à glacer les parois d'un vernis qui doit protéger sa peau délicate contre les rugosités du sable.
Le hamac de soie pure et l'hémisphère qui plus tard le ferme ne sont, on le voit, qu'un échafaudage destiné à servir d'appui à la maçonnerie de sable et à lui donner une régulière courbure; on pourrait les comparer aux cintres en charpente que les constructeurs disposent pour bâtir un arceau, une voûte. Le travail fini, la charpente est retirée, et la voûte se soutient par son propre équilibre. De même, quand le cocon est achevé, le support de soie disparaît, en partie noyé dans la maçonnerie, en partie détruit par le contact de la terre grossière; et aucune trace ne reste de l'ingénieuse méthode suivie pour assembler en édifice d'une parfaite régularité des matériaux aussi mobiles que le sable.
La calotte sphérique formant l'embouchure de la nasse initiale est un travail à part, rajusté au corps principal du cocon. Si bien conduits que soient le raccordement et la soudure des deux pièces, la solidité n'est pas celle qu'obtiendrait la larve en maçonnant d'une manière continue l'ensemble de sa demeure. Il y a donc sur le pourtour du couvercle une ligne circulaire de moindre résistance. Mais ce n'est pas là vice de structure; c'est, au contraire, nouvelle perfection. Pour sortir plus tard de son coffre-fort, l'insecte éprouverait de graves difficultés, tant les parois sont résistantes. La ligne de jonction, plus faible que les autres, lui épargne apparemment bien des efforts, car c'est en majeure partie suivant cette ligne que se détache le couvercle, lorsque le Bembex sort de terre à l'état parfait.
J'ai appelé ce cocon coffre-fort. C'est, en effet, pièce très solide, tant à cause de sa configuration que de la nature de ses matériaux. Éboulements et tassements de terrain ne peuvent le déformer, car la plus forte pression des doigts ne parvient pas toujours à l'écraser. Peu importe donc à la larve que le plafond de son terrier, creusé dans un sol sans consistance, s'effondre tôt ou tard; peu lui importe même, sous sa mince couverture de sable, la pression du pied d'un passant; elle n'a plus rien à craindre du moment qu'elle est enclose dans son robuste abri. L'humidité ne la met pas davantage en péril. J'ai tenu des quinze jours des cocons de Bembex immergés dans l'eau sans leur trouver, après, la moindre trace d'humidité à l'intérieur. Que ne pouvons- nous disposer pour nos habitations d'un pareil hydrofuge! Enfin, par sa gracieuse forme d'oeuf, ce cocon semble plutôt le produit d'un art patient que celui d'un ver. Pour quelqu'un non au courant du mystère, les cocons que je fis construire avec du sable à sécher l'écriture, eussent été des bijoux d'une industrie inconnue, de grosses perles constellées de points d'or sur un fond bleu lapis, destinées au collier d'une élégante de la Polynésie.
L'Ammophile forant son puits à une heure tardive de la journée, abandonne son ouvrage après en avoir fermé l'orifice avec le couvercle d'une pierre, s'éloigne d'une fleur à l'autre, se dépayse, et sait néanmoins revenir le lendemain avec sa Chenille au domicile creusé la veille, malgré l'inconnu des lieux, souvent nouveaux pour elle; le Bembex, chargé de gibier, s'abat, avec une précision mathématique, sur le seuil de sa porte, obstruée de sable et confondue avec le reste de la nappe sablonneuse. Où mon regard et ma mémoire sont en défaut, leur coup d'oeil et leur souvenir ont une sûreté qui tient de l'infaillible. On dirait qu'il y a dans l'insecte quelque chose de plus subtil que le souvenir simple, une sorte d'intuition des lieux sans analogue en nous, enfin une faculté indéfinissable que je nomme mémoire, faute d'autre expression pour la désigner. L'inconnu ne peut avoir de nom. Afin de jeter, s'il est possible, un peu de jour sur ce point de la psychologie des bêtes, j'ai institué une série d'expériences que je vais exposer ici.
La première a pour objet le Cerceris tuberculé, le chasseur de Cléones. Vers dix heures du matin, je prends douze femelles occupées, dans le même talus, dans la même bourgade, soit à l'excavation, soit à l'approvisionnement des terriers. Chaque prisonnière est enfermée à part dans un cornet de papier, et le tout est mis dans une boîte. Je m'éloigne de l'emplacement des nids de deux kilomètres environ, et je relâche alors mes Cerceris, en ayant soin d'abord, pour les reconnaître plus tard, de les marquer d'un point blanc au milieu du thorax, avec un bout de paille trempé dans une couleur indélébile.