Chapter 8

Une échelle est dressée contre le mur pour arriver au nid: elle doit servir à ma fille Aglaé, et lui permettre de constater l'instant précis du retour de la première Abeille. La pendule de la cheminée et ma montre sont mises en concordance pour la comparaison du moment de départ et du moment d'arrivée. Les choses ainsi disposées, j'emporte mes quarante captives et me rends au point même où travaille le Chalicodome des murailles, dans les alluvions de l'Aygues. La course aura double but: observation de la maçonne de Réaumur et mise en liberté de la maçonne sicilienne. Pour le retour de celle-ci la distance sera donc encore de quatre kilomètres.

Enfin mes prisonniers sont relâchés, tous marqués d'abord d'un large point blanc au milieu du thorax. Ce n'est pas en vain que l'on manie du bout des doigts, un à un, quarante irascibles Hyménoptères, qui dégainent aussitôt et jouent du dard empoisonné. Avant que la marque soit faite, le coup de stylet n'est que trop souvent donné. Mes doigts endoloris ont des mouvements de défense que la volonté ne peut toujours réprimer. Je saisis avec plus de précaution pour moi que pour l'insecte, je serre parfois plus qu'il ne conviendrait pour ménager mes voyageurs. C'est une belle et noble chose, capable de faire braver bien des périls, que d'expérimenter afin de soulever, s'il se peut, un tout petit coin des voiles de la vérité; mais encore est-il permis de laisser poindre quelque impatience s'il s'agit de recevoir, en une courte séance, quarante coups d'aiguillon au bout des doigts. À qui me reprocherait mes coups de pouce non assez ménagés, je conseillerais de recommencer l'épreuve: il jugera par lui-même de la déplaisante situation.

Bref: soit à cause des fatigues du transport, soit par le fait de mes doigts qui ont trop appuyé et faussé peut-être quelques articulations, sur mes quarante Hyménoptères, il n'en part qu'une vingtaine d'un essor franc et vigoureux. Les autres vaguent sur les herbages voisins, inhabiles à conserver l'équilibre, ou se maintiennent sur les osiers où je les ai posés, sans se décider à prendre le vol, même quand je les excite avec une paille. Ces défaillants, ces estropiés à épaules luxées, ces impotents mis à mal par mes doigts, doivent être défalqués de la liste. Il en est parti vingt environ, d'un essor qui n'a pas hésité. Cela suffit et largement.

À l'instant même du départ, rien de précis dans l'orientation adoptée, rien de cet essor direct vers le nid que m'avaient autrefois montré les Cerceris en pareille circonstance. Aussitôt libres, les Chalicodomes fuient, comme effarés, qui dans une direction, qui dans la direction tout opposée. Autant que le permet leur vol fougueux, je crois néanmoins reconnaître un prompt retour des Abeilles lancées à l'opposé de leur demeure, et la majorité me semble se diriger du côté de l'horizon où se trouve le nid. Je laisse ce point avec des doutes, que rendent inévitables des insectes perdus de vue à une vingtaine de mètres de distance.

Jusqu'ici l'opération a été favorisée par un temps calme; mais voici qui vient compliquer les affaires. La chaleur est étouffante et le ciel se fait orageux. Un vent assez fort se lève, soufflant du sud, précisément la direction que doivent prendre mes Abeilles pour retourner au nid. Pourront-elles surmonter ce courant contraire, fendre de l'aile le torrent aérien? Si elles le tentent, il leur faudra voler près de terre, comme je le vois faire maintenant aux Hyménoptères qui continuent encore à butiner; mais l'essor dans les hautes régions, d'où elles pourraient prendre claire connaissance des lieux, leur est, ce me semble, interdit. C'est donc avec de vives appréhensions sur le succès de mon épreuve que je reviens à Orange, après avoir essayé de dérober encore quelque secret au Chalicodome des galets de l'Aygues.

À peine rentré chez moi, je vois Aglaé, la joue fleurie d'animation. — «Deux, fait-elle; deux arrivées à trois heures moins vingt, avec la charge de pollen sous le ventre.» — Un de mes amis était survenu, grave personnage de loi, qui, mis au courant de l'affaire, oubliant code et papier timbré, avait voulu assister, lui aussi, à l'arrivée de mes pigeons voyageurs. Le résultat l'intéressait plus que le procès du mur mitoyen. Par un soleil sénégalien et une chaleur de fournaise réverbérée par la muraille, de cinq minutes en cinq minutes, il montait à l'échelle, tête nue, sans autre abri contre l'insolation que sa crinière grise et touffue. Au lieu de l'unique observateur que j'avais aposté, je retrouvais deux bonnes paires d'yeux surveillant le retour.

J'avais relâché mes Hyménoptères sur les deux heures et les premiers arrivés rentraient au nid à trois heures moins vingt. Trois quarts d'heure à peu près leur avaient donc suffi pour franchir les quatre kilomètres; résultat bien frappant, surtout si l'on considère que les Abeilles butinaient en route, comme en témoignaient le ventre jauni de pollen, et que, d'autre part, l'essor des voyageurs devait être entravé par le souffle contraire du vent. Trois autres rentrèrent sous mes yeux, toujours avec la preuve du travail fait en chemin, la charge pollinique. La journée touchant à sa fin, l'observation ne pouvait être continuée. Lorsque le soleil baisse, les Chalicodomes quittent, en effet, le nid pour aller se réfugier je ne sais où, qui d'ici, qui de là; peut-être sous les tuiles des toits et dans les petits abris des murailles. Je ne pouvais compter sur l'arrivée des autres qu'à la reprise des travaux, au moment du plein soleil.

Le lendemain, quand le soleil rappela au nid les travailleurs dispersés, je repris le recensement des Abeilles à thorax marqué de blanc. Le succès dépassa toutes mes espérances: j'en comptai quinze, quinze des expatriées de la veille, approvisionnant ou maçonnant comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé. Puis l'orage, dont les indices se multipliaient, éclata, et fut suivi d'une série de jours pluvieux qui m'empêchèrent de continuer.

Telle qu'elle est, l'expérience suffit. Sur une vingtaine d'Hyménoptères qui m'avaient paru en état de faire le voyage lorsque je les avais relâchés, quinze au moins étaient revenus: deux dans la première heure, trois dans la soirée, et les autres le lendemain matin. Ils étaient revenus malgré le vent contraire et, difficulté plus grave, malgré l'inconnu des lieux où je les avais transportés. Il est indubitable, en effet, qu'ils voyaient pour la première fois ces oseraies de l'Aygues, choisies par moi comme point de départ. Jamais d'eux-mêmes ils ne s'étaient éloignés à pareille distance, car pour bâtir et approvisionner sous le rebord du toit de mon hangar, tout le nécessaire est à portée. Le sentier au pied du mur fournit le mortier; les prairies émaillées de fleurs dont ma demeure est entourée fournissent nectar et pollen. Si économes de leur temps, ils ne vont pas chercher à quatre kilomètres de distance ce qui abonde à quelques pas du nid. Du reste, je les vois journellement prendre leurs matériaux de construction sur le sentier et faire leurs récoltes sur les fleurs des prairies, en particulier sur la sauge des prés. Suivant toute apparence, leurs expéditions ne dépassent pas une centaine de mètres à la ronde. Comment donc mes dépaysées sont- elles revenues? Quel est leur guide? Ce n'est certes pas la mémoire, mais une faculté spéciale qu'il faut se borner à constater par ses étonnants effets, sans prétendre l'expliquer, tant elle est en dehors de notre propre psychologie.

Poursuivons la série des expériences sur le Chalicodome des murailles. Par sa position sur un galet que l'on déplace comme l'on veut, le nid de cet Hyménoptère se prête aux plus intéressantes épreuves. Voici la première.

Je change un nid de place, c'est-à-dire que je transporte à une paire de mètres plus loin le caillou qui lui sert de support. L'édifice et sa base ne faisant qu'un, le déménagement s'opère sans le moindre trouble dans les cellules. Le galet est déposé en lieu découvert et se trouve bien en vue comme il l'était sur son emplacement naturel. L'Hyménoptère, à son retour de la récolte, ne peut manquer de l'apercevoir.

Au bout de quelques minutes, le propriétaire arrive et va droit où était le nid. Il plane mollement au-dessus de l'emplacement vide, examine et s'abat au point précis où reposait la pierre. Là, recherches pédestres, obstinément prolongées; puis l'insecte prend l'essor et s'envole au loin. Son absence est de courte durée. Le voici revenu. Les recherches sont reprises, au vol ou à pied, et toujours sur l'emplacement que le nid occupait d'abord. Nouvel accès de dépit, c'est-à-dire brusque essor à travers l'oseraie; nouveau retour et reprise des vaines recherches, constamment sur l'empreinte même qu'a laissée le galet déplacé. Ces fuites soudaines, ces prompts retours, ces examens tenaces du lieu désert, longtemps, fort longtemps se répètent avant que la maçonne soit convaincue que son nid n'est plus là. Certainement elle a vu, elle a revu le nid déplacé, car parfois en volant elle a passé en dessus, à quelques pouces; mais elle n'en fait cas. Ce nid, pour elle, n'est pas le sien, mais la propriété d'une autre Abeille.

Souvent l'épreuve se termine sans qu'il y ait même simple visite au galet changé de place et porté à deux ou trois mètres plus loin: l'Abeille part et ne revient plus. Si la distance est moins considérable, un mètre par exemple, la maçonne prend pied, plus tôt ou plus tard, sur le caillou support de sa demeure. Elle visite la cellule qu'elle approvisionnait ou construisait peu auparavant; à diverses reprises elle y plonge la tête; elle examine pas à pas la surface du galet, et, après de longues hésitations, va reprendre ses recherches sur l'emplacement où la demeure devrait se trouver. Le nid qui n'est plus à sa place naturelle est définitivement abandonné, ne serait-il distant que d'un mètre du point primitif. En vain l'Abeille s'y pose à plusieurs reprises; elle ne peut le reconnaître pour sien. Je m'en suis convaincu en le retrouvant, plusieurs jours après l'épreuve, exactement dans le même état où il était lorsque je l'avais déplacé. La cellule ouverte et à demi garnie de miel était toujours ouverte et livrait son contenu au pillage des fourmis; la cellule en construction était restée inachevée, sans une nouvelle assise de plus. L'hyménoptère, la chose est évidente, pouvait y être revenu, mais n'y avait pas repris le travail. La demeure déplacée était pour toujours abandonnée.

Je n'en déduirai pas l'étrange paradoxe que l'Abeille maçonne, capable de retrouver son nid du bout de l'horizon, ne sait plus le retrouver à un mètre de distance: l'interprétation des faits n'amène nullement là. La conclusion me paraît celle-ci: l'Hyménoptère garde impression tenace de l'emplacement occupé par le nid. C'est là qu'il revient, même quand le nid n'y est plus, avec une obstination difficile à lasser. Mais il n'a que très vague idée du nid lui-même. Il ne reconnaît pas la maçonnerie qu'il a construite lui-même et pétrie de sa salive; il ne reconnaît pas la pâtée qu'il a lui-même amassée. En vain il visite sa cellule, son oeuvre; il l'abandonne, ne la prenant pas pour sienne du moment que l'endroit où repose le galet n'est plus le même.

Étrange mémoire, il faut l'avouer, que celle de l'insecte, si lucide dans la connaissance générale des lieux, si bornée dans la connaissance du chez soi. Volontiers je l'appellerai instinct topographique: la carte du pays lui est connue; et le nid chéri, la demeure elle-même, non. Les Bembex nous ont déjà conduits à pareille conclusion. Devant le nid mis à découvert, ils ne se préoccupent de la famille, de la larve qui se tord dans l'angoisse au soleil. Ils ne la reconnaissent pas. Ce qu'ils reconnaissent, ce qu'ils cherchent et trouvent avec une précision merveilleuse, c'est l'emplacement de la porte d'entrée dont il ne reste plus rien, pas même le seuil.

S'il restait des doutes sur l'impuissance où se trouve le Chalicodome des murailles de reconnaître son nid autrement que d'après la place que le galet occupe sur le sol, voici de quoi les lever. — Au nid de l'Abeille maçonne, j'en substitue un autre pris à quelque voisine, et pareil, autant que faire se peut, aussi bien sous le rapport de la maçonnerie que sous le rapport de l'approvisionnement. Cet échange et ceux dont il me reste à parler, se font en l'absence du propriétaire bien entendu. À ce nid qui n'est pas le sien, mais repose au point où était l'autre, l'Abeille s'établit sans hésitation. Si elle construisait, je lui offre une cellule en voie de construction. Elle y continue le travail de maçonnerie avec le même soin, le même zèle, que si l'ouvrage déjà fait était son propre ouvrage. Si elle apportait miel et pollen, je lui offre une cellule en partie approvisionnée. Ses voyages se continuent, avec miel dans le jabot et pollen sous le ventre, pour achever de garnir le magasin d'autrui.

L'Abeille ne soupçonne donc pas l'échange; elle ne distingue pas ce qui est sa propriété et ce qui ne l'est pas; elle croit toujours travailler à la cellule vraiment sienne. Après l'avoir laissée en possession un certain temps du nid étranger, je lui rends le sien. Ce nouveau changement est incompris de l'Hyménoptère: le travail se poursuit dans la cellule rendue, au point où il était dans la cellule substituée. Puis, second remplacement par le nid étranger; et même persistance de l'insecte à y continuer son ouvrage. Alternant ainsi, toujours à la même place, tantôt le nid d'autrui, tantôt le nid propre de l'Abeille, je me suis convaincu, à satiété, que l'Hyménoptère ne peut faire de différence entre ce qui est son oeuvre et ce qui ne l'est pas. Que la cellule lui appartienne ou non, il y travaille avec ferveur pareille, pourvu que le support de l'édifice, le galet, occupe toujours le primitif emplacement.

On peut donner à l'épreuve intérêt plus vif, en mettant à profit deux nids voisins dont le travail soit à peu près également avancé. Je les transporte l'un à la place de l'autre. La distance en est d'une coudée à peine. Malgré ce voisinage si rapproché, qui permet à l'insecte d'apercevoir à la fois les deux domiciles et de choisir entre eux, les deux Abeilles, à leur arrivée, se posent à l'instant chacune sur le nid substitué et y continuent leur ouvrage. Alternons les deux nids autant de fois que bon nous semblera, et nous verrons les deux Chalicodomes garder l'emplacement choisi par eux, et travailler à tour de rôle tantôt à leur propre cellule, tantôt à la cellule d'autrui.

On pourrait croire que cette confusion a pour cause une étroite ressemblance entre les deux nids, car m'attendant fort peu, en mes débuts, aux résultats que je devais obtenir, je choisissais aussi pareils que possible les deux nids à substituer l'un à l'autre, crainte à rebuter les Hyménoptères. Ma précaution supposait une clairvoyance que l'insecte n'a pas. Je prends maintenant, en effet, deux nids d'une dissemblance extrême à la seule condition que, de part et d'autre, l'ouvrier trouve une cellule conforme au travail qui l'occupe en ce moment. Le premier est un vieux nid dont le dôme est percé de huit trous, orifices des cellules de la précédente génération. Une de ces huit cellules a été restaurée, et l'Abeille y travaille à l'approvisionnement. Le second est un nid de fondation nouvelle, sans dôme de mortier et composé d'une seule cellule à revêtement de cailloutage. L'insecte s'y occupe pareillement de l'amas de pâtée. Voilà certes deux nids qui ne sauraient différer davantage, l'un avec ses huit chambres vides et son ample dôme de pisé; l'autre avec son unique cellule, toute nue, grosse au plus comme un gland.

Eh bien, devant ces nids échangés et distants d'un mètre à peine, les deux Chalicodomes n'hésitent pas longtemps. Chacun gagne l'emplacement de son domicile. L'un, propriétaire d'abord du vieux nid, ne trouve plus chez lui qu'une cellule. Il inspecte rapidement le galet, et, sans autre façon, plonge dans la cellule étrangère d'abord la tête pour y dégorger le miel, puis le ventre pour y déposer le pollen. Et ce n'est pas là action imposée par la nécessité de se débarrasser au plus vite, n'importe où, d'un pénible fardeau, car l'Hyménoptère s'envole et ne tarde pas à revenir avec une nouvelle récolte, qu'il emmagasine soigneusement. Cet apport de provisions dans le garde-manger d'autrui se répète autant de fois que je le permets. L'autre Hyménoptère, trouvant à la place de son unique cellule, la spacieuse construction à huit appartements, est d'abord assez embarrassé. Quelle est la bonne, parmi les huit cellules? Dans quelle est l'amas de pâtée commencé? L'Abeille donc visite une à une les chambres, y plonge jusqu'au fond, et finit par rencontrer ce qu'elle cherche, c'est-à-dire ce qu'il y avait dans son nid à son dernier voyage, un commencement de provisions. À partir de ce moment, elle fait comme sa voisine, et continue, dans le magasin qui n'est pas son ouvrage, l'apport du miel et du pollen.

Remettons les nids à leurs places naturelles, échangeons-les encore, et chaque Abeille, après de courtes hésitations qu'explique assez la différence si grande des deux nids, poursuivra le travail dans la cellule de son propre ouvrage, et dans la cellule étrangère, alternativement. Enfin l'oeuf est pondu et l'habitacle clôturé, quel que soit le nid occupé au moment où les provisions suffisent. De tels faits disent assez pourquoi j'hésite à donner le nom de mémoire à cette faculté singulière qui ramène l'insecte, avec tant de précision, à l'emplacement de son nid, et ne lui permet pas de distinguer son ouvrage de l'ouvrage d'un autre, si profondes qu'en soient les différences.

Expérimentons maintenant le Chalicodome des murailles sous un autre point de vue psychologique. — Voici une Abeille maçonne qui construit; elle en est à la première assise de sa cellule. Je lui donne en échange une cellule non seulement achevée comme édifice, mais encore garnie de miel presque au complet. Je viens de la dérober à sa propriétaire, qui n'aurait pas tardé à y déposer son oeuf. Que va faire la maçonne devant ce don de ma munificence, lui épargnant fatigues de bâtisse et de récolte? Laisser là le mortier, sans doute; achever l'amas de pâtée, pondre et sceller. - - Erreur, profonde erreur: notre logique est illogique pour la bête. L'insecte obéit à une incitation fatale, inconsciente. Il n'a pas le choix de ce qu'il doit faire; il n'a pas le discernement de ce qui convient et de ce qui ne convient pas; il glisse, en quelque sorte, suivant une pente irrésistible, déterminée d'avance pour l'amener au but. C'est ce qu'affirment hautement les faits qu'il me reste à rapporter.

L'Abeille qui bâtissait et à qui j'offre cellule toute bâtie et pleine de miel ne renonce nullement au mortier pour cela. Elle faisait travail de maçonne; et une fois sur cette pente, entraînée par l'inconsciente impulsion, elle doit maçonner, son travail serait-il inutile, superflu, contraire à ses intérêts. La cellule que je lui donne est certainement parfaite de construction, d'après l'avis du maître maçon lui-même, puisque l'Hyménoptère à qui je l'ai soustraite y achevait la provision de miel. Y faire des retouches, y ajouter surtout, est chose inutile et, qui plus est, absurde. C'est égal: l'Abeille qui maçonnait maçonnera. Sur l'orifice du magasin à miel, elle dispose un premier bourrelet de mortier, puis un autre, un autre encore, tant enfin que la cellule s'allonge du tiers de la hauteur réglementaire. Voilà l'oeuvre de maçonnerie accomplie, non aussi développée, il est vrai, que si l'Hyménoptère avait continué la cellule dont il jetait les fondations au moment de l'échange des nids; mais enfin d'une étendue plus que suffisante pour démontrer l'impulsion fatale à laquelle obéit le constructeur. Arrive alors l'approvisionnement, abrégé lui aussi, sinon le miel déborderait par l'addition des récoltes des deux Abeilles. Ainsi le Chalicodome qui commence à construire et à qui l'on donne cellule achevée et garnie de miel, ne change rien à la marche de son travail: il maçonne d'abord et puis approvisionne. Seulement il abrège, son instinct l'avertissant que les hauteurs de la cellule et la quantité de miel commencent à prendre des proportions par trop exagérées.

L'inverse n'est pas moins concluant. Au Chalicodome qui approvisionne, je donne un nid à cellule ébauchée, très insuffisante encore pour recevoir la pâtée. Cette cellule, humide en sa dernière assise de la salive de son constructeur, peut se trouver ou non accompagnée d'autres cellules contenant oeuf et miel et récemment scellées. L'Hyménoptère, dont elle remplace le magasin à miel en partie plein, se montre fort embarrassé quand il arrive avec sa récolte devant ce godet imparfait, sans profondeur, où l'approvisionnement ne pourrait trouver place. Il l'examine, la sonde du regard, la jauge avec les antennes et en reconnaît la capacité insuffisante. Longtemps il hésite, s'en va, revient, s'envole encore et retourne bientôt, pressé de déposer ses richesses. L'embarras de l'insecte est des plus manifestes. Prends du mortier, ne pouvais-je m'empêcher de dire en moi-même; prends du mortier et achève le magasin. C'est travail de quelques instants, et tu auras réservoir profond comme il convient. — L'Hyménoptère est d'un autre avis: il approvisionnait, il doit approvisionner quand même. Jamais il ne se décidera à quitter la brosse à pollen pour la truelle à mortier; jamais il ne suspendra la récolte qui l'occupe en ce moment pour se livrer au travail de construction dont l'heure n'est pas venue. Il ira plutôt à la recherche d'une cellule étrangère, en l'état qu'il désire, et s'y introduira pour y loger son miel, dût-il recevoir furieux accueil du propriétaire survenant. Il part, en effet, pour tenter l'aventure. Je lui souhaite succès, étant moi-même cause de cet acte désespéré. Ma curiosité vient de faire d'un honnête ouvrier un voleur.

Les choses peuvent prendre tournure encore plus grave, tant est inflexible, impérieux, le désir de mettre sans tarder la récolte en lieu sûr. La cellule incomplète, dont l'Hyménoptère ne veut pas à la place de son propre magasin achevé et garni de miel en partie, se trouve parfois, ai-je dit, avec d'autres cellules contenant oeuf, pâtée, et closes depuis peu. Dans ce cas, il m'est arrivé, mais non toujours, d'assister à ceci. L'insuffisance de la cellule inachevée bien reconnue, l'Abeille se met à ronger le couvercle de terre fermant l'une des cellules voisines. Avec de la salive, elle ramollit un point de l'opercule de mortier, et patiemment, atome par atome, elle creuse dans la dure cloison. L'opération marche avec une lenteur extrême. Une grosse demi-heure se passe avant que la fossette excavée ait l'ampleur nécessaire pour recevoir une tête d'épingle. J'attends encore. Puis l'impatience me gagne; et bien convaincu que l'Abeille cherche à ouvrir le magasin, je me décide à lui venir en aide pour abréger. De la pointe du couteau, je fais sauter le couvercle. Avec lui vient le couronnement de la cellule, qui reste avec le bord fortement ébréché. Dans ma maladresse, d'un vase gracieux j'ai fait un mauvais pot égueulé.

J'avais bien jugé: le dessein de l'Hyménoptère était de forcer la porte. Voici qu'en effet, sans se préoccuper des brèches de l'orifice, l'Abeille s'établit aussitôt à la cellule que je lui ai ouverte. À nombreuses reprises, elle y apporte miel et pollen, quoique les provisions y soient déjà au grand complet. Enfin dans cette cellule, renfermant déjà un oeuf qui n'est pas le sien, elle dépose son oeuf; puis elle clôture de son mieux l'embouchure égueulée. Donc cette Abeille qui approvisionnait n'a su, n'a pu reculer devant l'impossibilité où je l'avais mise de continuer son travail à moins d'achever la cellule incomplète remplaçant la sienne. Ce qu'elle faisait, elle a persisté à le faire en dépit des obstacles. Elle a jusqu'au bout accompli son oeuvre mais par les voies les plus absurdes: entrée avec effraction dans le bien d'une autre, approvisionnement continué dans un magasin qui déjà regorgeait, dépôt de l'oeuf dans une cellule où la vraie propriétaire avait déjà pondu, enfin clôture de l'orifice dont les brèches réclamaient sérieuses réparations. Quelle meilleure preuve désirer de cette pente irrésistible à laquelle obéit l'insecte?

Enfin il est certains actes rapides et consécutifs tellement liés l'un à l'autre, que l'exécution du second exige la répétition préalable du premier, alors même que celui-ci est devenu inutile. J'ai déjà raconté comment le Sphex à ailes jaunes s'obstine à descendre seul dans son terrier, après avoir rapproché le Grillon que j'ai la malice d'éloigner aussitôt. Ses déconvenues multipliées coup sur coup ne le font pas renoncer à la visite domiciliaire préalable, visite bien inutile quand il l'a répétée pour la dixième, pour la vingtième fois. Le Chalicodome des murailles nous montre, sous une autre forme, semblable répétition d'un acte sans utilité, mais prélude obligatoire de l'acte qui le suit. Quand elle arrive avec sa récolte, l'Abeille fait double opération d'emmagasinement. D'abord elle plonge, la tête première, dans la cellule pour y dégorger le contenu du jabot; puis elle sort et rentre tout aussitôt à reculons pour s'y brosser l'abdomen et en faire tomber la charge pollinique. Au moment où l'insecte va s'introduire dans la cellule, le ventre premier, je l'écarte doucement avec une paille. Le second acte est ainsi empêché. L'Abeille recommence le tout, c'est-à-dire plonge encore, la tête première au fond de la cellule, bien qu'elle n'ait plus rien à dégorger, le jabot venant d'être vidé. Cela fait, c'est le tour d'introduire le ventre. À l'instant, je l'écarte de nouveau. Reprise de la manoeuvre de l'insecte, toujours la tête en premier lieu; reprise aussi de mon coup de paille. Et cela se répète ainsi tant que le veut l'observateur. Écarté au moment où il va introduire le ventre dans la cellule, l'Hyménoptère vient à l'orifice et persiste à descendre chez lui d'abord la tête la première. Tantôt la descente est complète, tantôt l'Abeille se borne à descendre à demi, tantôt encore il y a simple simulacre de descente, c'est-à-dire flexion de la tête dans l'embouchure; mais complet ou non, cet acte qui n'a plus de raison d'être, le dégorgement du miel étant fini, précède invariablement l'entrée à reculons pour le dépôt du pollen. C'est ici presque mouvement de machine, dont un rouage ne marche que lorsque a commencé de tourner la roue qui le commande.

Les Hyménoptères suivants me paraissent nouveaux pour notre faune.En voici la description:

CERCERIS ANTONIA. — H. Fab.

Longueur de 16 à 18 mm. Noir, densément et fortement ponctué. Chaperon soulevé en manière de nez, c'est-à-dire formant une saillie convexe, large à la base, pointue au bout et semblable à la moitié d'un cône coupé dans le sens de sa longueur. Crête entre les antennes proéminente. Un trait linaire au-dessus de la crête, joues et un gros point derrière chaque oeil, jaunes. Chaperon jaune, avec la pointe noire. Mandibules d'un jaune ferrugineux, leur extrémité noire. Les 4-5 premiers articles des antennes d'un jaune ferrugineux, les autres bruns.

Deux points sur le prothorax, les écailles des ailes et le postécusson, jaunes. Premier segment de l'abdomen avec deux taches punctiformes. Les quatre segments suivants ayant à leur bord postérieur une bande jaune fortement échancrée en triangle, ou même interrompue et d'autant plus que le segment occupe un rang moins reculé.

Dessous du corps noir. Pattes en entier d'un jaune ferrugineux.Ailes légèrement rembrunies à l'extrémité. FEMELLE.

Le mâle m'est inconnu.

Par la coloration, cette espèce se rapproche duCerceris labiata, dont elle diffère surtout par la forme du chaperon et par sa taille beaucoup plus grande. Observée aux environs d'Avignon en juillet. Je dédie cette espèce à ma fille Antonia, dont le concours m'a été souvent précieux dans mes recherches entomologiques.

CERCERIS JULII. — H. Fab.

Longueur de 7 à 9 mm. Noir densément et fortement ponctué. Chaperon plan. Face couverte d'une fine pubescence argentée. Une étroite bande jaune de chaque côté au bord interne des yeux. Mandibules jaunes avec leur extrémité brune. Antennes noires en dessus, d'un roux pâle en dessous; face inférieure de leur article basilaire jaune.

Deux petits points distants sur le prothorax, les écailles des ailes et le postécusson, jaunes. Une bande jaune sur le troisième segment de l'abdomen, et une autre sur le cinquième; ces deux bandes profondément échancrées à leur bord antérieur, la première échancrée en demi-cercle, la seconde en triangle.

Dessous du corps entièrement noir. Hanches noires, cuisses postérieures en entier noires; celles des deux paires antérieures noires à la base, jaunes à l'extrémité. Jambes et tarses jaunes. Ailes un peu enfumées. FEMELLE.

Var.: 1° Prothorax sans points jaunes; 2° Deux petits points jaunes sur le second segment de l'abdomen; 3° Bande jaune au côté interne des yeux plus larges; 4° Chaperon antérieurement bordé de jaune.

Le mâle m'est inconnu.

Ce Cerceris, le plus petit de ma région, approvisionne ses larves avec des Curculionides de la moindre taille,Bruchus granariusetApion gravidum. Observé aux environs de Carpentras, où il nidifie en septembre, dans le grès tendre, vulgairementsafre.

BEMBEX JULII. — H. Fab.

Longueur de 18 à 20 mm. Noir, hérissé de poils blanchâtres sur la tête, le thorax et la base du premier segment de l'abdomen. Labre allongé, jaune. Chaperon en dos d'âne, formant comme un angle trièdre, dont une face, celle du bord antérieur, est en entier jaune, tandis que chacune des deux autres est marquée d'une large tache rectangulaire noire, contiguë avec sa voisine et formant avec celle-ci un chevron; ces deux taches, ainsi que les joues, couvertes d'un fin duvet argenté. Joues jaunes ainsi qu'une ligne médiane entre les antennes. Bord postérieur des yeux longuement marginé de jaune. Mandibules jaunes, brunes à l'extrémité. Les deux premiers articles des antennes jaunes en dessous, noirs en dessus; les autres noirs.

Prothorax noir, ses côtés et sa tranche dorsale jaunes. Mésothorax noir, le point calleux et un petit point de chaque côté, au-dessus de la base des pattes intermédiaires, jaunes. Métathorax noir, avec deux points jaunes en arrière, et un autre plus large, de chaque côté, au-dessus de la base des pattes postérieures. Les deux premiers points manquent parfois.

Abdomen en dessus d'un noir brillant; nu, si ce n'est à la base du premier segment, qui est hérissé de poils blanchâtres. Tous les segments avec une bande transversale ondulée, plus large sur les côtés qu'au milieu, et se rapprochant du bord postérieur à mesure que le segment est de rang plus reculé. Sur le cinquième segment, la bande jaune atteint le bord postérieur. Segment anal jaune, noir à la base, hérissé sur toute sa surface dorsale de papilles d'un roux ferrugineux, servant de base à des cils. Une rangée de pareils tubercules cilifères occupe aussi le bord postérieur du cinquième segment. En dessous, l'abdomen est d'un noir brillant, avec une tache jaune triangulaire de chaque côté des quatre segments intermédiaires.

Hanches noires, cuisses jaunes sur le devant, noires en arrière; jambes et tarses jaunes. Ailes transparentes.

MÂLE. — La tache en chevron du chaperon est plus étroite, ou même disparaît entièrement; face alors en entier jaune. Les bandes de l'abdomen sont d'un jaune très pâle presque blanc. Le sixième segment porte une bande comme les précédents, mais raccourcie et souvent réduite à deux points. Le deuxième segment a en dessous une carène longitudinale, relevée et spiniforme en arrière. Enfin le segment anal porte en dessous une saillie anguleuse assez épaisse. Le reste comme dans la femelle.

Cet Hyménoptère se rapproche beaucoup duBembex rostratapour la taille et la disposition des couleurs noire et jaune. Il en diffère surtout par les traits suivants. Le chaperon fait un angle trièdre, tandis qu'il est arrondi, convexe, dans les autres Bembex. Il présente en outre à sa base une large bande noire en chevron, formée de deux taches rectangulaires conjointes et veloutées d'un duvet argenté, très brillant sous une incidence convenable. Le segment anal est hérissé en dessus de papilles et de cils roux; il en est de même du bord postérieur du cinquième segment; enfin les mandibules ne sont tachées de noir qu'à l'extrémité, tandis que la base est en même temps noire dans leBembex rostrata. Les moeurs ne diffèrent pas moins. LeBembex rostratachasse surtout des Taons; leBembex Juliine fait jamais gibier de gros Diptères, et s'adresse à des espèces de moindre taille, très variables du reste.

Il est fréquent dans les terrains sablonneux des Angles, aux environs d'Avignon, et sur la colline d'Orange.

AMMOPHILA JULII — H. Fab.

Longueur de 16 à 22 mm. Pétiole de l'abdomen composé du premier segment et de la moitié du second. Troisième cubitale rétrécie vers la radiale. Tête noire avec duvet argenté sur la face. Antennes noires. Thorax noir, strié transversalement sur ses trois segments, plus fortement sur le prothorax et le mésothorax. Deux taches sur les flancs, et une en arrière de chaque côté du métathorax, couvertes de duvet argenté. Abdomen nu, brillant. Premier segment noir. Deuxième segment rouge dans sa parti rétrécie en pétiole et dans sa partie élargie. Troisième segment en entier rouge. Les autres d'un beau bleu indigo métallique. Pattes noires, avec duvet argenté sur les hanches. Ailes légèrement roussâtres. Nidifie en octobre et approvisionne chaque cellule de deux médiocres Chenilles.

Se rapproche de l'Ammophila holosericea, dont elle a la taille, mais en diffère d'une manière nette par la coloration des pattes qui toutes sont noires, par sa tête et son thorax beaucoup moins velus, enfin par les stries transverses des trois segments du thorax.

* * *

Je désire que ces trois Hyménoptères portent le nom de mon filsJules, à qui je les dédie.

«Cher enfant, ravi si jeune à ton amour passionné des fleurs et des insectes, tu étais mon collaborateur, rien n'échappait à ton regard clairvoyant; pour toi, je devais écrire ce livre, dont les récits faisaient ta joie; et tu devais toi-même le continuer un jour. Hélas! tu es parti pour une meilleure demeure, ne connaissant encore du livre que les premières lignes! Que ton nom du moins y figure, porté par quelques-uns de ces industrieux et beaux Hyménoptères que tu aimais tant.

«Orange, 3 avril 1879

[1] Village du Gard, en face d'Avignon. [2] Les Scarabées portent aussi le nom d'Ateuchus. [3] Le Gymnopleure pilulaire est un bousier assez voisin du Scarabée mais de plus petite taille. Il roule comme lui des pilules de bouse ainsi que l'indique son nom. Le Gymnopleure est répandu partout, même dans le nord; tandis que le Scarabée sacré ne s'écarte guère des bords de la Méditerranée. [4] VoirMulsant, Coléoptères de France, Lamellicornes. [5] Pour le mémoire complet, consulterAnnales des Sciences naturelles, 2e série, tome XV [6] Les 450 Buprestes exhumés appartiennent aux espèces suivantes:Buprestis octo guttata; B. bifasciata; B. pruni; B. tarda; B. biguttata; B. micans; B. flavo maculata; B. chrysostigma; B. novem maculata.[7] Voir aux notes la description de cette espèce, nouvelle pour l'entomologie. [8] Annales des sciences naturelles, 3e série, tome V. [9] Voir les notes pour la description de cette espèce nouvelle.


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