CHAPITRE XL

Et, pour y parvenir:

I.—Laisser à César ce qui appartient à César, c'est-à-dire le droit d'être, à chaque heure de chaque jour, honni dans la rue, trompé dans le palais; combattu sourdement, miné longuement, battu promptement et chassé violemment.

Parce que, l'attaquer ou le flatter avec la triple puissance des arts, ce serait avilir son oeuvre et l'empreindre de ce qu'il y a de fragile et de passager dans les événements du jour. Il convient de laisser cette tâche à la critique du matin, qui est morte le soir, ou à celle du soir, qui est morte le matin.—Laisser à tous les Césars la place publique, et les laisser jouer leur rôle, et passer, tant qu'ils ne troubleront ni les travaux de vos nuits ni le repos de vos jours.—Plaignez-les de toute votre pitié s'ils ont été forcés de se mettre au front cette couronne Césarienne, qui n'a plus de feuilles et déchire la tête. Plaignez-les encore s'ils l'ont désirée; leur réveil en est plus cruel après un long et beau rêve. Plaignez- les s'ils sont pervertis par le Pouvoir; car il n'est rien qui ne puisse fausser cette antique et peut-être nécessaire Fausseté, d'où viennent tant de maux.—Regardez cette lumière s'éteindre, et veillez; heureux si vos veilles peuvent aider l'humanité à se grouper et s'unir autour d'une clarté plus pure!

II.—SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION. Suivre les conditions de son être, dégagé de l'influence des Associations, même les plus belles.

Parce que la Solitude est la source des inspirations.

LA SOLITUDE EST SAINTE. Toutes les Associations ont tous les défauts des couvents.

Elles tendent à classer et diriger les intelligences, et fondent peu à peu une autorité tyrannique qui, ôtant aux intelligences la liberté et l'individualité, sans lesquelles elles ne sont rien, étoufferait le génie même sous l'empire d'une communauté jalouse.

Dans les Assemblées, les Corps, les Compagnies, les Écoles, les Académies et tout ce qui leur ressemble, les médiocrités intrigantes arrivent par degrés à la domination par leur activité grossière et matérielle, et cette sorte d'adresse à laquelle ne peuvent descendre les esprits vastes et généreux.

L'Imagination ne vit que d'émotions spontanées et particulières à l'organisation et aux penchants de chacun.

La République des lettres est la seule qui puisse jamais être composée de citoyens vraiment libres, car elle est formée de penseurs isolés, séparés et souvent inconnus les uns aux autres.

Les Poètes et les Artistes ont seuls, parmi tous les hommes, le bonheur de pouvoir accomplir leur mission dans la solitude. Qu'ils jouissent de ce bonheur de ne pas être confondus dans une société qui se presse autour de la moindre célébrité se l'approprie, l'enserre, l'englobe, l'étreint, et lui dit: NOUS.

Oui, l'Imagination du Poète est inconstante autant que celle d'une créature de quinze ans recevant les premières impressions de l'amour. L'Imagination du Poète ne peut être conduite, puisqu'elle n'est pas enseignée. Otez-lui ses ailes, et vous la ferez mourir.

La mission du Poète ou de l'Artiste est de produire, et tout ce qu'il produit est utile, si cela est admiré.

Un Poète donne sa mesure par son oeuvre; un homme attaché au Pouvoir ne la peut donner que par les fonctions qu'il remplit. Bonheur pour le premier, malheur pour l'autre; car, s'il se fait un progrès dans les deux têtes, l'un s'élance tout à coup en avant par une oeuvre, l'autre est forcé de suivre la lente progression des occasions de la vie et les pas graduels de sa carrière.

III.—Éviter le rêve maladif et inconstant qui égare l'esprit, et employer toutes les forces de la volonté à détourner sa vue des entreprises trop faciles de la vie active.

Parce que l'homme découragé tombe souvent, par paresse de penser, dans le désir d'agir et de se mêler aux intérêts communs, voyant comme ils lui sont inférieurs et combien il semble facile d'y prendre son ascendant. C'est ainsi qu'il sort de sa route, et, s'il en sort souvent, il la perd pour toujours.

La Neutralité du penseur solitaire est une NEUTRALITÉ ARMÉE qui s'éveille au besoin.

Il met un doigt sur la balance et l'emporte.

Tantôt il presse, tantôt il arrête l'esprit des nations; il inspire les actions publiques ou proteste contre elles, selon qu'il lui est révélé de le faire par la conscience qu'il a de l'avenir. Que lui importe si sa tête est exposée en se jetant en avant ou en arrière?

Il dit le mot qu'il faut dire, et la lumière se fait.

Il dit ce mot de loin en loin et, tandis que le mot fait son bruit, il rentre dans son silencieux travail et ne pense plus à ce qu'il a fait.

IV.—Avoir toujours présentes à la pensée les images, choisies entre mille, de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier.

Parce que, ces trois jeunes ombres étant sans cesse devant vous, chacune d'elles gardera l'une des routes politiques où vous pourriez égarer vos pieds. L'un des trois fantômes adorables vous montrera sa clef, l'autre sa fiole de poison, et l'autre sa guillotine. Ils vous crieront ceci:

Le Poète a une malédiction sur sa vie et une bénédiction sur son nom. Le Poète, apôtre de la vérité toujours jeune, cause un éternel ombrage à l'homme du Pouvoir, apôtre d'une vieille fiction, parce que l'un a l'inspiration, l'autre seulement l'attention ou l'aptitude d'esprit; parce que le Poète laissera une oeuvre où sera écrit le jugement des actions publiques et de leurs acteurs; parce qu'au moment même où ces acteurs disparaissent pour toujours à la mort, l'auteur commence une longue vie. Suivez votre vocation. Votre royaume n'est pas de ce monde, sur lequel vos yeux sont ouverts, mais de celui qui sera quand vos yeux seront fermés.

Eh! qu'attendre d'un monde où l'on vient avec l'assurance de voir mourir son père et sa mère?

D'un monde où de deux êtres qui s'aiment et se donnent leur vie, il est certain que l'un perdra l'autre et le verra mourir?

Puis ces fantômes douloureux cesseront de parler et uniront leurs voix en choeur comme en un hymne sacré; car la Raison parle, mais l'Amour chante.

Et vous entendrez encore ceci:

Voyez ce que font les hirondelles, oiseaux de passage aussi bien que nous. Elles disent aux hommes: Protégez-nous, mais ne nous louchez pas.

Et les hommes ont pour elles, comme pour nous, un respect superstitieux.

Les hirondelles choisissent leur asile dans le marbre d'un palais ou dans le chaume d'une cabane; mais ni l'homme du palais ni l'homme de la cabane n'oseraient toucher à leur nid, parce qu'ils perdraient pour toujours l'oiseau qui porte bonheur à leur habitation, comme nous aux terres des peuples qui nous vénèrent.

Les hirondelles ne posent qu'un moment leurs pieds sur la terre, et nagent dans le ciel toute leur vie, aussi aisément que les dauphins dans la mer.

Et si elles voient la terre, c'est du haut du firmament qu'elles la voient, et les arbres et les montagnes, et les villes et les monuments, ne sont pas plus élevés à leurs yeux que les plaines et les ruisseaux, comme aux regards célestes du Poète tout ce qui est de la terre se confond en un seul globe éclairé par un rayon d'en haut.

—Les écouter, et, si vous êtes inspiré, faire un livre.

Ne pas espérer qu'un grand oeuvre soit contemplé, qu'un livre soit lu, comme ils ont été faits.

Si votre livre est écrit dans la solitude, l'étude et le recueillement, je souhaite qu'il soit lu dans le recueillement, l'étude et la solitude; mais soyez à peu près certain qu'il sera lu à la promenade, au café, en calèche, entre les causeries, les disputes, les verres, les jeux et les éclats de rire, ou pas du tout.

Et, s'il est original, Dieu vous puisse garder des pâles imitateurs, troupe nuisible et innombrable de singes salissants et maladroits!

Et, après tout cela, vous aurez mis au jour quelque volume qui, pareil à toutes les oeuvres des hommes, lesquelles n'ont jamais exprimé qu'une question et un soupir, pourra se résumer infail- liblement par les deux mots qui ne cesseront jamais d'exprimer notre destinée de doute et de douleur:

POURQUOI? et HÉLAS!

Stello crut un moment avoir entendu la sagesse même.—Quelle folie! —Il lui semblait que le cauchemar s'était enfui; il courut involontairement à la fenêtre pour voir briller son étoile, à laquelle il croyait. Il jeta un grand cri.

Le jour était venu. L'aube pâle et humide avait chassé du ciel toutes les étoiles; il n'y en avait plus qu'une qui s'évanouissait à l'horizon. Avec ses lueurs sacrées, Stello sentit s'enfuir ses pensées. Les bruits odieux du jour commençaient à se faire entendre.

Il suivit des yeux le dernier des beaux yeux de la nuit, et, lorsqu'il se fut entièrement fermé, Stello pâlit, tomba, et le Docteur-Noir le laissa plongé dans un sommeil pesant et douloureux.

Telle fut la première consultation du Docteur-Noir.

Stello suivra-t-il l'ordonnance? Je ne le sais pas.

Quel est ce Stello? quel est ce Docteur-Noir?

Je ne le sais guère.

Stello ne ressemble-t-il pas à quelque chose comme le sentiment? LeDocteur-Noir à quelque chose comme le raisonnement?

Ce que je crois, c'est que si mon coeur et ma tête avaient, entre eux, agité la même question, ils ne se seraient pas autrement parlé.

Écrit à Paris, janvier 1832.


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