The Project Gutenberg eBook ofStelloThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: StelloAuthor: Alfred de VignyRelease date: January 1, 2006 [eBook #9655]Most recently updated: January 2, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Walter Debeuf*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK STELLO ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: StelloAuthor: Alfred de VignyRelease date: January 1, 2006 [eBook #9655]Most recently updated: January 2, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Walter Debeuf
Title: Stello
Author: Alfred de Vigny
Author: Alfred de Vigny
Release date: January 1, 2006 [eBook #9655]Most recently updated: January 2, 2021
Language: French
Credits: Produced by Walter Debeuf
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK STELLO ***
Produced by Walter Debeuf
par ALFRED DE VIGNY.
L'analyse est une sonde. Jetée profondément dans l'Océan, elle épouvante et désespère le Faible; mais elle rassure et conduit le Fort qui la tient fermement en main.
Stello est né le plus heureusement du monde et protégé par l'étoile du ciel la plus favorable. Tout lui a réussi, dit-on, depuis son enfance. Les grands événements du globe sont toujours arrivés à leur terme de manière à seconder et à dénouer miraculeusement ses événements particuliers, quelque embrouillés et confus qu'ils se trouvassent; aussi ne s'inquiète-t-il jamais lorsque le fil de ses aventures se mêle, se tord et se noue sous les doigts de la Destinée: il est sûr qu'elle prendra la peine de le disposer elle-même dans l'ordre le plus parfait, qu'elle-même y emploiera toute l'adresse de ses mains, à la lueur de l'étoile bienfaisante et infaillible. On dit que, dans les plus petites circonstances, cette étoile ne lui manqua jamais, et qu'elle ne dédaigne pas d'influer, pour lui, sur le caprice même des saisons. Le soleil et les nuages lui viennent quand il le faut. Il y a des gens comme cela.
Cependant il se trouve des jours dans l'année où il est saisi d'une sorte de souffrance chagrine que la moindre peine de l'âme peut faire éclater, et dont il sent les approches quelques jours d'avance. C'est alors qu'il redouble de vie et d'activité pour conjurer l'orage, comme font tous les êtres vivants qui pressentent un danger. Tout le monde, alors, est bien vu de lui et bien accueilli; il n'en veut à qui que ce soit, de quoi que ce soit. Agir contre lui, le tyranniser, le persécuter, le calomnier, c'est lui rendre un vrai service; et, s'il apprend le mal qu'on lui a fait, il a encore sur la bouche un éternel sourire indulgent et miséricordieux. C'est qu'il est heureux comme les aveugles le sont lorsqu'on leur parle; car si le sourd nous semble toujours sombre, c'est qu'on ne le voit que dans le moment de la privation de la parole des hommes; et si l'aveugle nous paraît toujours heureux et souriant, c'est que nous ne le voyons que dans le moment où la voix humaine le console.—C'est ainsi que Stello est heureux; c'est qu'aux approches de sa crise de tristesse et d'affliction, la vie extérieure, avec ses fatigues et ses chagrins, avec tous les coups qu'elle donne à l'âme et au corps, lui vaut mieux que la solitude, où il craint que la moindre peine de coeur ne lui donne un de ses funestes accès. La solitude est empoisonnée pour lui, comme l'air de la Campagne de Rome. Il le sait; mais il s'y abandonne cependant, tout certain qu'il est d'y trouver une sorte de désespoir sans transports, qui est l'absence de l'espérance.—Puisse la femme inconnue qu'il aime ne pas le laisser seul dans ces moments d'angoisse!
Stello était, hier matin, aussi changé en une heure qu'après vingt jours de maladie, les yeux fixes, les lèvres pâles et la tête abattue sur la poitrine par les coups d'une tristesse impérissable.
Dans cet état, qui précède des douleurs nerveuses auxquelles ne croient jamais les hommes robustes et rubiconds dont les rues sont pleines, il était couché tout habillé sur un canapé, lorsque, par un grand bonheur, la porte de sa chambre s'ouvrit, et il vit entrer le Docteur-Noir.
"Ah! Dieu soit loué! s'écria Stello en levant les yeux, voici un vivant. Et, c'est vous, vous qui êtes le médecin des âmes, quand il y en a qui le sont tout au plus du corps, vous qui regardez au fond de tout, quand le reste des hommes ne voit que la forme et la surface! —Vous n'êtes point un être fantastique, cher Docteur; vous êtes bien réel, un homme créé pour vivre d'ennui et mourir d'ennui un beau jour. Voilà, pardieu, ce que j'aime de vous, c'est que vous êtes aussi triste avec les autres que je le suis étant seul.—Si l'on vous appelle Noir, dans notre beau quartier de Paris, est-ce pour cela ou pour l'habit et le gilet noir que vous portez?—Je ne le sais pas, Docteur; mais je veux dire ce que je souffre afin que vous m'en parliez; car c'est toujours un grand plaisir pour un malade que de parler de soi et d'en faire parler les autres: la moitié de la guérison gît là dedans.
"Or, il faut le dire hautement, depuis ce matin j'ai le spleen, et un tel spleen, que tout ce que je vois, depuis qu'on m'a laissé seul, m'est en dégoût profond. J'ai le soleil en haine et la pluie en horreur. Le soleil est si pompeux, aux yeux fatigués d'un malade, qu'il semble un insolent parvenu; et la pluie! ah! de tous les fléaux qui tombent du ciel, c'est le pire à mon sens. Je crois que je vais aujourd'hui l'accuser de ce que j'éprouve. Quelle forme symbolique pourrais-je donner jamais à cette incroyable souffrance? Ah! j'y entrevois quelque possibilité, grâce à un savant. Honneur soit rendu au bon docteur Gall (pauvre crâne que j'ai connu!). Il a si bien numéroté toutes les formes de la tête humaine, que l'on peut se reconnaître sur cette carte comme sur celle des départements, et que nous ne recevrons pas un coup sur le crâne sans savoir avec précision quelle faculté est menacée dans notre intelligence.
"Eh bien, mon ami, sachez donc qu'à cette heure où une affliction secrète a tourmenté cruellement mon âme, je sens autour de mes cheveux tous les Diables de la migraine qui sont à l'ouvrage sur mon crâne pour le fendre; ils y font l'oeuvre d'Annibal aux Alpes. Vous ne les pouvez voir vous: plût aux docteurs que je fusse de même! Il y a un Farfadet, grand comme un moucheron, tout frêle et tout noir, qui tient une scie d'une longueur démesurée et l'a enfoncée plus d'à moitié sur mon front; il suit une ligne oblique qui va de la protubérance de Idéalité, nº 19, jusqu'à celle de la Mélodie, au- devant de l'oeil gauche, nº 32; et là, dans l'angle du sourcil, près de la bosse de l'Ordre, sont blottis cinq Diablotins, entassés l'un sur l'autre comme des petites sangsues, et suspendus à l'extrémité de la scie pour qu'elle s'enfonce plus avant dans ma tête; deux d'entre eux sont chargés de verser, dans la raie imperceptible qu'y fait leur lame dentelée, une huile bouillante qui flambe comme du punch et qui n'est pas merveilleusement douce à sentir. Je sens un autre petit Démon enragé qui me ferait crier, si ce n'était la continuelle et insupportable habitude de politesse que vous me savez. Celui-ci a élu son domicile, en roi absolu, sur la bosse énorme de la Bienveillance, tout au sommet du crâne; il s'est assis, sachant devoir travailler longtemps; il a une vrille entre ses petits bras, et la fait tourner avec une agilité si surprenante que vous me la verrez tout à l'heure sortir par le menton. Il y a deux Gnomes d'une petitesse imperceptible à tous les yeux, même au microscope que vous pourriez supposer tenu par un ciron; et ces deux-là sont mes plus acharnés et mes plus rudes ennemis; ils ont établi un coin de fer tout au beau milieu de la protubérance dite du Merveilleux: l'un tient le coin en attitude perpendiculaire, et s'emploie à l'enfoncer de l'épaule, de la tête et des bras; l'autre, armé d'un marteau gigantesque, frappe dessus, comme sur une enclume, à tour de bras, à grands efforts de reins, à grand écartement des deux jambes, se renversant pour éclater de rire à chaque coup qu'il donne sur le coin impitoyable; chacun de ces coups fait dans ma cervelle le bruit de cinq cent quatre-vingt- quatorze canons en batterie tirant à la fois sur cent quatre-vingt- quatorze mille hommes qui les attaquent au pas de charge et au bruit des fusils, des tambours et des tam-tams. A chaque coup mes yeux se ferment, mes oreilles tremblent, et la plante de mes pieds frémit. —Hélas! hélas! mon Dieu, pourquoi avez-vous permis à ces petits monstres de s'attaquer à cette bosse du Merveilleux? C'était la plus grosse sur toute ma tête, et celle qui me fit faire quelques poèmes qui m'élevaient l'âme vers le ciel inconnu, comme aussi toutes mes plus chères et secrètes folies. S'ils la détruisent, que me restera- t-il en ce monde ténébreux? Cette protubérance toute divine me donna toujours d'ineffables consolations. Elle est comme un petit dôme sous lequel va se blottir mon âme pour se contempler et se connaître, s'il se peut, pour gémir et pour prier, pour s'éblouir intérieurement avec des tableaux purs comme ceux de Raphaël au nom d'ange, colorés comme ceux de Rubens au nom rougissant (miraculeuse rencontre!). C'était là que mon âme apaisée trouvait mille poétiques illusions dont je traçais de mon mieux le souvenir sur du papier, et voilà que cet asile est encore attaqué par ces infernales et invisibles puissances! Redoutables enfants du chagrin, que vous ai-je fait?—Laissez-moi, démons glacés et agiles, qui courez sur chacun de mes nerfs en le refroidissant et glissez sur cette corde comme d'habiles danseurs! Ah! mon ami, si vous pouviez voir sur ma tête ces impitoyables Farfadets, vous concevriez à peine qu'il me soit possible de supporter la vie. Tenez, les voilà tous à présent réunis, amoncelés, accumulés sur la bosse de l'Espérance. Qu'il y a longtemps qu'ils travaillent et labourent cette montagne, jetant au vent ce qu'ils en arrachent! Hélas! mon ami, ils en ont fait une vallée si creuse, que vous y logeriez la main tout entière."
En prononçant ces dernières paroles, Stello baissa la tête et la mit dans ses deux mains. Il se tut, et soupira profondément.
Le Docteur demeura aussi froid que peut l'être la statue du Czar, en hiver, à Saint-Pétersbourg, et dit:
"Vous avez les Diables-bleus, maladie qui s'appelle en anglaisBlue-devils."
Stello reprit d'une voix basse:
"Il s'agit de me donner de graves conseils, ô le plus froid des docteurs! Je vous consulte comme j'aurais consulté ma tête hier soir, quand je l'avais encore; mais, puisqu'elle n'est plus à ma disposition, il ne me reste rien qui me garantisse des mouvements violents de mon coeur; je le sens affligé, blessé, et tout prêt, par désespoir, à se dévouer pour une opinion politique et à me dicter des écrits dans l'intérêt d'une sublime forme de gouvernement que je vous détaillerai…
—Dieu du ciel et de la terre! s'écria le Docteur-Noir en se levant tout à coup, voyez jusqu'à quel degré d'extravagance les Diables-bleus et le désespoir peuvent entraîner un Poète!"
Puis il se rassit; il remit sa canne entre ses jambes avec une fort grande gravité, et s'en servit pour suivre les lignes du parquet, comme s'il eût géométriquement mesuré ses carrés et ses losanges. Il n'y pensait pas le moins du monde, mais il attendait que Stello prît la parole. Après cinq minutes d'attente, il s'aperçut que son malade était tombé dans une distraction complète, et il l'en tira en lui disant ceci:
"Je veux vous conter…"
Stello sauta vivement sur son canapé.
"Votre voix m'a fait peur, dit-il; je me croyais seul.
—Je veux vous conter, poursuivit le Docteur, trois petites anecdotes qui vous seront d'excellents remèdes contre la tentation bizarre qui vous vient de dévouer vos écrits aux fantaisies d'un parti.
—Hélas! hélas! soupira Stello, que gagnerons-nous à comprimer ce beau mouvement de mon coeur?
—Il vous y enfoncera plus avant, dit le Docteur.
—Il ne peut que m'en tirer, reprit Stello, car je crains fortement que le mépris ne m'étouffe un matin.
—Méprisez, mais n'étouffez pas, reprit l'impassible Docteur; s'il est vrai que l'on guérisse par les semblables, comme les poisons par les poisons mêmes, je vous guérirai en rendant plus complet le mal qui vous tient. Écoutez-moi.
—Un moment! s'écria Stello; faisons nos conditions sur la question que vous allez traiter et la forme que vous comptez prendre.
"Je vous déclare d'abord que je suis las d'entendre parler de la guerre éternelle que se font la Propriété et la Capacité; l'une, pareille au dieu Terme et les jambes dans sa gaine, ne pouvant bouger, regardant en pitié l'autre, qui porte des ailes à la tête et aux pieds, et voltige autour d'elle au bout d'un fil, souffletant sans cesse sa froide et orgueilleuse ennemie. Quel philosophe me dira jamais laquelle des deux est la plus insolente? Pour moi, je jurerais que la plus bête est la première, et la plus sotte la seconde. —Voyez donc comme notre monde social a bonne grâce à se balancer si mollement entre deux péchés mortels: l'Orgueil, père de toutes les Démocraties possibles!
"Ne m'en parlez donc pas, s'il vous plaît; et quant à la Forme, ah! Seigneur, faites que je ne la sente pas, s'il vous est possible, car je suis bien las des airs qu'elle se donne. Pour l'amour de Dieu, prenez donc une forme futile, et contez-moi (si vos contes sont votre remède universel), contez-moi quelque histoire bien douce, bien paisible, qui ne soit ni chaude ni froide: quelque chose de modeste, de tiède et d'affadissant, comme le Temple de Gnide, mon ami! quelque tableau couleur de rose et gris, avec des guirlandes de mauvais goût; des guirlandes surtout, oh! force guirlandes, je vous en supplie! et une grande quantité de nymphes, je vous en conjure! de nymphes aux bras arrondis, coupant les ailes à des Amours sortis d'une petite cage!—des cages! des cages! des arcs, des carquois, oh! de jolis petits carquois! Multipliez les lacs d'amour, les coeurs enflammés et les temples à colonnes de bois de senteur!—Oh! du musc, s'il se peut, n'épargnez pas le musc du bon temps! Oh! le bon temps! veuillez bien m'en donner, m'en verser dans le sablier pour un quart d'heure, pour dix minutes, pour cinq minutes, s'il ne se peut davantage! S'il fut jamais un bon temps, faites-m'en voir quelques grains, car je suis horriblement las, comme vous le savez, de tout ce que l'on me dit, et de tout ce que l'on m'écrit, et de tout ce que l'on me fait, et de tout ce que je dis, et de ce que j'écris et de ce que je fais, et surtout des énumérations rabelai- siennes, comme je viens d'en faire une à l'instant même où je parle.
—Cela pourra s'arranger avec ce que j'ai à vous dire, répondit le Docteur en cherchant au plafond, comme s'il eût suivi le vol d'une mouche.
—Hélas! dit Stello, je sais trop que vous prenez lestement votre parti sur l'ennui que vous donnez aux autres."
Et il se tourna le visage contre le mur.
Nonobstant cette parole et cette attitude, le Docteur commença avec une honnête confiance en lui-même.
C'était à Trianon; mademoiselle de Coulanges était couchée, après dîner, sur un sofa de tapisseries, la tête du côté de la cheminée et les pieds du côté de la fenêtre; et le roi Louis XV était couché sur un autre sofa, précisément en face d'elle, les pieds du côté de la cheminée, et tournant le dos à la fenêtre; tous deux en grande toilette des pieds à la tête: lui en talons rouges et bas de soie, elle en souliers à talons et bas brodés en or; lui en habit de velours bleu de ciel, elle en paniers sous une robe damassée rose; lui poudré et frisé, elle frisée et poudrée; lui tenant un livre à la main en dormant, elle tenant un livre et bâillant.
(Ici Stello fut honteux d'être couché sur son canapé, et se tint assis.)
Le soleil entrait de toutes parts dans la chambre, car il n'était que trois heures de l'après-midi, et ses larges rayons étaient bleus, parce qu'ils traversaient de grands rideaux de soie de cette couleur. Il y avait quatre fenêtres très hautes et quatre rayons très longs; chacun de ces rayons formait comme une échelle de Jacob, dans laquelle tour- billonnaient des grains de poussière dorée, qui ressemblaient à des myriades d'esprits célestes montant et descendant avec une rapidité incalculable, sans que le moindre courant d'air se fît sentir dans l'appartement le mieux tapissé et le mieux rembourré qui fût jamais. La plus haute pointe de l'échelle de chaque rayon bleu était appuyée sur les franges du rideau, et la large base tombait sur la cheminée. La cheminée était remplie d'un grand feu, ce grand feu était appuyé sur de gros chenets de cuivre doré, représentant Pygmalion et Ganymède; et Ganymède, Pygmalion, les gros chenets et le grand feu brillaient et étincelaient de flammes toutes rouges dans l'atmosphère céleste des beaux rayons bleus.
Mademoiselle de Coulanges était la plus jolie, la plus faible, la plus tendre et la moins connue des amies intimes du Roi. C'était un corps délicieux que mademoiselle de Coulanges. Je ne vous assurerai pas qu'elle ait jamais eu une âme, parce que je n'ai rien vu qui puisse m'autoriser à l'affirmer; et c'était justement pour cela que son maître l'aimait.—A quoi bon, je vous prie, une âme à Trianon? —Pour s'entendre parler de remords, de principes d'éducation, de religion, de sacrifices, de regrets de famille, de craintes sur l'avenir, de haine du monde, de mépris de soi-même, etc., etc., etc.? Litanies des saintes du beau Parc-aux-Cerfs, que l'heureux prince savait d'avance, et auxquelles il aurait répondu par le verset suivant, tout couramment. Jamais on ne lui avait dit autre chose en commençant, et il en avait assez, sachant que la fin était toujours la même. Voyez quel fatigant dialogue: "Ah! Sire, croyez-vous que Dieu me pardonne jamais?—Eh! ma belle, cela n'est pas douteux: il est si bon!—Et moi, comment pourrais-je me pardonner?—Nous verrons à arranger cela, mon enfant, vous êtes si bonne!—Quel résultat de l'éducation que je reçus à Saint-Cyr! Toutes vos compagnes ont fait de beaux mariages, ma chère amie.—Ah! ma pauvre mère en mourra!—Elle veut être Marquise, elle sera Duchesse avec le tabouret.—Ah! Sire, que vous êtes généreux! Mais le ciel!—Il n'a jamais fait si beau que ce matin depuis le 1er juin."
Voilà qui eût été insupportable. Mais avec mademoiselle de Coulanges, rien de semblable: douceur parfaite… c'était la plus naïve et la plus innocente des pécheresses; elle avait un calme sans pareil, un imperturbable sang-froid dans son bonheur, qui lui semblait tout simplement le plus grand qui fût au monde. Elle ne pensait pas une fois dans la journée ni à la veille ni au lendemain, ne s'informait jamais des maîtresses qui l'avaient précédée, n'avait pas l'ombre de jalousie ni de mélancolie, prenait le Roi quand il venait, et, le reste du temps, se faisait poudrer, friser et épingler, en racine droite, en frimas et en repentirs; se regardait, se pommadait, se faisait la grimace dans la glace, se tirait la langue, se souriait, se pinçait les lèvres, piquait les doigts de sa femme de chambre, la brûlait avec le fer à papillotes, lui mettait du rouge sur le nez et des mouches sur l'oeil; courait dans sa chambre, tournait sur elle-même jusqu'à ce que sa pirouette eût fait gonfler sa robe comme un ballon, et s'asseyait au milieu en riant à se rouler par terre. Quelquefois (les jours d'étude), elle s'exerçait à danser le menuet avec une robe à paniers et à longue queue, sans tourner le dos au fauteuil du Roi, mais c'était là la plus grave de ses méditations et le calcul le plus profond de sa vie; et, par impatience, elle déchirait de ses mains la longue robe moirée qu'elle avait eu tant de peine à faire circuler dans l'appartement. Pour se consoler de ce travail, elle se faisait peindre au pastel, en robe de soie bleue ou rose, avec des pompons à tous les noeuds du corset, des ailes au dos, un carquois sur l'épaule et un papillon noyé dans la poudre de ses cheveux: on nommait cela: Psyché ou Diane chasseresse, et c'était fort de mode.
En ses moments de repos ou de langueur, mademoiselle de Coulanges avait des yeux d'une douceur incomparable! ils étaient tous les deux aussi beaux l'un que l'autre, quoi qu'en ait dit M. l'abbé de Voisenon dans des Mémoires inédits venus à ma connaissance: M. l'abbé n'a pas eu honte de soutenir que l'oeil droit était un peu plus haut que l'oeil gauche, et il a fait là-dessus deux madrigaux fort malicieux, vertement relevés, il est vrai, par M. le premier président. Mais il est temps, dans ce siècle de justice et de bonne foi, de montrer la vérité dans toute sa pureté, et de réparer le mal qu'une basse envie avait fait. Oui, mademoiselle de Coulanges avait deux yeux et deux yeux parfaitement égaux en douceur; ils étaient fendus en amande, et bordés de paupières blondes très longues; ces paupières formaient une petite ombre sur ses joues; ses joues étaient roses sans rouge; ses lèvres étaient rouges sans corail; son cou était blanc et bleu, sans bleu et sans blanc; sa taille, faite en guêpe, était à tenir dans la main d'une fille de douze ans, et son corps d'acier n'était presque pas serré, puisqu'il y avait place pour la tige d'un gros bouquet qui s'y tenait tout droit. Ah! mon Dieu! que ses mains étaient blanches et potelées! Ah! ciel! que ses bras étaient arrondis jusqu'aux coudes! ces petits coudes étaient entourés de dentelles pendantes, et son épaule fort serrée par une petite manche collante. Ah! que tout cela était donc joli! Et, cependant, le Roi dormait.
Les deux jolis yeux étaient ouverts tous deux, puis se fermaient longtemps sur le livre (c'était les Mariages samnités de Marmontel, livre traduit dans toutes les langues, comme l'assure l'auteur). Les deux beaux yeux se fermaient donc fort longtemps de suite, et puis se rouvraient languissamment en se portant sur la douce lumière bleue de la chambre; les paupières étaient légèrement gonflées et plus légèrement teintes de rose, soit sommeil, soit fatigue d'avoir lu au moins trois pages de suite; car, de larmes, on sait que mademoiselle de Coulanges n'en versa qu'une dans sa vie, ce fut quand sa chatte Zulmé reçut un coup de pied de de brutal M. Dorat de Cubières, vrai dragon s'il en fût, qui ne mettait jamais de mouches sur ses joues, tant il était soldatesque, et frappait tous les meubles avec son épée d'acier, au lieu de porter une excuse à lame de baleine.
"Hélas! s'écria douloureusement Stello, d'où vient le langage que vous prenez, cher Docteur? Vous partez quelquefois du dernier mot de chaque phrase pour grimper à un autre, comme un invalide monte un escalier avec deux jambes de bois.
—D'abord, cela vient de la fadeur du siècle de Louis XV, qui alanguit mes paroles malgré moi; ensuite, c'est que j'ai la manie de faire du style pour me mettre bien dans l'esprit de quelques-uns de vos amis.
—Ah! ne vous y fiez pas, dit Stello en soupirant; car il y en a un, qui n'est pas précisément le plus sot de tous, qui a dit un soir: "Je ne suis pas toujours de mon opinion." Parlez donc simplement, ô le plus triste des docteurs! et il pourra se faire que je m'ennuie un peu moins."
Et le Docteur reprit en ces termes:
Tout à coup la bouche de mademoiselle de Coulanges s'entr'ouvrit, et il sortit de sa poitrine adorable un cri perçant et flûté qui réveilla Louis XV le Bien-Aimé.
"O ma Déité! qu'avez-vous?" s'écria-t-il en étendant vers elle ses deux mains et ses deux manchettes de dentelle.
Les deux jolis pieds de la plus parfaite des maîtresses tombèrent du sofa, et coururent au bout de la chambre avec une vitesse bien surprenante lorsqu'on considère par quels talons ils étaient empêchés.
Le monarque se leva avec dignité et mit la main sur la garde damasquinée de son épée; il la tira à demi dans le premier mouvement, et chercha l'ennemi autour de lui. La jolie tête de mademoiselle de Coulanges se trouva renversée sur le jabot du prince, ses cheveux blonds s'y répandirent avec un nuage léger de poudre odoriférante.
"J'ai cru voir…, dit sa douce voix.
—Ah! je sais, je sais, ma belle…, dit le Roi, les larmes aux yeux, tout en souriant avec tendresse et jouant avec les boucles de la tête languissante et parfumée; je sais ce que vous voulez dire. Vous êtes une petite folle.
—Non, vraiment, dit-elle; votre médecin sait bien qu'il y en a qui enragent.
—On le fera venir, dit le Roi; mais quand cela serait, voyons… l'enfant! ajouta-t-il en lui tapant sur la joue, comme à une petite fille; quand cela serait, leur croyez-vous la bouche assez grande pour vous mordre?
—Oui, oui, je le crois, et j'en souffre à la mort", dirent les lèvres roses de mademoiselle de Coulanges.
Et ses beaux yeux se mirent en devoir de se lever au ciel et de laisser échapper deux larmes. Il en tomba une de chaque côté: celle de droite coula rapidement du coin de l'oeil d'où elle avait jailli, comme Vénus sortant de la mer d'azur; cette jolie larme descendit jusqu'au menton, et s'y arrêta d'elle-même, comme pour se faire voir, au coin d'une petite fossette, où elle demeura comme une perle enchâssée dans un coquillage rose. La séduisante larme de gauche eut une marche tout opposée; elle se montra fort timidement, toute petite et un peu allongée; puis elle grossit à vue d'oeil et resta prise dans les cils blonds les plus doux, les plus longs et les plus soyeux qui se soient jamais vus. Le Roi bien-aimé les dévora toutes les deux.
Cependant le sein de mademoiselle de Coulanges se gonflait de soupirs et paraissait devoir se briser sous les efforts de sa voix, qui dit encore ceci:
"J'en ai pris une… j'en ai pris une avant-hier, et certainement elle était enragée; il fait si chaud cette année!
—Calmez-vous! calmez-vous! ma reine; je chasserai tous mes gens et tous mes ministres, plutôt que de souffrir que vous trouviez encore un de ces monstres dans des appartements royaux."
Les joues bienheureuses de mademoiselle de Coulanges pâlirent tout à coup, son beau front se contracta horriblement, ses doigts potelés prirent quelque chose de brun, gros comme la tête d'une épingle, et sa bouche vermeille, qui était bleue en ce moment, s'écria:
—Voyez si ce n'est pas une puce!
—O félicité parfaite! s'écria le prince d'un ton tant soit peu moqueur, c'est un grain de tabac! Fassent les dieux qu'il ne soit pas enragé!"
Et les bras blancs de mademoiselle de Coulanges se jetèrent au cou du Roi. Le Roi, fatigué de cette scène violente, se recoucha sur le sofa. Elle s'étendit sur le sien comme une chatte familière, et dit:
"Ah! Sire, je t'en prie, fais appeler le Docteur, le premier médecin de Votre Majesté."
Et l'on me fit appeler.
"Ou étiez-vous?" dit Stello, tournant la tête péniblement.
Et il la laissa retomber avec pesanteur un instant après.
"Près du lit d'un Poète mourant, répondit le Docteur-Noir avec une impassibilité effrayante. Mais, avant de continuer, je dois vous adresser une seule question. Êtes-vous Poète? Examinez-vous bien, et dites-moi si vous vous sentez intérieurement Poète."
Stello poussa un profond soupir, et répondit, après un moment de recueillement, sur le ton monotone d'une prière du soir, demeurant le front appuyé sur un oreiller, comme s'il eût voulu y ensevelir sa tête entière:
"Je crois en moi, parce que je sens au fond de mon coeur une puissance secrète, invisible et indéfinissable, toute pareille à un pressentiment de l'avenir et à une révélation des causes mystérieuse du temps présent. Je crois en moi, parce qu'il n'est dans la nature aucune beauté, aucune grandeur, aucune harmonie, qui me cause un frisson prophétique, qui ne porte l'émotion profonde dans mes entrailles, et ne gonfle mes paupières par des larmes toutes divines et inexplicables. Je crois fermement en une vocation ineffable qui m'est donnée, et j'y crois à cause de la pitié sans bornes que m'inspirent les hommes, mes compagnons en misère, et aussi à cause du désir que je me sens de leur tendre la main et de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d'amour. Comme une lampe toujours allumée ne jette qu'une flamme très incertaine et vacillante lorsque l'huile qui l'anime cesse de se répandre dans des veines avec abondance, et puis lance jusqu'au faîte du temple des éclairs, des splendeurs et des rayons lorsqu'elle est pénétrée de la substance qui la nourrit, de même je sens s'éteindre les éclairs de l'inspiration et les clartés de la pensée lorsque la force indéfinissable qui soutient ma vie, l'Amour, cesse de me remplir de sa chaleureuse puissance; et lorsqu'il circule en moi, toute mon âme en est illuminée; je crois comprendre tout à la fois l'Éternité, l'Espace, la Création, les créatures et la Destinée; c'est alors que l'Illusion, phénix au plumage doré, vient se poser sur mes lèvres et chante.
"Mais je crois que, lorsque le don de fortifier les faibles commencera de tarir dans le Poète, alors aussi tarira sa vie; car, s'il n'est bon à tous, il n'est plus bon au monde.
"Je crois au combat éternel de notre vie intérieure, qui féconde et appelle, et j'invoque la pensée d'en haut, la plus propre à concentrer et rallumer les forces poétiques de ma vie: le Dévouement et la Pitié.
—Tout cela ne prouve qu'un bon instinct, dit le Docteur-Noir; cependant il n'est pas impossible que vous soyez Poète, et je continuerai."
Et il continua.
Oui, j'étais près d'un jeune homme fort singulier. L'archevêque de Paris, M. de Beaumont, m'avait fait prier de venir à son palais, parce que cet inconnu était venu chez lui, tout seul, en chemise et en redingote, lui demander gravement les sacrements. J'allai vite à l'archevêché, où je trouvai, en effet, un homme d'environ vingt-deux ans, d'une figure grave et douce, assis, dans ce costume plus que léger, sur un grand fauteuil de velours, où le bon vieil archevêque l'avait fait placer. Monseigneur de Paris était en grand habit ecclésiastique, en bas violets, parce que ce jour-là même il devait officier pour la Saint-Louis; mais il avait eu la bonté de laisser toutes ses affaires jusqu'au moment du service, pour ne pas quitter ce bizarre visiteur, qui l'intéressait vivement.
Lorsque j'entrai dans la chambre à coucher de M. l'archevêque, il était assis près de ce pauvre jeune homme, et il lui tenait la main dans ses deux mains ridées et tremblotantes. Il le regardait avec une espèce de crainte, et il s'attristait de voir que le malade (car il l'était) refusait de rien prendre d'un bon petit déjeuner que deux domestiques avaient servi devant lui. Du plus loin que M. de Beaumont m'aperçut, il me dit d'une voix émue:
"Eh! venez donc! eh! arrivez donc, bon Docteur! Voilà un pauvre enfant qui vient de se jeter dans mes bras, Venite ad me! Il vient comme un oiseau échappé de sa cage, que le froid a pris sur les toits, et qui se jette dans la première fenêtre venue. Le pauvre petit! J'ai commandé pour lui des vêtements. Il a de bons principes, du moins, car il est venu me demander les sacrements; mais il faut que j'entende sa confession auparavant. Vous n'ignorez pas cela, Docteur, et il ne veut pas parler. Il me met dans un bien grand embarras. Oh! dame oui! il m'embarrasse beaucoup. Je ne connais pas l'état de son âme. Sa pauvre tête est bien affaiblie. Tout à l'heure il a beaucoup pleuré, le cher enfant! J'ai encore les mains toutes mouillées de ses larmes. Tenez, voyez!"
En effet, les mains du bon vieillard étaient encore humides comme un parchemin jaune sur lequel l'eau ne peut pas sécher. Un vieux domestique, qui avait l'air d'un religieux, apporta une robe de séminariste, qu'il passa au malade en le faisant soulever par les gens de l'archevêque, et on nous laissa seuls. Le nouveau venu n'avait nullement résisté à cette toilette. Ses yeux, sans être fermés, étaient voilés et comme recouverts à demi par ses sourcils blonds; ses paupières très rouges, la fixité de ses prunelles, me parurent de très mauvais symptômes. Je lui tâtai le pouls, et je ne pus m'empêcher de secouer la tête assez tristement.
A ce signe-là, M. de Beaumont me dit:
"Donnez-moi un verre d'eau: j'ai quatre-vingts ans, moi; cela me fait mal.
—Ce ne sera rien, monseigneur, lui dis-je: seulement, il y a dans ce pouls quelque chose qui n'est ni la santé ni la fièvre de la maladie… C'est la folie", ajoutai-je tout bas.
Je dis au malade:
"Comment vous nommez-vous?"
Rien… ses yeux demeurèrent fixes et mornes…
"Ne le tourmentez pas, Docteur, dit M. de Beaumont, il m'a déjà dit trois fois qu'il appelait Nicolas-Joseph-Laurent.
—Mais ce ne sont que des noms de baptême, dis-je.
—N'importe! n'importe! dit le bon archevêque avec un peu d'impatience, cela suffit à la religion: ce sont les noms de l'âme que les noms de baptême. C'est par ces noms-là que les saints nous connaissent. Cet enfant est bien bon chrétien."
Je l'ai souvent remarqué, entre la pensée et l'oeil il y a un rapport direct et si immédiat, que l'un agit sur l'autre avec une égale puissance. S'il est vrai qu'une idée arrête le regard, le regard, en se détournant, détourne aussi l'idée. J'en ai fait l'épreuve auprès des fous.
Je passai les mains sur les yeux fixes de ce jeune homme, et je les lui fermai. Aussitôt la raison lui vint, et il prit la parole.
"Ah! monseigneur, dit-il, donnez-moi les sacrements. Ah! bien vite, monseigneur, avant que mes yeux se soient rouverts à la lumière; car les sacrements seuls peuvent me délivrer de mon ennemi, et l'ennemi qui me possède, c'est une idée que j'ai, et cette idée me reviendra tout à l'heure.
—Mon système est bon", dis-je en souriant.
Il continua:
"Ah! monseigneur, Dieu est certainement dans l'hostie… Je ne croyais pas qu'une idée pût devenir dans la tête comme un fer rouge… Dieu est certainement dans l'hostie; et si vous me la donnez, monseigneur, l'hostie chassera l'idée, et Dieu chassera les philosophes…
—Vous voyez qu'il pense très bien, me dit tout bas le bon archevêque.Laissons-le dire, pour voir."
Le pauvre garçon continua:
"Si quelque chose peut chasser le raisonnement, c'est la foi, la foi du charbonnier; si quelque chose peut donner la foi, c'est l'hostie. Oh! donnez-moi l'hostie, si l'hostie a donné la foi à Pascal. Je serai guéri si vous me la donnez, monseigneur, tandis que j'ai les yeux fermés; hâtez-vous: donnez-moi l'hostie.
—Savez-vous votre Confiteor?" dit l'archevêque.
Il n'entendit pas et poursuivit:
"Oh! qui m'expliquera la SOUMISSION DE LA RAISON? ajouta-t-il avec une voix de tonnerre lorsqu'il prononça les derniers mots… Saint Augustin a dit: "La Raison ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle le doit." Et moi, Nicolas-Joseph- Laurent, né à Fontenoy-le-Château, de parents pauvres… j'ajoute que, si elle se soumet à son propre jugement, c'est à elle-même qu'elle se soumet, et que, si elle ne se soumet qu'à elle-même, elle ne se soumet donc pas et continue d'être reine… Cercle vicieux. Sophisme de saint! Raison d'école à rendre le diable fou!… Ah! d'Alembert! Joli pédant, que tu me tourmentes!"
Il ajouta ceci en se grattant l'épaule. Je crois que cela vint de ce que j'avais laissé un de ses yeux libre. Je le refermai de la main gauche.
"Hélas! dit-il, monseigneur, faites que je m'écrie comme Pascal:
Joye!!Certitude, joye, certitude, sentiment, vue;Joye, joye, joye et pleurs de joye!Dieu de Jésus-Christ… oubli de tous, hormis de Dieu.
"Il avait vu le Dieu de Jésus-Christ ce jour-là, depuis dix heures et demie du soir jusqu'à minuit et demi, le lundi 25 novembre 1654; et, en conséquence, il était tranquille et sûr de son affaire. Il était bien heureux, celui-là…—Aïe! aïe! aïe! voici La Harpe qui me tire les pieds…—Que me veux-tu? On a jeté La Harpe dans le trou du souffleur avec les Barmécides.—Tu es mort."
En ce moment j'ôtai ma main, et il ouvrit les yeux.
"Un rat! cria-t-il… Un lapin!… Je jure sur l'Évangile que c'est un lapin… C'est Voltaire! C'est Vol-à-terre!… Oh! le joli jeu de mots! n'est-ce pas? Hein! mon cher seigneur… il est gentil, mon jeu de mots?… Il n'y a pas une librairie qui veuille me le payer un sou… Je n'ai pas dîné hier ni la veille… mais je m'en moque, parce que je n'ai jamais faim… Mon père est à sa charrue, et je ne voudrais pas lui prendre la main, parce qu'elle est enflée et dure comme du bois. D'ailleurs, il ne sait pas parler français, ce gros paysan en blouse! Cela fait rougir quand il passe quelqu'un. Où voulez-vous que j'aille lui faire boire du vin? Entrerai-je au cabaret, moi, s'il vous plaît? et que dira M. de Buffon, avec ses manchettes et son jabot?… Un chat… c'est un chat que vous avez sous votre soulier, l'abbé…"
M. de Beaumont n'avait pu s'empêcher, malgré son extrême bonté, de sourire quelquefois, les larmes aux yeux. Ici il recula en faisant rouler son fauteuil en arrière, et fut un peu effrayé.
Je pris la tête du jeune homme, je la secouai doucement dans mes mains, comme on roule le sac du jeu de loto, et je laissai mes doigts sur ses paupières baissées. Les numéros sortants furent tous changés. Il soupira profondément, et dit d'un ton aussi calme qu'il s'était montré emporté jusque-là:
"Trois fois malheur à l'insensé qui veut dire ce qu'il pense avant d'avoir assuré le pain de toute sa vie!… Hypocrisie, tu es la raison même! tu fais que l'on ne blesse personne, et le pauvre a besoin de tout le monde… Dissimulation sainte, tu es la suprême loi sociale de celui qui est né sans héritage… Tout homme qui possède un champ ou un sac est son maître, son seigneur et son protecteur. Pourquoi le sentiment du bien et du juste s'est-il établi dans mon coeur? Mon coeur s'est gonflé dans mesure; des torrents de haine en ont coulé, et se sont fait jour comme une lave. Les méchants ont eu peur; ils ont crié, ils se sont tous levés contre moi. Comment voulez- vous que je résiste à tous, moi seul, moi qui ne suis rien, moi qui n'ai rien au monde qu'une pauvre plume, et qui manque d'encre quelquefois?"
Le bon archevêque n'y tint plus. Il y avait un quart d'heure qu'il tremblait et étendait les bras vers celui qu'il nommait déjà son enfant; il se leva pesamment de son fauteuil et vint pour l'embrasser. Moi, qui tenais mes doigts sur ses yeux avec une constance inébranlable, je fus pourtant forcé de les ôter, parce que je sentais quelque chose qui les repoussait, comme si les paupières se fussent gonflées. A l'instant où je cessai de les presser, des pleurs abondants se firent jour entre mes doigts et inondèrent ses joues pâles. Des sanglots faisaient bondir son coeur, les veines du cou étaient grosses et bleues, et il sortait de sa poitrine de petites plaintes comme celles d'un enfant dans les bras de sa mère.
"Peste! monseigneur, laissez-le, dis-je à M. de Beaumont: cela va mal. Le voilà qui rougit bien vite, et puis il est tout blanc, et le pouls s'en va… Il est évanoui… Bien! le voilà sans connaissance … Bonsoir…"
Le bon prélat se désolait et me gênait beaucoup en voulant toujours m'aider. J'employai tous mes petits moyens pour faire revenir le malade; et cela commençait à réussir, lorsqu'on vint pour me dire qu'une chaise de poste de Versailles m'attendait de la part du Roi. J'écrivis ce qui restait à faire, et je sortis.
"Parbleu! dis-je, je parlerai de ce jeune homme-là.
—Vous nous rendrez bien heureux, mon cher Docteur, car notre caisse d'aumônes est toute vide. Partez vite, dit M. de Beaumont, je garde ici mon pauvre enfant trouvé."
Et je vis qu'il lui donnait sa bénédiction en tremblotant et en pleurant.
Je me jetai dans la chaise de poste.
Lorsque je partis pour Versailles, la nuit était close. J'allais ce qu'on appelle le train du Roi, c'est-à-dire le postillon au galop et le cheval de brancard au grand trot. En deux heures je fus à Trianon. Les avenues étaient éclairées, et une foule de voitures s'y croisaient. Je crus que je trouverais toute la Cour dans les petits appartements; mais c'étaient des gens qui étaient allés s'y casser le nez et s'en revenaient à Paris. Il n'y avait foule qu'en plein air, et je ne trouvai dans la chambre du Roi que mademoiselle de Coulanges.
"Eh! le voilà donc enfin!" dit-elle en me donnant la main à baiser. Le Roi, qui était le meilleur homme du monde, se promenait dans la chambre en prenant le café dans une petite tasse de porcelaine bleue.
Il se mit à rire de bon coeur en me voyant.
"Jésus-Dieu! Docteur, me dit-il, nous n'avons plus besoin de vous. L'alarme a été chaude, mais le danger est passé. Madame, que voici, en a été quitte pour la peur.—Vous savez notre petite manie, ajouta-t-il en s'appuyant sur mon épaule et me parlant à l'oreille tout haut, nous avons peur de la rage, nous la voyons partout! Ah! parbleu! il ferait bon voir un chien dans la maison! Je ne sais s'il me sera permis de chasser dorénavant.
—Enfin, dis-je en m'approchant du feu qu'il y avait malgré l'été (bonne coutume à la campagne, soit dit entre parenthèses), enfin, dis-je, à quoi puis-je être bon au Roi?
—Madame prétend, dit-il en se balançant d'un talon rouge sur l'autre, qu'il y a des animaux, ma foi, pas plus gros que ça, et il donnait une chiquenaude à un grain de tabac attaché aux dentelles de ses manchettes, qu'il y a des animaux qui… Allons, madame, dites-le vous-même."
Mademoiselle de Coulanges s'était blottie comme une chatte sur son sofa, et cachait son front sous l'un de ces petits rabats de soie que l'on posait alors sur le dossier des meubles pour les préserver de la poudre des cheveux. Elle regardait à la dérobée comme un enfant qui a volé une dragée et qui est bien aise qu'on le sache. Elle était jolie comme tous les Amours de Boucher et toutes les têtes de Greuze?
"Ah! Sire, dit-elle tout doucement, vous parlez si bien!…
—Mais, madame, en vérité, je ne puis pas dire vos idées en médecine…
—Ah! Sire, vous parlez si bien de tout!
—Mais, Docteur, aidez-la donc à se confesser! vous voyez bien qu'elle ne s'en tirera jamais."
A dire vrai, j'étais assez embarrassé moi-même, car je ne savais pas ce qu'il voulait dire, et je ne l'ai appris que depuis, en 90.
"Eh bien, mais comment donc! dis-je en m'approchant de la petite bien-aimée; eh bien, mais qu'est-ce que c'est donc que ça, madame? eh bien, donc, qu'est-ce qui nous est arrivé, mademoiselle?… Nous avons de petites peurs! de petites fantaisies, madame? Fantaisies de femme!—Hé! hé! de jeune femme, Sire!… Nous connaissons ça!…—Eh bien, donc, qu'est-ce que c'est donc, ça?… Comment donc ça se nomme- t-il, ces animaux?… Allons, madame!… Eh bien, donc, est-ce que nous voulons nous trouver mal?…"
Enfin, tout ce qu'on dit d'agréable et d'aimable aux jeunes femmes.
Tout d'un coup mademoiselle de Coulanges regarda le Roi et moi, et je regardai le Roi et elle, le Roi regarda sa maîtresse et moi, et nous partîmes ensemble du plus long éclat de rire que j'aie entendu de mes jours. Mais c'est qu'elle étouffait véritablement, et me montrait du doigt; et pour le Roi, il en renversa le café sur sa veste d'or.
Quand il eut bien ri:
"Çà, me dit-il en me prenant par le bras et me faisant asseoir de force sur son sofa, parlons un peu raison, et laissons cette petite folle se moquer de nous tout à son aise. Nous sommes aussi enfants qu'elle. Dites-moi, Docteur, comment on vit à Paris depuis huit jours."
Comme il était en bonne humeur, je lui dis:
"Mais je dirai plutôt au Roi comment on y meurt. Assez mal à son aise, en vérité, pour peu qu'on soit Poète.
—Poète! dit le Roi, et je remarquai qu'il renversait la tête en arrière en fronçant le sourcil et croisait les jambes avec humeur.
—Poète! dit mademoiselle de Coulanges; et je remarquai que sa lèvre inférieure faisait la cerise fendue, comme les lèvres de tous les portraits féminins du temps de Louis XIV.
—Bien! me dis-je, j'en étais sûr. Il ne faut que ce nom dans le monde pour être ridicule ou odieux.
—Mais que diable veut-il donc dire à présent? reprit le Roi, est-ce que La Harpe est mort? est-ce qu'il est malade?…
—Ce n'est pas lui, Sire; au contraire, dis-je, c'est un autre petit Poète, tout petit, qui est fort mal, et je ne sais trop si je le sauverai, parce que, toutes les fois qu'il est guéri, un accès d'indignation le fait retomber dans un mauvais état."
Je me tus, et ni l'un ni l'autre ne me dit: "Qu'a-t-il?"
Je repris avec le sang-froid que vous savez:
"L'indignation produit des débordements affreux dans le sang et la bile, qui vous inondent un honnête homme intérieurement, de manière à faire frémir."
Profond silence. Ni l'un ni l'autre ne frémit.
"Et si le Roi, poursuivis-je, s'intéresse avec tant de bonté au moindres écrivains, que serait-ce s'il connaissait celui que je viens de quitter?"
Long silence.—Et personne ne me dit: "Comment se nomme-t-il?" Ce fut assez malheureux, car je savais son nom de lugubre mémoire, son triste nom, synonyme d'amertume satirique et de désespoir… Ne me le demandez pas encore… Écoutez.
Je poursuivis d'un air insouciant, pour éviter le ton solliciteur:
"Si ce n'était pas abuser des bontés de Roi, en vérité je me hasarderais jusqu'à lui demander quelque secours… quelque léger secours pour…
—Accablé! accablé! nous sommes accablé, monsieur, me dit Louis XV, de demandes de ce genre pour des faquins qui emploient à nous attaquer l'aumône que nous leur faisons."
Puis, se rapprochant de moi:
"Ah çà, me dit-il, je suis vraiment surpris qu'avec votre usage du monde vous ne sachiez pas encore que, lorsqu'on se tait, c'est qu'on ne veut pas répondre… Vous m'avez forcé dans mes derniers retranchements; eh bien, je veux bien vous parler de vos Poètes, et vous dire que je ne vois pas la nécessité de me ruiner à soutenir ces petites bonnes gens-là, qui font le lendemain les jolis coeurs à nos dépens. Sitôt qu'ils ont quelques sous, ils se mettent à l'ouvrage pour nous régenter, et font leur possible pour se faire fourrer à la Bastille. Cela donne des airs de Richelieu, n'est-ce pas!… C'est là ce qu'aiment les beaux esprits, que je trouve bien sots. Tudieu! je suis las de servir de plastron à ces petites gens. Ils feront bien assez de mal sans que je les y aide… Je ne suis plus bien jeune, et je me suis tiré d'affaire; je ne sais trop si mon successeur s'en tirera; au surplus, cela le regarde… Savez-vous, Docteur, qu'avec mon air insouciant je suis tout au moins un homme de sens, et je vois bien où l'on nous mène?"
Ici le Roi se leva et marcha assez vite dans la chambre, secouant son jabot. Vous pensez que je n'étais guère à mon aise, et que je me levai aussi.
"C'est peut-être mon cher frère le roi de Prusse qui s'en est bien trouvé de son bon accueil à vos Poètes? Il a cru me jouer un tour en accueillant Voltaire comme il l'a fait: il m'a fait grand plaisir en m'en débarrassant, et il y a gagné des impertinences qui l'ont forcé de faire bâtonner ce petit monsieur-là.—Vraiment, parce qu'ils habillent des à peu près philosophiques et des à peu près politiques en figures de rhétorique, ils croient pouvoir, en sortant des bancs, monter en chaire et nous prêcher!"
Il s'arrêta ici et continua plus gaiement:
"Il n'y a rien de pis qu'un sermon, Docteur, et je m'en laisse faire le moins possible ailleurs qu'à ma chapelle. Que voulez-vous que je fasse pour votre protégé? voyons: que je le pensionne? Qu'arrivera- t-il? Demain il m'appellera Mars, à cause de Fontenoy, et nommera Minerve cette bonne petite mam'selle de Coulanges, qui n'y a aucune prétention."
(Je crus qu'elle se fâcherait. Elle ne sourcilla pas. Elle jouait avec son éventail.)
"Dans deux jours il voudra faire l'homme d'État, et raisonnera sur le gouvernement anglais pour avoir un grand emploi; il ne l'aura pas, et on fera bien. Dans quatre jours il tournera en ridicule mon père, mon grand-père et tous mes aïeux jusqu'à saint Louis inclusivement. Il appellera Socrate le roi de Prusse, avec tous ses pages, et me nommera Sardanapale, à cause de ces dames qui viennent me voir à Trianon. On lui enverra une lettre de cachet; il sera ravi: le voilà martyr de sa philosophie.
—Ah! Sire, m'écriai-je, celui-là l'est des philosophes…
—C'est la même chose, interrompit le Roi; Jean-Jacques n'en fut pas plus mon ami pour être leur ennemi. Se faire un nom à tout prix, voilà leur affaire. Tous ces gens-là sont pétris de la même pâte; chacun, pour se faire gros, veut ronger avec ses petites dents un morceau du gâteau de la monarchie, et, comme je le leur abandonne, ils en ont bon marché. Ce sont nos ennemis naturels que vos beaux- esprits; il n'y a de bon parmi eux que les musiciens et les danseurs; ceux-là n'offensent personne sur leurs théâtres, et ne chantent ni ne dansent la politique. Aussi je les aime; mais qu'on ne me parle pas des autres."
Comme je voulais insister et que j'entr'ouvrais la bouche pour répondre, il me prit doucement le bras, moitié riant et moitié sérieusement, et se mit à marcher avec moi, en se dandinant à sa manière, du côté de la porte de l'appartement. Il fallut bien suivre.
"Vous aimez donc bien les vers, Docteur?—Je vais vous les dire aussi bien que ceux qui les font, tenez:
Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,Que, pour être imprimés et reliés en veau,Les voilà dans l'État d'importantes personnes;Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes;Qu'au moindre petit bruit de leurs productionsIls doivent voir chez eux voler les pensions;Que sur eux l'univers a la vue attachée;Que partout de leur nom la gloire est épanchée,Et qu'en science ils sont des prodiges fameux,Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux,Pour avoir eu, trente ans, des yeux et des oreilles,Pour avoir employé neuf ou dix mille veilleA se bien barbouiller de grec et de latin,Et se charger l'esprit d'un ténébreux butinDe tous les vieux fatras qui traînent dans les livres,Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres,Riches, pour tout mérite, en babil importun,Inhabiles à tout, vides de sens commun,Et pleins d'un ridicule et d'une impertinenceA décrier partout l'esprit et la science.
"Vous voyez qu'après tout la cour n'est pas si bête, ajouta-t-il quand nous fûmes arrivés au bout de la chambre: vous voyez qu'ils sont plus sots que nous, vos chers Poètes, car il nous donnent des verges pour les fouetter."
Là-dessus le Roi m'ouvrit; je passai en saluant. Il quitta mon bras, il rentra et s'enferma… J'entendis un grand éclat de rire de mademoiselle de Coulanges.
Je n'ai jamais bien su si cela pouvait s'appeler être mis à la porte
Stello cessa d'appuyer sa tête sur le coussin de son canapé. Il se leva et étendit les bras vers le ciel, rougit subitement, et s'écria avec indignation:
"Eh! qui vous donnait le droit d'aller ainsi mendier pour lui? Vous en avait-il prié? N'avait-il pas souffert en silence jusqu'au moment où la Folie secoua ses grelots dans sa pauvre tête? S'il avait soutenu pendant toute sa jeunesse l'âpre dignité de son caractère; s'il avait pendant une vingtaine d'années singé l'aisance et la fortune par orgueil et pour ne rien demander, vous lui auriez fait perdre en une heure toute la fierté de sa vie. C'est une mauvaise action, Docteur, et je ne voudrais pas l'avoir fait pour tous les jours qui me restent encore à subir. Je la mets au rang des plus mauvaises (et il y en a un grand nombre) que n'atteignent pas les lois, comme celle de tromper les dernières volontés d'un mourant illustre, et de vendre ou de brûler ses Mémoires, quand son dernier regard les a caressés comme une partie de lui-même qui allait rester sur la terre après lui, quand son dernier souffle les a bénis et consacrés.—Vous avez trahi ce jeune homme lorsque vous avez quêté pour lui l'aumône d'un roi insouciant.—Pauvre enfant! lorsqu'il avait des lueurs de raison, lorsque ses yeux étaient fermés (selon votre expérience), il pouvait, se sentant mourir, se féliciter de la pudeur de sa pauvreté, s'enorgueillir de ce qu'il ne laissait à aucun homme le droit de dire: Il s'est abaissé; et pendant ce temps-là vous alliez prostituer ainsi la dignité de son âme! Voilà, en vérité, une mauvaise action."
Le Docteur-Noir sourit avec une parfaite tranquillité.
"Asseyez-vous, dit-il; je vous trouve déjà mieux, vous sortez un peu de la contemplation de votre maladie. Lâche habitude de bien des hommes, habitude qui double la puissance du mal.—Eh! pourquoi ne voulez-vous pas que j'aie été attaqué une fois moi-même d'une maladie bien répandue, la manie de protéger? Mais revenons à ma sortie de Trianon.
"J'en fus tellement déconcerté, que je ne remis plus les pieds chez l'archevêque et m'efforçai de ne plus penser au malade que j'avais trouvé dans son palais.—Je parvins en quelques minutes à chasser cette idée par la grande habitude que j'ai de dompter ma sensibilité.
—Mince victoire! dit Stello en grondant.
—Je me croyais débarrassé de ce fou depuis longtemps, lorsqu'un beau soir on me fit appeler pour monter dans un grenier, où me conduisit une vieille portière sourde…
—Que voulez-vous que je lui fasse? dis-je en entrant; c'est un homme mort."
Elle ne me répondit pas; elle me laissa avec le même homme, que je reconnus difficilement.
Il était à demi couché, le pauvre malade, sur un lit de sangle placé au milieu d'une chambre vide. Cette chambre était aussi toute noire, et il n'y avait pour l'éclairer qu'une chandelle placée dans un encrier, en guise de flambeau, et élevée sur une grande cheminée de pierre. Il était assis dans son lit de mort, sur son matelas mince et enfoncé, les jambes chargées d'une couverture de laine en lambeaux, la tête nue, les cheveux en désordre, le corps droit, la poitrine découverte et creusée par les convulsions douloureuses de l'agonie. Moi, je vins m'asseoir sur le lit de sangle, parce qu'il n'y avait pas de chaise; j'appuyai mes pieds sur une petite malle de cuir noir, sur laquelle je posai un verre et deux petites fioles d'une potion, inutile pour le sauver, mais bonne à le faire moins souffrir. Sa figure était très noble et très belle; il me regardait fixement, et il avait au-dessus des joues, entre le nez et les yeux, cette contraction nerveuse que nulle convulsion ne peut imiter, que nulle maladie ne donne, qui dit au médecin: Va-t'en! et qui est comme l'étendard que la Mort plante sur sa conquête. Il serrait dans l'une de ses mains sa plume, sa dernière, sa pauvre plume, bien tachée d'encre, bien pelée, et toute hérissée; dans l'autre main, une croûte bien dure de son dernier morceau de pain. Ses deux jambes se choquaient et tremblaient de manière à faire craquer le lit mal assuré. J'écoutai avec attention le souffle embarrassé de la respiration du malade, et j'entendis le râle avec un enrouement caverneux; je reconnus la mort à ce bruit, comme un marin expérimenté reconnaît la tempête au petit sifflement du vent qui la précède.
"Tu viendras donc toujours la même avec tous? dis-je à la Mort, assez bas pour que mes lèvres ne fissent, aux oreilles du mourant, qu'un bourdonnement incertain. Je te reconnais partout à ta voix creuse que tu prêtes au jeune et au vieux. Ah! comme je te connais, toi et tes terreurs qui n'en sont plus pour moi; je sens la poussière que tes ailes secouent dans l'air; en approchant, j'en respire l'odeur fade, et j'en vois voler la cendre pâle, imperceptible aux yeux des autres hommes.
—Te voilà bien, l'Inévitable, c'est bien toi!—Tu viens sauver cet homme de la douleur; prends-le dans tes bras comme un enfant, et emporte-le. Sauve-le, je te le donne; sauve-le de la dévorante douleur qui nous accompagne sans cesse sur la terre, jusqu'à ce que nous reposions en toi, bienfaisante amie!"
C'était elle, je ne me trompais pas; car le malade cessa de souffrir, et jouit tout à coup de ce divin moment de repos qui précède l'éter- nelle immobilité du corps; ses yeux s'agrandirent et s'étonnèrent, sa bouche se desserra et sourit; il y passa sa langue deux fois, comme pour goûter encore, dans quelque coupe invisible, une dernière goutte du baume de la vie, et dit de cette voix rauque des mourants qui vient des entrailles et semble venir des pieds:
Au banquet de la vie infortuné convive…
—C'était Gilbert! s'écria Stello en frappant des mains.
—Ce n'était plus Gilbert, poursuivit le Docteur Noir en souriant d'un seul côté de la bouche; car il ne put en dire davantage: son menton tomba sur sa poitrine, et ses deux mains broyèrent à la fois la croûte de pain et la plume du Poète. Le bras droit me resta longtemps dans les mains, et j'y cherchais le pouls inutilement; je pris la plume et la posai sur sa bouche: un léger souffle l'agita encore, comme si l'âme l'eût baisée en passant, ensuite rien ne bougea dans le duvet de la plume, qui ne fut pas terni par la moindre vapeur. Alors je fermai les yeux du mort et je pris mon chapeau…
Voilà une horrible fin, dit Stello, relevant son front de l'oreiller qui le soutenait, et regardant le Docteur avec des yeux troublés… Où donc étaient ses parents?
—Ils labouraient leur champ, et j'en fus charmé. Près du lit des mourants, les parents m'ont toujours importuné.
—Et pourquoi cela? dit Stello…
—Quand une maladie devient un peu longue, les parents jouent le plus médiocre rôle qui se puisse voir. Pendant les huit premiers jours, sentant la mort qui vient, ils pleurent et se tordent les bras; les huit jours suivants, ils s'habituent à la mort de l'homme, calculent ses suites et spéculent sur elle; les huit jours qui suivent, ils se disent à l'oreille: Les veilles nous tuent; on prolonge ses souffrances; il serait plus heureux pour tout le monde que cela finît. Et s'il reste encore quelques jours après, on me regarde de travers. Ma foi, j'aime mieux les gardes-malades; elles tâtent bien, à la dérobée, les draps du lit, mais elles ne parlent pas.
—O noir Docteur! soupira Stello,—d'une vérité toujours inexorable!…
—D'ailleurs, Gilbert avait maudit avec justice son père et sa mère, d'abord pour lui avoir donné naissance, ensuite pour lui avoir appris à lire.
—Hélas! oui, dit Stello, il a écrit ceci:
Malheur à ceux dont je suis né …………….………………………………………..Père aveugle et barbare! impitoyable mère!Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfantQui n'héritât de vous qu'une affreuse indigence!Encor si vous m'eussiez laissé mon ignorance!J'aurais vécu paisible en cultivant mon champ;Mais vous avez nourri les feux de mon génie.
—Voilà des vers raisonnables, dit le Docteur.
—Mauvaises rimes, dit l'autre par habitude.
—Je veux dire qu'il avait raison de se plaindre de lire, parce que du jour où il sut lire il fut Poète, et dès lors il appartint à la race toujours maudite par les puissances de la terre… Quant à moi, comme j'avais l'honneur de vous le dire, je pris mon chapeau et j'allais sortir lorsque je trouvai à la porte les propriétaires du grabat, qui gémissaient sur la perte d'une clef… je savais où elle était.
—Ah! quel mal vous me faites, impitoyable! N'achevez pas, ditStello, je sais cette histoire.
—Comme il vous plaira, dit le Docteur avec modestie; je ne tiens pas aux descriptions chirurgicales, et ce n'est pas en elles que je puiserai les germes de votre guérison. Je vous dirai donc simplement que je rentrai chez ce pauvre petit Gilbert; je l'ouvris; je pris la clef dans l'oesophage et je la rendis aux propriétaires.