Chapter 3

»Premièrement, Gallion croyait que le jeune Néron serait un empereur philosophe, gouvernerait d'après les maximes du portique et ferait les délices du genre humain. Il se trompait et les raisons de son erreur ne sont que trop claires. Son frère Sénèque était le précepteur du fils d'Agrippine; son neveu, le petit Lucain, vivait familièrement avec le jeune prince. L'intérêt de sa famille et son propre intérêt attachaient le proconsul à la fortune de Néron. Il croyait que Néron serait un excellent empereur parce qu'il le désirait. L'erreur vient plutôt d'une faiblesse de caractère que d'un défaut d'esprit. Au reste Néron était alors un adolescent plein de douceur; et les premières années de son principat ne devaient pas démentir les espérances des philosophes. Deuxièmement, Gallion croyait que la paix régnerait sur le monde après le châtiment des Parthes. Il se trompait, faute de connaître les vraies dimensions de la terre. Il croyait à tort que l'orbis romanuss'étendait sur tout le globe, que le monde habitable finissait aux rives brûlantes ou glacées, aux fleuves, aux montagnes, aux sables, aux déserts atteints par les aigles romaines et que les Germains et les Parthes habitaient les confins de l'univers. On sait ce que cette erreur, commune à tous les Romains, coûta de larmes et de sang à l'Empire. Troisièmement, Gallion, sur la foi des oracles, croyait à l'éternité de Rome. Il se trompait si l'on prend sa prophétie au sens étroit et littéral. Il ne se trompait pas si l'on considère que Rome, la Rome de César et de Trajan, nous a donné ses coutumes et ses lois et que la civilisation moderne procède de la civilisation romaine. C'est à la place auguste où nous sommes, du haut de la tribune rostrale et dans la curie que fut délibéré le sort de l'univers et conçue la forme dans laquelle les peuples sont encore aujourd'hui contenus. Notre science est fondée sur la science grecque que Rome nous a transmise. Le réveil de la pensée antique au XVe siècle en Italie, au XVIe siècle en France et en Allemagne, fit renaître l'Europe à la science et à la raison. Le proconsul d'Achaïe ne se trompait pas. Rome n'est pas morte puisqu'elle vit en nous. Considérons en quatrième lieu les idées philosophiques de Gallion. Sans doute il n'avait pas une très bonne physique et il n'interprétait pas toujours avec une suffisante précision les phénomènes naturels. Il faisait de la métaphysique comme un Romain; c'est-à-dire sans finesse. Au fond il n'estimait la philosophie que pour son utilité et s'attachait surtout aux questions morales. En rapportant ses discours, je ne l'ai ni trahi ni flatté. Je l'ai montré sérieux et médiocre, assez bon disciple de Cicéron. Vous avez entendu qu'il conciliait, au moyen des plus pauvres raisonnements, la doctrine stoïcienne avec la religion nationale. On sent que lorsqu'il spécule sur la nature des dieux, il a le souci de rester bon citoyen et honnête fonctionnaire. Mais enfin il pense, il raisonne. L'idée qu'il se fait des forces qui régissent l'univers est, dans son principe, rationnelle et scientifique et, en cela, conforme à celle que nous nous en formons nous-mêmes. Il raisonne moins bien que son ami, le grec Apollodore. Il ne raisonne pas plus mal que les professeurs de notre Université, qui enseignent la philosophie indépendante et le spiritualisme chrétien. Par la liberté de l'esprit, par la fermeté de l'intelligence, il semble notre contemporain. Sa pensée se tourne naturellement dans la direction que l'esprit humain suit à cette heure. Ne disons donc pas qu'il méconnaissait l'avenir intellectuel de l'humanité.

»Quant à saint Paul, il annonçait l'avenir, personne n'en doute. Pourtant il s'attendait à voir de ses yeux le monde finir, et toutes les choses existantes abîmées dans les flammes. Cette conflagration de l'univers que Gallion et les stoïciens prévoyaient dans un avenir si lointain, qu'ils n'en annonçaient pas moins l'éternité de l'Empire, Paul la croyait toute proche et se préparait à ce grand jour. En cela il se trompait et cette erreur est plus grosse à elle seule, vous en conviendrez, que toutes les erreurs réunies de Gallion et de ses amis. Ce qui est plus grave encore, c'est que Paul n'appuyait cette extraordinaire croyance sur aucune observation, sur aucun raisonnement. Il ignorait et méprisait la science. Il se livrait aux plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la glossolalie, il n'avait de culture d'aucune sorte.

»En réalité, sur l'avenir comme sur le présent et sur le passé, le proconsul n'avait rien à apprendre de l'apôtre, rien qu'un nom. Il aurait su que Paul était de la religion du Christ qu'il n'en aurait pas été pour cela mieux instruit de l'avenir du christianisme qui devait en peu d'années se dégager à peu près entièrement des idées de Paul et des premiers hommes apostoliques. En sorte que, si l'on ne s'arrête pas à des textes liturgiques, dépouillés de leur sens primitif, et aux constructions purement verbales des théologiens, on s'apercevra que saint Paul prévoyait moins bien l'avenir que Gallion et l'on supposera que l'apôtre, s'il revenait aujourd'hui à Rome, y éprouverait plus de surprise que le proconsul.

»Saint Paul, dans la Rome moderne, ne se reconnaîtrait pas plus sur la colonne de Marc Aurèle, qu'il ne reconnaîtrait sur la colonne Trajane son vieil ennemi Kephas. Le dôme de Saint Pierre, les stances du Vatican, la splendeur des églises et la pompe papale, tout offusquerait ses yeux clignotants. A Londres, à Paris, à Genève, il chercherait en vain des disciples. Il ne comprendrait ni les catholiques ni les réformés qui citent à l'envi ses épitrès vraies ou supposées. Il ne comprendrait pas mieux les esprits affranchis de tout dogme, qui fondent leur opinion sur les deux forces qu'il méprisait et haïssait le plus: la science et la raison. En voyant que le fils de l'homme n'est pas venu, il déchirerait ses vêtements et se couvrirait de cendre.

Hippolyte Dufresne intervint:

—Sans doute, dit-il, saint Paul à Paris ou à Rome serait comme un hibou au soleil. Il ne s'y trouverait pas plus en état de communiquer avec les Européens cultivés qu'un Bédouin du désert. Il ne se reconnaîtrait pas chez un évêque et il n'y serait pas reconnu. Descendu chez un pasteur suisse, nourri de ses écrits, il le surprendrait par la rudesse primitive de son christianisme. C'est vrai. Mais songez que c'était un sémite, étranger à la pensée latine, au génie des Germains et des Saxons, étranger aux races dont sortirent ces théologiens, qui, à force de faux sens, de contresens et de non-sens, ont trouvé un sens à ses épîtres falsifiées. Vous le concevez dans un monde qui n'était pas le sien, qui ne peut en aucun cas devenir le sien, et cette imagination absurde fait naître tout à coup une multitude d'images incongrues. On voit, par exemple, ce tapissier nomade dans le carrosse d'un cardinal et l'on s'amuse de la figure que feront deux êtres humains d'un caractère aussi opposé. Si vous ressuscitez saint Paul, ayez le bon goût de le replacer dans sa race et dans son pays, chez les sémites d'Orient, qui n'ont pas beaucoup changé depuis vingt siècles et pour qui la Bible et le Talmud contiennent toute la science humaine. Plantez-le parmi les Juifs de Damas ou de Jérusalem. Conduisez-le à la synagogue. Il y entendra sans surprise les enseignements de son maître Gamaliel. Il discutera avec les rabbins, tissera des poils de chèvre, vivra de dattes et d'un peu de riz, observera fidèlement la loi et tout à coup entreprendra de la détruire. Il sera persécuteur et persécuté, bourreau et martyr avec une égale ardeur. Les Juifs de la synagogue procéderont à son excommunication en soufflant dans un cornet à bouquin et en versant goutte à goutte la cire des cierges noirs dans une cuve de sang. Il supportera avec fermeté cette horrible cérémonie et exercera, dans une vie pénible et sans cesse menacée, l'énergie d'une âme intraitable. Cette fois, il ne sera connu probablement que d'un petit nombre de Juifs ignares et sordides. Mais ce sera Paul encore et Paul tout entier.

—C'est possible, dit Joséphin Leclerc. Mais vous m'accorderez bien que saint Paul fut un des principaux fondateurs du christianisme, et qu'il aurait pu fournir à Gallion quelques indications précieuses sur le grand mouvement religieux que le proconsul ignorait totalement.

—Qui fait une religion ne sait pas ce qu'il fait, répliqua Langelier. J'en dirai presque autant de ceux qui fondent les grandes institutions humaines, ordres monastiques, compagnies d'assurances, garde nationale, banques, trusts, syndicats, académies et conservatoires, sociétés de gymnastique, soupes et conférences. Ces établissements, d'ordinaire, ne correspondent pas longtemps aux intentions de leurs fondateurs, et il arrive parfois qu'ils y deviennent tout à fait opposés. Encore y peut-on reconnaître, après de longues années, quelques indices de leur destination première. Quant aux religions, tout au moins chez les peuples dont la vie est agitée et la pensée mobile, elles se transforment sans cesse et si complètement, au gré des sentiments et des intérêts de leurs fidèles et de leurs ministres, qu'au bout de peu d'années elles ne gardent rien de l'esprit qui les créa. Les dieux changent plus que les hommes, parce qu'ils ont une forme moins précise et qu'ils durent plus longtemps. Il y en a qui s'améliorent en vieillissant; d'autres se gâtent avec l'âge. En moins d'un siècle, un dieu devient méconnaissable. Celui des chrétiens s'est transformé plus complètement peut-être qu'aucun autre. Cela tient, sans doute, à ce qu'il a appartenu successivement à des civilisations et à des races très diverses, aux Latins, aux Grecs, aux Barbares, à toutes les nations formées sur les débris de l'Empire romain. Certes, il y a loin du roide Apollon de Dédale à l'Apollon classique du Belvédère. Il y a plus loin encore du Christ éphèbe des Catacombes au Christ ascétique de nos cathédrales. Ce personnage de la mythologie chrétienne surprend par le nombre et la diversité de ses métamorphoses. Au Christ flamboyant de saint Paul succède, dès le IIe siècle, le Christ des synoptiques, Juif pauvre, vaguement communiste, qui presque aussitôt devient, avec le quatrième évangile, une sorte de jeune alexandrin, disciple très faible des gnostiques. Et plus tard, à ne considérer que les Christs romains et pour ne s'arrêter qu'aux plus célèbres, on eut le Christ dominateur de Grégoire VII, le Christ sanguinaire de saint Dominique, le Christ chef de bandes de Jules II, le Christ athée et artiste de Léon X, le Christ fade et louche des Jésuites, le Christ protecteur de l'usine, défenseur du capital et adversaire du socialisme, qui fleurit sous le pontificat de Léon XIII et qui règne encore. Tous ces Christs, qui n'ont entre eux de commun que le nom, saint Paul ne les prévoyait pas. Au fond il n'en savait pas plus que Gallion sur le dieu futur.

—Vous exagérez, dit M. Goubin, qui n'aimait l'exagération en aucun sens.

Giacomo Boni, qui vénère les livres sacrés de tous les peuples, fit observer alors que le tort de Gallion, que le tort des philosophes et des historiens romains, fut d'ignorer les livres sacrés des Juifs.

—Mieux instruits, dit-il, les Romains n'auraient pas gardé d'injustes préventions contre la religion d'Israël; et, comme dit votre Renan, dans ces questions qui intéressaient l'humanité entière, un peu de bon vouloir et une meilleure information auraient peut-être évité de terribles malentendus. Il ne manquait pas de Juifs instruits, comme Philon, pour expliquer la loi de Moïse aux Romains, si ceux-ci avaient eu l'esprit plus large et un plus juste pressentiment de l'avenir. Les Romains ressentaient devant la pensée asiatique du dégoût et de l'effroi. S'ils avaient raison de la craindre, ils avaient tort de la mépriser. C'est une grande sottise que de mépriser un danger. En traitant d'imaginations criminelles et d'impiétés populaires les religions syriennes, Gallion manqua de clairvoyance.

—Et comment les Juifs hellénisants eussent-ils instruit les Romains de ce qu'ils ignoraient eux-mêmes? demanda Langelier. Comment un Philon si honnête, si savant mais si borné, leur eût-il révélé la pensée obscure, confuse et féconde d'Israël qu'il ne connaissait pas lui-même? Qu'aurait-il appris à Gallion touchant la foi des Juifs, sinon des niaiseries littéraires? Il lui aurait exposé que la doctrine de Moïse est conforme à la philosophie de Platon. Alors comme toujours, les hommes cultivés n'avaient aucune idée de ce qui se passait dans l'esprit des multitudes. C'est toujours à l'insu des lettrés que les foules ignorantes créent des dieux.

»Un des faits les plus étranges et les plus considérables de l'histoire, c'est la conquête du monde par le dieu d'une peuplade syrienne, c'est la victoire d'Iaveh sur tous les dieux de Rome, de la Grèce, de l'Asie et de l'Égypte. Jésus ne fut en somme qu'un nabi et le dernier des prophètes d'Israël. On ne sait rien de lui. Nous ne connaissons ni sa vie ni sa mort, car les évangélistes ne sont nullement des biographes. Et les idées morales qui ont été mises sous son nom proviennent en réalité de la foule des illuminés qui prophétisaient au temps des Hérodes.

»Ce qu'on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le triomphe du judaïsme, et c'est Israël a qui échut le singulier privilège de donner un dieu au monde. Il faut reconnaître que Iaveh méritait, à bien des égards, son élévation subite. C'était, quand il parvint à l'empire, le meilleur des dieux. Il avait bien mal commencé. On peut dire de lui que les historiens disent d'Auguste, qu'il s'adoucit avec l'àge. A l'époque où les Israélites s'établirent dans la terre promise, Iaveh était stupide, féroce, ignare, cruel, grossier, mal embouché, le plus bête et le plus méchant des dieux. Mais sous l'influence des prophètes il changea du tout au tout. Il cessa d'être conservateur et formaliste et se convertit aux idées pacifiques, aux rêves de justice. Son peuple était misérable. Il ressentit une pitié profonde pour tous les misérables. Et, bien qu'au fond il restât très Juif et très patriote, en devenant révolutionnaire il devint forcément international. Il se constitua le défenseur des humbles et des opprimés. Il eut une de ces pensées simples par lesquelles on se concilie le monde. Il annonça le bonheur universel, l'avènement d'un messie bienfaisant et pacificateur. Son prophète Isaïe lui souffla sur cet admirable thème des paroles d'une poésie délicieuse et d'une douceur invincible: «La maison d'Iaveh sera établie sur le sommet des montagnes et s'élèvera par-dessus les collines. Alors toutes les nations s'y rendront, les peuples innombrables la visiteront, disant: «Montons à la montagne d'Iaveh, à la maison du Dieu de Jacob, afin qu'il nous enseigne ses voies et que nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi et de Jérusalem la parole d'Iaveh. Il jugera entre les nations; il jugera entre les peuples innombrables. De leurs épées ils forgeront des hoyaux et de leurs lances des faucilles. Alors le loup habitera avec l'agneau. Le lionceau et les brebis seront ensemble et un petit enfant les conduira…» Dans l'Empire romain, le dieu des Juifs travaillait à la conquête des classes laborieuses et à la révolution sociale. Il s'adressait aux malheureux. Or, au temps de Tibère et de Claude, il y avait dans l'Empire infiniment plus de malheureux que d'heureux. Il y avait des multitudes d'esclaves. Un seul homme en possédait jusqu'à dix mille. Ces esclaves étaient pour la plupart tout à fait misérables. Ni Jupiter ni Junon ni les Dioscures ne s'occupaient d'eux. Les dieux latins ne les plaignaient pas. C'étaient les dieux de leurs maîtres. Quand un dieu vint de Judée, qui écoutait les plaintes des humbles, les humbles l'adorèrent. Ainsi la religion d'Israël devint la religion du monde romain. Voilà ce que ni saint Paul ni Philon ne pouvaient expliquer au proconsul d'Achaïe, parce qu'ils ne le voyaient pas clairement. Et voilà ce que Gallion ne pouvait découvrir. Cependant il sentait que le règne de Jupiter était près de finir et il annonçait l'avénement d'un dieu meilleur. Par amour des antiquités nationales, il prenait ce dieu dans l'Olympe gréco-latin; et il le choisissait du sang de Jupiter, par sentiment aristocratique. C'est de la sorte qu'il désigna Hercule au lieu de Iaveh.

—Pour le coup, dit Joséphin Leclerc, vous avouerez que Gallion se trompait.

—Moins que vous ne croyez, répondit Langelier en souriant. Iaveh ou Hercule, il n'importait guère. Croyez-le bien: le fils d'Alcmène n'aurait pas gouverné le monde autrement que le père de Jésus. Tout olympien qu'il était, il lui aurait bien fallu devenir le dieu des esclaves et prendre l'esprit religieux des temps nouveaux. Les dieux se conforment exactement aux sentiments de leurs adorateurs: ils ont des raisons pour cela. Et faites-y attention. L'esprit qui favorisa l'avènement à Rome du dieu d'Israël n'était pas seulement l'esprit populaire, c'était aussi celui des philosophes. Ils étaient alors prévue tous stoïciens et croyaient à un dieu unique, auquel avait travaillé Platon et qui ne se rattachait par aucun lien de famille ni d'amitié aux dieux à forme humaine de la Grèce et de Rome. Ce dieu, par son infinité, ressemblait au dieu des Juifs. Sénèque et Épictète qui le vénéraient eussent été les premiers surpris de la ressemblance si on les avait mis en état de faire la comparaison. Pourtant ils avaient beaucoup contribué eux-mêmes à rendre acceptable l'austère monothéisme des judéo-chrétiens. Il y avait loin sans doute de la fierté stoïque à l'humilité chrétienne, mais la morale de Sénèque, par sa tristesse et son mépris de la nature, préparait la morale évangélique. Les stoïciens étaient brouillés avec la vie et la beauté; cette rupture, que l'on attribua au christianisme, fut commencée par les philosophes. Deux siècles plus tard, à l'époque de Constantin, les païens et les chrétiens auront, autant dire, une même morale, une même philosophie. L'empereur Julien, qui rétablit la vieille religion de l'Empire abolie par Constantin l'Apostat, passe avec raison pour un adversaire du Galiléen. Et, quand on lit les petits traités de Julien, on est frappé de la quantité d'idées que cet ennemi des chrétiens possède en commun avec eux. Comme eux il est monothéiste; comme eux il croit aux mérites de l'abstinence, du jeûne et des mortifications; comme eux il méprise les plaisirs charnels et pense se rendre agréable aux dieux en ne s'approchant point des femmes; enfin il pousse le sentiment chrétien jusqu'à se féliciter d'avoir la barbe sale et les ongles noirs. L'empereur Julien avait, à bien peu de chose près, le même morale que saint Grégoire de Nazianze. Rien à cela que de naturel et d'ordinaire. Les transformations des moeurs et des idées ne sont jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se produisent insensiblement et ne se voient qu'à distance. Ceux qui les traversent ne les soupçonnent pas. Le christianisme ne s'établit que lorsque l'état des moeurs s'accommoda de lui et que lui-même s'accommoda de l'étât des moeurs. Il ne put se substituer au paganisme qu'au moment où le paganisme vint à lui ressembler et où il vint à ressembler au paganisme.

—Mettons, dit Joséphin Leclerc, que ni saint Paul ni Gallion ne lurent dans l'avenir. Personne n'y lit. N'est-ce pas un de vos amis qui a dit: «L'avenir est caché même à ceux qui le font.»

—Notre connaissance de ce qui sera, reprit Langelier, est en raison de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut. La science est prophétique. Plus une science est exacte, plus on en peut tirer d'exactes prophéties. Les mathématiques, à qui seules appartient l'entière exactitude, communiquent une partie de leur précision aux sciences qui procèdent d'elles. Aussi fait-on par le moyen de l'astronomie mathématique et de la chimie des prédictions certaines. Vous pouvez calculer les éclipses pour des millions d'années sans craindre que vos calculs soient trouvés faux, tant que le soleil, la lune et la terre seront dans les mêmes rapports de masse et de distance. Vous pouvez de même prévoir que ces rapports changeront dans un avenir très lointain. Car on fonde sur la mécanique céleste cette prophétie encore, que l'astre aux cornes d'argent ne tracera pas éternellement le même cercle autour de notre globe et que des causes qui agissent actuellement, à force de se répéter, changeront son cours. Vous pouvez annoncer que le soleil s'assombrira et n'élèvera plus au-dessus de nos océans glacés qu'un globe rétréci. A moins qu'il ne lui soit venu, d'ici là, de nouveaux aliments: ce qui est bien possible, car il est capable d'attraper des essaims d'astéroïdes comme l'araignée des mouches. Vous pouvez annoncer pourtant qu'il s'éteindra et que les figures disloquées des constellations s'effaceront point par point dans l'espace noir. Mais qu'est-ce que la mort d'une étoile? L'évanouissement d'une étincelle. Que tous les astres du ciel s'éteignent comme se sèchent les herbes de la prairie, qu'importe à la vie universelle, tant que les éléments infiniment petits qui les composent auront gardé en eux la puissance qui fait et défait les mondes! Vous pouvez prédire une fin plus complète de l'univers, la fin de l'atome, la dissociation des derniers éléments de la matière, les temps où le protyle, le brouillard sans forme, aura reconquis sur la ruine de toutes choses son empire illimité. Et ce ne sera là qu'un temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera.

»Les mondes renaîtront. Ils renaîtront pour mourir. La vie et la mort se succéderont éternellement. Dans l'infini de l'espace et du temps se réaliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruiné. Mais puisque nous ne saurons pas que c'est nous, ce ne sera pas nous.

M. Goubin essuya les verres de son lorgnon.

—Ce sont là, dit-il, des idées désespérantes.

—Qu'espérez-vous donc, monsieur Goubin, demanda Nicole Langelier, et que vous faut-il pour combler vos désirs? Prétendez-vous donc garder de vous-même et du monde une conscience éternelle? Pourquoi voulez-vous toujours vous rappeler que vous êtes monsieur Goubin? Je ne vous le cache pas: l'univers actuel, qui n'est pas près de finir, ne semble pas propre à vous satisfaire à cet égard. Ne comptez pas non plus sur les suivants qui seront sans doute du même genre. Pourtant ne perdez pas tout espoir. Il est possible qu'après une succession indéfinie d'univers, vous renaissiez, monsieur Goubin, avec le souvenir de vos existences antérieures. Renan disait que c'était une chance à courir et qu'en tout cas, si tard qu'elle vînt, elle ne se ferait pas attendre. Les successions d'univers s'accompliront pour nous en moins d'une seconde. Le temps ne dure point aux morts.

—Connaissez-vous, demanda Hippolyte Dufresne, les rêveries astronomiques de Blanqui? Le vieux Blanqui, prisonnier au Mont-Saint-Michel, ne voyait qu'un peu de ciel par sa fenêtre bouchée, et n'avait de voisins que les astres. Il en devint astronome et fonda sur l'unité de la matière et des lois qui la gouvernent une étrange théorie de l'identité des mondes. J'ai lu un mémoire d'une soixantaine de pages où il expose que la forme et la vie se développent exactement de la même manière dans un grand nombre de mondes. Selon lui, une multitude de soleils, tout semblables au nôtre, ont éclairé, éclairent ou éclaireront des planètes toutes semblables aux planètes de notre système. Il est, il fut, il sera à l'infini des Vénus, des Mars, des Saturnes, des Jupiters tout semblables à notre Saturne, à notre Mars, à notre Vénus, des terres toutes semblables à notre terre. Ces terres produisent exactement ce que produit notre terre, et portent des plantes, des animaux, des hommes entièrement pareils aux plantes, aux animaux, aux hommes terrestres. L'évolution de la vie y est identique à l'évolution de la vie sur notre globe. En conséquence, pensait le vieux prisonnier, il est, il fut, il sera, par l'espace, des myriades de Monts-Saint-Michel, contenant chacun un Blanqui.

—Nous ne savons pas grand'chose des mondes dont les soleils brillent sur nos nuits, reprit Langelier. Nous voyons pourtant que, soumis aux mêmes lois mécaniques et chimiques, ils diffèrent du nôtre et diffèrent entre eux d'étendue et de forme et que les substances qui s'y brûlent ne sont pas réparties entre tous dans les mêmes proportions. Ces différences en doivent produire une infinité d'autres que nous ne soupçonnons pas. Il suffit d'un caillou pour changer le sort d'un empire. Mais qui sait? Peut-être, monsieur Goubin, multiple et disséminé dans des myriades de mondes, essuya, essuie, essuiera éternellement et infiniment les verres de son lorgnon.

Joséphin Leclerc ne laissa pas ses amis s'étendre davantage en rêveries astronomiques.

—Je trouve, comme monsieur Goubin, dit-il, que tout cela serait désolant, si ce n'était trop loin de nous pour nous toucher. Ce qui nous intéresse vivement, ce que nous serions curieux de connaître, c'est le sort de ceux qui viendront tout de suite après nous en ce monde.

—Sans doute, dit Langelier, la succession des univers ne nous inspire qu'un morne étonnement. Nous embrasserions d'un regard plus fraternel et plus ami l'avenir de la civilisation et la destinée prochaine de nos semblables. Plus l'avenir est prochain, plus nous en sommes émus. Par malheur, les sciences morales et politiques sont inexactes et pleines d'incertitude. De l'évolution humaine elles connaissent mal les développements déjà accomplis, et ne peuvent donc pas nous instruire très sûrement des développements qui restent à accomplir. N'ayant guère de mémoire, elles n'ont guère de pressentiment. C'est pourquoi les esprits scientifiques éprouvent une insurmontable répugnance à tenter des recherches dont ils savent la vanité, et ils n'osent pas même avouer une curiosité qu'ils n'espèrent point satisfaire. On se propose volontiers de rechercher ce qui serait si les hommes devenaient plus sages. Platon, Thomas Morus, Campanella, Fénelon, Cabet, Paul Adam reconstruisent leur propre cité en Atlantide, dans l'Ile des Utopiens, dans le Soleil, à Salente, en Icarie, en Malaisie, et ils y établissent une police abstraite. D'autres, comme le philosophe Sébastien Mercier et le socialiste-poète William Morris, pénètrent dans un lointain avenir. Mais ils avaient emporté leur morale avec eux. Ils découvrent une nouvelle Atlantide et c'est la cité du rêve qu'ils y bâtissent harmonieusement. Citerai-je encore Maurice Spronck? Il nous montre la République française conquise, en l'an 230 de sa fondation, par les Marocains. Mais c'est pour nous induire à livrer le gouvernement aux conservateurs, qu'il juge seuls capables de conjurer un tel désastre. Cependant Camille Mauclair, plus confiant en l'humanité future, lit dans l'avenir la défense victorieuse de l'Europe socialiste contre l'Asie musulmane. Daniel Halévy ne craint pas les Marocains. Avec plus de raison, il craint les Russes. Il raconte, dans sonHistoire de quatre ans, la fondation, en 2001, des États-Unis d'Europe. Mais il veut surtout nous montrer que l'équilibre moral des peuples est instable et qu'il suffit peut-être d'une facilité introduite tout à coup dans les conditions de l'existence pour déchaîner sur une multitude d'hommes les pires fléaux et les plus cruelles misères.

»Ils sont rares ceux qui ont cherché à connaître l'avenir par curiosité pure, sans intention morale ni desseins optimistes. Je ne connais que H.-G. Wells qui, voyageant dans les âges futurs, ait découvert à l'humanité une fin qu'il ne lui souhaitait pas, selon toute apparence; car c'est une dure solution des questions sociales, que l'établissement d'un prolétariat anthropophage et d'une aristocratie comestible. Et tel est le sort que H.-G. Wells assigne à nos derniers neveux. Tous les autres prophètes dont j'ai connaissance se bornent à confier aux siècles futurs la réalisation de leurs rêves. Ils ne nous découvrent pas l'avenir, ils le conjurent.

»La vérité est que les hommes ne regardent pas si loin devant eux sans effroi. Beaucoup estiment qu'une telle investigation n'est pas seulement inutile, qu'elle est mauvaise; et ceux qui croient le plus facilement qu'on découvre les choses futures sont ceux qui craindraient le plus de les découvrir. Il y a sans doute à cette crainte des raisons profondes. Toutes les morales, toutes les religions apportent une révélation de la destinée humaine. Qu'ils se l'avouent ou se le cachent à eux-mêmes, les hommes, pour la plupart, craindraient de vérifier ces révélations augustes et de découvrir le néant de leurs espérances. Ils sont accoutumés à supporter l'idée des moeurs les plus différentes des leurs quand ces moeurs sont plongées dans le passé. Ils se félicitent alors des progrès de la morale. Mais, comme leur morale est réglée en somme sur leurs moeurs ou du moins sur ce qu'ils en laissent voir, ils n'osent s'avouer que la morale, qui jusqu'à eux a changé sans cesse avec les moeurs, changera encore après eux et que les hommes futurs pourront se faire une idée tout autre que la leur de ce qui est permis et de ce qui n'est pas permis. Il leur en coûterait de reconnaître qu'ils n'ont que des vertus transitoires et des dieux caducs. Et, bien que le passé leur montre des droits et des devoirs sans cesse changeants et mouvants, ils se croiraient dupes s'ils prévoyaient que l'humanité future se ferait d'autres droits, d'autres devoirs et d'autres dieux. Enfin, ils ont peur de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible immoralité qu'est la morale future. Ce sont là des empêchements à rechercher l'avenir. Voyez Gallion et ses amis; ils n'auraient pas osé prévoir l'égalité des classes dans le mariage, la suppression de l'esclavage, les défaites des légions, la chute de l'Empire, la fin de Rome, ni même la mort des dieux auxquels ils ne croyaient plus guère.

—C'est possible, dit Joséphin Leclerc, mais allons dîner.

Et, laissant le Forum que la lune baignait de sa clarté tranquille, ils gagnèrent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique et renommé de la via Condotti.

La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé qui datait du pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, où l'on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d'écaillé et son collier de barbe, la face léonine de Garibaldi et les moustaches épouvantables de Victor-Emmanuel, réunion classique des symboles de la révolution et de l'autorité combinées, témoignage populaire du génie italien qui excelle dans les juxtapositions et chez qui, de nos jours, à Rome, avec un sens exquis de la politique et non sans un certain goût de fine comédie, le pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque matin des assurances de bon voisinage. Des réchauds de plaqué et des coupes d'albâtre chargeaient le buffet d'acajou. La maison affectait ce mépris des nouveautés qui convient aux vieilles renommées.

Là, devant les fiasques de vin de Chianti, autour d'une table couronnée de roses, les cinq continuèrent d'échanger des propos philosophiques.

—Il est vrai, dit Nicole Langelier, qu'à beaucoup le coeur manque quand leur regard rencontre l'abîme des choses futures. Il est certain, d'ailleurs, que notre connaissance trop imparfaite des faits accomplis ne nous fournit pas les éléments nécessaires à la détermination exacte des faits qui doivent s'accomplir. Mais enfin, puisque le passé des sociétés humaines nous est connu quelques parties, l'avenir de ces sociétés, suite et conséquence de leur passé, ne nous est pas entièrement inconnaissable. Il ne nous est pas impossible d'observer certains phénomènes sociaux et de définir, d'après les conditions dans lesquelles ils se sont déjà produits, les conditions dans lesquelles ils se produiront encore. Il ne nous est pas interdit, en voyant commencer un ordre de faits, de le comparer à un ordre révolu de faits analogues et d'induire de l'achèvement du second un achèvement semblable du premier. Par exemple: en observant que les formes du travail sont changeantes, qu'à l'esclavage a succédé le servage, au servage le salariat, on doit prévoir une nouvelle forme de la production; en constatant que le capital industriel s'est substitué depuis un siècle seulement à la petite propriété artisane et paysanne, on est amené à rechercher la forme qui doit se substituer au capital; en étudiant la manière dont s'est opéré le rachat des charges et des servitudes féodales, on conçoit comment pourra s'opérer un jour le rachat des moyens de production constitués aujourd'hui en propriété privée. En étudiant les grands services d'État qui fonctionnent à présent, on se fait quelque idée de ce que pourront être plus tard les modes socialistes de production et, quand on aura interrogé de cette façon sur un assez grand nombre de points le présent et le passé de l'industrie humaine, on décidera sur des probabilités, à défaut de certitudes, si le collectivisme se réalisera un jour, non parce qu'il est juste, car il n'y a aucune raison de croire au triomphe de la justice, mais parce qu'il est la suite nécessaire de l'état présent et la conséquence fatale de l'évolution capitaliste.

»Prenons, si vous voulez, un autre exemple: nous avons quelque expérience de la vie et de la mort des religions. La fin du polythéisme romain, en particulier, nous est assez bien connue. D'après cette fin lamentable nous pouvons nous figurer celle du christianisme dont nous voyons le déclin.

»On peut rechercher de la même manière si l'humanité future sera belliqueuse ou pacifique.

—Je suis curieux de savoir comment il faut s'y prendre, dit JoséphinLeclerc.

M. Goubin secoua la tête:

—Cette recherche est inutile. Nous en savons d'avance le résultat. La guerre durera autant que le monde.

—Rien ne le prouve, répliqua Langelier, et la considération du passé donne à croire, au contraire, que la guerre n'est pas une des conditions essentielles de la vie sociale.

Et Langelier, en attendant laminestraqui tardait à venir, développa cette idée, sans toutefois se départir de la sobriété habituelle à son esprit.

—Bien que les premières époques de la race humaine, dit-il, se perdent pour nous dans une obscurité impénétrable, il est certain que les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l'étaient pas durant ces longs âges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste seulement dans un petit nombre de mots communs à toutes les langues indo-européennes, et qui révèlent des moeurs innocentes. Et nous avons des raisons de croire que ces siècles tranquilles de pâtres ont été d'une bien plus longue durée que les époques agricoles, industrielles et commerciales qui, venues ensuite par un progrès nécessaire, déterminèrent entre les tribus et les peuples un état de guerre à peu près constant.

»C'est par les armes qu'on chercha le plus souvent à acquérir des biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent d'abord de village à village. Puis, les vaincus, s'unissant aux vainqueurs, formèrent une nation, et les guerres se firent de peuple à peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises ou s'en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les défilés des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les peuples formèrent des confédérations et contractèrent des alliances. Ainsi des groupes d'hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se disputer les biens de la terre, en firent l'échange régulier. La communauté des sentiments et des intérêts s'élargit. Rome, un jour, crut l'avoir étendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l'ère de la paix universelle.

»On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissipée et quels flots de barbares inondèrent la paix romaine. Ces barbares, établis dans l'Empire, s'entr'égorgèrent quatorze siècles sur ses ruines et fondèrent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la vie des peuples au moyen âge et la constitution des grandes monarchies européennes. »Alors l'état de guerre était le seul état possible, le seul concevable. Toutes les forces des sociétés n'étaient organisées que pour le soutenir.

»Si le réveil de la pensée, lors de la Renaissance, permit à quelques rares esprits d'imaginer des relations mieux réglées entre les peuples, en même temps, l'ardeur d'inventer et la soif de connaître fournirent à l'instinct guerrier des aliments nouveaux. La découverte des Indes Occidentales, les explorations de l'Afrique, la navigation de l'Océan Pacifique ouvrirent à l'avidité des Européens d'immenses territoires. Les royaumes blancs se disputèrent l'extermination des races rouges, jaunes et noires, et s'acharnèrent durant quatre siècles au pillage de trois grandes parties du monde. C'est ce qu'on appelle la civilisation moderne.

»Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les Européens apprirent à connaître l'étendue et la configuration de la terre. A mesure qu'ils avançaient dans cette connaissance ils étendaient leurs destructions. Aujourd'hui encore les blancs ne communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent encore que par nos crimes.

»Pourtant ces navigations, ces explorations tentées dans un esprit de cupidité féroce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux conquérants, aux aventuriers, aux chasseurs d'hommes et aux marchands d'hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui porta et qui porte encore une moitié de l'humanité à détruire l'autre moitié, ce sont les conditions fatales d'un nouveau progrès de la civilisation et les moyens terribles qui auront préparé, pour un avenir encore indéterminé, la paix du monde.

»Cette fois, c'est la terre entière qui se trouve amenée vers un état comparable, malgré d'énormes dissemblances, à l'état de l'Empire romain sous Auguste. La paix romaine fut l'oeuvre de la conquête. Assurément la paix universelle ne se réalisera pas par les mêmes moyens. Nul empire aujourd'hui ne peut prétendre à l'hégémonie des terres et des océans qui couvrent le globe, enfin connu et mesuré. Mais, pour être moins apparents que ceux de la domination politique et militaire, les liens qui commencent à unir l'humanité tout entière, et non plus une partie de l'humanité, ne sont pas moins réels; et ils sont à la fois plus souples et plus solides; ils sont plus intimes et infiniment variés, puisqu'ils s'attachent, à travers les fictions de la vie publique, aux réalités de la vie sociale.

»La multiplicité croissante des communications et des échanges, la solidarité forcée des marchés financiers de toutes les capitales, des marchés commerciaux qui s'efforcent en vain de garantir leur indépendance par des expédients malheureux, la rapide croissance du socialisme international, semblent devoir assurer, tôt ou tard, l'union des peuples de tous les continents. Si, à cette heure, l'esprit impérialiste des grands États et les ambitions superbes des nations armées paraissent démentir ces prévisions et condamner ces espérances, on s'aperçoit qu'en réalité, le nationalisme moderne n'est qu'une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des intelligences et des volontés, et que le rêve d'une plus grande Angleterre, d'une plus grande Allemagne, d'une plus grande Amérique, conduit, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, au rêve d'une plus grande humanité et à l'association des peuples et des races pour l'exploitation en commun des richesses de la terre…

Interrompant ce discours, l'hôtelier apporta lui-même la soupière fumante et le fromage râpé.

Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfumée du potage, conclut en ces termes:

—Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts féroces, unis aux convoitises naturelles, l'orgueil et la faim, qui ont troublé le monde durant tant de siècles, le troubleront encore. Les immenses masses humaines, qui tendent à se former, n'ont pas encore trouvé leur assiette et leur équilibre. La pénétration des peuples n'est pas encore assez méthodique pour assurer le bien-être commun par la liberté et la facilité des échanges, l'homme n'est pas encore devenu partout respectable à l'homme; toutes les parties de l'humanité ne sont pas près encore de s'associer harmonieusement pour former les cellules et les organes d'un même corps. Il ne sera pas donné, même aux plus jeunes d'entre nous, de voir se clore l'ère des armes. Mais ces temps meilleurs que nous ne connaîtrons pas, nous les pressentons. A prolonger dans l'avenir la courbe commencée, nous pouvons apercevoir l'établissement de communications plus fréquentes et plus parfaites entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus général et plus fort de la solidarité humaine, l'organisation méthodique du travail et rétablissement des États-Unis du monde.

»La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes de viendront meilleurs (il n'est pas permis de l'espérer), mais parce qu'un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles nécessités économiques leur imposeront l'état pacifique, comme autrefois les conditions mêmes de leur existence les plaçaient et les maintenaient dans l'état de guerre.

—Nicole Langelier, une rose s'est effeuillée dans votre verre, ditGiacomo Boni. Cela ne s'est pas fait sans la permission des dieux.Buvons à la paix future du monde.

Joséphin Leclerc leva son verre:

—Ce via de Chianti est d'une saveur piquante et moussé légèrement. Buvons à la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent âprement en Mandchourie et dans le golfe de Corée.

—Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de l'histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter deux mille ans en arrière.

»Certes les Romains ne soupçonnaient pas la grandeur du monde barbare et n'avaient aucune idée de ces immenses réservoirs d'hommes qui devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient pas qu'il y eût dans l'univers une autre paix que la paix romaine. Et pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix chinoise.

»Ce n'est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les marchands de la Sérique. Ceux-ci apportaient la soie écrue en un lieu situé au nord du plateau de Pamir et qu'on nommait la Tour de Pierre. Les négociants de l'Empire s'y rendaient. Des trafiquants latins plus hardis pénétrèrent dans le golfe du Tonkin et sur les côtes chinoises jusqu'à Hang-Tchan-Fou ou Hanoï. Cependant les Romains ne s'imaginaient pas que la Sérique formât un empire plus peuplé que le leur, plus riche, plus avancé dans l'agriculture et dans l'économie politique. Les Chinois, de leur côté, connaissaient les hommes blancs. Leurs annales mentionnent que l'empereur An-Thoun, en qui nous reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade, qui n'était, peut-être, qu'une expédition de navigateurs et de négociants. Mais ils ne savaient pas qu'une civilisation plus agitée et plus violente que la leur, et plus féconde aussi et infiniment plus expansive, s'étendait sur une des faces de ce globe dont ils couvraient une autre face: agriculteurs et jardiniers pleins d'expérience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grâce à leurs méthodes d'échange et à leurs vastes associations de crédit. Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur piété tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n'étaient pas curieux, sans doute, de connaître la manière de vivre et de penser de ces hommes blancs, venus du pays de César. Et peut-être que les ambassadeurs d'An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares.

»Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continuèrent à s'ignorer jusqu'au jour où les Portugais, ayant doublé le cap de Bonne Espérance, allèrent commercer à Macao. Les marchands et les missionnaires chrétiens s'établirent en Chine et s'y livrèrent à toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient en hommes habitués aux ouvrages de patience et merveilleusement capables de supporter les mauvais traitements; et néanmoins les tuaient, à l'occasion, avec toutes les délicatesses d'une fine cruauté. Les Jésuites soulevèrent, dans l'Empire du Milieu, pendant près de trois siècles, d'incessants désordres. De nos jours les nations chrétiennes prirent l'habitude d'envoyer ensemble ou séparément dans ce grand empire, quand l'ordre y était troublé, des soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le meurtre et l'incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal; on les massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux; mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens. Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup à ceux que monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua, dans une forêt, à coups de carabine, la mère d'un gorille. Morte, elle serrait encore son petit dans ses bras. Il l'en arracha et le traîna après lui, dans une cage, à travers l'Afrique, pour le vendre en Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes. Il était insociable; il se laissa mourir de faim. «Je fus impuissant, dit M. Du Chaillu, à corriger son mauvais naturel.» Nous nous plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de son gorille.

»En 1901, l'ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq grandes puissances, sous le commandement d'un feld-maréchal allemand, l'y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s'être ainsi couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des innombrables traités par lesquels elles garantissent l'intégrité de cette Chine dont elles se partagent les provinces.

»Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur terre et sur mer, et participé, en 1901, à l'action pacifique des puissances, vit avec une rage froide s'avancer l'ourse vorace et lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées.

«C'est une guerre coloniale», disait expressément un grand fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe fondamental de toute guerre coloniale est que l'Européen soit supérieur aux peuples qu'il combat; sans quoi la guerre n'est plus coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de guerres, que l'Européen attaque avec de l'artillerie et que l'Asiatique ou l'Africain se défende avec des flèches, des massues, des sagayes et des tomahawks. On admet qu'il se soit procuré quelques vieux fusils à pierre et des gibernes; cela rend la colonisation plus glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit être armé ni instruit à l'européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de canots creusés dans un tronc d'arbre. S'il a acheté des navires à des armateurs européens, ces navires seront hors d'usage. Les Chinois qui garnissent leurs arsenaux d'obus en porcelaine restent dans les règles de la guerre coloniale.

»Les Japonais s'en sont écartés. Ils font la guerre d'après les principes enseignés en France par le général Bonnal. Ils l'emportent de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l'intelligence. En se battant mieux que des Européens, ils n'ont point égard aux usages consacrés, et ils agissent d'une façon contraire, en quelque sorte, au droit des gens.

»En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Théry, leur démontrèrent qu'ils devaient être vaincus dans l'intérêt supérieur du marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies. En vain le proconsul de l'Indo-Chine, monsieur Doumer lui-même, les somma d'essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur mer. «Quelle tristesse financière assombrirait nos coeurs, s'écriait ce grand homme, si Besobrazof et Alexéief ne tiraient plus aucun million des forêts coréennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos causes sont communes. 0 Nippons! imitez en douceur les peuples cuivrés sur lesquels j'ai régné glorieusement sous Méline.» En vain le docteur Charles Richet leur représenta, un squelette à la main, qu'étant prognathes et n'ayant pas les muscles du mollet suffisamment développés, ils se trouvaient dans l'obligation de fuir dans les arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels éminemment civilisateurs, ainsi qu'il a paru quand ils ont noyé cinq mille Chinois dans l'Amour, «Prenez garde que vous êtes des intermédiaires entre le singe et l'homme», leur disait obligeamment monsieur le professeur Richet, «d'où. il résulte que si vous battiez les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si les singes vous battaient. Concevez-vous?» Ils ne voulurent rien entendre.

»Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe tout entière. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et commerciale. Je n'entends pas dire par là qu'il y ait une justice au monde. Mais on voit d'étranges retours des choses; et la force, seul juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus. Ses brusques écarts rompent un équilibre qu'on croyait stable. Et ses jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace. S'il existe, qui l'a créé? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac du Palais d'Été, les massacres de Pékin, les noyades de Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n'était-ce point là des sujets d'inquiétude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils en sûreté sous les canons de Port-Arthur? Nous avons créé le péril blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sont de ces enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une apparence de Justice divine et l'on admire la surprenante conduite de cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon, si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la China et l'espoir de la race jaune.

»Il ne paraît pas toutefois, à première vue, que le péril jaune, dont les économistes européens s'épouvantent, soit comparable au péril blanc suspendu sur l'Asie. Les Chinois n'envoient pas à Paris, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, des missionnaires pour enseigner aux chrétiens le foung-choui et jeter le désordre dans les affaires européennes. Un corps expéditionnaire chinois n'est pas descendu dans la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la République l'extra-territorialité, c'est-à-dire le droit de juger par un tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Européens. L'amiral Togo n'est pas venu avec douze cuirassés bombarder la rade de Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du nationalisme français, l'élite de nos Trublions, n'a pas assiégé dans leurs hôtels des avenues Hoche et Marceau, les légations de la Chine et du Japon, et le maréchal Oyama n'a pas amené en conséquence les armées combinées de l'Extrême-Orient sur le boulevard de la Madeleine, pour exiger le châtiment des Trublions xénophobes. Il n'a pas incendié Versailles au nom d'une civilisation supérieure. Les armées des grandes puissances asiatiques n'ont pas emporté à Tokio et à Pékin les tableaux du Louvre et la vaisselle de l'Elysée.

»Non! Monsieur Edmond Théry lui-même convient que les jaunes ne sont pas assez civilisés pour imiter les blancs avec cette fidélité. Et il ne prévoit pas qu'ils s'élèvent jamais à une si haute culture morale. Comment auraient-ils nos vertus? Ils ne sont pas chrétiens. Mais les hommes compétents estiment que le péril jaune, pour être économique, n'en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organisée par le Japon menacent de nous faire sur tous les marchés du monde une concurrence affreuse, monstrueuse, énorme et difforme, dont la seule pensée fait dresser sur leur tête les cheveux des économistes. C'est pourquoi les Japonais et les Chinois doivent être exterminés. Il n'y a pas de doute. Mais il faut aussi déclarer la guerre aux États-Unis pour empêcher leurs métallurgistes de vendre le fer et l'acier à plus bas prix que nos fabricants moins bien outillés.

»Disons donc une fois la vérité. Cessons un moment de nous flatter. La vieille Europe et la nouvelle Europe (c'est le vrai nom de l'Amérique) ont institué la guerre économique. Chaque nation est en lutte industrielle avec les autres nations. Partout la production s'arme furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grâce à nous plaindre de voir sur le marché désordonné du monde tomber de nouveaux produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gémir? Nous ne connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible, il aura tort et nous le lui ferons sentir; s'il est le plus fort il aura raison, et nous n'aurons point de reproche à lui faire. Est-il au monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice?

»Nous avons enseigné aux Japonais le régime capitaliste et la guerre. Ils nous effraient parce qu'ils deviennent semblables à nous. Et vraiment c'est assez horrible. Ils se défendent contre les Européens avec des armes européennes. Leurs généraux, leurs officiers de marine, qui ont étudié en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur à leurs maîtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Écoles spéciales. Les grands-ducs, qui craignaient qu'il ne sortit rien de bon de nos institutions militaires, trop démocratiques à leur gré, doivent être rassurés.

»Je ne sais quelle sera l'issue de la guerre. L'Empire russe oppose à l'énergie méthodique des Japonais ses forces indéterminées, que comprime l'imbécillité farouche de son gouvernement, que détourne l'improbité d'une administration dévastatrice, que perd l'ineptie du commandement militaire. Il a montré l'énormité de son impuissance et la profondeur de sa désorganisation. Toutefois ses réservoirs d'argent, qu'alimentent ses riches créanciers, sont presque inépuisables. Son ennemi, au contraire, n'a de ressources que dans des emprunts difficiles, onéreux, dont ses victoires mêmes le priveront peut-être. Car les Anglais et les Américains entendent l'aider à affaiblir la Russie et non pas à devenir puissant et redoutable. On ne peut guère prévoir la victoire définitive d'un combattant sur l'autre. Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura grandement servi la cause de l'humanité et préparé à son insu, et sans doute contre son désir, l'organisation pacifique du monde.

—Que voulez-vous dire? demanda M. Goubin en levant le nez de dessus son assiette pleine d'unfrittodélicieux.

—On craint, poursuivit Nicole Langelier, que le Japon grandi n'élève la Chine; qu'il ne lui apprenne à se défendre et à exploiter ses richesses. On craint qu'il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non le craindre, mais le souhaiter dans l'intérêt universel. Les peuples forts concourent à l'harmonie et à la richesse du monde. Les peuples faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perpétuelle de troubles et de dangers. Mais nous nous pressons trop de craindre ou d'espérer. Si le Japon victorieux entreprend d'organiser le vieil empire jaune, il n'y réussira pas de si tôt. Il faudra du temps pour apprendre à la Chine qu'il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et tant qu'elle ne le saura pas, il n'y aura pas de Chine. Un peuple n'existe que par le sentiment qu'il a de son existence. Il y a trois cent cinquante millions de Chinois; mais ils ne le savent pas. Tant qu'ils ne se seront pas comptés ils ne compteront pas. Ils n'existeront pas, même par le nombre. «Numérotez-vous!» C'est le premier ordre que donne le sergent instructeur à ses hommes. Et il leur enseigne en même temps le principe des sociétés. Mais il faut beaucoup de temps à trois cent cinquante millions d'hommes pour se numéroter. Toutefois Ular, qui est un Européen extraordinaire, puisqu'il croit qu'il faut être humain et juste à l'égard des Chinois, nous annonce qu'un grand mouvement national s'accomplit dans toutes les provinces de l'immense empire.

—Alors même, dit Joséphin Leclerc, alors même que le Japon victorieux donnerait aux Mongols, aux Chinois, aux Thibétains conscience d'eux-mêmes et les rendrait respectables aux blancs, en quoi la paix du monde en serait-elle mieux assurée, et la folie conquérante des nations plus contenue? Ne leur resterait-il pas à exterminer l'humanité nègre? Quel peuple noir rendra les noirs respectables aux blancs et aux jaunes?

Mais Nicole Langelier:

—Qui peut marquer les limites où s'arrêtera une des grandes races humaines? Les noirs ne s'éteignent pas comme les rouges au contact des Européens. Quel prophète peut annoncer aux deux cents millions de noirs africains que leur postérité ne régnera jamais dans la richesse et la paix sur les lacs et les grands fleuves? Les hommes blancs ont traversé les âges des cavernes et des cités lacustres. Ils étaient alors sauvages et nus. Ils faisaient sécher au soleil des poteries grossières. Leurs chefs formaient des choeurs de danses barbares. Ils n'avaient de sciences que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils ont bâti le Parthénon, conçu la géométrie, soumis aux lois de l'harmonie l'expression de leur pensée et les mouvements de leurs corps.

»Pouvez-vous dire aux nègres de l'Afrique: toujours vous vous massacrerez de tribu à tribu et vous vous infligerez les uns aux autres des supplices atroces et saugrenus; toujours le roi Gléglé, dans une pensée religieuse, fera jeter du haut de sa case des prisonniers ficelés dans un panier; toujours vous dévorerez avec délices les chairs arrachées aux cadavres décomposés de vos vieux parents; toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et vous enfumeront dans vos huttes; toujours le fier soldat chrétien amusera son courage à couper vos femmes par morceaux; toujours le marin jovial venu des mers brumeuses crèvera d'un coup de pied le ventre à vos petits enfants pour se dégourdir les jambes. Pouvez-vous annoncer sûrement au tiers de l'humanité une constante ignominie?

»Je ne sais pas si, un jour, comme le prévoyait en 1840 Mrs. Beecher Stowe, la vie s'éveillera en Afrique avec une splendeur et une magnificence inconnues aux froides races de l'Occident et si l'art s'y épanouira en des formes éclatantes et nouvelles. Les noirs ont un vif sentiment de la musique. Il se peut qu'il naisse un délicieux art nègre de la danse et du chant. En attendant, les noirs de l'Amérique du Sud font dans la civilisation capitaliste des progrès rapides. Monsieur Jean Finot nous a instruits l'autre jour à leur sujet.

»II y a cinquante ans, ils ne possédaient pas, à eux tous, cent hectares de terres. Aujourd'hui leurs biens s'élèvent à plus de quatre milliards de francs. Ils étaient illettrés. Aujourd'hui cinquante sur cent savent lire et écrire. Il y a des romanciers noirs, des poètes noirs, des économistes noirs, des philanthropes noirs.

»Les métis, issus du maître et de l'esclave, sont particulièrement intelligents et vigoureux. Les hommes de couleur, à la fois rusés et féroces, instinctifs et calculateurs, prendront peu à peu (m'a dit un des leurs) l'avantage du nombre et domineront un jour la race amollie des créoles qui exerce si légèrement sur les noirs sa cruauté fiévreuse. Il est peut-être déjà né, le mulâtre de génie qui fera payer cher aux enfants des blancs le sang des nègres lynchés par leurs pères!

Cependant M. Goubin arma ses yeux de son lorgnon puissant.

—Si les Japonais étaient vainqueurs, dit-il, ils nous prendraient l'Indo-Chine.

—C'est un grand service qu'ils nous rendraient, répliqua Langelier.Les colonies sont le fléau des peuples.

M. Goubin ne répondit que par un silence indigné.

—Je ne puis vous entendre parler ainsi, s'écria Joséphin Leclerc. Il faut des débouchés pour nos produits, des territoires pour notre expansion industrielle et commerciale. A quoi pensez-vous, Langelier? Il n'y a plus qu'une politique en Europe, en Amérique, dans le monde: la politique coloniale.

Nicole Langelier reprit avec tranquillité:

—La politique coloniale est la forme la plus récente de la barbarie ou, si vous aimez mieux, le terme de la civilisation. Je ne fais pas de différence entre ces deux expressions: elles sont identiques. Ce que les hommes appellent civilisation, c'est l'état actuel des moeurs et ce qu'ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les moeurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des moeurs passées. Je reconnais sans difficulté qu'il est dans nos moeurs et dans notre morale que les peuples forts détruisent les peuples faibles. C'est le principe du droit des gens et le fondement de l'action coloniale.

»Mais il reste à savoir si les conquêtes lointaines sont toujours pour les nations une bonne affaire. Il n'y parait pas. Qu'ont fait le Mexique et le Pérou pour l'Espagne? le Brésil pour le Portugal? Batavia pour la Hollande? Il y a diverses sortes de colonies. Il y a des colonies qui reçoivent de malheureux Européens sur une terre inculte et déserte. Celles-là, fidèles tant qu'elles sont pauvres, se séparent de la métropole dès qu'elles sont prospères. Il y en a d'inhabitables, mais d'où l'on tire des matières premières et où l'on porte des marchandises. Et il est évident que celles-là enrichissent non qui les gouverne, mais quiconque y trafique. Le plus souvent elles ne valent pas ce qu'elles coûtent. Et de plus elles exposent à chaque instant la métropole à des désastres militaires.

M. Goubin fit cette interruption:

—Et l'Angleterre?

—L'Angleterre est moins un peuple qu'une race. Les Anglo-Saxons n'ont de patrie que la mer. Et cette Angleterre, qu'on croit riche de ses vastes domaines, doit sa fortune et sa puissance à son commerce. Ce ne sont pas ses colonies qu'il faut lui envier; ce sont ses marchands, auteurs de ses biens. Et croyez-vous que le Transvaal, par exemple, soit pour elle une si bonne affaire? Cependant on conçoit que, dans l'état actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d'enfants et fabriquent beaucoup de produits, cherchent au loin des territoires ou des marchés et s'en assurent la possession par ruse et violence. Mais nous! mais notre peuple économe, attentif à n'avoir d'enfants que ce que la terre natale en peut facilement porter, qui produit modérément, et ne court pas volontiers les aventures lointaines; mais la France qui ne sort guère de son jardin, qu'a-t-elle besoin de colonies, juste Ciel! qu'en fait-elle? que lui rapportent-elles? Elle a dépensé à profusion des hommes et de l'argent pour que le Congo, la Cochin-chine, l'Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar achètent des cotonnades à Manchester, des armes à Birmingham et à Liège, des eaux-de-vie à Dantzig et des caisses de vin de Bordeaux à Hambourg. Elle a, pendant soixante-dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes pour peupler l'Algérie d'Italiens et d'Espagnols!

»L'ironie de ces résultats est assez cruelle, et l'on ne conçoit pas comment put se former, à notre dommage, cet empire dix et onze fois plus étendu que la France elle-même. Mais il faut considérer que, si le peuple français n'a nul avantage à posséder des terres en Afrique et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des avantages nombreux à lui en acquérir. Ils se concilient par ce moyen la marine et l'armée qui, dans les expéditions coloniales, recueillent des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu'on remporte à vaincre l'ennemi. Ils se concilient le clergé en ouvrant des voies nouvelles à la Propagande et en attribuant des territoires aux missions catholiques. Ils réjouissent les armateurs, constructeurs, fournisseurs militaires qu'ils comblent de commandes. Ils se font dans le pays une vaste clientèle en concédant des forêts immenses et des plantations innombrables. Et ce qui leur est plus précieux encore, ils fixent à leur majorité tous les brasseurs d'affaires et tous les courtiers marrons du parlement. Enfin ils flattent la foule, orgueilleuse de posséder un empire jaune et noir qui fait pâlir d'envie l'Allemagne et l'Angleterre. Ils passent pour de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d'État. Et, s'ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque désastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuadés que la plus nuisible des expéditions lointaines leur coûtera moins de peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des réformes sociales.

»Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres impérialistes, jaloux d'agrandir notre domaine colonial. Et il faut encore nous féliciter et louer la modération de nos gouvernants qui pouvaient nous charger de plus de colonies.

»Mais tout péril n'est pas écarté et nous sommes menacés de quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale ne finira jamais?

»Je sais bien que les peuples ne sont pas raisonnables. On ne comprendrait pas qu'ils le fussent, à voir de quoi ils sont faits. Mais un instinct souvent les avertit de ce qui leur est nuisible. Ils sont capables, quelquefois, d'observation. Ils font à la longue l'expérience douloureuse de leurs erreurs et de leurs fautes. Ils s'apercevront un jour que les colonies sont pour eux une source de périls et une cause de ruines. A la barbarie commerciale succédera la civilisation commerciale; à la pénétration violente, la pénétration pacifique. Ces idées entrent aujourd'hui jusque dans les parlements. Elles prévaudront non parce que les hommes seront plus désintéressés, mais parce qu'ils connaîtront mieux leurs intérêts.

»La grande valeur humaine c'est l'homme lui-même. Pour mettre en valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur. Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme, l'humanité, toute l'humanité. L'exploitation complète du globe terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes, noirs. En réduisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d'un mot, en colonisant une partie de l'humanité, nous agissons contre nous-mêmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient puissants, libres et riches. Notre prospérité, notre richesse dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils produiront, plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous profiterons d'eux. Qu'ils jouissent abondamment de notre travail et nous jouirons du leur abondamment.

»En observant les mouvements qui emportent les sociétés, peut-être découvrira-t-on les signes que la période de violences s'achève. La guerre, qui était autrefois à l'état permanent parmi les peuples, est maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu à une observation intéressante. Les Français présentent dans l'histoire militaire des peuples un caractère original. Tandis que les autres nations ne faisaient jamais la guerre que par intérêt ou par nécessité, les Français seuls se battaient pour le plaisir. Or il est remarquable que nos compatriotes ont changé de goût. Renan écrivait il y a trente ans: «Quiconque connaît la France dans son ensemble et dans ses variétés provinciales n'hésitera pas à reconnaître que le mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est essentiellement pacifique.» C'est un fait attesté par un grand nombre d'observateurs que la France en 1870 n'avait pas envie de prendre les armes et que l'annonce de la guerre fut accueillie avec consternation. Il est certain qu'aujourd'hui peu de Français songent à se mettre en campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette idée qu'on a une armée pour éviter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de cet état d'esprit. Monsieur Ribot, député, ancien ministre, invité à quelque fête patriotique, s'excusa par une lettre éloquente. Monsieur Ribot, au seul mot de désarmement, plisse son front sourcilleux. Il a pour les drapeaux et les canons l'inclination qui convient à un ancien ministre des Affaires étrangères. Dans sa lettre, il dénonce comme un danger national les idées pacifiques répandues par les socialistes. Il y découvre des renoncements qu'il ne peut souffrir. Ce n'est point qu'il soit belliqueux. C'est aussi la paix qu'il veut, mais une paix pompeuse, magnifique, étincelante et fière comme la guerre. Entre monsieur Ribot et Jaurès, il n'est plus question que de la manière. Ils sont tous deux pacifiques. Jaurès l'est simplement, monsieur Ribot l'est superbement. Voilà tout. Mieux encore et plus sûrement que la démocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en paletot, le sentiment des bourgeois qui réclament une paix ornée d'insignes militaires et toute chargée des simulacres de la gloire, atteste l'irrémédiable déclin des idées de revanche et de conquêtes, puisqu'on y saisit l'instinct militaire au moment où il se dénature et devient pacifique.

»La France acquiert peu à peu le sentiment de sa vraie force qui est la force intellectuelle; elle prend conscience de sa mission qui est de semer les idées et d'exercer l'empire de la pensée. Elle s'apercevra bientôt que sa seule puissance solide et durable fut dans ses orateurs, ses philosophes, ses écrivains et ses savants. Aussi bien, faudra-t-il qu'elle reconnaisse un jour que la force du nombre, après l'avoir tant de fois trahie, lui échappe définitivement et qu'il est temps pour elle de se résigner à la gloire que lui assurent l'exercice de l'esprit et l'usage de la raison.

Jean Boilly secoua la tête:

—Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde et la paix. Êtes-vous sûr qu'elle sera écoutée et suivie? Sa tranquillité même lui est-elle assurée? N'a-t-elle pas à craindre les menaces du dehors, à prévoir les dangers, à veiller à sa sûreté, à pourvoir à sa défense? Une hirondelle ne fait pas le printemps; une nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l'Allemagne n'entretient des armées que pour ne pas faire la guerre? Ses démocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les maîtres et leurs députés n'ont point au Parlement l'autorité que devrait leur assurer le nombre de leurs électeurs. Et la Russie, qui est à peine entrée dans la période industrielle, croyez-vous qu'elle entrera bientôt dans la période pacifique? Croyez-vous qu'après avoir troublé l'Asie, elle ne troublera pas l'Europe?

»Mais à supposer que l'Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas que l'Amérique devient guerrière? Après Cuba, réduite en république vassale, Hawaï, Porto-Rico, les Philippines annexées, on ne peut nier que l'Union américaine ne soit une nation conquérante. Un publiciste yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des États-Unis tout entiers: «L'américanisation du monde est en marche.» Et monsieur Roosevelt rêve de planter le pavillon étoile sur l'Afrique du Sud, l'Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est impérialiste et veut une Amérique maîtresse du monde. Entre nous, il médite l'empire d'Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les conquêtes des Romains l'empêchent de dormir. Avez-vous lu ses discours? Ils sont belliqueux. «Mes amis, battez-vous, dit monsieur Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n'y a de bon que les coups. On n'est sur la terre que pour s'exterminer les uns les autres. Ceux qui vous diront le contraire sont des gens immoraux. Méfiez-vous des hommes qui pensent. La pensée amollit. C'est un vice français. Les Romains ont conquis l'univers. Ils l'ont perdu. Nous sommes les Romains modernes.» Paroles éloquentes, soutenues par une flotte de guerre qui sera bientôt la deuxième du monde et par un budget militaire d'un milliard cinq cents millions de francs!

»Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre à l'Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu'ils nous disent où ils pensent rencontrer l'ennemi. Toutefois cette folie donne à réfléchir. Qu'une Russie, serve de son tsar, qu'une Allemagne, encore féodale, nourrissent des armées pour les batailles, c'est ce qu'on serait tenté de s'expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d'un rude passé. Mais qu'une démocratie neuve, les États-Unis d'Amérique, une association d'hommes d'affaires, une foule d'émigrés de tous les pays, sans communauté de race, de traditions, de souvenirs, jetés éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup transportés du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés et de faire éclater des mines sous les colonnes ennemies, c'est une preuve que la lutte désordonnée pour la production et l'exploitation des richesses entretient l'usage et le goût de la force brutale, que la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne peuvent s'éteindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous parliez tout à l'heure, n'est qu'une des mille formes de cette concurrence tant vantée par nos économistes. Comme l'état féodal l'état capitaliste est un état guerrier. L'ère est ouverte des grandes guerres pour la souveraineté industrielle. Sous le régime actuel de production nationaliste, c'est le canon qui fixera les tarifs, établira les douanes, ouvrira, fermera les marchés. Il n'y a pas d'autre régulateur du commerce et de l'industrie. L'extermination est le résultat fatal des conditions économiques dans lequel se trouve aujourd'hui le monde civilisé….


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