Chapter 3

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— Ramilina, voici ma sœur Sary-Bakoly qui veut te faire visite, me dit Kétaka.

La « Statue-de-terre-cuite » est devant moi, accompagnée d’une esclave qui porte un panier de bananes et d’oranges, un poulet et des œufs, car il n’est point convenable de faire une visite de cérémonie sans offrir en même temps un cadeau. Elle est revenue de Mouramangue avec le lieutenant Biret, son ami. Elle est heureuse de retrouver ses sœurs unies à des vazahas illustres, et demande la permission de venir les voir souvent. J’accorde toutes les permissions possibles, sans hésiter.

Sary-Bakoly était grande, assez âgée déjà : figure intelligente et sèche, impénétrable et polie, avec d’âpres dessous de volonté qui la faisaient ressembler à Kétaka. Tout de suite elles commencèrent ensemble une longue, une interminable conversation, se donnant des nouvelles des frères, des parents, des bêtes et des hommes, des terres à riz et à manioc, allant soupeser la négrillonne, future esclave que sa mère esclave avait donnée à Kétaka. Et je compris combien les intérêts de la famille et du clan tenaient de place dans ces âmes, et combien mon fugace passage dans leur vie les occupait peu. Dans leur consentement à nous traiter en maîtres et en époux, il entrait autant de condescendance que de crainte et de faiblesse, et je devinais en elles des griefs silencieux, un mépris mérité pour notre ignorance de certains rites et de certains devoirs, des jugements portés d’après des principes moraux qui ne sont pas les nôtres… Sary-Bakoly revint souvent ; puis une fois elle m’annonça qu’elle allait passer quinze jours dans sa famille, avec la permission du lieutenant.

— Tu entends, Ramilina ? me dit mon amie.

Et je répondis, comme toujours, que j’entendais parfaitement. Ma quasi belle-sœur me fit alors un grand remerciement, avec un air de gratitude singulière, comme si je venais de prendre un engagement important.

Ramary n’assistait point à ces conversations. On la considérait comme une trop petite fille, et son grand amour pour Galliac en faisait une espèce de traîtresse, la mettait en dehors de la famille et des usages. C’est ainsi que se prépara la catastrophe, en même temps qu’une autre, plus tragique et irréparable.

**  *

J’avais accueilli Sary-Bakoly avec une faveur un peu ironique, et toute particulière, parce que son ménage avec le lieutenant Biret me paraissait présenter des caractères intéressants. Il différait beaucoup des nôtres : c’était Sary-Bakoly qui tenait les cordons de la bourse. Tous les mois — un lieutenant, à Madagascar, n’a pas de gros appointements, et, quand il est amoureux, il faut bien qu’il consente à quelques sacrifices, — le lieutenant Biret remettait à son amie le montant total de sa solde. Sary-Bakoly tenait les comptes, lui donnait au jour le jour son argent de poche, et acquittait les notes de son tailleur. On eût dit, de la sorte, une revanche individuelle indigène contre notre système colonial. Et quel est, en effet, le principe de ce système ? que l’indigène paye, et que nous administrons avec son argent, après avoir prélevé, comme il convient, les appointements de nos fonctionnaires, et en gardant pour nous le bénéfice. Ici, c’était l’amant européen qui payait, la maîtresse indigène qui administrait, en gardant tous les profits : et ce renversement des rôles m’inspirait parfois de salutaires méditations. Mais on a tort de confondre les considérations générales de la politique, et la conduite d’un ménage. Le départ de Sary-Bakoly pour Mouramangue, le ton tout gracieux et dégagé des adieux que je lui fis, et aussi — cet aveu est humiliant, mais je le dois faire — l’indélicatesse avec laquelle le lieutenant Biret s’empressa de profiter d’une coutume malgache que j’ignorais, furent la cause de graves désordres.

Ce fut Joseph, monboy, qui se chargea de m’avertir. Il advint qu’un soir, en servant à table, il manifesta qu’il avait quelque chose à me dire.

Les femmes faisaient cuisine à part : un plat de riz cuit à l’eau, avec du sel, du piment et du sucre ; des poissons secs ou un peu de viande dans les grands jours, telle était leur nourriture. Il n’eût point été digne de les recevoir à notre table, et d’ailleurs cette faveur les eût embarrassées, pour une raison matérielle bien simple : elles n’étaient point capables de se servir d’une fourchette. La cuiller seule a pénétré dans la civilisation malgache. J’ai dîné chez la reine, avec toute sa famille, avec les filles des ministres, avec les femmes de tous les grands de la cour — quelles femmes et quels grands !… — et je ne sais pas s’il en est cinq ou six qui connaissent l’usage d’un autre instrument de bouche. Aussi l’attitude de la reine, de ces dames, de ces demoiselles, était-elle héroïque : elles siégeaient, souriaient, et ne mangeaient point. Il est vrai que beaucoup se rattrapaient sur le champagne. Ajoutez que nos épouses, malgré toute leur noblesse, venaient des champs. Elles ne s’asseyaient sur une chaise que pour accomplir un certain nombre de gestes que leurs maîtres protestants et catholiques leur avaient appris : écrire, lire, travailler à l’aiguille. Mais on avait omis de leur enseigner à manger comme les blancs, il leur fallait être accroupies sur une natte, devant la marmite fumante. C’étaient encore de petites sauvages.

Donc Joseph, monboy, servait mon repas, solitaire depuis le départ de Galliac, et j’avais pris l’habitude de le laisser parler, pour atténuer l’ennui de l’heure. Je l’estimais pour sa politesse, sa douceur, son hypocrisie, qui en faisaient un bon domestique ; enfin, il était assez délicieusement paresseux pour préférer l’ignominie ou la bizarrerie des tâches à leur rudesse. En ce moment, il était en train d’enlever avec gravité, du bout d’une paille, les fourmis qui nageaient dans ma tasse de café. Les fourmis étaient la plaie de la maison. Il y en avait partout, et surtout dans le sucrier. On avait beau cacher ce vase dans les endroits les plus clos et les plus altiers, l’entourer d’un océan de vinaigre, le fermer par des procédés perfectionnés, on y trouvait toujours autant de ces petites bêtes que de grains de sucre en poudre. Le plus simple était de se servir en faisant pour un instant abstraction de ces corps étrangers, et de les faire pêcher ensuite par son domestique. Joseph ne jugeait pas cela extraordinaire, ni moi non plus.

Mais, ce soir-là, il serrait les lèvres d’une façon inhabituelle, dont l’importance de l’opération précédemment exposée ne suffisait pas à rendre compte.

— Seigneur, dit-il enfin, savez-vous que Kétaka a passé la journée chez le lieutenant Biret ?

Joseph avait vu avec chagrin la régularité de nos mœurs. Il eût aimé être, dans la maison, non seulement Ganymède, mais encore Mercure, à cause des profits. Je lui déclarai tout net qu’il n’était qu’un vil calomniateur. Seulement, un quart d’heure après, j’avais la faiblesse d’interroger Kétaka.

— Si j’ai été chez le lieutenant Biret ? dit-elle. Oui ! Puisque la Statue-de-terre-cuite l’a quitté, et qu’il n’a plus de femme, et qu’elle est ma sœur.

— C’est bien. Tu vas partir ce soir.

— Il fait nuit. Attends jusqu’à demain, dit-elle tranquillement. Il n’est pas convenable qu’une femme sorte dans la rue à cette heure.

— Va-t’en ! dis-je.

Sa sœur Ramary accourut, m’embrassa :

— O Ramilina, pourquoi es-tu fâché ? Puisque c’est le lieutenant Biret, et puisque Sary-Bakoly est partie, elle devait la remplacer : ce sont les rites… elle aurait été montrée au doigt.

Dans sa douleur, elle appuyait son nez contre ma joue, à la mode de l’ancien baiser malgache, en aspirant l’air.

— Va-t’en ! dis-je encore à Kétaka, plus rudement.

Elle ne baissa pas son regard noir, et dit à sa sœur à voix haute, en me montrant :

—Afabaraka izy !Il est déshonoré

Une heure après, elle était partie, sans faire de bruit, sans daigner même me revoir, incapable de demander grâce.

J’étais déshonoré. Ramary me le répéta. L’insulte que j’avais faite à sa sœur était impardonnable. La place que Sary-Bakoly avait quittée, les coutumes des ancêtres ordonnaient à Kétaka de la prendre, et c’était toute sa famille que j’avais insultée en la chassant pour avoir rempli l’antique et imprescriptible devoir.

— Moi, je te pardonne, me dit Ramary, parce que tu es l’ami de Galliac. J’aime mieux me compromettre moi-même, me fâcher avec les miens, que de quitter cette demeure où il reviendra… hélas ! reviendra-t-il ? — Mais les autres, ils l’auront toujours en mépris.

La princesse Zanak-Antitra elle-même me donna tort. Et, comme elle me voyait veuf, comme Ramary, esseulée, était très triste, elle ne trouva rien de mieux que de lui faire envoyer une invitation pour une sauterie d’après-midi chez la reine. En ma qualité d’Européen, on serait trop heureux de me recevoir ; Ramary me devancerait, et je la pourrais rejoindre discrètement. C’était un grand honneur que d’être prié à ces fêtes assez intimes : la petite abandonnée en sauta de joie.

— Tu vas me donner dix piastres, Ramilina, ton ami Galliac te les rendra. Il faut dix piastres au moins. D’abord, j’aurai des souliers de soie noire, deskiraro merinosy, c’est si joli ! J’ai la robe qui m’a servi pour la fête des tombeaux : elle est magnifique, couleur de cuivre rouge ; mais je mettrai un nouveau corsage, et, avec des bas blancs, un corset comme les dames blanches, je serai très belle.

Trois jours à l’avance, il vint une matrone pour préparer sa coiffure. Elle lui lava les cheveux, et les oignit de pommade à la rose. Puis, et cela dura près d’une demi-journée, elle les tressa en une infinité de petites nattes, comme on fait parfois en France pour la crinière des chevaux ; enfin, lorsqu’une nuit fut passée, on défit les nattes, les cheveux retombèrent, ondulés, pareils à des vagues noires et brillantes ; et le matin même de la fête, avec l’aide de mon domestique Joseph, enchanté de trouver une occupation peu pénible, on lui dressa un chignon compliqué. Elle partit dès deux heures sonnées, fière des quatre esclaves loués qui la portaient en filanzane, — car elle s’était payé un équipage ! — fière de sa robe aux reflets métalliques, où la taille, j’en ai bien peur, n’était pas tout à fait à sa place ; fière aussi d’avoir quitté sa puérile brassière pour ce raide corset ; pour cette contrefaçon de toilette parisienne, son lamba aux plis chastes, qui donnait de loin à sa mine de jeune singe adroit un peu de grâce antique, un charme léger, une élégance longue et souple ; elle partit, faisant sonner sur l’escalier ses souliers de mérinos, et, resté seul après elle, je songeai à sa démarche ancienne sur les bords du lac d’Antsahadinta — la démarche silencieuse de ses pieds nus sur l’herbe rude, quand ses talons roses, posés à plat sur le sol, lui faisaient cambrer les reins, et dresser sa jeune tête.

Et à mon tour j’appelai mes porteurs, pour me rendre au Petit-Palais où l’on dansait ce jour-là.

Tout au fond du Rouve, l’ancienne ville sainte qui jadis contenait Tananarive entière, au delà des tombeaux des vieux rois, il dressait ses arcades de bois légers qui s’enlevaient sur des chapiteaux de couleur brune et chaude. Du dehors, on entendait déjà le bruit d’un mauvais piano : j’entrai.

Au fond d’une salle carrée, dominée par une galerie circulaire, la reine était assise sur son éternel trône doré. Elle était laide, sèche, assez vieille déjà, et n’avait pas eu d’enfants. Si même elle était devenue mère, il était décidé d’avance, par la loi du royaume, que sa progéniture, ayant pour père légal Raini-laiarivony, qui n’était pas de caste noble, n’aurait pu régner. Pourtant, elle-même n’avait pas sans mélange, dans ses veines, le sang des Malais qui, après de longues aventures perdues dans l’obscurité des temps légendaires, avaient poussé jusque sur les plateaux rouges et stériles, d’où ils étaient ensuite, d’un mouvement énergique et prudent tout ensemble, descendus à la conquête de l’île. Les unions politiques de ses aïeux avec des filles sakhalaves aux mâchoires bestiales avaient noirci son teint, jeté en avant sa bouche dure, et l’on sentait dans tout son être, avec une dignité assumée mais habituelle, de l’intelligence, de l’astuce, une violence contenue, de longues rancunes, peut-être un désir de vengeance amer, muet et brûlant. Ce n’était un mystère pour personne que les conquérants français l’accusaient de conspirer, racontaient de louches histoires de lettres signées d’elle, scellées de son sceau, prises entre les mains des insurgés. Et cependant ces mêmes conquérants venaient en uniforme à ses fêtes, dansaient, courtisaient ses filles d’honneur ; et dans cette salle, tandis que leur taille se courbait pour des saluts, leurs yeux, leurs gestes, leurs voix semblaient prédire des exils et des poteaux d’exécution.

Ramary regardait tout cela avec des yeux gais, parce que l’heure était joyeuse et qu’elle ignorait tant d’intrigues et tant de menaces. Elle sautait, se laissait entraîner par les beaux officiers, retrouvant des amies, se faisant patronner par l’impérieuse Zanak-Antitra, furetant dans les salles voisines ; et tout à coup elle vint me dire en mettant un doigt sur sa bouche :

— Ramilina, viens voir !

Et ce qu’elle me montra, c’était, dans une pauvre chambre, étroite comme une prison, tendue d’un papier déteint, un vieil homme qui me reconnut et m’appela.

L’homme était Raini-tsimbazafy, le nouveau premier ministre. Et comme cette fonction jadis était terrible et auguste, pour l’amoindrir et la déconsidérer, on la lui avait donnée, parce qu’on le croyait inoffensif et bête. Caché dans ce trou, vêtu d’une sale robe de chambre, assis devant un papier qu’on lui avait envoyé de la Résidence, il considérait d’un œil anxieux l’espace laissé par l’écriture au bas de la page.

— J’ai reçu cela tout à l’heure, me dit-il à voix basse. Où faut-il signer ?

Et quand je lui eus montré la place du doigt, il continua timidement :

— Est-ce que c’est vrai que vous allez démolir la cabane d’Andrian-ampo-in-Imérina ?

C’était une humble hutte de bois et de paille, où vécut le fondateur de la dynastie, et de laquelle il avait marché à la conquête de l’île, aidé par les premiers Européens qui préparèrent du même coup la grandeur et l’anéantissement de la dynastie. Entre leurs larges palais modernes, dans l’orgueilleuse conscience du chemin parcouru, ses successeurs avaient conservé l’antique demeure. Elle penchait à droite, vaincue par le temps, pieusement étayée, révérée toujours, et, pour fouler la cendre du foyer de cette masure presque en ruine, il fallait être d’un sang noble. Depuis trente ans la vieille esclave, nourrice d’un roi, qui la gardait, n’avait jamais pénétré dans la partie réservée aux seuls hommes libres, derrière le poteau central ; et pour sortir de la hutte elle se faisait porter, afin de ne pas souiller, de ses pieds avilis de servitude, la meule ronde qui servait de marche au seuil sacré.

— Est-ce vrai, répéta-t-il humblement, que vous allez la démolir ?

Et je répondis vaguement :

— Il y a des projets aux Travaux publics pour l’embellissement du Rouve.

— On dit, murmura-t-il, honteux de sa superstition, que lorsque les cinq pierres de son âtre auront disparu, c’en sera fait du royaume… Tout ce que vous faites est bon, mais je ne comprends pas toujours. Je suis très vieux, très malade. Est-ce que vous croyez que la France voudra bien me laisser m’en aller ?

Comme je ne répondais pas, il considéra d’un air abattu le grand sceau, instrument de ses fonctions dérisoires, et ajouta :

— Je vous ennuie. Allez danser.

Si nous n’étions pas venus y substituer la nôtre, eût-elle pu vivre, la civilisation ébauchée qui avait bâti ce palais, créé cet empire en moins d’un siècle, commencé d’assimiler nos sciences et nos religions, sans trop de gaucherie, comme on retrouve une chose perdue, dont on reconnaît l’usage ? A cette heure je la voyais s’effondrer, et, comme si nous avions eu besoin d’une excuse, nous cherchions à nous repaître du spectacle de ses ridicules et de ses vices. Des danseurs avaient découvert dans une pièce écartée la princesse Rasendranoro, que la reine, sa sœur, avait fait enfermer parce qu’elle était ivre, comme tous les soirs ; et ils la ramenaient vacillante, injurieuse, roulant son corps énorme jusqu’au trône où elle vint s’appuyer en riant. Près d’elle, le prince Rakoto-mena, l’héritier présomptif, qui jadis avait fait assassiner des Français dans les rues de Tananarive, penchait son front bas et ses yeux sanglants, comme un taureau méchant mis sous un joug dont il frémit.

— Viens, dis-je brusquement à Ramary. Je me sens triste, ici. J’aime mieux visiter le grand palais. Je ne l’ai pas encore vu.

Ce n’était pas l’usage. Mais pouvait-on refuser quelque chose à un blanc ? Un des officiers s’incline, trouve ma fantaisie naturelle, ingénieuse, charmante, et il nous précède dans les escaliers aux marches basses et irrégulières. Nous traversons deux hautes salles, parquetées de bois de rose et d’ébène, et si pleines d’ombre, même à cette heure, qu’elles semblent des cavernes souterraines, qu’on s’y heurte à des lits, à de vulgaires meubles européens, à des cabinets en marqueterie hindoue, dont la bizarrerie orientale amusa quelques instants le caprice des anciens souverains, et qui maintenant pourrissent dans ces espèces de greniers. Enfin nous voici au sommet, accoudés à la balustrade qui entoure le toit.

L’oiseau de la force, l’aigle, que la dynastie a pris pour emblème, dresse au-dessus de nos têtes ses grandes ailes de bronze. Et devant nous, c’est toute l’Émyrne.

La lumière du jour vers l’ouest se teintait déjà d’écarlate et de cramoisi ; de grandes collines se heurtaient en désordre, baignant leur pied dans les rizières jaunies, tachées de marais, et la campagne sans arbres, onduleuse, immense, allait mourir au pied de l’Ankaratra dentelé, la montagne sainte, pleine du vol éternel des grands oiseaux de proie qui protègent cette demeure des morts divinisés. Sous nos pieds des maisons à arcades, des jardins, des églises, se pressaient, chevauchaient, dévalaient les pentes jusqu’à une large prairie verte, entre l’Ambohi-dzanahare, couturé de cicatrices, et le Lac sacré creusé par Radame : vue rapide et vraiment royale du miracle de cette ville fondée par l’hésitant génie d’un peuple qui maintenant se mourait.

Tout à coup, un murmure monta vers nous. Les taches blanches des lambas se précipitaient vers l’enceinte du Rouve ; il sortait de cette foule un cri de pitié, un gémissement d’horreur infinie, et un homme déguenillé, tremblant, s’abattit sur le seuil même, disant des choses affreuses que nous n’entendions pas.

— O mon Dieu, dit Ramary, qu’est-ce que c’est ?… Viens voir Ramilina, j’ai peur.

Et nous redescendons en courant. Les invités sont déjà dans la cour, et devant la reine, devant les Européens en habit noir et en uniforme, un nègre est accroupi, couvert de sang, d’un sang desséché qui fait des plaques sales sur sa peau poussiéreuse. Ses bras sont hachés, des muscles blanchâtres apparaissent sur la chair grelottante, et ses dents claquent de fièvre. C’est Rainibozy, le chef des porteurs de Galliac.

Il me reconnaît, et me dit d’un ton monotone, résigné, la phrase qu’il a peut-être répétée cent fois depuis son arrivée, qui n’est plus pour lui qu’un bout de rôle, une tragique leçon récitée.

—Efa maty Ragalliac !On a tué monsieur Galliac !

Et je pousse un cri si furieux, si désespéré, qu’on n’entend pas le gémissement de Ramary.

… L’homme parla, tendant vers nous ses mains mutilées d’où le sang coulait, et ce qu’il disait était horrible et simple. Les Fahavales étaient venus, une première fois, la nuit, attaquer un petit village où couchait la caravane de Galliac, qui avait résisté victorieusement, gardant son beau sang-froid, barrant la seule entrée d’une lourde pierre ronde, confiant aux habitants les cinq mauvais fusils qu’il avait emportés. Le matin il avait tenté de faire retraite sur Tananarive. Ses porteurs s’étaient enfuis, il était presque seul. A midi, il arrivait à pied dans un autre village, Manantsoa, écrasé par la fatigue et la chaleur.

— Ne t’arrête pas, monsieur le vazaha, avait dit le gouverneur. Va-t’en vite, ils vont revenir.

Et ils étaient revenus, en effet, plus nombreux, entraînant avec leur bande tous les habitants du pays, qui avaient senti l’odeur du pillage, vu passer des caisses en métal brillant que leur rapacité croyait pleines de mystérieuses richesses. Pendant deux heures, blessé déjà, haletant, voyant venir la mort, il s’était défendu dans une maison bâtie de briques crues. A coups de bêche, on avait fait un trou dans la muraille pour parvenir jusqu’à lui. Mais la brèche faite, personne n’osait entrer. Alors on avait mis le feu au toit, et il avait péri brûlé, criant sa douleur, et sa peur même peut-être, son sang-froid et son courage vaincus par l’épouvante de la hideuse mort. Et le chef des rebelles avait attendu tranquillement la fin de l’incendie, il était entré, avait retrouvé en tâtonnant le cadavre sous la cendre, et, se penchant sur lui, un couteau à la main, s’était relevé en jetant à la foule un lambeau de chair dont l’arrachement avait laissé sur le ventre noirci une large blessure rouge, qui fumait. Rainibozy s’était lui aussi, défendu à la porte de la case, et on lui avait haché les mains.

....................

**  *

… Ramary s’était réfugiée chez son oncle Raini-maro. Là-haut, sur la galerie supérieure de la maison, elle hurle sa douleur, et, jaillissant d’une robe bleue déchirée, ses bras nus se lèvent et s’abaissent au-dessus de son corps vautré à terre. Elle crie sans fin, les yeux pleins de lourdes larmes, ces beaux yeux que j’aimais pour leur enfance et leur gaieté. Il fait nuit et de petites bougies ont été fichées en terre. Des formes humaines s’agitent tout autour, il en sort un murmure de causerie tranquille, et parfois un grand gémissement solennel et théâtral, répondant à quelque sanglot plus fort de la femme qui pleure sa misère, son gros chagrin fugace et violent d’enfant et de femelle. Ce sont nos porteurs, leurs femmes et leurs filles, les parents de la petite veuve, venus pour honorer le deuil terrible : et tous boivent du rhum que Ramary leur a fait offrir, selon les rites. Beaucoup sont ivres, et, accroupis ou couchés, ils écoutent les joueurs d’accordéon ou de guitare loués pour l’orgie des funérailles, tandis que d’autres font cuire des quartiers de bœuf, en plein air, au bout d’une baguette, et les mangent gloutonnement. Ces choses sont faites aux frais de Raini-maro et de sa nièce ; mais l’oncle, ivre lui aussi, et majestueux, surveille du coin de l’œil une assiette placée sur une table, et pleine déjà de petits morceaux d’argent : offrande des pleureurs et des pleureuses, qui de la sorte, paient discrètement l’hospitalité funéraire. Cependant, un des vocérateurs accorde savaliha, la tige de bambou, dont on a soulevé à même la souple écorce pour en faire des cordes musicales, et il chante la chanson de l’abandonnée :

« Je ne suis plus qu’un errant morceau d’écorce, éclaté des jeunes pousses du bananier ; mais quand j’étais riche et heureuse, les amis de mon père et de ma mère m’aimaient. Quand je parlais, ils étaient confus ; quand je les prêchais, ils courbaient la tête. Aux parents de mon père, j’étais la protection et la gloire ; aux parents de ma mère, l’ombre large contre les soleils brûlants. J’étais pour eux comme la génisse née en été, leur joie et leur richesse, j’étais celle dont on dit : Voici le grand figuier, ornement des champs, voici la grande maison, ornement de la ville ; voici la protection, voici la gloire, voici la splendeur et l’orgueil, voici celle qui conserve la mémoire des morts ! Car ils m’admiraient comme une stèle funéraire, haute et droite, et ils me recevaient avec des cris d’amour, et des saluts sonores.

» Et maintenant je suis comme l’écorce errante, éclatée des jeunes pousses du bananier, je suis laissée seule, désolée, inutile, haïe par la famille de mon père, rejetée par la famille de ma mère, considérée comme une pierre sur laquelle on fait sécher les vêtements au soleil, et qu’on repousse quand le jour devient nuageux. O peuple ! durant que je parle, je me reproche moi-même, car je suis à la fois reprochable et déshonorée. »

Tous alors poussèrent de grands cris, et entonnèrent ensemble le lamento de la mort, sur un air harmonieux et lent. C’était à peine des paroles que ces paroles indéfiniment répétées, ce désespoir bégayé : « O tristesse, tristesse, larmes en la nuit !… O tristesse ! voici sa mère qui pleure, voici nos enfants, voici nos parents qui pleurent, voici les esclaves en larmes… Larmes, larmes, larmes en la nuit !… »

Elle ne reviendra plus à la maison du docteur Andrianivoune, à Soraka, faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy, la petite veuve désolée, et quand elle aura usé sa grosse douleur, elle s’en ira, les cheveux sur les épaules, vers la demeure de son père, où un ruisseau qui fait du bruit arrose les cannes à sucre… Et je ne la reverrai jamais, jamais, pas plus que je ne reverrai Galliac, dont le corps mutilé gît dans cette terre rouge, ni Kétaka, mon ancienne amie, qui n’oublie pas son injure. La princesse Zanak-Antitra sanglote, elle aussi, à côté de moi. Le capitaine Limal a quitté Tananarive et, de cet autre grand amour, il ne reste également que des ruines.

— Ramilina, me dit-elle, la chanson méchante dit vrai, nous sommes reprochables et déshonorées, nous sommes perdues… Perdues ! Auparavant, nous ne savions pas ce que c’était, nous ne savions même pas si un homme était notre amant ou notre époux. Et vous êtes venus, vous, les blancs, et nous vous avons aimés, et vous teniez à des choses que nous ne connaissions pas : la fidélité, la vertu, dont les missionnaires parlent aux ignorantes petites filles sauvages, durant les heures d’école, en attendant que les beaux officiers et les colons les ramassent à la sortie. Cependant, par insensibles progrès, nous arrivons quelquefois à croire que ces choses existent peut-être ; et alors, vous nous quittez. La chère Ramary a une consolation : au moins son grand ami est sous la terre, pour toujours ; il est mort, il ne l’a pas abandonnée. Mais crois-tu qu’elle pourra désormais vivre avec un mari malgache ? Elle essayera, je le sais bien, quand elle sera vieille, mais elle sera malheureuse, elle pensera toute sa vie au blanc qui est mort, à des plaisirs et des bontés que l’autre, le Malgache, ignorera toujours ; et il la battra, pour la punir d’avoir le cœur dans la pluie… Vois-tu, Ramilina, il en est de nos joies comme du royaume, elles s’écroulent. Vous viendrez en plus grand nombre, avec vos vraies épouses blanches, celles que vous gardez toute la vie, dont vous avez des enfants que vous ne jetez pas à la rue, et dont l’image est conservée dans un cadre d’or, sur la cheminée des belles chambres. Nous serons alors de petites malheureuses, méchantes et jalouses ; il n’y aura plus de nobles, plus de gouvernement malgache, plus d’honneurs ; le peuple sera comme de la poussière, et les femmes comme de la boue.

A ce moment la voix de l’un des chanteurs se fit entendre. Il prononçait, d’une voix rude et basse, un seul vers interrogatif, et le chœur des femmes et des enfants lui répondait :

— Ah ! dis, qui donc est devant toi ? — Je ne sais pas, je ne lui parle point. — Ah ! dis, qui donc est derrière toi ? — Je ne sais, elle n’a point parlé ! — Pourquoi es-tu immobile et raide ? — Laisse, je viens seulement de me dresser. — Pourquoi es-tu hagarde et hors de toi-même ? — Je ne suis pas hors de moi-même, je songe. — Mais tu trembles, tu sanglotes ? — Je ne tremble pas, j’ai froid. — Enfin, pourquoi es-tu si douloureuse ? — Ah ! je ne voulais pas avoir l’air douloureux, mais celui que j’aimais est mort !

— Non, il ne faut pas pleurer, me dit la princesse Zanak-Antitra. Si je dois finir dans le blâme, qu’importe qu’on me blâme aujourd’hui ou demain ? Heureux ceux qui vivent : regarde comme les étoiles sont claires ! Je suis seule, et tu es seul. Partons ensemble. Ne suis-je pas déjà ton amie, puisque j’ai été triste avec toi ?


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