La fumée noire…RUDYARD KIPLING.
La fumée noire…
RUDYARD KIPLING.
Les barbares du ciel d’Occident, qui les avaient amenés là, les regardaient travailler et mourir. Eux-mêmes, d’ailleurs, travaillaient et mouraient.
On dit aujourd’hui qu’il y a un cadavre sous chaque traverse du chemin de fer, tout au long des quatre lieues de cette montée du Palaballa, que les petites locomotives gravissent en soufflant, cahin-caha, comme si leurs roues étaient retenues par des fantômes ! Il était mort des Belges, il était mort des Italiens, il était mort surtout des noirs du Bas-Congo, ceux-là salement, comme des porcs, car c’est une triste race, pourrie par l’alcool et qui n’est bonne à rien. Il y avait trois années que durait le massacre, et la voie douloureuse avait à peine avancé. Avez-vous vu des fourmis, chargées d’un gros œuf, escalader en file une branche d’arbre ? Elles vont, comme aveuglément, collées à l’écorce. Et au même endroit, qui n’a pas l’air plus difficile à franchir que tout le reste, il y a quelque chose. Quoi ? on ne peut savoir, mais toutes les fourmis glissent à leur tour, et il en vient d’autres, d’autres sans cesse. Le chemin de fer du Congo, au début, c’était cela. Les hommes tombaient, les millions s’effondraient sur la pente. L’Europe envoyait d’autres millions et d’autres hommes.
Le Chef, l’inventeur de ce chemin de fer, avait le génie des vrais conquérants, qui est de se croire vainqueur d’avance, ayant réuni tous les moyens de vaincre, et d’être un violeur de volontés. Les Italiens et les Belges, les Congolais et les noirs de Saint-Domingue, il les avait jetés à l’assaut, et leurs corps n’étaient plus qu’ossements et pourriture. Alors, il avait envoyé acheter des hommes en Chine. Il savait qu’on en trouve là quatre cents millions, serrés les uns contre les autres, s’empoisonnant de leur haleine. Il croyait que ces Chinois du Sud, sobres et durs au mal, nés près du tropique, leurs couches inépuisables étaient le fumier humain qui pouvait féconder l’Afrique. Gigantesque et pesant, levant le bras pour un ordre comme on soulève un poids, il était venu ce jour-là inspecter le travail dans la tranchée. L’ingénieur, Guilmain, lui dit :
— Ils meurent aussi !
Les Chinois travaillaient patiemment, ceux qui restaient : deux cents sur mille. Ils étaient maigres, avec des poitrines de poulet, des poitrines visibles parce qu’ils étaient nus jusqu’à la taille, et qu’ils n’avaient pas de culotte, mais un lambeau de toile bleue sur les reins. A cause de leur peau jaune et de l’élargissement de leur face, malgré leur maigreur, ils ressemblaient à des abcès mûrs. Ils avaient la figure en losange, les oreilles pointues, les yeux étroits, et leur bouche ricanait éternellement comme celle d’un gamin qui va pleurer. Ils se penchaient sur leurs outils, les vertèbres leur sortaient du dos. En avant ! il fallait que l’Asie fécondât l’Afrique, au bénéfice de l’Europe.
Guilmain regarda le Chef et vit une mare à ses pieds. L’homme du Nord, le lourd géant, fondait au soleil. Il laissait ainsi une trace de sueur derrière lui, tout le jour, et n’arrêtait ni sa marche, ni son vouloir. Eh bien ! lui aussi pouvait mourir. Il faisait son devoir dans la bataille.
— Il y a soixante-dix degrés dans la tranchée, dit Guilmain. On n’y tient pas. Un Chinois est un Chinois, mais c’est un homme : et le sang humain se décompose !
Le Chef haussa les épaules. Il regarda le sommet du Palaballa, et le col, un peu plus bas, où le projet mettait la voie : la brèche aride et triste par laquelle il rêvait de précipiter la fortune de l’Afrique centrale, les dents d’éléphant jaunies et dures, les balles rondes de caoutchouc, toutes les richesses que, depuis l’écoulement du grand lac préhistorique, le Congo accumulait dans sa panse énorme, qu’il fallait crever à coups de pioche.
A la surface du sol, le soleil et l’air avaient comme pourri le gneiss africain. Les Chinois grattaient proprement, doucement. Plus bas, la roche reprenait sa dureté impénétrable : on l’avait fait sauter à la mine. Trois Chinois achevaient de détacher avec des pics un bloc gros comme un pavé, qu’il eût arraché d’une seule main. Il désespéra.
Arriver au torrent de la M’poso ! Son esprit vaste et lucide, qui avait conçu l’ensemble, et l’embrassait réalisé, le tranchait en séries, se bornait par méthode à ne vouloir d’abord que chacune d’elles, dans son ordre : que le bataillon des Chinois parvînt jusqu’à la M’poso, dût-il en mourir ! Le Chef s’imaginait voir les eaux du torrent, et s’y plonger. Elles étaient bruyantes, heurtées, d’un vert profond et pur que blanchissaient par place les bulles d’air emprisonnées dans leur chute. L’œil ne pouvait s’en détacher, le mouvement rendait visible chaque molécule de leur fluidité. L’imagination était si forte chez cet homme fort qu’elle agissait en vérité sur sa chair. De penser au torrent, il se sentait rafraîchi. La sueur cessa de couler sur ses membres, son corps et son esprit redevinrent froids.
On avait ouvert plusieurs chantiers, attaqué la montagne comme les vers rongent un arbre, partout où se trouvait un point faible, une fissure où la pointe d’un outil pouvait entrer. On se battait contre elle plus loin encore. Ceci le rassura. Il avait à voir, à marcher, à peiner lui-même. Au-dessus de la falaise du Congo, la voie devait faire corniche, accrochée au roc comme un nid d’hirondelles. Plus tard, les locomotives rouleraient là, dominant le fleuve énorme et inutile, empêtré de blocs, que les navires ne franchissaient pas.
— Allons au Sept, dit-il à Guilmain.
Le Sept, c’était le kilomètre sept, on commençait la corniche. Sur le talus précipité de la falaise, on construisait un mur à pic, on gagnait, sur la pente, la largeur d’une main par mètre. En élevant ce mur, on trouverait à la fin la place de deux rails.
Guilmain dit :
— Il est tombé un Chinois, hier. Il a roulé jusqu’en bas.
— Eh bien, dit le Chef, on a été chercher le corps ?
—Les autres, murmura l’ingénieur, y sont allés. Et c’est pour ça…
Il termina sa phrase encore plus bas, très bas. Le Chef eut un grand sursaut :
— On ne les a pas emmenés ! On ne les a pas emmenés ! Est-ce que je vous avais dit de ne pas les emmener ? Nous avions signé. Et vous avez caché leurs boîtes, sous la falaise ? Un beau cimetière ! Qu’on prenne lescargo-boats, les chalands, tous les bateaux de Matadi ; qu’on les enlève, qu’on les conduise à Boma, en attendant. Nous avions promis !
— On ne trouve pas, répondit Guilmain. C’est un sale fret. Les bateaux n’en veulent pas.
On avait promis aux Chinois de rapporter leurs cercueils en Chine, s’ils mouraient. Et on n’avait pas tenu parole. Le Chef n’en savait rien, et la superstition de cet homme d’affaires, né paysan, passé soldat, devenu remueur de mondes, lui imposait le respect des paroles données. C’est une règle de jeu. D’abord on ne triche pas. Ça porte même malheur, de tricher : on peut violenter les hommes, on ne les vole pas. Guilmain courba la tête sous un flot d’injures en français-wallon, magnifiques et terribles.
— Il y en aurait pour cent mille francs, deux cent mille francs, il faudrait construire des bateaux-corbillards ! Après ? On leur a promis. Nous avons jeté ici vingt millions, et pour ça, pour ça !… Quand on veut créer un géant, on ne lésine pas sur les langes !
Il prononçait « créïer », « géïant ». Ses phrases lourdes traînaient dans l’espace comme des tombereaux. Il continua :
— Et s’ils savaient…
— Ils sont descendus pour chercher le camarade, dit Guilmain dans le même idiome. Il y en a « assez bien » qui savent.
** *
Les Chinois savaient.
Ce même jour, Tchao-Ouang et Ah-Sing, descendus dans le ravin pour ensevelir le camarade tombé, avaient vu sous la falaise des cercueils en longue file. Il les reconnurent, car ils en avaient assemblé eux-mêmes les planches, gravant sur les couvercles l’invocation qui chasse les anciens génies, et protège aussi contre le génie du mort, plus acre, plus jeune et plus perfide.
Alors, ils sentirent battre au-dessus d’eux l’aile molle des Tchong-Toué.
Elle est faite d’eau et de vent, de ce qui est insaisissable et à demi saisissable. Tout est Tchong-Toué : la nature est pleine d’esprits jusqu’à s’en pourrir. Lorsque nous ne subissons pas l’influence des calomnies de marchands imbéciles, nous apercevons la Chine à travers l’enthousiasme de Voltaire, qui lui-même l’avait vue à travers les éloges intéressés des pères jésuites ; et nous n’y comprenons rien. C’est quatre cents millions d’animistes, dont l’aristocratie a passé au rationalisme, à cause d’un philosophe nommé Confucius. Mais les animistes y sont toujours. Voilà ce que ne disent pas les livres. Il y a des dragons sous la terre, qui la font trembler ; il y en a dans le ciel qui font les naufrages ; dans l’air qui roulent les maladies. Les fleuves ont les leurs, et les montagnes, les champs, les provinces, les maisons, tout au monde. Il y en a de bons, que l’empereur nomme mandarins, et qui reçoivent de l’avancement. Mais c’est comme les hommes, même les bons, il faut s’en méfier. Leur nombre croît tous les jours : de tous les morts distille une larve qui reste sur terre, invisible, perpétuelle, funeste presque toujours.
Ces larves flottantes, il est probable qu’elles sont pareilles au moule d’où elles sortent, aux malades et aux morts : par conséquent chagrines, visqueuses, irritables et corrompues. Rien n’est plus raisonnable et plus terrifiant que cette supposition chinoise, et c’est pourquoi le christianisme est une grande, une sainte, une précieuse religion. Les âmes de nos morts, à nous, sont au ciel ou en enfer, et bien gardées. Saint-Pierre a ses clefs, Satan sa fourche, les clôtures sont solides. Voilà dix-neuf cents ans aujourd’hui que nos défunts sont prisonniers, pour notre plus grande tranquillité. Nous les protégeons, même, nous prions pour eux, nous pouvons nous promener bien calmes sur la face de la terre, nous les Européens. Mais les Chinois ! Ils meurent de peur.
Quand l’équipe jaune du Palaballa connut que les cercueils étaient restés sous la falaise, elle comprit pourquoi le malheur la poursuivait : les Tchong-Toué des morts, qui n’avaient pas été ramenés dans leur pays, qui ne jouissaient pas des offrandes et des politesses de leur famille, se vengeaient sur les vivants. Bilieuse hématurique, accès pernicieux, disaient les médecins de l’hôpital — une grande baraque en planches faite comme un grand cercueil — lorsqu’il mourait un nouveau Chinois. Des mots ! La vérité, c’est que les Tchong-Toué revenaient pour faire des recrues, enrôler les camarades. Ils revenaient plus forts, plus méchants tous les jours, privés d’hommages, de parfums, de libations, de la fumée de l’alcool et des mets, nourriture impondérable de ces êtres impondérables, affamés sans pouvoir mourir de faim, et furieux.
Tchao-Ouang était le chef de ce qui restait de l’équipe. Il décida qu’on allait retourner en Chine.
Aucun bateau n’aurait voulu embarquer les Chinois, mais ils calculèrent qu’ils étaient venus par l’Est. Le navire qui les avait transportés avait marché dans le sens du soleil, courant comme s’il eût voulu atteindre chaque jour l’astre avant son coucher. Il n’avait penché au sud que pour regagner ensuite sa hauteur. Comme la plupart de leurs compatriotes, Tchao-Ouang et ses compagnons croyaient que la Chine est au milieu de la terre et que le soleil sort de l’eau, derrière elle tous les matins. Ils ignoraient l’immensité des distances, et la fluidité morne des eaux leur avait caché la rapidité de leur course. Ils crurent qu’à pied, en trois mois, ils seraient revenus à leur point de départ. Quand le soleil se couche, Ah-Sing jeta le manche de sa pioche vers l’astre, et le fer, faisant croix, indiqua le nord et le sud.
Ils avaient pris cette précaution parce qu’ils ne pouvaient fuir sous la lumière, et que les étoiles de cet hémisphère leur étaient inconnues : phénomène qui d’ailleurs n’avait pas peu contribué à leur inquiétude.
Par fortune pour leurs projets, les premières nuits après leur évasion furent lumineuses et la lune court dans le sens du soleil. Les Chinois marchèrent donc contre la lune, après avoir volé, dans un magasin, au bord de l’eau, du riz, d’autres grains et des poissons secs. Le jour, ils se cachaient, serrés les uns contre les autres, dans des trous, sous des brousses. Ils reprenaient leur marche quand l’obscurité était venue, et comme on les faisait chercher du côté de l’Atlantique, croyant qu’ils iraient s’embarquer dans un port de l’enclave portugaise, ils ne furent pas découverts. Plusieurs avaient des mœurs infâmes, et la cohésion de la petite troupe en augmenta.
Seulement, dès la première nuit, Ah-Sing, l’un des Chinois, dit :
— Olga est avec nous.
C’était la chienne européenne d’un docteur européen, qui était mort comme les autres, d’absinthe, d’épuisement et d’ennui — plus tristement que les autres parce qu’il s’était vu mourir. Olga n’avait laissé enlever son maître qu’avec une répugnance assez naturelle, car elle était européenne, mais chienne, et n’avait pas compris pour quelle cause, tout de suite, parce que le docteur ne remuait plus, les autres blancs l’avaient mis dans une caisse, et sous des pierres. Elle avait longtemps pleuré d’une manière très stupide, qui forçait les vivants à penser à la mort, et c’est pourquoi à cette époque les blancs vivants lui donnèrent un nombre infini de coups de pied. Alors, elle vint au camp des Chinois. Ah-Sing, très poliment, lui chercha ses puces. Quand il en trouvait une, il avait soin de ne pas la garder pour lui, et la lui donnait à manger.
Ce sacrifice courtois du produit de la chasse est d’usage entre mendiants bien élevés à Pékin : Olga s’en montra touchée. Elle était d’une nature passionnée, et quand elle désirait une chose, c’était toujours avec la dernière violence. Elle criait pour sortir, pour dormir, pour des caresses, et surtout pour manger. Les Chinois pensaient qu’elle savait parler, venant d’Europe, et que seulement ils ne comprenaient pas sa langue. Ils l’aimaient. C’était la seule personne de l’autre sexe qu’ils possédassent parmi eux, et, par conséquent, un élément de moralisation dans leur société. La troisième nuit, ils la tuèrent : elle était européenne, et ils ne voulaient plus d’Européens avec eux.
Ils franchirent l’Inkissi, le Kouilou, d’autres rivières, entre lesquelles le sol triste et montueux n’était couvert que d’herbes brûlées par les sauvages Ba-Kongo et de petits arbres agonisants. Puis, la terre s’étant abaissée sous leurs pieds, ils rencontrèrent une grande plaine herbeuse, qui paraissait comme un champ de riz sans graines, et, plus loin encore, une sorte de lac, avec une île au milieu. C’était le Stanley-Pool, au bord duquel sont les Belges et les Français. Sachant que ceux-ci ont leur ville au Nord-Ouest, Tchao-Ouang décida de tourner ce lac par le Sud.
C’est à partir de ce moment que les Chinois osèrent marcher au grand jour. Ils n’étaient plus qu’une centaine. A l’aube, quand ils virent le soleil, la Chine leur parut très proche. Pleins d’espoir, ils entrèrent dans la forêt.
Et ce fut dans la grande forêt qu’ils moururent. Il ne faut pas dire comment ils moururent, il ne faut pas écrire pour écrire. Ils sont morts, n’est-ce pas, et voilà tout, et ils allaient vers le soleil ! Et à la fin, comme vous le verrez, il ne resta que Tchao-Ouang.
Beaucoup furent mangés par les Bangalas. Car les Bangalas mangent les hommes. C’est un peuple très laid. Ils se font une incision qui va du nez au sommet du front, et y jettent des venins qui gonflent la peau. La cicatrice a l’air d’une crête, ils sont comme des coqs noirs et méchants. Et ils mangent les hommes. Ce n’était pas tout à fait des hommes, ces Chinois : personne dans l’humanité, même les nègres, ne croit que les Chinois sont tout à fait des hommes, ce serait trop bête. Mais c’était de la viande tout de même, et les Bangalas eurent un bon repas.
Les autres furent mangés par la forêt. Elle était monstrueuse et vide. Ils y marchèrent cinq mois, ne voyant le grand jour que si le fleuve venait à couper l’énorme moisissure verte. Mais ils faisaient des radeaux, des choses ingénieuses, des câbles de lianes, pour passer. Eux aussi, une fois, ils tuèrent des indigènes, pour leur voler des pirogues. Alors, pendant quelques jours, ils remontèrent le Congo.
L’air y était plein d’une brume bouillonnante et perpétuelle. Le matin, cherchant le soleil, les Chinois ne l’apercevaient qu’au milieu d’un brouillard, et chaque jour, à midi, une grosse pluie tombait. Il y avait aussi des tornades qui broyaient les arbres et soulevaient l’eau : aussi crurent-ils que le monde entier allait périr. Le Congo était si vaste que, lorsqu’il n’y avait pas d’îles dans son cours, du centre on ne voyait pas les bords. D’ailleurs, des vapeurs belges le parcouraient, et, lorsqu’il y avait des îles, on perdait la direction : de bizarres courants faisaient comme des marées.
Ayant préféré suivre un arroyo, ils s’égarèrent, tombèrent dans les filets que les Bangalas disposent pour prendre le poisson. Ce jour-là encore, les Bangalas eurent de la viande.
Ceux qui restaient — ils étaient dix — reprirent le sous-bois en évitant les villages : et il y en a peu, sauf au bord des fleuves. Nul ne vit, dans la forêt. Les arbres trop hauts tuent les petites plantes, et les animaux eux-mêmes ne trouvent rien à manger. On entend, sans les voir, chanter des oiseaux et passer des singes, en l’air. Il y a sur le sol des insectes, des serpents et des charognes. Les Chinois les ramassaient. Souvent l’odeur des fourmis-cadavres leur souleva le cœur. Un autre jour l’atmosphère leur parut douce comme le parfum d’une chambre aimée.
Pourtant ce n’était pas des fleurs qui sentaient de la sorte : c’étaient des champignons. Les premières bouchées qu’ils en mangèrent les firent vomir. Par bonheur ils surent trouver au même endroit, dans la pourriture des arbres, de gros vers d’aspect immonde, qui n’étaient pas empoisonnés, et ce fut dans cette région qu’Ah-Sing aperçut, en soulevant un tronc qui s’effondra en boue, une chose horrible, qui remuait. C’était une bête faite comme une boule, avec une arête transversale épineuse, et des yeux — des yeux tout en or vivant ! Une espèce de glu, qui la couvrait, accrochait la boue et les détritus. Avec une baguette, Ah-Sing gratta. Les deux flancs de la boule se gonflaient et s’abaissaient tour à tour, et la baguette ayant piqué la chose, elle marcha. C’était un crapaud.
Il était aussi gros qu’une tête d’homme. Les pustules jaunes qui remontaient de son ventre à son échine semblaient des fleurs corrompues sur du fumier, et l’arête de son dos était comme une broussaille. Il bava du venin, misérablement. Puis, s’étant caché de nouveau sous les débris, il rendit une plainte longue et claire, ainsi que font tous les crapauds, quand ils appellent les femelles crapaudes.
Ah-Sing, qui avait très faim, pensa que peut-être on pourrait le manger ! Mais cette bête lui faisait peur, et comme il cherchait une longue branche pointue, pour la crever de plus loin, Tchao-Ouang cria :
— Ne le tue pas ! il est si vieux ! c’est le Dieu de la forêt !
L’énormité du crapaud leur fit croire qu’il avait vu couler des siècles. Et s’il avait des siècles, il savait tout. Il dominait cette pourriture, puisqu’il y avait survécu. La sagesse du monde est dans les vieillards, et qui vit longtemps devient Dieu, connaissant le bien et le mal. Cette idée, que n’eussent pas eue les barbares d’Europe, n’était pas entièrement fausse. La Bête, du moins, était de race antique. Elle descendait des grands reptiles lourds qui régnaient seuls sur la terre, alors que tout entière elle était encore, comme aujourd’hui sous l’équateur, un mélange de fange chauffée et d’eau tiède, sous des nues éternelles, entre les laves ardentes de son centre et le soleil fou.
— Ne le tue pas ! C’est le Dieu de la forêt !
Oui, le crapaud paraissait incarner la forêt même. Il était sale, humide, verdâtre et jaune, gigantesque, magnifique, informe, frémissant, hérissé, tout gonflé d’une horrible sève, et ses yeux savaient tout, ses yeux d’or vivant, ses tristes beaux yeux ! Pourquoi était-il resté là, insensible à la peur, s’il n’était pas Dieu ?
Les flancs du crapaud palpitèrent. Il appelait éperdument les femelles. Sans doute l’endroit, dans son horreur marécageuse, était favorable à sa race, car beaucoup de femelles en effet étaient là, invisibles, vautrées sur leurs œufs qui, jaillis déjà de leur ventre ému, attendaient la fécondation. Cachées derrière les arbres enracinés, plus hauts que des tours, et les arbres tombés, plus infranchissables que des murs, elles répondirent, sur deux notes qui se succédaient sans arrêter. Les champignons exhalaient toujours leur bonne odeur, l’atmosphère était douce comme le parfum d’une chambre aimée.
Les Chinois s’étant prosternés, crièrent :
— Nous ne te tuerons pas, Monsieur-Dieu-Crapaud ! Protège-nous. Nous te donnerons à manger. Nous savons que tu es fort. Viens avec nous !
Ils allèrent chercher pour lui des vers et des mouches. Tchao-Ouang tressa une corbeille, réunit des haillons, en fit une couche sur laquelle il fit monter la Bête.
Et le crapaud vint avec eux. Il chantait tous les jours, et toutes les nuits.
** *
Cependant la tristesse croissait sous les grands arbres.
Les Chinois côtoyèrent des fleuves silencieux et presque sans pente, dont la seule vue pénétrait d’une horreur indéfinissable. L’eau en était toute noire sous les arbres noirs, d’où ruisselait une humidité éternelle, et, sur leurs rives, il y avait une espèce de sous-bois impénétrable, des lianes énormes, tordues comme des racines, des orchidées parasites dont les fleurs étaient obscènes, des vanilliers et des serpents. Le soleil, le soleil, comment marcher vers le soleil ? On ne le voyait plus. Le jour était fait de brouillard, la nuit d’une obscurité si pesante qu’elle paraissait frapper la joue comme une aile de chauve-souris.
Mais un grand troupeau d’éléphants passa sur les Célestes, sans les voir, ainsi que les hommes passent sur des fourmis. Sortis de la rivière, où ils venaient de se baigner, ils fonçaient avec gaieté parmi les hautes plantes riveraines, qu’ils dominaient du dos et de la tête. Leurs masses énormes enfonçaient par les quatre pieds dans la terre mouillée. Mâchant des roseaux juteux, plus gros que la cuisse, ils s’éventaient à droite et à gauche, avec leurs grandes oreilles, si fort qu’un courant d’air remuait les feuilles autour d’eux. Les plus âgés avaient des défenses beaucoup plus longues que le corps d’un homme et toutes gercées à la surface, comme si la boue avait essayé de pourrir même cet impérissable ivoire.
Un Chinois fut écrasé. Mais quand les éléphants se furent éloignés, les autres Chinois virent qu’ils avaient tracé une large avenue dans les plantes, une avenue qui menait jusqu’aux eaux lourdes. Et ils virent aussi le soleil. Les feuilles sombres étaient devenues vertes, d’un vert éclatant et joyeux. Des coquillages, pareils à de gros colimaçons, montaient aux branches pour sucer la sève des cassures. Un oiseau entièrement bleu s’envola dans la lumière. Tchao-Ouang put montrer du doigt l’horizon d’Orient.
Peu après des échardes empoisonnées, fichées dans la terre, blessèrent les pieds des survivants, leur causant d’intolérables douleurs. La gangrène se mit dans leurs membres. Ils souffraient tant, que plusieurs d’entre eux se suicidèrent. Puis des flèches sifflèrent. Frêles comme des aiguilles, elles étaient chargées d’un venin presque foudroyant, et quand l’une d’elles avait touché le but, on voyait fuir, à travers les arbres, une ombre mince comme celle d’un enfant. C’était les nains de la forêt qui défendaient leur empire. N’étant pas anthropophages, ils tuaient pourtant avec férocité, une longue et cruelle expérience leur ayant appris à craindre les autres hommes.
Ah-Sing et Tchao-Ouang auraient été tués comme leurs compagnons sans une bizarre aventure.
Ils s’étaient tapis dans un fourré, et n’osaient en sortir. D’abord ils mangèrent des coquillages, des feuilles et des espèces de petites sangsues, qu’ils écrasaient. A la fin, se sentant très faibles, et croyant mourir, pour cacher leurs corps aux Tchong-Toué, ils se jetèrent l’un sur l’autre des brindilles de bois, et s’endormirent.
Ils s’éveillèrent sous une caresse et virent, penchée au-dessus d’eux, une des pygmées de la forêt.
Elle était toute nue, et non pas noire, mais couleur de cire jaune. La figure en losange, avec un crâne fuyant, des seins menus, et le ventre trop gros, elle les regardait d’un air sérieux, mais sans méchanceté, et montrait le crapaud du doigt. Tchao-Ouang se prosterna devant la Bête, et fit signe que c’était un Dieu : alors la pygmée s’inclina également devant la majesté du fétiche. Les Chinois témoignèrent qu’ils avaient faim : à l’aide d’un arc très petit, dont la flèche avait pour penne une feuille d’arbre, elle leur tua un singe. Et, les ayant ressuscités, elle les suivit. Mais quand Tchao-Ouang et Ah-Sing, dont les désirs s’allumèrent, voulurent la prendre, elle les considéra avec étonnement, s’échappa de leurs mains et fut longtemps sans revenir.
Plus tard, ils crurent comprendre par les signes qu’elle fit, et quelques mots qu’ils apprirent de sa langue, que les femelles et les mâles de sa race vivaient séparés presque toute l’année, et ne se réunissaient qu’à certaines époques où les prenait un grand délire d’amour, ainsi qu’il arrive chez nous pour les hordes de cerfs et de biches. Cette époque coïncide avec celle où le gibier, plus abondant et moins farouche, s’assemble aussi pour le rut : on le tue plus facilement, il y a plus à manger. L’estomac étant quotidiennement satisfait et le sang plus riche, l’instinct de la reproduction s’éveille, confond les sexes, la nuit, autour des grands feux, parmi des danses.
Mavê était vierge, et mûre pour la fécondation. Elle savait que la saison de l’amour viendrait bientôt, et qu’elle appellerait alors un mâle au lieu de le fuir. Pendant cette saison, nulle fille, nulle femme, ne peut et par conséquent ne doit résister.
En tout autre temps, toutes doivent fuir l’homme, le mordre et le tuer, l’amour n’étant plus qu’une blessure. Ainsi l’ordonnait leur instinct. Pourtant, un obscur besoin de maternité poussait parfois les vierges et les vieilles, qui n’avaient pas de petits, à secourir les blessés et les affamés. C’est à ce sentiment qu’avait obéi Mavê. Elle avait aussi la prescience que la grande saison était proche.
C’était une créature singulière, vive et peureuse comme une maque. La gaucherie même et la faiblesse des Chinois la rassuraient. Mais quand ils proféraient un son dans leur langue elle faisait un bond, et disparaissait pendant des heures. Ces paroles étrangères l’effrayaient plus qu’une tentative de viol. Elle montait aux arbres, non pas comme font les humains civilisés, en embrassant le tronc, mais en appuyant la paume des mains et la plante des pieds sur l’écorce, exactement à quatre pattes. Jamais ils ne purent la faire rire : les pygmées, étant des presque-animaux, ne savent pas rire. Elle était attentive, grave, presque triste, et par moments étrangement câline. Les Chinois s’amusaient à lui passer la main sur la poitrine et tout le long du dos, ainsi qu’on fait aux chattes : elle se pelotonnait de plaisir et ses lèvres se relevaient, montrant les gencives et les dents. C’est là une grâce que la nature fait aux êtres à qui l’amour est impossible, hors du moment très court de la fécondation ; tout leur corps, d’une façon diffuse, devient sensible aux caresses.
Pour les Chinois, la forêt changea d’aspect. Mavê la connaissait comme une fourmi connaît les herbes d’un pré. Elle n’en avait pas peur. La marche devint facile, et même délicieuse, les bois paraissaient rire devant ces deux hommes encore hagards, et l’espèce de statuette en vie qui courait à leurs côtés. Le soir ils faisaient des génuflexions devant le Dieu, que Tchao-Ouang portait toujours. Le monstre, maintenant, restait presque continuellement endormi. Quand il se réveillait pour manger des mouches, ses orbites d’or brillaient d’une façon extraordinaire, et il sifflait avec douceur.
Ah-Sing et Tchao-Ouang s’aperçurent que la pygmée avait les yeux tirés vers les tempes comme les femmes de leur pays. Leur affection s’en accrut. Leur commune continence les gardait contre la jalousie. Ces moments pour eux furent si doux qu’ils croyaient fumer l’opium.
Mais une espèce de savane s’ouvrit dans la haute verdure, la première qu’ils eussent rencontrée depuis le Stanley-Pool. Elle était semée de palmiers, de fromagers et de pandanus. De multicolores oiseaux-mouches en semblaient les seuls habitants. Agitant fiévreusement leurs toutes petites ailes pour se tenir immobiles dans l’air, ils suçaient du bout de leur bec, courbe et souple comme une trompe d’insecte, l’eau mielleuse contenue dans les urnes blanches, roses et violettes des fleurs. Au sommet des ramures de grosses araignées rouges avaient tissé leurs pièges, si haut qu’on n’en voyait plus les fils. On eût dit des étoiles arrêtées entre le ciel et la terre.
Mavê eut un cri d’admiration, et vint prendre la main d’Ah-Sing avec une figure qui n’était pas la même. On y voyait, pour la première fois, la confiance et la soumission. Elle commençait de penser à la grande saison. Tchao-Ouang devint très sombre et les fit marcher plus vite. Il fallut deux jours pour traverser cette savane. Ils rentrèrent ensuite sous l’obscurité des arbres.
Le soir, la halte eut lieu près d’une sorte de marécage, sous des palissandres au tronc blanchi de lichens. Une mousse épaisse et trempée couvrait le sol. Ils s’endormirent tous les trois près de leur feu qui s’éteignait.
Au milieu de la nuit Tchao-Ouang s’éveilla. Les frondaisons vibraient d’un bruit qu’une fois déjà il avait entendu : c’était l’appel des femelles crapaudes accroupies sur leurs œufs. Sûrement, il y en avait des centaines ! Et cette nuit n’était pas comme toutes les nuits, même pour Tchao-Ouang. Il avait mangé, ses terreurs s’étaient évanouies, la force s’élargissait dans son corps ; et le Dieu-Crapaud à ses côtés, gonflant ses poumons et sa gorge, sifflant très fort ses deux notes inégales, passionnées et funèbres, pareilles au cri d’une grande douleur qui pourrait devenir une joie, s’éleva péniblement sur les parois de la corbeille. Retombé sur le sol, il se traîna vers la boue voluptueuse où gémissait sa race. Tchao-Ouang étendit les mains vers la mousse où dormait Mavê.
Elle n’était plus là. Ah-Sing avait disparu avec elle. Il comprit : la grande saison était venue, la saison où les sexes s’unissent. Il cria :
— Ah-Sing ! Ah-Sing !
Il n’obtint pas de réponse : mais une flèche siffla contre ses oreilles. C’était Mavê qui voulait le tuer parce qu’elle avait choisi son mâle et pensait que, puisqu’elle avait choisi, il allait y avoir bataille.
Il cria encore :
— Ah-Sing, tue-la, et viens avec moi, viens avec moi !
Ah-Sing lui répondit :
— Va-t’en.
Il ajouta d’horribles injures, parce qu’il était fou, et s’enfuit très loin, très loin,à l’envers, du côté où le soleil se couche.
C’est ainsi que la forêt, n’ayant pu le faire mourir, s’empara tout de même d’Ah-Sing. Et elle le garda éternellement. Tchao-Ouang le chercha pendant plusieurs jours pour l’assassiner.
Les Chinois pleurent très rarement : il sanglotait.
A force d’errer sans savoir, pourtant, il parvint à l’orée de la silve terrible.
D’abord il n’en crut pas ses yeux quand il vit l’horizon. Des collines aux pentes douces étaient couvertes d’une herbe si fine, égale et courte qu’il y passa la main comme sur un tapis. Des troupeaux de buffles, de girafes et d’antilopes, ruminaient paisiblement sans montrer d’inquiétude. De grands vautours faisaient dans l’air des cercles qui lui montrèrent combien le ciel était haut, le fier ciel bleu ! Derrière lui, la forêt s’élevait comme une falaise.
Tchao-Ouang se prit à ricaner très fort.
Il posa le crapaud à terre.
— Voici la Terre des Herbes, dit-il. Toi tu es le Dieu de la forêt ! Ici tu n’as plus de puissance — et… et je n’aime pas du tout la forêt !
C’est pourquoi, ayant pris une très grosse pierre, aussi lourde qu’il put, il la fit tomber sur la Bête. Elle éclata comme une outre, avec du sang, du venin, des liquides impurs ; elle éclata sur la terre radieuse et sans arbres.
Voilà comment Tchao-Ouang se vengea de la forêt.
** *
Il fut recueilli par des noirs zanzibarites, musulmans et marchands d’esclaves. Non par pitié, mais il était une curiosité vivante. Sa tresse de cheveux, qu’il avait conservée, était défaite, et le reste de sa tête n’ayant pas été rasé, il avait le corps enseveli dans une espèce de crinière emmêlée, remplie de terre, de morceaux de bois et de vermine. Mais nu, il montrait la majesté d’un corps en ruines : une tumeur à l’aine, des ulcères aux jambes, deux orteils manquants, rongés par les chiques ; et ce qu’il y avait de plus étonnant encore, c’était sa barbe, qui avait poussé par grands poils rares et droits : un poil ici, un poil là, un autre à gauche, un autre à droite, des touffes clairsemées au menton pareilles à des bouquets de bambou, Enfin, il avait la tête brouillée, il délirait. Et ce fut la seule chose dont les Arabes ne s’aperçurent pas, car ils ignoraient son langage.
Ce ne fut qu’un peu plus tard que l’un d’eux s’avisa de prononcer devant lui quelques mots de mauvais anglais. Tchao-Ouang répondit par une contrefaçon qui n’était pas la même. Le noir zanzibarite eut la plus grande peine à le comprendre.
Déformant ce qu’il saisissait mal, et ne voulant pas avoir l’air d’hésiter, il dit à ses compagnons que l’idiot aux cheveux sales venait de la forêt, et qu’il y avait été poursuivi par des reptiles à figure humaine, qui lançaient des flèches. Tel fut le sens qu’il arrangea avec les paroles de Tchao-Ouang, et les autres ne furent pas étonnés. Ils se contentèrent de demander si l’idiot aux cheveux sales se souvenait d’avoir vu des hommes à tête de chien, et le roi du lac obscur qui est un serpent : il habite une magnifique case de pierre, dans une île ronde, servi par un grand nombre de femmes amoureuses. La grande forêt est comme la nuit et la mort : inexplorées, on les remplit de merveilles.
Tchao-Ouang leur demanda où ils allaient, et quand ils lui parlèrent de Zanzibar, il ne comprit pas ; mais la caravane allait vers l’Orient, cela lui suffit. On lui laissait des débris de nourriture, par charité. C’est ainsi qu’il boitilla sa route à côté des esclaves, dont les plus heureux devaient être vendus à des Arabes de l’Yémen, hommes justes et doux, tandis que les autres, repris par les croiseurs européens, et hypocritement libérés, étaient condamnés à mourir dans les plantations allemandes et anglaises, sous le nom fallacieux d’engagés volontaires.
Les étapes succédèrent aux étapes. Enfin, un jour, Tchao-Ouang aperçut, sous ses pieds même, une étendue d’eau qui n’en finissait pas. C’était l’Océan Indien. Sous une brise tiède, de petites vagues courtes clapotaient, une foule de crabes couraient sur le sable ; la mer, jusqu’à l’horizon, reflétait le ciel comme un miroir cassé.
** *
Des boutres vinrent, qui emportèrent les esclaves. Un autre navire conduisit Tchao-Ouang à Zanzibar.
Les premiers humains qu’il y rencontra furent des Parsis célébrant un mariage. La nuit tombait, et les nouveaux époux marchaient vers leur demeure au milieu des cierges et des feux, symbole divin de l’éternelle lumière, principe bienfaisant du monde. Couronnés de fleurs, les amis des mariés chantaient.
— Voici l’Inde, songea le Chinois. Je ne me suis pas trop écarté de ma route vers l’Empire du Milieu.
Mais bientôt il retrouva des noirs, des noirs en masse : Mozambiques dont la peau sentait le poisson salé, Zoulous de haute taille et de mine guerrière. Souahélis des Comores, Somalis aux jambes sans mollets, et des juifs d’Abyssinie, qui sont noirs, et toutes les espèces de métis que produit le mélange de toutes les races, et des Européens enfin, Portugais, Anglais, Allemands, Français et Belges. Ils étaient là comme de l’autre côté de l’Afrique. Tchao-Ouang avait fait toute l’immense route, subi toutes les misères pour les retrouver, et les retrouver les mêmes — les mêmes de costume, d’insolence, d’incompréhension et de brutalité. Il était allé d’un océan à un autre, et ce n’était pas encore sa patrie !
La confusion de son cerveau fut à son comble. Nulle volonté ne le dirigea plus. Plus égaré que dans les bois de la pluie éternelle, sans nulle idée de suicide, devenu comme une bête, cherchant un coin pour s’y coucher et dormir, il erra dans les rues. Elles étaient plus bruyantes encore à ce moment de la nuit qu’à l’heure de son débarquement. Tous les blancs qui s’arrêtent à Zanzibar, qu’ils aillent aux mines du Transvaal ou à Madagascar, qu’ils aient été embauchés pour les travaux du chemin de fer de l’Ouganda, ou par les maisons de commerce allemandes, ont peur de mourir. Ce sont des malheureux ou des risque-tout, des gens de misère, de crime ou d’ambition ; non pas des philosophes, des curés ou des savants. Ils sont venus sur des steamers, sans prévoir, sans s’imaginer ce que pouvait être le monde où ils allaient, et combien ce monde était loin, et comme il était différent. C’est pourquoi ils éprouvent tout de suite le besoin d’être très saouls, et d’aller chez des femmes. Et ce n’est point par vice, allez ! Il y en a beaucoup qui ont bien envie de pleurer. Seulement, de boire leur cache ce qu’ils voient, et surtout évoque des images connues, des souvenirs ressuscités qu’ils content aux autres ivrognes. C’est ce qu’ils appellent faire connaissance. Et ils vont vers les femmes comme de petits enfants, parce qu’ils ont peur.
C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de femmes à Zanzibar, et pour tous les goûts : des Négresses, des Françaises, des Anglaises, des Valaques et même des Japonaises.
Les Japonaises sont près du consulat d’Allemagne, non loin de la rue des marchands d’ivoire. Et cela fit que, passant par là, Tchao-Ouang fut bien surpris d’entendre parlerpidgin-english, qui est le sabir d’Extrême-Orient, et de comprendre.
Alors, il demanda l’aumône dans ce jargon, sur le ton désespéré des mendiants de Shanghaï.
Mademoiselle Chair-de-Baiser, qui guidait un midshipman anglais extrêmement ivre au milieu d’une véranda peuplée d’embûches, — caisses de champagne posées sur le plancher, guéridons,easy-chairs, dressa l’oreille à cette musique, qui lui rappelait des contrées jadis parcourues. Comme elle était bonne fille, elle fit monter Tchao-Ouang et lui mit sous le nez une écuelle pleine de riz et de petits poissons secs.
Et quand il eut mangé, elle lui demanda son histoire.
L’air sentait le champagne et le whisky aigris, le fard, les parfums à bon marché. Mais il y avait aussi dans la chambre l’odeur des poivriers, venue de la campagne, qui en est plantée, et la pleine lune descendait lentement vers l’ouest — une lune majestueuse et claire dont la lueur emplissait le ciel.
Tchao-Ouang dit tout : tout ce qui lui était arrivé, tout ce qu’il avait souffert. Et Chair-de-Baiser, dont l’âme était restée puérile, s’émerveillait, car le conte était beau et inouï.
Quand il eut terminé, Tchao-Ouang ajouta :
— Tu es presque de ma race, toi. Ta peau n’a pas l’horrible odeur de celle des blancs, une odeur pareille à celle des tigres, parce que comme les tigres ils se nourrissent de viande. Et je sais que ta patrie, si elle n’est pas la mienne, est celle du Soleil Levant. Assurément, c’est là que naît le soleil, et par conséquent la mienne est avant celle-là. Enseigne-moi ma route, je la ferai à genoux, s’il le faut.
Mademoiselle Chair-de-Baiser secoua la tête.
— Le soleil ne naît pas chez nous, dit-elle. Il sort de l’eau tous les matins, ou de derrière les collines, suivant l’endroit, au Japon comme ailleurs. J’ai interrogé les blancs, qui viennent ici. Ils m’ont répondu des choses incroyables, où j’ai compris que la terre est ronde. Tu marches vers un mensonge. Le soleil ne naît pas, et il ne meurt pas. Il n’y a que les hommes, les bêtes et les plantes qui meurent. Mais le soleil et la terre, ils sont éternels. Voilà ce que je crois parce que les blancs me l’ont dit, eux qui savent tout.
— Chair-de-Baiser, cria Tchao-Ouang en pleurant, tu dis un miracle impossible. Et si même cela était, si la terre est ronde, je n’ai qu’à en faire le tour pour revoir la Chine.
— Non, fit-elle : à cause des blancs !
— Tu es très bonne, dit Tchao-Ouang. Je suis pauvre et tu m’as fait donner à manger. Puissent les ombres de tes ancêtres jouir de tes mérites, et vivre éternellement dans la gloire. Explique-moi pourquoi les blancs m’empêcheront de revoir mon pays.
— Parce qu’ils ne t’y conduiront pas. Ils te mèneront là où ils auront besoin de toi. As-tu jamais vu un cheval ou un bœuf mourir dans la prairie où il est né ? La terre est vaste, et les blancs seuls savent s’y diriger. Pour les autres hommes aucune route ne mène jamais au point de départ. Et encore, ces blancs, combien il en est peu que je vois revenir ici, de ceux qui ont passé ! La terre est trop grande, même pour eux, elle les mange. Moi aussi, je voudrais revoir le Japon. Et me voilà.
Elle alla chercher une pipe au fourneau minuscule, avec un très gros tuyau de bambou, alluma une petite lampe, et fit griller quelque chose au bout d’une aiguille. Alors Tchao-Ouang lui demanda les yeux brillants :
— C’est au Japon que tu as appris à fumer l’opium ?
— Non, dit-elle, à Saïgon. C’est un Français qui m’a appris à brûler la fumée noire ! Il est mort. Et me voici.
— As-tu de l’argent ? fit le Chinois.
Elle ne répondit pas cette nuit-là parce qu’elle avait peur de lui. Mais plus tard, Tchao-Ouang lui expliqua ses plans.
Car Tchao-Ouang est resté à Zanzibar. Il y tient avec Chair-de-Baiser, une fumerie d’opium où viennent les Européens. Il a un coup d’œil particulier, Tchao-Ouang, pour reconnaître les Européens qui aiment l’opium ! Et quand ils ont les joues bien creuses, les mains bien mouillées, et tremblantes, il est très content dans son cœur, parce que ces blancs-làaussine reverront pas leur pays… à cause de la fumée noire.