Chapter 5

—Attends donc, attends donc! dit en s'adressant à moi Pasquali, qui écoutait tout cela en comptant d'un air abasourdi les bouffées de sa pipe, on sait bien que tu es trop jeune pour porter la parole; mais le vieux baron? Il ne s'agit pas ici d'une déclaration d'amour en l'air. Quand on s'adresse à une femme honnête et respectable, c'est une supplique en vue du mariage, et, ma foi, toute réflexion faite, la Florade est bien posé pour son âge; il est homme d'honneur, il ne sait pas si madame Martin est riche ou pauvre, dûment ou indûment titrée....

—Je ne veux pas le savoir! s'écria la Florade. Vous l'appelez marquise, et son vrai nom commence à circuler; mais ce nom et ce titre ne m'apprennent rien, à moi qui ne connais pas le plus ou le moins d'importance relative des positions dans le monde. Notez que je ne sais absolument rien de sa fortune, que je la vois vivre comme une simple bourgeoise, et qu'elle peut n'avoir qu'un douaire très-mince, révocable même. Notez aussi que je ne sais rien de son passé. Il a été irréprochable, mes yeux et mon cœur le sentent; mais elle a pu, elle a dû aimer quelqu'un, elle aime peut-être encore! Elle pleure peut-être un ingrat, elle se cache peut-être, parce qu'un misérable l'a compromise. Voilà ce que j'ai le droit de présumer. Eh bien, tout cela m'est indifférent. Je suis sûr, si elle prend confiance en moi, de lui faire oublier ses peines, de venger ses injures, de faire respecter son avenir. Je lui donne tout mon être, ma jeunesse, mes deux bras, mon courage, mon âme à tout jamais, un nom que l'honneur ne désavoue pas, une volonté indomptable, une passion dévorante. Qu'est-ce qu'un autre homme lui offrira de mieux? Des écus, des parchemins? Je l'ai entendue parler, je sais qu'elle est au-dessus de tout cela, et qu'elle ne cherche que la vérité. La vérité, c'est moi, vérité farouche d'énergie et de conviction, entends-tu, docteur? c'est la bonne, c'est la seule vraie. Dis tout cela au baron, et fais qu'il le voie et le comprenne.

—Oui, oui, dites-le au baron, répéta Pasquali; moi, je ne saurais pas; mais, si vous le dites comme il vient de le dire, le vieux brave homme le croira, puisque moi ... qui certes ne le gâte pas, ce drôle ... me voilà persuadé que, cette fois, il aime pour tout de bon.

—La Florade, répondis-je, il faut parler toi-même. En fait d'amour, on n'est éloquent et persuasif que dans sa propre cause. Va le trouver, dis-lui tout ce que tu as dit là et attends sa décision. Nul autre que lui ne peut t'aider.

—Mais on peut me nuire! s'écria-t-il avec une impétuosité soudaine. Docteur, tu blâmes mon passé, tu ne me l'as pas caché, je ne t'en veux pas. Tu m'as grondé, raillé, repris sévèrement, je t'en remercie; mais, à présent, c'est fini, entends-tu? Je suis corrigé, je suis purifié et rebaptisé par une passion vraie. J'ai rencontré la femme que je n'osais pas rêver; je la veux à tout prix. Oui, je la veux!... répéta-t-il en posant son bras nerveux sur la table, entre Pasquali et moi. Tenez, prenez une hache, si vous en doutez, et coupez-moi ce bras-là, le droit! J'y consens tout de suite, si à ce prix vous jurez de ne pas me nuire!

Il parlait avec cettefuriaméridionale qui rend acceptables toutes les hyperboles de l'exaspération.

—Finis donc, imbécile! lui dit Pasquali en secouant la table avec humeur; tu sais que je n'aime pas qu'on parle pour ne rien dire!

—Mais je dis quelque chose, reprit la Florade avec le même emportement; je ne veux pas qu'on me nuise, je ne veux pas qu'on dise au baron: «Ne croyez pas, c'est un feu de paille.» Non, je ne le veux pas; je tuerai celui qui me nuira!

J'étais à bout de patience.

—Allons nous battre tout de suite, lui dis-je en me levant; car ceci est un ordre, une menace et une provocation; j'en ai assez. Sortons.

Pasquali s'élança sur la Florade, qui me suivait, et, avec une vigueur magistrale, il le cloua sur sa chaise en lui disant:

—Et moi, je ne veux pas que tu bouges, je veux que tu expliques ta menace ou que tu la retires, ou bien je te donne ma parole que je monte à l'instant chez la marquise pour lui dire de ne jamais te recevoir.

Et, comme la Florade se débattait un peu, il lui fit, comme en dépit de lui-même, une révélation qui changea pour un instant le cours de ses idées.

—Écoute-moi bien, dit-il: je comptais te doter d'une somme assez ronde et qui sauvait ta dignité, car se présenter avec une boussole, une lorgnette et un étui à cigares pour épouser une grande dame, c'est humiliant. Il faut pouvoir lui dire: «J'ai de quoi vivre et j'entends être séparé de biens au contrat....» Mais le diable m'emporte, si tu te conduis comme un fou, si tu offenses les gens de cœur et si tu romps avec tes meilleurs amis, je ne teflanquepas un sou et je te renie par-dessus le marché!

La Florade était très-monté. La délicate bonté de son parrain fit couler ses larmes; il vint se jeter dans mes bras en me demandant pardon de son injustice, et, après m'avoir supplié de ne pas douter de lui, il alla trouver le baron.

Je restai avec Pasquali à commenter tout ce que nous venions d'entendre. Pasquali était un homme très-ferme; quand il avait, comme il disait, viré de bord, il ne voulait plus regarder que devant lui. Peut-être, lorsqu'il n'était plus sous l'action magnétique de son fils adoptif, avait-il quelque doute, mais il ne se permettait plus de s'y arrêter. Ma loyauté me défendait, d'ailleurs, de chercher à l'ébranler. J'avais dit au baron tout ce que ma conscience m'ordonnait de lui dire. Mon rôle était d'attendre désormais les événements en silence. Je ne voulus pourtant pas cacher le fait à Pasquali, je désirais qu'il fût connu de la Florade. Je le lui aurais dit avec calme à lui-même, s'il m'eût laissé le temps de m'expliquer au lieu de me pousser à bout.

—Ainsi, dit Pasquali, il va trouver sous quelques rapports le baron prévenu contre lui? Allons, à la garde de Dieu! Vous avez fait votre devoir; écoutez votre cœur maintenant. Il est vraiment fou de chagrin, cet enfant, et il est si bon!... Mais j'oublie que tu es mon enfant aussi, et que je veux te tutoyer. Au revoir, j'entends le premier coup de ton dîner qui sonne à la maison Caire. Renvoie-moi monpossédé;je veux savoir comment le baron l'aura reçu.

Le baron n'avait pas aperçu la Florade.

—Est-ce qu'il va venir tous les jours? me dit-il avec un peu de sécheresse.

Je lui répondis que la Florade, étant chez Pasquali, avait annoncé vouloir lui demander un conseil ou un service. Je ne crus pas devoir m'expliquer davantage. M. de la Rive s'étonna un peu de mon silence, et puis tout à coup, pendant le dîner, et comme si sa pénétration l'eût fait lire dans ma conscience, il répondit de lui-même à mes pensées:

—Tu diras ce que tu voudras (je ne disais quoi que ce soit); je ne ferai jamais grand fonds sur les hommes qui ne savent pas se vaincre. C'est peut-être la manie d'un pauvre petit vieux qui a passé sa vie à souffrir et à s'en cacher pour ne pas attrister les autres, mais je ne peux faire cas que de ceux qui ont ce courage-là. La vie ne se passe pas à se jeter dans l'eau ou dans le feu pour ceux qu'on aime: elle se passe en petits maux et en petites tristesses de tous les instants, dont il faut leur épargner le spectacle ou la contagion. Faut-il que personne ne dorme quand nous ne pouvons pas dormir? Et ne sommes-nous pas à moitié guéris déjà de nos souffrances quand nous les avons épargnées aux dignes objets de notre affection? Qu'est-ce que tu dis de cela, toi?

—Je dis comme vous, répondis-je, et je sens que, si je pouvais l'oublier, votre exemple me le rappellerait à toute heure.

Nous quittions la table, il se leva avant moi, prit ma tête brûlante entre ses deux mains et la serra un instant sans rien dire. Avait-il donc deviné combien je souffrais et combien j'avais besoin d'être aimé de lui? Il me chargea de porter à Paul un livre qu'il lui avait promis, et de lui expliquer je ne sais plus quel passage qui devait servir à sa version du lendemain. La soirée était douce. Je sortis nu-tête, comptant demander Paul et ne pas déranger sa mère.

Comme je prenais par le plus court à travers les lauriers, j'entendis près de la source, qui était renfermée dans une voûte couverte, une voix que je ne reconnus pas tout de suite, et qui prononçait mon nom. Je m'arrêtai involontairement: c'était la voix de mademoiselle Roque.

—Il n'est pas pour toi, disait-elle; mais, moi, je suis ton amie, ta sœur et ta servante. C'est moi qui parlerai, sois tranquille, et va-t'en.

Au bout d'un instant, pendant lequel mademoiselle Roque s'éloigna, la personne à qui elle s'était adressée vint droit à moi sans me voir: c'était la Florade.

—Eh bien, lui dis-je en l'arrêtant, vous avez trouvé l'avocat qui plaidera votre cause? Vous n'avez plus besoin de personne?

—Docteur, docteur, tu m'en veux! répondit-il en secouant la tête, tu m'épies ... car tu n'allais pas sans chapeau chez la marquise, je suppose! Tu n'as pas confiance en moi, comment veux-tu m'en inspirer?

—La Florade, repris-je, mademoiselle Roque est donc ta sœur?

—Tu le sais bien! fit-il en levant les épaules.

—Qui a inventé l'histoire?

—Inventé?... Personne! L'idée en est venue au commissaire du bord; elle est assez vraisemblable....

—Elle est venue de lui, et à lui tout seul?

—Ah! tu m'ennuies! s'écria la Florade, qui savait inventer et développer un roman, mais non pas affirmer un mensonge; qu'est-ce que cela te fait, à toi? Le résultat n'est-il pas excellent? La voilà sauvée, cette pauvre fille, qui serait morte de consomption; elle est tranquille, elle est heureuse. La bastide maudite est déjà par terre....

—Et tu as un prétexte pour aller à Tamaris quand tu veux!

—Non; je n'avais pas pensé à ceci, que je devais cacher mon lien fraternel, et que, la chose restant secrète, madame d'Elmeval ne m'autoriserait pas à rendre de fréquentes visites àma sœursous son toit.

—Et c'est pour cela que, ne reculant devant rien pour marcher à ton but, tu donnes des rendez-vous mystérieux à cette fille que tu as déjà compromise, et que tu ne peux plus réhabiliter! Tiens, mon ami la Florade, tu es comme tous les hommes qui ne veulent pas combattre leurs passions.

—Je suis ... quoi? Voyons!

—Tu es un égoïste!

Il articula un jurement énergique, et je crus encore une fois que nous allions nous couper la gorge; mais il s'assit sur la margelle de la rigole qui était à sec, mit sa tête dans ses mains et resta absorbé.

—Tu vas coucher là? lui dis-je au bout d'un instant.

—Grâce à toi, mon cher, répondit-il en se levant, il y a des moments où je me prends pour un coquin, et où j'ai envie de faire justice de moi!... Mais cela n'arrivera pas, non! Mes fautes sont légères et réparables. Je ne verrai plus Nama en secret. Diable de fille, qui ne sait écrire qu'enchinois!Pourquoi ris-tu, toi?

—Parce que tu t'épuises en intrigues de comédie quand tu pourrais aller au bonheur par le grand chemin.

—Qu'est-ce qu'il faut faire? Dis!

—Il faut aimer, et tu n'aimes pas. Tu n'as que des désirs et de l'imagination; le cœur ne t'inspire rien!

—Va toujours! Qu'est-ce que le cœur m'inspirerait, si j'en avais un?

—Le respect, le dévouement, la droiture et la patience. Bonsoir.Dixi.

Je m'éloignai rapidement, craignant de le conseiller trop bien.

Il essaya d'en profiter, car il laissa passer plusieurs jours sans agir et sans reparaître. Pasquali n'y comprenait rien. Le baron s'en croyait délivré. Mademoiselle Roque s'en inquiétait, et la marquise avait l'air de ne pas s'en apercevoir.

Cette semaine fut un repos dont j'avais réellement besoin, et qui acheva de réparer mes forces ébranlées. Il fit constamment beau; la nature riait par tous ses pores. Les cistes blancs à fleurs roses, les ornithogales d'Arabie, les gentianes jaunes, les scilles péruviennes, les anémones stellaires, les jasmins d'Italie, les chèvrefeuilles de Tartarie et de Portugal croissaient pêle-mêle à l'état rustique, indigènes ou non, sur la colline de Tamaris, devenue un bouquet de fleurs, en dépit de l'ombrage des grands pins. Le golfe était si calme, qu'au lever du soleil on ne distinguait pas les objets du rivage de la ligne marine où ils prenaient leur réverbération. L'horizon de la pleine mer se remplissait de navires dont la vapeur nacrée se déroulait en longs serpents sur le ciel rose, et des centaines de barques pêchant autour des récifs tranquilles, empourpraient plus ou moins au soleil matinal leur voile latine rouge ou blanche.

Dans la campagne, loin des routes, qui sont empestées par les ruisseaux noirs et gras des moulins à huile d'olive, les collines étaient embaumées par les siméthides délicates, par les buissons de cythise épineux et de coronille-jonc, et par les tapis de coris rose, cette jolie plante méridionale qui ressemble au thym, mais qui sent la primevère, souche de sa famille. Des abeilles, butinant sur ces parfums sauvages, remplissaient l'air de leur joie. Des lins charmants de toutes couleurs, des géraniums rustiques, des liserons-mauves d'une rare beauté, de gigantesques euphorbes, de luxuriantes saponaires ocymoïdes, des silènes galliques de toutes les variétés et des papilionacées à l'infini s'emparaient de toutes les roches, de toutes les grèves, de tous les champs et de tous les fossés. C'était fête partout et fête effrénée, car elle est courte en Provence, la fête du printemps! Entre les tempêtes de mars-avril et les chaleurs de mai-juin, tout s'épanouit et s'enivre à la fois d'une vie exubérante et rapide.

Nous fîmes plusieurs excursions intéressantes, et Paul devint aussi savant que moi en botanique provençale de la saison. Sa mère s'intéressait vivement à nos trouvailles, et consentait à s'extasier devant des brimborions à peine visibles à l'œil nu. Mademoiselle Roque aimait mieux les fleurs voyantes, les tulipesœil de soleil, qui croissaient dans les blés, les grandes glaucées des falaises et les nigelles de Damas, qui dans certains ravins atteignaient à des proportions extraordinaires. Elle se faisait de singulières coiffures avec ces riches corolles; elle s'en mettait sur les tempes, dans les oreilles; elle regrettait de ne pouvoir s'en mettre dans les narines. Elle était quelquefois à mourir de rire, et quelquefois aussi très-belle avec cette ornementation sauvage. Quand la marquise la coiffait avec goût d'une couronne de fleurs de grenadier mêlées à ses cheveux noirs crépus, elle avait une tête remarquable.

C'était un véritable enfant, d'une innocence primitive et d'une inaltérable douceur. Madame d'Elmeval me trouvait trop indifférent pour sa protégée.

—Que lui reprochez-vous donc? me disait-elle. Elle n'est pas intelligenteà l'œil nu, comme vous dites en étudiant vos plantes microscopiques, et je conviens qu'elle ne montre pas plus d'esprit qu'une statue de bronze à qui l'on aurait mis des yeux d'émail; mais elle est loin d'être ce qu'elle paraît: elle apprend très-vite. La douceur et la volonté d'obéir remplacent chez elle l'habitude de l'attention et de la mémoire. Elle vit un peu comme les autres rêvent; mais il y a en elle une telle ignorance du mal que l'on se prend à l'admirer au moment où l'on croirait devoir la gronder.

J'avouais ne pas tenir grand compte de cette absence de notion du mal qui avait pour conséquence l'absence de la notion du bien.

—Ah! vous avez tort! répondait la marquise d'un air naïvement étonné, comme si jusque-là elle m'eût jugé infaillible; oui, vrai, docteur, vous avez tort de dédaigner cet état divin de l'âme qui fait la beauté morale de l'enfance! Est-ce que vous croyez que Paul sait ce que c'est qu'une mauvaise action?

—Non, sans doute; mais il faudra bien qu'il l'apprenne.

—Ah! il l'apprendra toujours trop tôt, et la bonne Nama aussi! C'est leur mois de mai, à eux! Laissons-le fleurir.

Je voyais madame d'Elmeval presque à toute heure. Le matin, elle amenait Paul au baron. La leçon durait deux heures, et, pendant ce temps, je me promenais avec elle dans le jardin Caire, ou je lui lisais au salon les journaux et les brochures nouvelles. Elle rentrait avec Paul, qui déjeunait, jouait et travaillait. Pendant ce travail, elle enseignait la lecture et l'écriture françaises à mademoiselle Roque. A deux heures, à moins de courses exceptionnelles, nous montions en voiture avec Nama, le baron, et quelquefois Aubanel ou Pasquali, pour rentrer à six heures. Paul travaillait encore jusqu'à sept. On dînait souvent tous ensemble, tantôt chez nous, tantôt chez la marquise, et souvent on causait jusqu'à neuf heures du soir. Paul se couchait alors, et sa mère veillait près de lui jusqu'à minuit.

Elle était d'une grande activité, toujours levée, coiffée et habillée à huit heures du matin. Je n'ai jamais rencontré d'humeur plus égale, d'âme plus sereine. Son activité n'avait rien d'emporté et passait sans bruit sous les yeux comme l'eau d'un ruisseau bien rapide, bien clair et bien plein, qui s'épanche sur un lit de mousse. Son entretien, comme son silence, vous pénétrait du calme suave qui régnait dans sa pensée. L'amour pouvait-il trouver une fissure pour pénétrer dans ce cristal de roche!

Mademoiselle Roque avait-elle osé lui parler des sentiments de son prétendu frère? Rien ne trahissait un air de confidence entre elles. Mademoiselle Roque gagnait certainement chaque jour en beauté et en santé depuis qu'elle habitait Tamaris; elle maigrissait; mieux mise et plus assurée sur ses jambes, qui apprenaient à marcher, elle perdait cette nonchalance lourde qui n'était pas une grâce à mes yeux. Madame d'Elmeval s'efforçait de secouer la torpeur physique: elle lui permettait de faire de beaux ouvrages d'aiguille, Nama avait un grand goût d'ornementation; mais on lui prescrivait le mouvement, et la marquise lui confiait quelques soins domestiques qui lui plaisaient.

Un matin, la marquise ayant demandé du café, mademoiselle Roque voulut le préparer elle-même à sa manière, et j'étais là quand elle le lui présenta; la marquise, l'ayant goûté, reposa la tasse avec dégoût en lui disant:

—Ma chère enfant, ce n'est pas du café broyé que vous me donnez là. Je ne sais ce que c'est, mais c'est fort désagréable.

Je vis mademoiselle Roque se troubler un peu, et, comme elle allait remporter la tasse sans rien dire, je m'en emparai et j'en examinai le contenu: c'était une véritable infusion de cendres qu'elle avait servie à la marquise. Un souvenir rapide m'éclaira.

—C'est de la cendre de plantes aromatiques, dis-je à mademoiselle Roque; cela vient de la cime du Coudon, et c'est un vieux charbonnier qui la prépare.

Elle resta pétrifiée, et la marquise s'écria en riant que je dirais des choses fantastiques. J'insistai. Mademoiselle Roque ne lui aurait-elle pas déjà servi en infusion ou fait respirer certaines plantes vulgaires, comme la santoline, le romarin ou la lavande stæchas?

—Vous êtes donc sorcier? dit la marquise. Elle ne m'a jamais rien fait boire d'extraordinaire avant ce prodigieux café; mais elle a mis dans ma chambre toutes les herbes de la Saint-Jean, pour combattre, disait-elle, lemauvais airde la mer; ce qui m'a paru fort plaisant.

—Et ces herbes sont divisées en trois paquets liés par des cordons de lainerouge, jaune, noire.

—Eh! mais précisément, je crois! D'où savez-vous tout cela?

Comme Nama s'enfuyait terrifiée, je la suivis pour lui adresser une verte semonce. Elle risquait, avec ses drogues de sorcier de campagne, d'employer à son insu des choses nuisibles et d'empoisonner son amie. Elle eut grand'peur, pleura et jura de ne pas recommencer. Je feignis de croire qu'elle n'avait eu d'autre dessein que celui de chasser de la maison les mauvais esprits et les funestes influences; je ne voulus pas lui dire qu'après avoir demandé ces amulettes pour se faire aimer de la Florade, elle les employait maintenant pour faire aimer la Florade de la marquise. Je ne pouvais me défendre de sourire de la naïveté de cette fille, qui n'osait ou ne savait parler, et qui croyait faire merveille pour son protégé en versant ses philtres innocents à sa compagne.

—M'expliquerez-vous cette affaire mystérieuse? me dit madame d'Elmeval quand je retournai auprès d'elle.

—C'est bien simple. Votre métisse est superstitieuse, elle évoque la vertu de certains dictames contre les esprits pernicieux de l'air, et, comme elle est ignorante, elle s'en rapporte à la science des charbonniers de la forêt, dont quelques-uns font métier d'enchanteurs.

Je lui racontai ma rencontre au Coudon avec l'homme chargé par Nama de cette récolte. Elle devint pensive en m'écoutant.

—N'est-ce pas le 6 avril, me dit-elle, que ce feu a été allumé sur la cime du Coudon?

—Précisément.

—Eh bien, je l'ai vu, je l'ai remarqué. Je me suis demandé si c'était un signal pour quelque navire en détresse; mais il n'y a aucun poste par là, et c'est trop loin de la mer, qui était, d'ailleurs, fort tranquille. Comme cette nuit-là a été mauvaise à partir de onze heures! Je ne sais pas pourquoi j'ai repensé à ce feu en me disant que quelque voyageur attaqué par les loups était peut-être là en grand péril, et j'ai été regarder encore; mais tout était dans les nuages, la lune aussi bien que la montagne. Enfin j'ai pensé à vous, docteur; vous aviez dit à Pasquali que vous comptiez faire cette excursion prochainement avec M. la Florade?

—Et vous étiez inquiète de lui? repris-je en riant des lèvres.

—De lui? Ah! vous m'y faites penser; parlons de lui. Pourquoi s'imagine-t-il que je suis si pressée de me remarier?

—Je ne sais s'il imagine quelque chose. Qui vous fait croire?...

—Pasquali qui me parle sans cesse de son filleul avec un zèle.... Dites-moi....

—Voulez-vous me permettre, madame la marquise, de ne pas vous en parler du tout?

—C'est-à-dire que vous ne voulez être ni pour ni contre. Quand nous avons parlé de lui à propos de Nama, vous étiez plus expansif. Vous vous intéressez donc à elle plus qu'à moi?

—Je la voyais en péril; mais vous....

—Moi, vous me croyez à l'abri de toute folie?

—Si vous traitez de folie les rêves de Pasquali, la question est jugée.

—Je n'ai pas dit cela, je n'ai aucun dédain pour le nom, l'état et la situation du protégé de Pasquali. Je ne sais de son caractère que ce que vous m'en avez dit....

—Oubliez ce que j'ai dit et jugez par vous-même.

—Je ne suis pas pressée de juger telle ou telle personne, cher docteur; je ne commence pas les choses par la fin. La question n'est pas de savoir si M. de la Florade doit m'intéresser, mais bien de savoir si je dois songer au mariage.

—Comment! vous me demandez conseil, à moi?

—Et en qui donc aurais-je confiance?

—Le baron....

—Le baron dit oui; et vous?

—Je ne peux pas avoir un autre avis que le sien.

—Votre jugement, oui; mais votre instinct? Voyons, si le baron disait non?

—Je dirais non aussi. Ne voyez en moi qu'un esprit soumis au sien pour tout ce qui vous concerne.

—Vous n'avez donc aucune amitié particulière pour moi?

—Ah! madame!... Pardonnez-moi, mais la question est trop grave et trop délicate.

—Pas pour un homme comme vous. Je vous place dans mon estime à la hauteur de cette question-là, et je vous demande d'avoir une opinion à vous tout seul; si elle est contraire à celle de notre ami, je ne dis pas qu'elle aura plus de poids que la sienne; mais je pèserai l'une et l'autre, et ma conscience mieux éclairée prononcera plus clairement. Parlez.

—Eh bien, madame, laissez-moi vous interroger d'abord ... tenez, en médecin. Croyez-vous à l'empire sérieux des passions?

—Sur l'honneur, je n'en sais absolument rien.

—Alors vous n'y croyez pas, car vous sauriez bien s'il faut y croire.

—Attendez. J'aime mon enfant avec passion pourtant.

—Pourriez-vous aimer quelqu'un autant que lui?

—Autant ... non, mais autrement, peut-être.

—Peut-être plus ou peut-être moins?

—Si ce quelqu'un-là aimait aussi mon Paul avec passion, je ne sais pas où s'arrêterait l'enthousiasme de ma reconnaissance.

—Alors votre cœur vivrait deux fois plus qu'il ne vit, et vous seriez deux fois plus heureuse?

—C'est bien dit, docteur, je vous crois; mais, si ce quelqu'un-là me trompait ou se trompait lui-même?

—Quand vous en serez là, demandez à Dieu la réponse.

—Vous pensez qu'aucun homme ne peut répondre de lui-même? C'est singulier! je répondrais si bien de moi!

—Le jour où vous aimerez, vous ne demanderez pas à l'homme aimé de vous donner des garanties: vous croirez. Celui dont vous douteriez encore, vous ne l'aimeriez pas?

—C'est encore vrai! Alors ... vous croyez que le cœur ne se trompe pas?

—Un cœur comme le vôtre ne doit pas se tromper.

—Expliquez-moi cela. Je suis une femme très-ordinaire ... et je me suis trompée une fois ... en amitié.

—En amitié conjugale?

—Oui, puisque vous le savez. Je n'aime pas à me plaindre; n'y revenons pas. Expliquez-moi comment l'amour, qui est aveugle, à ce qu'on dit, peut apporter la lumière dans un cœur qui la cherche.

—Vous faites la question et la réponse, chère madame. Si ce cœur-là ne cherche réellement que la vérité, il la tient déjà, et l'amour y entrera en pleine lumière.

—Comment peut-on chercher autre chose qu'un amour vrai?

—On le cherche rarement, parce qu'on l'éprouve rarement soi-même. On prend si souvent pour de l'amour des instincts ou des passions qui sont tout le contraire! Mais soyez certaine que, quand on aime avec l'unique passion de rendre heureux l'être aimé, sans songer à soi-même, à ce que les autres en penseront, au profit, plaisir ou gloire qui vous en reviendra, on est dans la vérité. Voilà du moins ce que je pense. Ayant, comme vous, passé ma vie sans connaître et sans pouvoir chercher l'amour, je ne peux vous apporter le tribut de l'expérience.

—Alors nous sommes tous ici sans expérience, car le baron n'a jamais aimé non plus. C'est peut-être Nama qui aime? Et quand j'y songe, cette passion de chien fidèle qu'elle a pour la Florade, ce dévouement aveugle, tranquille, soumis, qui n'est ni amour ni amitié....

—Prenez garde, c'est un instinct fanatique dans une intelligence sans clarté, et ces engouements-là ne viennent pas sans motif dans les têtes bien saines. Je ne veux pas dire que la Florade en soit indigne; mais elle le connaît si peu et elle est si incapable de l'apprécier, qu'elle eût pu en aimer tout autant un autre sans savoir pourquoi.

—Alors vous êtes persuadé qu'une tête saine peut se fier à son cœur?

—Quand le cœur est aussi sain que la tête, quand il a conscience de sa dignité, de sa pureté et de sa force, peut-il donner place à des fantômes et adorer au hasard une figure incertaine? Se laisse-t-il troubler et surprendre? Ces grands magnétismes dont on parle ne s'adressent-ils pas aux sens plus qu'à l'esprit? L'âme éprise d'un type idéal peut-elle descendre aux agitations vulgaires et se laisser envahir par des nuages grossiers? Je ne le crois pas, et voilà pourquoi je vous dis, madame: Ne prenez conseil que de vous-même.

—Vous avez raison, docteur! répondit la marquise en me tendant la main. Tout ce que vous me dites là est ce que je pense. Vous venez de me donner une consultation, et vous reconnaissez que je ne suis pas trop malade?

—Puissiez-vous ne pas l'être du tout!

—Vous en doutez donc?

—Et vous, madame?

—Ah! docteur, vous êtes trop curieux, répondit-elle avec un sourire dont je fus ébloui. Attendez que je vous interroge une autre fois. Pour aujourd'hui, en voilà assez: il faut que j'aille rejoindre Paul, qui travaillerait trop ou trop peu. Je connais sa dose!

Cet entretien réveilla en moi le trouble inexprimable que j'avais tant combattu. Le sourire, le dernier sourire, si clair, avec un regard si beau, dont le fluide divin m'avait enveloppé de confiance ardente et de reconnaissance passionnée;... mais c'était un regard et un sourire de femme qui n'a pas aimé, qui n'aime peut-être pas, et qui ne sait pas la portée de ses manifestations sympathiques. Qu'est-ce que le regard et le sourire? Des choses infiniment mystérieuses qui échappent à la volonté, et qui s'adressent quelquefois à l'un parce qu'on pense à l'autre. Est-ce que toutes les paroles, toutes les questions et toutes les réponses de la marquise ne pouvaient pas ou ne devaient pas se résumer ainsi: «J'ai pensé malgré moi à la Florade, et je veux savoir si je l'aime? Vous me prouvez que j'aurais tort de l'aimer si vite, et je vais me méfier un peu plus de lui et de moi. Réussirai-je? Je vous le dirai plus tard.»

—Oui, oui, pensais-je en descendant au hasard chez Pasquali, voilà certainement comment il faut comprendre: c'est le vrai sens! Ah! pauvre homme! tu te croyais fort! Tu ne sais ni guérir ni combattre.

Quand je fus au bas de l'escalier, je m'aperçus de ma distraction. Je n'avais aucune envie de voir Pasquali, je redoutais au contraire d'avoir à parler de ce qui me serrait la poitrine. Je passai outre furtivement, sans regarder par la petite barrière qui fermait son jardin du côté des degrés, et j'allais m'élancer sur le sentier de la plage, lorsqu'une voix m'appela:

—Hé! par ici, le médecin!

Et, tournant la tête, je vis la Zinovèse, qui, n'ayant trouvé personne chez Pasquali, s'était assise sur les marches de la maisonnette.

—Comment, c'est vous? lui dis-je. J'ai peine à vous reconnaître!

—Vous voyez, vous m'avez guérie! Eh! on n'est pas trop vilaine à présent, qu'est-ce que vous en dites?

En effet, madame Estagel, encore un peu mince et pâle, avait recouvré sa beauté, qui était peu ordinaire. Beauté n'est pas le mot qui convient, si par là on entend une forme idéale animée d'une expression sympathique. La Zinovèse n'était jolie que par la délicate régularité de ses traits. Il n'y avait en elle ni charme, ni distinction réelle. Ses yeux, ramenés à leur expression normale, ne parlaient qu'aux sens. Ils offraient un mélange plus piquant qu'agréable de dédain et de provocation.

Elle était fort bien mise à la mode de je ne sais quel pays méridional, un costume de fantaisie peut-être, mais élégant, simple, sombre, et, comme d'habitude, d'une propreté recherchée. Une grosse chaîne d'or faisait huit ou dix fois le tour de son cou, et de longues boucles d'oreilles de corail de Gênes se détachaient sur sa chemisette d'un blanc de neige. Je ne me sentis pourtant pas porté à lui faire le compliment qu'elle réclamait. Je me contentai de la questionner sur sa santé et de lui demander si elle en devait réellement le retour à mes ordonnances.

—Oui, répondit-elle, évidemment blessée de mon peu de galanterie; je crois que je vous dois le mieux que j'ai eu tout de suite, et, à présent, il y a autre chose. Je suis plus contente.

—Vous avez oublié....

—Rien du tout! personne! mais on m'a demandé grâce et pardon, c'est tout ce que je voulais. Ne parlons plus de ça. Je suis venue ici pour vous. Je vous apporte un présent.

—Je ne veux pas de présent.

—Alors vous méprisez le monde?

—Non, puisque j'ai été chez vous pour le plaisir de vous être utile.

—Gardez le plaisir, c'est bien; mais ne refusez pas ce que mon mari vous envoie.

Et elle me montra un grand panier qui était près d'elle, et qui contenait un très-beau poisson de mer.

—C'est moi qui l'ai pêché, reprit-elle, moi et l'homme(le mari)! Nous l'aurions mangé, car nous ne sommes pas marchands. Vous voyez que ça ne nous coûte rien et ne nous prive guère. Si vous refusez, vous ferez de la peine au brigadier.

—Alors j'accepte, et je vous remercie. Laissez cela ici, je l'enverrai chercher.

—Non, nous allons le monter là-haut, à Tamaris, chez vous; je serai contente de voir votre dame.

—Que diable croyez-vous là? Je ne demeure pas à Tamaris, moi, et je ne suis pas marié.

—Ah! vous ne l'êtes pas encore; mais vous le serez bientôt!

—Je vous jure que je n'ai encore jamais pensé à cela, et que je ne connais personne....

—Comment! s'écria la Zinovèse, dont les yeux reprirent pour un instant leur ancienne contraction, vous n'êtes pas pour épouser la dame de Tamaris, celle qui était avec vous etun petitle jour où je vous ai rencontrés à la chapelle de là-bas?

—Quel imbécile vous a fait une pareille histoire?

—Ce n'est pas un imbécile, c'est un menteur et un lâche!

Il ne fallait pas réfléchir longtemps pour conclure de tout ce qui précède que la Florade avait revu la Zinovèse, qu'elle était de nouveau éprise et jalouse, qu'elle surveillait ses démarches, que ses soupçons s'étaient portés sur la marquise, et que, pour la tranquilliser, la Florade lui avait fait croire que j'étais l'époux ou le fiancé de celle-ci. Je me trouvai assez embarrassé, je devais ou compromettre la marquise, ou exposer la Florade au ressentiment de sa maîtresse. Je n'aurais pas hésité à sacrifier les plaisirs de l'amant de la Zinovèse au respect dû à madame d'Elmeval; mais la vindicative créature pouvait s'en prendre à la marquise elle-même, et je cherchai un moyen de la rassurer.

—La dame de là-haut se marie, lui dis-je, mais ce n'est ni avec moi ni avec celui que vous pensez.

—Pourquoi m'a-t-il menti?

—Je ne sais pas; peut-être s'est-il imaginé....

—Vous meniez aussi, vous; mais je saurai bien la vérité!

Et, poussant avec vigueur la mince barrière du jardin Pasquali, qui céda sous son impulsion nerveuse, elle s'élança sur l'escalier avant que j'eusse pu m'y opposer. Je l'y suivis à la hâte, mais j'avais déjà eu le temps de me dire qu'il valait mieux la surveiller que de la contraindre ouvertement. Elle était femme à s'exaspérer en se croyant redoutable. Je la rejoignis en riant, et, comme elle n'avait pas songé à se débarrasser de son grand panier, je le lui ôtai des mains et lui offris mon bras, en lui disant qu'elle se fatiguait trop pour mon service.

—C'est bien, c'est bien, répondit-elle, vous vous moquez de moi, ou vous croyez m'empêcher de faire ce que je voudrai!

—Je n'aurai pas la moindre peine à vous faire tenir tranquille, ma chère malade. Les médecins ne craignent pas les fous, et vous allez voir comment je m'y prends pour arrêter l'accès!

Cette menace mystérieuse et vague dont je m'avisais pour la frapper de terreur produisit son effet.

—Ne craignez rien, docteur, reprit-elle, je ne suis pas folle, et je ne veux de mal à personne.

—Je l'espère bien: le mal serait pour vous! Mais pourquoi montez-vous à Tamaris? C'est à la bastide Caire que je demeure.

—Je veux voir la dame! Laissez-moi la voir.

—Pourquoi?

—Je veux la remercier. C'est elle qui vous a dit de venir chez moi pour me guérir, vous savez bien! C'est une femme bonne, on dit.

—Eh bien, venez la remercier, rien ne s'y oppose; mais ne dites rien d'inconvenant, ou gare au médecin!

Je l'amenai sous la varande où madame d'Elmeval était assise, et celle-ci s'écria en la voyant:

—Ah! bravo, docteur! voilà comment il faut guérir les gens! Je vous fais aussi mon compliment, madame, vous voilà redevenue charmante. Vous ne pleurez plus votre beauté, n'est-ce pas? et, ce qui vaut encore mieux, vous ne souffrez plus? Asseyez-vous et reposez-vous. Est-ce que vous êtes venue à pied?

La Zinovèse fut imperceptiblement émue, mais sensiblement intimidée de l'accueil de celle qu'elle regardait comme sa rivale. J'en fus ému agréablement pour ma part. On se rappelle que la marquise connaissait l'histoire de la Florade avec cette femme, et je pouvais constater que, sans aucune préparation ni effort, elle la recevait avec la plus parfaite aménité. La Zinovèse s'assit au bout du banc. Madame d'Elmeval fut un peu surprise de me voir me placer entre elles. Au bout d'un instant, elle comprit ou devina que je n'étais pas absolument tranquille.

—Et comme ça, dit la Zinovèse après avoir remercié la marquise aussi poliment qu'il lui était possible, vous ne venez donc plus vous promener du côté de chez moi? Vous allez sur mer plus souvent que sur terre, n'est-ce pas?

—Non, pas très-souvent.

—Il y a des officiers de marine qui vous promènent dans les canots de l'État pourtant?

—Une seule fois, répondit la marquise avec un sourire de douceur railleuse.

—Ah! une fois?

—Vous trouvez que c'est trop?

—Une fois suffit pour se perdre ... en mer!

—Certaines gens ont du bonheur et ne se perdent nulle part!

—Ah! oui? Quelles gens donc?

—Les bonnes personnes que Dieu protége.

—Les femmes qui aiment leurs maris, vous croyez?

—Ou celles qui aiment leurs devoirs, leur bonne renommée, leurs enfants surtout!

—Et il y en a qui ne les aiment pas, vous dites? s'écria la Zinovèse en se levant et en regardant Paul, qui jouait au bout de la terrasse.

—Je ne parle que pour moi, répondit la marquise en se levant aussi.

—Oh! vous êtes fière de vous! Eh bien, n'allez pas sur mer avec tout le monde.

—Vous me le défendez?

—Peut-être!

—Alors je me soumets, non par crainte des dangers de la mer, mais pour ne pas vous causer d'inquiétudes. D'ailleurs, je n'aime pas la mer, et le docteur ne me la conseille pas.

—Le docteur ... vous ne faites peut-être pas toujours sa volonté?

—Pardonnez-moi; je n'en reconnais pas d'autre que la sienne!

—Oh! alors..., dit la Zinovèse en changeant de ton et en s'adressant à moi, vous ne vouliez pas me le dire; mais je vois bien.... Adieu et merci, madame; un grand bonheur je vous souhaite dans le mariage, plus que je n'en ai. Prenez ce que je vous apporte pour votre souper avec le futur, et rendez-moi mon panier.

La marquise m'empêcha de répondre en me serrant le bras à la dérobée, fit prendre le poisson par Nicolas, remercia la Zinovèse, et la pria d'accepter une jolie bague qu'elle ôta de son doigt. La Zinovèse hésita, sa fierté se refusait à l'échange des cadeaux; mais les bijoux la fascinaient: elle accepta la bague avec un plaisir qu'elle ne put dissimuler. Je voulais la reconduire, la marquise me retint en s'emparant de mon bras, qu'elle serra encore avec une émotion extraordinaire, et la Zinovèse partit en me disant:

—Restez, restez avec votre dame! Le bonheur ne dure pas toute la vie, allez! il n'en faut pas laisser perdre une miette!

—Vous voilà étonné? me dit la marquise quand nous fûmes seuls. Vous allez prétendre que je me compromets vis-à-vis de cette femme? Oh! tant pis, docteur! Que l'on dise et pense tout ce qu'on voudra de nos prétendues fiançailles, sachez que, malgré mon air brave et tranquille, j'ai très-peur de la Zinovèse. J'ai vu dans ses yeux qu'elle avait le génie du mal, et j'ai remarqué que, quand j'étais sur le point de la blesser, elle a regardé Paul avec une expression diabolique. Si elle croit avoir à se venger de moi, c'est par lui qu'elle cherchera à me faire souffrir. Savez-vous? plus j'y pense, plus j'ai peur. J'ai envie de quitter le pays pour quelque temps.

—Ne serait-il pas plus simple de prier la Florade de ne pas revenir de quelque temps?

—Aura-t-il la bonté d'y consentir? dit la marquise en rougissant de dépit contre lui ou d'émotion secrète.

—La Florade est homme de cœur, repris-je, et, quelque désagréable pour moi que soit la commission, je m'en charge ... si vous me l'ordonnez!

—Eh bien, je vous en prie, allez le trouver demain. Dites-lui ce qui s'est passé, et ma frayeur maternelle. Qu'il ne devine surtout en aucune façon que j'ai le moindre soupçon de ses prétentions. Il ne me conviendrait pas d'avoir l'air de m'en garantir.

—Mais, si demain il a revu la Zinovèse, si elle lui a dit....

—Que je me mariais avec vous, docteur? Eh bien, laissez-le-lui croire, à lui aussi! Demandez-lui le secret, et ensuite.... Mais je ferais mieux de m'en aller, ce serait plus sûr. Que me conseillez-vous?

En parlant ainsi avec une animation demi-enjouée, demi-inquiète, la marquise, que j'avais suivie auprès du banc de coquillages, se détourna comme pour regarder où était Paul, et je crus voir qu'elle essuyait furtivement des larmes soudaines. Je fus si troublé, si consterné moi-même, que je ne sais ce que je lui répondis. Pensait-elle avec effroi à son fils, menacé par une furie?... L'effroi ne se traduit pas ordinairement par des larmes! Sentait-elle avec déchirement la nécessité de renoncer à la Florade, ou de s'en séparer pour quelque temps? Était-elle jalouse, ou honteuse d'elle-même, ou désespérée? J'étais éperdu, moi, et, à mon tour, je me détournai pour lui cacher ma douleur. Elle renouvela sa question avec un visible effort sur elle-même.

—Tenez, lui répondis-je au hasard en lui montrant la Zinovèse, qui s'éloignait sur le golfe, enlevant d'un bras vigoureux sa petite barque; elle s'en va, elle ne vous hait pas en ce moment, Paul est bien en sûreté, je suis là, et vous avez le temps d'aviser. Calmez-vous donc! Pourquoi vous affecter ainsi?

—Savez-vous ce que je remarque? répondit la marquise en regardant avec attention l'élégante batelière. C'est qu'elle a sans façon détaché un des canots de pêche de Pasquali, et qu'elle s'en sert pour retourner chez elle. Elle n'ira que jusqu'à la plage de sable qui ferme le golfe, et, là, je vois une autre barque qui est sûrement la sienne.... Mais vous savez si Pasquali aime qu'on touche à ses canots, et comme les pêcheurs du rivage sont avertis de ne pas s'en servir sans sa permission! Eh bien, il faudra qu'il aille chercher celui-ci demain aux Sablettes, si la Zinovèse daigne l'y amarrer et ne pas le laisser flotter au hasard. Cette femme ne connaît pas d'obstacles à sa volonté, elle est partout comme en pays conquis. Je la crains, vous dis-je, et j'ai raison de la craindre! Elle fera quelque malheur, comme on dit. Elle tuera Paul, ou moi, ou la pauvre Nama, si ses soupçons tombent sur elle, ou bien vous, si elle apprend que nous la trompons, ... ou la Florade lui-même.... Que sais-je? Elle est entrée ici comme un interrogatoire, et elle s'en va comme une menace. Ah! pourquoi m'a-t-on amené ce la Florade? A quoi bon? J'étais si heureuse et si tranquille ici! Voilà tout mon bonheur gâté!

En disant cela, la marquise n'avait pas perdu cet accent de douceur que la plainte et le reproche ne pouvaient aigrir; mais elle ne retenait plus ses larmes, et je les vis couler jusque sur son corsage de soie. Je perdis la tête, je tombai presque à ses genoux sur le gazon, et, prenant ses mains dans les miennes, je lui parlai, pleurant aussi, sans trop savoir ce que je lui disais; mais je me rappelle bien le sentiment de douleur, de tendresse et de pitié qui débordait en moi. Elle l'aimait, celui qu'elle maudissait avec une colère de colombe, celui qui avait détruit la paix de son âme angélique, celui qui attirait l'orage sur sa tête, ou tout au moins la terreur sous son toit. Elle l'aimait, elle souffrait par lui, pour lui peut-être; elle ne savait à quelle inquiétude s'arrêter entre son fils et lui. Aux combats qu'elle avait dû se livrer déjà venait se joindre l'effroi de le perdre ou le chagrin mortel de le quitter. Elle avait fini d'être heureuse, elle entrait dans la vie d'émotions, de périls et d'angoisses! Il n'était plus temps de chercher à la préserver des tempêtes. Je ne le pouvais ni ne le devais d'ailleurs. Comprit-elle ce scrupule qui m'échappait sans doute sous forme de réticence?—Mais, qu'elle fût ou non blâmable de n'avoir pas mieux défendu son bonheur, et peut-être celui de son fils, était-ce une raison pour qu'elle fût abandonnée dans sa détresse? Était-elle moins chère à ses amis parce qu'elle souffrait? N'était-ce pas le moment de l'entourer de dévouement, de consolations, et de la défendre contre les dangers extérieurs? Oui, certes, il ne s'agissait plus de songer à soi-même, de calculer le plus ou le moins de chances de sa destinée, le plus ou le moins de confiance et de sympathie que pouvait inspirer la Florade. Il fallait précisément aimer, conseiller, préserver, diriger la Florade, et faire que cette affection pleine d'écueils eût au moins ses jours de bonheur et ses refuges assurés dans le sein de l'amitié vraie. Oui, on lui devait cela, à lui si jeune et si téméraire, mais marqué par la destinée pour cette grande tâche de devenir en tout digne d'elle. On lui devait cela, à elle surtout, elle si pure, si douce, si maternelle et si vraie! On se le devait à soi-même, pour échapper à la lâcheté du rôle d'ami pédant qui s'éloigne sans porter secours.

Et, comme elle pleurait encore en rendant à mes mains leur fraternelle étreinte et en m'interrompant pour me dire d'une voix entrecoupée que j'étais le meilleur des êtres, je la grondai de me parler ainsi. Voulait-elle flatter mon orgueil et me faire perdre la douceur de la servir? Non, non, il ne fallait pas m'attribuer un rôle au-dessus de moi. Mon dévouement n'était que l'accomplissement du devoir auquel j'avais consacré ma vie. Ne m'étais-je pas donné aux souffrants et aux menacés de ce monde en me faisant médecin? Et peut-on être médecin du corps sans être celui de l'âme? Pouvais-je renier ma tâche au moment où je la voyais le plus nécessaire? Le mérite était mince avec une amie comme elle, qui m'avait accueilli avec confiance dès le premier jour, dont l'estime m'avait récompensé des labeurs de ma jeunesse, et dont les soins délicats et généreux m'avaient probablement sauvé la vie?

Je ne sais ce que je lui dis encore. Elle ne pleurait plus, elle m'écoutait, les yeux attachés sur mes yeux, les mains endormies dans les miennes, les joues animées d'une sainte rougeur et les lèvres émues d'un sourire sérieux et profond. Tout à coup elle se pencha vers moi, et, comme si dans sa chasteté parfaite elle n'eût jamais rien pressenti de ma passion, elle posa sur mon front brûlant un baiser aussi tendre et aussi pur que ceux qu'elle donnait à Paul. Puis elle se leva en me disant:

—Vous m'avez fait un bien que je ne peux pas vous dire à présent; voilà Paul qui vient. Allez-vous-en; qu'il ne vous voie pas pleurer. J'ai beaucoup de choses à vous confier, ainsi qu'au baron, demain!... ou après-demain! Mais, si vous voyez M. la Florade, pas un mot qui puisse l'enhardir auprès de moi. Dites-lui simplement de ne pas revenir ici sans ma permission; rien de plus! Au nom d'une amitié dont le pacte est aujourd'hui sacré, je vous le défends.

Elle alla au-devant de Paul. Je courus m'enfermer chez moi; j'étais brisé, je ne voyais plus clair, les larmes me suffoquaient, et je me sentais aussi faible qu'un enfant.


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