Miss Schikwell passe cet après-midi du dimanche dans son petit jardin. Elle est seule parce que sa servante Hannah a déposé, hier samedi, sa robe rose et son tablier à bavette, et, vêtue d’un tailleur gros bleu et coiffée d’un chapeau à plumes, s’en est allée, comme une dame, à ses affaires et à ses plaisirs.
Miss Schikwell a déjeuné de veau froid et deplum-cake. Et peut-être, pour la beauté de son teint, qui est enflammé, a-t-elle abusé des concombres en salade.
Elle porte sa belle robe de soie grise à effilés, des mitaines découvrent ses doigts noueux. Elle a l’air romantique d’une vignette de 1830 : il ne lui manque que les cothurnes, et, dans le fond du tableau, une harpe.
Mais qu’en ferait miss Schikwell ? Elle ne s’adonne, le dimanche, à aucune distraction profane ; à peine une lecture pieuse et une méditation à demi somnolente — les concombres et lepudding? — que réveillera sonlunch, à cinq heures : marmelade, thé, etmuffins.
La petite sonnette de la porte-barrière ne tintera pas : aucun fournisseur n’apparaîtra le dimanche. Ni Paddock, le jeune épicier blême au toupet roux, qui dit d’une voix si suave :
— Pas depickles, aujourd’hui, miss ? Nous avons reçu de l’excellente compote de gingembre.
Ni Goodfish, le boucher : homme semblable à un cube de viande, et qu’escorte un bouledogue mafflu, court sur pattes.
Ni la lessiveuse Sarah Crusem, qui est borgne depuis qu’elle est tombée, étant ivre, sur l’anse du baquet à tremper.
Le marteau de la porte d’honneur ne résonnera pas non plus pour le révérend Musmoon, qui a si bien prêché aujourd’hui sur les conditions de la perfection morale. Aucun membre de la famille Schikwell ne viendra troubler le recueillement de la vieille demoiselle ; elle s’est brouillée avec sa sœur Nelly ; elle est en froid avec ses cousins Paters ; elle est à couteaux tirés avec son neveu William ; ses autres parents sont morts ; et elle a découragé, par son humeur altière autant que difficile, l’humble dévouement d’Elsie Crubess et la vanité protectrice de Mrs Hoppocken, ses deux plus anciennes amies.
Aucun animal familier ne récrée sa solitude. Elle a nourri des poules et s’en est défaite, l’immoralité du coq lui paraissant par trop «shocking» et horrible. Elle a possédé un petit fox qui est devenu enragé, tant il s’ennuyait auprès d’elle. Quant à sa chatte Puffle, elle s’est sauvée sans esprit de retour, en emportant à sa gueule un hareng fumé.
Miss Schikwell tient les bras croisés, et son maintien est plein de dignité. Elle regarde fixement, comme si elle voulait l’intimider, le petit platane grêle qui se dresse dans le rond-point de gravier. Son nez à couper le beurre se dresse entre des yeux menaçants, sous des sourcils en broussaille ; sa bouche se retrousse sur des dents carnivores, comme les babines d’Old-Tom, le bouledogue du boucher.
Miss Schikwell savoure, avec une résignation morose, le silence de la rue, la paix morte du dimanche. Observatrice des rites, elle dédaigne même la promenade dans les allées deGreen Park. Elle préfère bâiller à bouche close et ressasser à vide ses pensées.
Demain, la vie reprendra telle qu’elle la comprend, au service d’une philanthropie rigoureuse, qui départit l’aumône comme une gifle. Miss Schikwell n’est pas de ces féministes qui mettent de la grâce dans le devoir et rendent le bien agréable. Elle voit là des tentations du malin esprit et se tient en garde contre toute pusillanimité. Hannah, la servante, l’a appris à ses dépens, harcelée qu’elle est du matin au soir, réprimandée sévèrement pour une sauce trop longue ou unbacontrop grillé, comme si elle avait manqué aux lois religieuses du monde.
Et les pauvres de la paroisse, auxquels miss Schikwell, au nom de l’« Œuvre du Repentir Édifiant », va porter la saine parole avec des bons de pain, le savent aussi. Les vieux, parce que miss Schikwell leur fait honte de leur misère ; les petits, parce qu’elle leur distribue généreusement des taloches ; et les adultes, parce qu’elle les flagelle de reproches aigres comme le verjus et cuisants comme l’ortie.
Un oiseau tombe du ciel sur le platane, un de ces moineaux vifs auxquels on a plaisir à jeter du pain émietté ; miss Schikwell saisit un petit gravier et le lance sur l’intrus avec un « pscsch » ! terrifiant. L’oiseau s’envole : ça lui apprendra de pénétrer dans un jardin privé !
Son jardin ! Ce n’est pas que miss Schikwell en jouisse beaucoup : elle y réprime la fantaisie des plantes grimpantes et y égalise férocement l’alignement des géraniums. Quand une fleur en prend trop à son aise, elle la coupe. Jamais elle ne respire le délicieux parfum du réséda ; et, elle reproche aux roses leur sensualité. Elle leur préfère les camélias, qui n’ont point de parfum. Ce que miss Schikwell apprécie dans son jardin, c’est la propreté des graviers et la courbe rigide des petits arceaux de fonte qui encadrent les bordures. Elle y voit un symbole de discipline et une fermeté dont s’inspire son âme.
Tout à coup, une expression de dégoût indigné fronce ses sourcils et retrousse ses narines. Qu’a-t-elle vu ? A l’extrémité du banc sur lequel elle s’est assise, — droite, comme empalée, — un escargot émerge, traînant sa bave argentée et pointant ses cornes molles. Son visqueux cordon de chair blonde ondule sous la coquille striée : ne songe-t-il pas, — inconcevable audace — à venir faire avec miss Schikwell un bout de causette ?
— Créature dégoûtante ! murmure-t-elle.
Et rentrant dans sa cuisine, où l’eau du thé chauffe, sur le fourneau, elle s’empare des pincettes à charbon, happe entre leurs tenailles l’escargot, qu’elle plonge, d’un geste imprécatoire, dans les charbons ardents. C’est plus propre et n’est guère plus cruel que de l’écraser sous sa semelle, et préférable à l’envoi, par-dessus le mur, chez ses voisins, gens acariâtres, qui lui jetteraient en échange un crapaud mort ou une peau de lapin puante.
Miss Schikwell est retournée à sa place et inspecte sévèrement le jardin. Comment cet escargot s’est-il introduit ? Et elle blêmit soudain : elle vient de découvrir une théorie de fourmis qui traverse l’allée des groseilliers et va donner l’assaut au soubassement de la fenêtre du réduit-débarras.
Des fourmis ? Miss Schikwell ne peut les sentir et livre contre elles des combats acharnés. Elle s’en croyait à jamais débarrassée, et voilà qu’elles reparaissent, tenaces, inextinguibles ; les lavages à l’eau de Javel, les cordons de soufre adjoints à la naphtaline ne les ont donc pas découragées ?
Miss Schikwell les regarde évoluer avec une sorte d’épouvante belliqueuse. Damnées bestioles ! Franchissant tous les obstacles, tournant les mottes de terre trop grosses, elles allongent leur armée serpentante ; et miss Schikwell découvre qu’un inverse courant les guide, un va-et-vient comme dans les sauvetages. Affairées, des centaines de fourmis minuscules se pressent, avec des éclaireurs sur les côtés de la double colonne.
Parfois, les éclaireurs se rencontrent, échangent d’un contact un message ou un avis, et repartent de plus belle. Miss Schikwell distingue qu’aux fourmis noires se mêlent des fourmis rougeâtres, plus grosses, et chargées de fardeaux ; peuplade esclave au service des noiraudes agiles.
Comme elles travaillent ! Quelle activité ! Rien ne les interrompt. Pas un répit ; un tyrannique instinct les harcèle et les emporte. Miss Schikwell, en son cœur puritain, éprouve une indignation sincère. Pourquoi ce petit peuple impie la scandalise-t-il de son agitation sacrilège, en ce jour que le Seigneur assigna au repos ?
Un dimanche, alors que tout bruit cesse et qu’on n’entend pas l’enclume de Jim, le forgeron, ni les coups de marteau clouant les planches de Price, le charpentier ; alors que se taisent le fracas des voitures de laitiers, le fouet de John, l’aviné charretier ; alors qu’on ne voit pas parader, dans leur tunique rouge les soldats du roi, au son du fifre, sur l’esplanade ; alors que Molly, la couturière d’en face, ne se met pas à sa fenêtre, et que les chiens du voisinage eux-mêmes n’aboient pas — seules les fourmis insolentes transgressent le commandement.
Car le Seigneur a dit :
« On travaillera pendant six jours, mais le septième sera sacré, car c’est le sabbat du repos consacré à l’Éternel. Quiconque travaillera ce jour-là sera puni de mort. »
Miss Schikwell a le droit d’exécrer les fourmis : elles créent des magasins et des entrepôts avec tout ce qu’elles charrient ou dérobent. Ne les a-t-elle pas surprises, un jour, se jetant sur le buffet où elle serre le sucre, à côté du riz blanc et du beurre jaune ?
Mais ce n’est pas seulement l’intérêt qui guide sa vengeance. Non ; ce qu’elle réprouve, c’est que cette espèce maudite trouble la sanctification dominicale et travaille, comme une colonie de forçats, le septième jour.
— Amalécites ! murmure-t-elle.
Et, avec la décision inflexible du destin, elle prend, sur le fourneau de la cuisine, la grosse bouillotte de cuivre rouge qui devait alimenter son samovar. Tant pis : elle se passera de thé ; elle offrira ce sacrifice au Dieu des armées. La voici qui penche le récipient, et l’eau ébouillante d’un jet ardent et d’un nuage de vapeur les cohortes diaboliques, en l’honneur de Celui qui donna la Loi à Moïse parmi les éclairs du Sinaï.
Miss Schikwell s’est brûlé les doigts et a mouillé sa belle robe grise ; mais elle hume, victorieuse, l’âpre odeur formique, et déclare, satisfaite du carnage :
— Et il en fut ainsi pour la gloire du Seigneur.