Pierre Holgat, pour la vingtième fois, tourna vers sa femme son regard de chien à la chaîne.
Elle y lut une supplication informulée et une gratitude combattue par sa rancune de malade ; car si elle l’avait sauvé, en revanche elle le cloîtrait dans cette chambre, prisonnier du feu et des châles, esclave des tisanes. Elle y lut encore l’angoisse d’un aveu fatal, de l’explication imminente.
Cela, non ! Non ! A tout prix, elle l’éviterait : par pitié pour lui, par pudeur pour elle, par terreur de l’irréparable qui sort du choc des mots et du heurt des âmes, par obscure confiance dans l’avenir si « certaines choses n’étaient pas dites. »
C’était bien assez qu’elle sût ! Pierre la trompait, une fois de plus. Et comment ne devinait-il pas qu’elle savait ? Était-ce aux veilles seules de Marthe, aux tourments de son inquiétude, à la peur de le perdre qu’il attribuait ces yeux cernés, ce visage défait, ces lèvres amères, cette pâleur de petite mort ? Marthe lui en voulait âprement de ne pas le deviner, et en même temps elle se fût désespérée qu’il lût cette certitude sur le livre ouvert qu’est un pauvre visage de femme aimante.
Elle ne savait plus bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle voulait ; elle souffrait atrocement : voilà tout. Cette maladie soudaine de Pierre — une grippe infectieuse — l’avait affolée, et là-dessus la découverte fortuite : le coup de massue de la trahison. Ah ! ces lettres ! Ces lettres de l’autre, de l’inconnue, où palpitaient le désir, l’illusion, la volupté ; tout ce qui séduisait Pierre : l’attrait du caprice libre ; ce qu’elle ne pouvait, hélas ! plus lui donner, elle, sa femme, image des devoirs imposés et de plaisirs permis ; elle qu’il chérissait encore, par reprises ; elle un pis-aller préféré, plus qu’une amie et moins que maîtresse, et en qui, non sans lassitude, il voyait la créancière légale de leur amour.
Belle encore, avec son teint mat et sa couronne de cheveux châtains, ses yeux bleus, son air de Minerve un peu sévère, elle se tenait droite dans la robe noire à col de dentelle, comme une gardienne vigilante.
Oui, c’est cela ; une gardienne. Ah ! déjà elle présageait qu’il allait la maudire. Quelle soif d’évasion criait ce visage creusé par la maladie, ce visage qu’elle avait adoré ; câlin, fourbe, sensuel et délicat ; qui se détournait maintenant vers la fenêtre, tandis que les doigts pâles, avec des frémissements d’impatience, tracassaient le bras du fauteuil.
On n’entendait aucun bruit. La neige, au dehors, feutrait les rues et ouatait l’air. Paris s’estompait dans une rumeur engourdie. A travers les ramilles noires des arbres de l’avenue, un soleil sans rayons s’arrondissait comme une énorme lune rouge.
Dans la pièce morte, le silence de la femme semblait dire :
« Tu ne sortiras pas. Par ce froid ! ce serait fou !… Je t’empêche de la voir ? Tant mieux, tu ne la verras pas. C’est mon droit après tout… Tu ne crois pas ?… Peut-être as-tu raison !… Si tu ne m’aimes plus, puis-je te garder de force ?… On n’impose pas sa tendresse, c’est lâche… Eh bien ! soit, je suis lâche… Mais la vraie raison, vois-tu, c’est que j’ai tremblé ces jours-ci et que je ne veux pas que tu attrapes une pleurésie… Tu resteras… Ni toi ni elle n’en mourrez !… Tu souffres ? Elle aussi ? Eh bien, et moi ! »
Et le visage de Marthe se durcissait, tandis que celui de Pierre se crispait d’amertume, montrait le mauvais sourire où s’accusent tous les griefs, toutes les rancœurs, tous les malentendus de la vie conjugale.
Et ce sourire semblait répondre :
« Tu abuses, Marthe… Voilà douze jours que je vis séparé du monde… et d’elle. M’a-t-elle écrit ? Si oui, tu auras intercepté les lettres ? Non, Thérèse aura craint que tu découvres notre liaison… Pauvre Thérèse… Elle ne doit plus vivre, angoissée, mendiant chez le concierge peut-être des nouvelles. Et toi, tu imposes tes soins, ton dévouement, trop heureuse de cette maladie. Penses-tu qu’elle aussi ne saurait pas me soigner ?… Mais, j’en ai assez de tes attentions, de tes gâteries, de toute ta servilité habile, assez ! oui !… Ma vie n’est pas ici, avec toi, mais dehors, avec l’autre. »
Et mentalement, il criait :
« Thérèse ! Thérèse ! Viens donc me délivrer ! »
Il savait qu’elle n’entendrait pas, et au fond préférait qu’elle ne vînt pas troubler son repos, étant de ces hommes égoïstes, et charmants, qui font deux parts de leur vie, et se réservent une paix relative à leur foyer quand ils ne sont pas dans le lit de leur maîtresse.
Mais la résistance tacite, le reproche muet de Marthe l’exaspéraient. Ne savait-elle rien ? Alors elle était bête ; à quoi bon être femme et divinatrice ? Elle savait ; donc il n’avait plus à ménager cette réserve hypocrite, et il allait…
Elle consulta l’heure et vint lui présenter une cuiller pleine de sirop.
Il repoussa la main secourable, puis, pratique, avala la potion, qui le guérissait, après tout.
— Il faut que je sorte, dit-il.
Elle le regarda, en atténuant l’expression éloquente de ses yeux, et hasarda :
— Tu as entendu le médecin, il s’y oppose formellement.
Il répondit énervé :
— Je te répète que j’ai à sortir !
Elle murmura d’une voix blanche :
— Qu’est-ce qui te presse tant ?
Il s’irrita.
— Tu es étonnante ! J’ai des affaires, des amis à voir, de l’argent à toucher…
Elle éprouvait une révolte écœurée ; et à sentir que c’était une façon charitable de la ménager, une suprême pitié, elle avait l’envie folle de crier :
« Tes affaires, tes amis, de l’argent ?… Allons donc ! Est-ce que je ne sais pas que c’est elle, elle seule que tu veux voir ? Ne l’ai-je pas aperçue rôdant dans la rue, sous une voilette, avant-hier encore ? Silhouette fine, démarche élégante, oh ! tu les choisis bien… Mais non, j’en suis sûre, elle est moins belle que moi ; elle ne me vaut pas… Quelle rage as-tu donc dans le sang ? Pourquoi me fais-tu ainsi souffrir, homme vil… cœur dégradé, séducteur sans foi ?… »
A ce moment, elle l’adorait et l’exécrait ; elle eût voulu pouvoir poignarder l’ennemie et la piétiner. Puis elle souhaitait l’impossible : que cette Thérèse cessât d’aimer Pierre, et qu’il revînt, repentant, à celle qui était pour lui l’ange indulgent, la fée de miséricorde.
Et elle ne cédait toujours pas. Elle se raidissait pour ne pas céder. Pourtant, elle sentait qu’il valait mieux céder et consentir, d’un coup, à quelque chose de simple et d’héroïque ; car de le laisser aller, même enveloppé de fourrures et dans une auto, dehors, par ce froid, risquer la mort…
Mais non, ce serait abominable… Pas ce sacrifice-là ! On peut être généreux, on peut être noble… Mais, tout de même, l’effort humain a des limites… Et, d’ailleurs, c’était impossible qu’il acceptât ; certainement, lui-même n’y consentirait pas… Il garderait une délicatesse dans la faute, il mettrait des formes à la trahison, il resterait correct… faute de mieux !
Pierre répéta :
— Je sors. Sonne pour que Firmin prépare mes habits.
Il se leva avec difficulté, ses jambes n’étaient pas encore d’aplomb.
— Pierre, je t’en supplie !
Inflexible, — elle connaissait cette voix coupante : rien à faire ! — il répliqua :
— Il faut que je sorte !
Elle se mordit les lèvres au sang pour étouffer la scène, l’inutile, la féroce scène de jalousie et de reproches qui lui tordrait le cœur, à elle, et qui lui ferait du mal, à lui… A quoi bon ? Qu’adviendrait-il s’il s’en allait malade et furieux chez l’autre ?…
Elle le vit résolu, et elle craignit tout : la rupture, l’abandon… Elle se dit qu’il ne fallait pas parler, surtout ne pas parler ! Et le garder, même infidèle, à tout prix !
Elle devint très blanche, et, avec un incroyable calme :
— Mais pourquoi sortir ? Tu es épuisé. Un coup de téléphone et tes amis viendront te voir. Tu es là bien tranquille, chez toi. Personne ne te dérangera, et moi, j’en profiterai pour m’absenter tout l’après-midi. J’ai bien des courses en retard.
Il la regarda, méfiant. Un piège ? Non, ce beau regard stoïque — cette fois, elle eut la force de le regarder en face, en souriant, comme on vit sourire des martyres — ce beau regard ne cachait aucune arrière-pensée.
Il hésita, et elle se sentit battre le cœur de l’espoir qu’il refuserait, généreusement.
Mais, avide, avec une expression fausse et détachée, il répondit très vite :
— Oui, vraiment, tu t’absentes ?… jusqu’au soir ?
— Jusqu’au soir.
— Alors, soit, je reste. Je vais téléphoner d’abord au gérant de la Banque Universelle, puis à ce vieux Prévance, puis…
Elle lui mettait la main sur la bouche, doucement, comme une touchante prière : à quoi bon mentir ?
Une demi-heure après, Firmin introduisait une jeune femme drapée d’un manteau de taupe, jolie à ravir sous son petit bonnet de fourrure. Il lui tendit les bras :
— Thérèse, vous ! Enfin !
— Oh ! Pierre, que vous avez maigri ! Que cela vous change !…
— Peut-être, un peu… Vous voilà !… Vous voilà donc !
— Je suis venue, oui… Mais quelle folie vous a pris ? Pourquoi chez vous ?… J’éprouve un malaise… Cela m’est pénible…
— Oui !… Que vous êtes délicieuse, Thérèse ! Et que ce bonnet vous va bien !
— Vous trouvez ?… Qu’est-ce que votre femme croira ?…
— M’aimez-vous toujours ?
— Certainement !
— Comme vous dites cela d’un air absent ! Mais moi, je n’ai pensé qu’à vous dans ces heures de fièvre et d’attente !
Thérèse Royse examinait la pièce, assise sur le bord de sa chaise, comme en visite, fermée et l’air contraint.
Éprouvait-elle une déception à revoir Pierre si transformé ? Oiseau léger, l’absence avait-elle relâché leur attache et diminué l’emprise de ce maître de passage ? Très convenue, était-elle choquée de se voir ici dans ce cadre étranger, non à sa place, intruse ?
Pierre perçut vite cette gêne, et la partagea. Il est certain que Thérèse, si gracieuse dans leur garçonnière aux meubles Louis XV neufs, tapis trop clairs, tentures trop roses et grands miroirs partout, semblait dépaysée dans ce grave et doux décor d’intimité conjugale. Et, malgré lui, et pour la première fois, il compara Thérèse et Marthe, la frivolité sèche de l’une à la ferveur grave de l’autre ; il n’insista point, comme il l’eût fait dans leur nid, pour l’attirer sur ses genoux, se contenta de baiser les petites mains gantées, avec une peur soudaine de lui déplaire, la crainte de vieillir et que sa maladie le rendît moins séduisant.
Elle restait nerveuse, vaguement agacée, un peu hostile. Elle lui fit promettre de se soigner, de lui téléphoner un prochain rendez-vous, chez eux, avant qu’elle ne partît pour Nice, — oui, un séjour là-bas, promis à des amis ! — et, dès qu’elle osa, sur un baiser disputé par crainte que l’on n’entrât, elle s’enfuit.
Le reste de la journée parut très long à Pierre. Chose curieuse, il ne pensait plus qu’à Marthe. Sa trahison close, après chaque détachement, il avait de ces retours du cœur. Le sang lui fit chaud aux artères quand sa femme souleva la portière.
Elle ne se méprit pas à l’atmosphère propice de la pièce, ni à l’accent sincère avec lequel, souriant, comme un homme exorcisé du mauvais songe, un homme enfin libre, Pierre lui dit :
— Comme tu rentres tard, ma chérie !