LA VICTIME

— N’y a pas meilleur, dit MmeTrique en tirant de son panier un poulet noir et jaune à crête pourpre. C’est jeune, c’est tendre, ça fond sous la dent !

— Un peu maigre, objecta MmeBoubie.

— Ne dites pas ça, madame, tâtez plutôt !

MmeBoubie hocha la tête. Elle n’y entendait rien, mais déjouer la ruse des fournisseurs était chez elle un principe. Et puis, on avait, le lendemain, les Jouin à déjeuner.

MmeTrique déposait sur la table de la cuisine les œufs fragiles, le beurre enveloppé de feuilles vertes, les carottes et les artichauts. Avec le boucher et le boulanger, elle était la seule providence de ce coin des Landes perdu de Carzan-les-Bains, un désert de dunes et de sable où se détachaient seules, dans l’étendue, cinq maisons, dont le poste des douaniers et l’hôtel du Soleil.

MmeBoubie, son mari, leurs deux enfants, plus MmeBoubie mère, occupaient la villa des « Tournesols », les Jouin la villa « Pierrette », et des gens impossibles, les débraillés Cantaloubre, la troisième villa : « Bon Repos ». L’hôtel du Soleil comptait une douzaine de baigneurs, avec lesquels les Boubie frayaient peu. Ils se considéraient, en raison des titres administratifs de M. Boubie, professeur de collège, comme l’aristocratie, et n’accordaient leur estime et leur amitié qu’à M. Jouin, capitaine en retraite, et à MmeJouin, sa digne épouse.

— Où allons-nous mettre ce poulet ? demanda MmeBoubie, qui était ronde et grosse de partout, si bien qu’on ne savait de quel côté elle préférait s’asseoir. Nous n’avons pas de poulailler.

— Attache-le par la patte, conseilla M. Boubie, qui était long, sec et rébarbatif comme la brosse à dents qu’il portait en moustache ; un lorgnon en verre fumé cachait ses yeux malades.

— N’y a pas besoin, affirma la servante, Ursuline, qui, de son séjour au patronage Saint-Labre, gardait un air de sournoiserie confite et une collection de pellicules : mâme, les poules ne s’ensauvent jamais.

Et, pour retenir la bête à ce lieu paradisiaque, elle lui jeta de la mie de pain trempée.

— D’ailleurs, dit MmeBoubie, vous le tuerez ce soir, puisque nous le mangeons demain.

A ces mots, Ursuline, qui était entrée de l’avant-veille, s’effara.

— Non, mâme, j’ai jamais tué de ces bêtes-là, et je vais pas commencer, bien sûr. Pour qu’alle me crève les yeux !

— Vous êtes folle ! Un poulet ne ferait pas du mal à une mouche ! Vous le tuerez à six heures et vous le plumerez sur-le-champ.

— J’saurais pas, mâme !

— Vous ne savez pas tuer un poulet, à votre âge ? Vous, une fille de la campagne !

— J’peux pas voir le sang, mâme ; ça me fait tourner le cœur et ça m’zibouille la rate.

— Eh bien, vous vous y habituerez, dit MmeBoubie.

Et elle tourna les talons pour aller faire la sieste qu’exigeaient la chaleur féroce et le soleil, qui brûlait à blanc le sable, tandis que M. Boubie, héroïque, sous un ample panama et pieds nus dans des espadrilles, allait, par hygiène, marcher deux heures le long de la forêt de pins dont on apercevait, à un kilomètre, la ligne bleu sombre.

Loulou et Criquette, le garçon et la fille, eux, s’étaient évadés depuis longtemps pour jouer, malgré la défense de leurs parents, avec les enfants des baigneurs et quelques polissons de Carzan-les-Bains.

A six heures, toute la famille, réunie, se préparait à l’exécution : c’était un évènement. Ursuline ayant déclaré qu’elle ne tuerait le poulet pour or ni argent, MmeBoubie avait affirmé :

— Eh bien, je le ferai, moi !

Seulement, elle ne savait comment on devait s’y prendre, et une répugnance horrifiée paralysait son geste de bravade. Fallait-il couper le cou entièrement, fendre la gorge, ou introduire le couteau dans le bec écarté ? Taillait-on en long ou en large ?

On pouvait, suggéra Ursuline, invoquer le conseil et même l’aide de Sidonie, la bonne des Cantaloubre ; mais MmeBoubie s’y refusa fièrement, ne voulant rien devoir à ces malappris, qui sifflotaient sur son passage :Viens poupoule, viens !et qui avaient outragé M. Boubie en hissant, dans leur jardin, un mannequin sur une perche, qui lui ressemblait comme un frère.

— Petit ! petit ! petit ! appela-t-elle, en s’armant, tel un sacrificateur, d’un couteau pointu.

— Côt ! côt ! codette ! gloussa Criquette.

— Cocorico ! lança Loulou.

Mais le poulet avait disparu, soit qu’une intuition mystérieuse l’eût averti de son destin, soit qu’il eût, nomade par goût, cherché aventure plus loin.

— Il ne s’est pourtant pas en allé de la journée, attesta Ursuline. Même qu’il a fienté sur le dossier de la chaise de monsieur.

Une chaise en rotin, la seule chaise en rotin qu’on possédait, un meuble officiel, réservé à M. Boubie, qui ne s’offrait qu’aux visiteurs considérables. Le maire et le curé s’y étaient assis… pas en même temps.

M. Boubie conçut quelque aigreur, et on le vit chercher le poulet le long de la haie, dans l’allée des tournesols et près de la citerne. Ce fut MmeBoubie mère, vénérable dame à bonnet orné de rubans lilas, qui débusqua le volatile. Il dormait, accroupi, dans l’appentis au charbon, d’où il s’élança, les ailes claquantes, à la fois agressif et épouvanté.

— Gare vos yeux ! cria Ursuline. C’est traître, ces animaux-là !

— Coupez-lui la retraite ! ordonna MmeBoubie. Isidore, veux-tu, prends le râteau.

Mais le poulet, ayant rebroussé vers MmeBoubie mère et fait une feinte du côté de M. Boubie, fila entre Criquette et Loulou, qui écartaient en vain bras et jambes.

Alors la chasse commença. Tandis que les enfants poussaient des cris sauvages, qui attirèrent à leur barrière les Cantaloubre, gouailleurs, la bête, avec une astuce décevante, se dérobait par de brusques crochets ou de soudaines attaques, qui faisaient reculer précipitamment MmeBoubie et arrachaient des cris de terreur à Ursuline.

— Quand je vous dis qu’il est méchant ! Y en a un, dans mon pays, qui a tué un gendarme.

« Oui, répéta-t-elle, animée, même qu’il est tombé de son cheval et s’est embroché sur son sabre. »

— Vous m’en direz tant ! maugréa M. Boubie.

— Un sabre ! répéta MmeBoubie. Si tu allais chercher celui de M. Jouin ?

— Pourquoi pas le fusil du douanier ? ricana M. Boubie.

Il lança le râteau si adroitement sur le poulet qu’il faillit éborgner Ursuline.

Mais MmeBoubie, malgré sa graisse et son poids, fondit souverainement sur le poulet et s’en empara, malgré sa résistance éperdue et ses cris désespérés.

Triomphante, essoufflée et rouge, elle constata :

— Je le tiens !

Ce à quoi la bête, d’un sursaut frénétique, faillit donner un immédiat démenti ; mais MmeBoubie tenait ferme.

— Tue-le vite, dit son mari, ne le fais pas souffrir.

— Non, non… dit MmeBoubie.

Mais toute son allégresse tomba : les difficultés commençaient, et elle eût volontiers donné beaucoup pour qu’Ursuline assumât la charge de sa fonction. Une anxiété couvrit son visage.

— Si tu le tuais, toi ? proposa-t-elle à M. Boubie.

— Moi !

Il se redressa, indigné. Lui, un intellectuel, un penseur, accomplir cette besogne cruelle et servile ?

— Voulez-vous que j’essaie ? hasarda timidement MmeBoubie mère.

Mais, par hospitalité autant que par prérogative, MmeBoubie fit la sourde oreille. Elle brandit son couteau sans conviction.

— Ursuline, tenez-lui les pattes.

— Non, même, faut m’excuser ; je pourrai même pas le plumer sans que ça me chavire !

Et la servante, se bouchant les oreilles aux côot ! côot ! aigus de la victime, alla s’enfermer dans la cuisine.

— Très bien, dit MmeBoubie.

Et, serrant les pattes du prisonnier entre ses énormes cuisses, elle lui inclina brusquement la tête et taillada la gorge, dans le murmure confus des assistants et, perçut au loin les ricanements hostiles des Cantaloubre, témoins indiscrets, qui se livraient à une pantomime indécente en faisant mine de battre aux champs ; Han ! plan ! plan ! plan ! plan ! plan !

Exaspérée, MmeBoubie enfonça le couteau au fond de la gorge ; un peu de sang coula sur le sol. La tête pendait, inerte.

— Il est mort ! déclara M. Boubie, l’air écœuré, tandis que Criquette et Loulou écarquillaient des yeux extasiés de plaisir et de crainte.

MmeBoubie, immédiatement, assise par terre, commença à plumer le poulet ; elle achevait, quand celui-ci, sortant de sa léthargie, lui échappa d’un élan fou et, grotesque dans sa nudité, portant encore trois plumes au croupion, s’enfuit dans les sables.

D’abord consternés, on se lança à sa poursuite, mais le gros chien des Cantaloubre arriva bon premier. Avec désespoir, les Boubie virent disparaître le poulet à la gueule de cet animal déprédateur. Ce fut un de ces drames incalculables par leurs conséquences, dont les familles conservent durant des années le souvenir. M. Boubie et M. Cantaloubre faillirent se battre à coups de poing, après s’être apostrophés comme des cochers de fiacre.

Le brigadier des douanes les sépara.

MmeBoubie mère, d’émotion, fit une crise de foie, et on dut reculer l’invitation des Jouin, ce qui les refroidit considérablement. MmeBoubie n’osa plus passer devant l’hôtel du Soleil, à cause des sourires moqueurs. Ursuline eut ses huit jours. Loulou et Criquette attrapèrent des calottes.

Quant au chien des Cantaloubre, qui avala le poulet tout rond, tête et pattes, il en creva.


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