POUR PASSER LE TEMPS

Il y avait ce jour-là, dans l’atelier du peintre Erfulle, une vieille dame grasse et bon enfant, accompagnée de sa fille, une mince et souple gitane Montmartroise ; le sculpteur Prost et Bernard Jarrive, un graveur. Il y avait encore d’autres peintres et leurs modèles, de délicieuses personnes dont l’une, en robe Liberty et chapeau cabriolet, semblait un Kate Greenway, et l’autre, en culotte decyclowomanet chemise d’homme, un fantasque petit garçon.

Il pleuvait, et il pleuvait dans l’atelier, dont la grêle avait crevé les vitres. Des guirlandes de vigne vierge ruisselantes se balançaient au long des châssis. On apercevait une ou deux maisons de Marlotte et les bois profonds, fumants d’une buée bleuâtre, dans le jour mouillé et l’atmosphère lourde.

Pour passer le temps, on se racontait des anecdotes, qui un souvenir, qui un accident. Erfulle fumait une pipe de bruyère, Jarrive feuilletait un album de Gavarni. La dame grasse et décolletée sous un grillage de dentelle noire écoutait avec un sourire complaisant. Sa fille Jolette tirait d’une guitare quelques accords discrets qui servaient de trémolo au conteur.

— Donc, acheva Prost, le sculpteur, j’avais en face de moi dans le compartiment un couple bizarrement assorti, vieux mari et jeune femme. Le train roulait à toute vapeur, et de fréquents tunnels nous plongeaient dans une obscurité profonde, car la lampe du plafond, je ne sais par quel hasard, était éteinte. Mes regards avaient-ils été trop expressifs ? mon vis-à-vis, la jeune femme brune, avait-elle laissé voir à son jaloux compagnon que je ne lui étais pas indifférent ? Le certain est que ce vieil homme, rasé comme un sacristain et gras comme un muid de graisse rance, répulsif jusque dans le noir éteint et sacerdotal de ses vêtements, me toisait en dessous d’un air de méfiance et de sourd mécontentement. Un tunnel venait-il nous baigner de nuit, le jaloux étendait les pieds et en faisait un rempart à ceux de sa compagne ; il étendait aussi les mains sur les siennes et la protégeait de toute attaque. Le jour, en reparaissant brusquement, m’avait montré son manège.

La jeune femme n’en était pas moins outrée que moi. Pour se soustraire à cette domination et rassurer en même temps les craintes du gros vieillard, elle alla s’asseoir à l’autre bout du wagon, le nez à la vitre. Au lieu de la suivre, il resta en face de moi, dardant dans mes yeux ses gros yeux de crapaud. Un tunnel nous reprit ; je savais qu’il durerait longtemps. Me glisser sur la banquette sans bruit, étreindre les genoux et chercher la main et le visage de ma voisine ne fut pour moi que l’affaire d’un instant. Arrive que pourra ! Je risquais mon va-tout. On se défendit ; les mains — elles me parurent plus grosses et plus fortes — broyèrent les miennes ; le visage — il me semblait devoir être plus doux — se dérobait élastique et mou ; la bouche — je la croyais… Ah ! pouah ! Le jour en reparaissant me montra, vous devinez quoi ? — le vilain magot de jaloux, que mes jambes et mes bras étreignaient, et qui, sardonique et triomphant, exaspéré tout de même, me soufflait son haleine de phoque dans le nez. Un fol éclat de rire partit des lèvres de la jeune femme. Je pensai à me jeter par la fenêtre. Je me contentai d’ouvrir la portière, et, au risque de me tuer, de gagner un compartiment voisin, d’où je descendis à la première station pour me perdre honteusement dans la foule.

La dame grasse décolletée ni sa fille Jolette ne parurent scandalisées, faites qu’elles étaient au ton libre des ateliers. Et, sollicitée de raconter à son tour quelque aventure, la mère bonnement déclara :

— La semaine dernière, j’avais été au théâtre avec une de mes amies, en laissant Jolette à la maison. Je revenais seule en fiacre et le cocher, jugeant le pourboire insuffisant et voyant une femme sans défense, m’injuria. J’en fus toute troublée, car il ne passait personne dans l’avenue, et la grosse voix et les jurons de cet homme me faisaient une peur horrible. Je me dépêchai tellement de sonner coup sur coup à la porte cochère de la maison, et tellement de repousser vite le battant derrière moi, que la traîne de ma robe resta prise dans la porte. Le gaz était éteint, et me voilà dans l’obscurité du vestibule, retenue par derrière, et ne pouvant ni avancer ni sonner une seconde fois. Je crus devenir folle et j’appelai la concierge. Peine perdue ! elle logeait dans l’arrière-cour et son sommeil était si dur qu’elle ne répondait qu’au quatrième ou cinquième coup de sonnette. De guerre lasse, je me décidai à quitter ma robe, mais n’y voyant goutte, m’embrouillant dans les cordons et les agrafes, je quitte tout, robe et jupe, avec une peur abominable qu’un locataire ne rentre et ne me trouve en cet état. Puis, me voilà, eh tâtonnant à aller réveiller la concierge pour qu’elle tire le cordon et me remette en possession de ma robe. Je parviens à la réveiller : elle maugrée, ouvre des yeux ébahis, ne comprend rien à mes explications, tire enfin le bienheureux cordon. Je me précipite à la porte, veux retirer la traîne de ma robe ; impossible ! Elle s’était engrenée de telle façon que je ne puis l’amener à moi du dedans. Force m’est de sortir dans la rue et de la dégager tant bien que mal. Arrive un coup de vent, ou moi-même, par une secousse trop forte ! La porte, qui était glissante dans ses gonds, se referme en coup de canon, et me voilà en chemise, dans la rue, et des pas d’hommes sur le trottoir. Je me cramponne à la sonnette, j’ai beau tirer, la concierge, rendormie ou par mauvaise volonté, n’ouvre pas. Les pas se rapprochent toujours, une terreur me prend : deux sergents de ville apparaissent, faisant leur ronde.

Ils me contemplèrent sévèrement, je me vis déjà au poste. Je racontai mon histoire. Ils eurent l’air de me supposer ivre. Je donnai mon nom, je citai comme référence le nom de notre ami, le commissaire de police du Gros-Caillou ; ils me crurent, tout en trouvant cela drôle. Et comme je sonnais toujours avec affolement ils se mirent à cogner de leurs sabres-baïonnettes sur la porte. La concierge apparut enfin, furieuse, avec une lumière. A la vue des sergents de ville, elle resta pétrifiée. Je ramassai mes nippes et grimpai comme une chèvre mes quatre étages.

Et le lendemain le bruit courait dans la maison que j’avais été déshabillée et dévalisée par les voleurs, et que deux sergents de ville m’avaient secourue à temps.

— Et maman en a été malade toute la nuit, dit Jolette.

— Oui, dit la dame grasse avec une naïve et cynique bonhomie, Jolette a dû me faire du thé toute la nuit. Refroidissement ou émotion, j’ai eu une fuite comme mon oncle Sébastien, le jour où, ayant mangé trop de figues fraîches, il apprit que son neveu avait tiré sur lui une lettre de change de trois mille francs.

On réclama cette histoire, mais le temps était redevenu sinon beau, du moins supportable. Les guirlandes de vigne vierge s’égouttaient en pluie, aux bouffées d’un air vif qui chassait les nuages. Jolette fit observer qu’on voyait au ciel la culotte du gendarme, assez de bleu pour se risquer à sortir. Et un rayon de soleil étant tombé dans l’atelier, on remit les histoires à un autre moment.


Back to IndexNext