VIINOUVELLES TRIBULATIONS

Montargis, 4, rue aux Poules.Place de la Halle-aux-Grains.

« Monsieur le comte,

« Cette adresse, je le sens, vous inspirera un légitime étonnement. « Pourquoi Zoé Lacave est-elle à Montargis ? » demanderez-vous à madame la comtesse ? (J’espère qu’elle souffre moins de son asthme ; et votre retour à Paris m’est le gage que vos rhumatismes ont cédé devant le bienfaisant climat de Biarritz.)

« Rassurez-vous, monsieur, je n’ai point abandonné ma maîtresse, et nous sommes toutes deux dans la petite maison claustrale de Mllede La Clabauderie, celle des nièces de MmeGoulart que vous considérez avec le moins d’antipathie, puisqu’elle est « née », de bon ton et de décentes manières, quoique son célibat prolongé ait jauni son teint et altéré peut-être un peu la mansuétude d’un caractère porté naturellement à la bienveillance.

« Oui, nous sommes ici comme dans un refuge, ravies par miracle à la traîtrise de la mer et à la furie meurtrière d’un Américain ivre, suggestionné sans doute par les Colembert.

« Je vous ai mandé au plus tôt ces infortunes et fait savoir que, par une circonstance imprévue, où il faut reconnaître les incohérences du sort, nous nous étions rencontrées, en sortant du bateau, nez à nez avec les Girolle, devenus du coup nos protecteurs.

« Hélas ! C’était tomber de Charybde en Scylla. Mais il faut prendre les choses par le commencement.

« Figurez-vous que madame votre tante — et cela se conçoit sans peine — paya, d’une totale prostration, l’émotion déplorable qu’elle avait eue. A son âge, avec son hygiène, de tels chocs nerveux sont néfastes ; et quand nous l’eûmes transportée par l’ascenseur dans la plus belle chambre duGlobor-Palace, avec vue superbe sur la mer et toutes les ressources du luxe moderne, nous passâmes, je vous l’avoue, un fort mauvais quart d’heure à lui frapper dans les mains et à lui faire respirer des sels ; nous demandant si, pâle à épouvanter, couverte d’une sueur froide, et si anéantie enfin qu’elle ne pouvait plus articuler une parole, MmeGoulart n’allait pas trépasser entre nos bras.

« Il n’en fut rien. La juste fureur qu’elle éprouva en apprenant que les Colembert, installés élans la véranda de l’hôtel, insistaient auprès du gérant pour la voir et la soigner, et l’apparition importune du portier, du groom, d’un maître d’hôtel et d’une femme de chambre soudoyés par ce Tartarin de bas étage, lui rendirent un prodigieux ressort.

« Elle reprit soudain des couleurs et se congestionna jusqu’au violet sombre, ce qui nous donna de nouvelles alarmes. Mais enfin il n’en fut rien d’autre, sinon que M. Girolle, descendant exprimer à Colembert des sentiments dont vous concevez l’acrimonie, se colleta avec lui sur le boulevard, à la grande joie des polissons accourus, et reparut à nos yeux avec un œil poché qui attestait son courage en même temps que sa défaite. Colembert, en effet, l’avait roulé dans le ruisseau, piétiné et relevé en lui défonçant à coups de botte — pardon, monsieur le comte — la partie postérieure de son individu.

« MmeGoulart, à entendre ces détails, fut prise d’une singulière excitation. J’eus du mal à discerner si la frottée magistrale infligée à son champion l’humiliait, ou si au contraire elle y prenait plaisir : tant est qu’elle partit par trois fois d’un rire convulsif, dont M. Girolle ne laissa pas d’être extrêmement mortifié. Mais ce soir-là, la santé de MmeGoulart, à la suite d’un trop bon dîner de poisson et de macaroni à la romaine, détourna toute notre attention ; car le homard dont elle avait abusé, grillé sauce tartare, la désobligea fort ; et de nouveau nous voilà dans des transes, où je réclamai d’urgence le médecin.

« Mais à cela, pourtant si raisonnable, M. Girolle ne voulut point entendre, et ne s’ingéra-t-il pas de vouloir soigner lui-même MmeGoulart, sans aucun secours des hommes de l’art ? De fait, il la soigna ; et le pis est que, pendant huit jours, aidé de sa femme comme infirmière, et me supplantant littéralement, il la supplicia tant et si bien qu’il la mit à deux doigts de la mort.

« Vous savez que M. Girolle eût dû être pharmacien : c’est sa véritable vocation. Outre qu’il se médicamente sans trêve pour des maux imaginaires, il est porté d’un goût dangereux vers les tisanes, les collyres, les émulsions, les juleps, les poudres, les pommades, tout ce qui se dose, se triture, se mélange, s’insère en des cachets, se scelle sous des petites boîtes. Sans aucune connaissance médicale, sans autre excuse que son arrogante vanité, il s’empara de MmeGoulart et la traita de Turc à More, avec les remèdes les plus extravagants ; un jour la quinine, un jour le calomel, puis un vésicatoire, ensuite des fumigations soufrées, pour finir par une thériaque de sa composition contenant les soixante-et-onze drogues combinées par Mithridate, roi du Pont, et qui jetèrent la malade dans un état voisin de l’épilepsie.

« Qu’eussiez-vous fait à ma place, monsieur le comte ? Et que pouvais-je contre ces souriants oppresseurs ? Comment lutter contre M. Girolle, coiffé d’un bonnet grec, brandissant un thermomètre ou une cuiller à spatule, et contre Mélanie Girolle, sanglée d’un tablier blanc et me marchant sur les pieds, afin que je lui cède la place !

« Me révolter ? Mais vous connaissez leur humeur ; ah ! plus d’une fois j’ai déploré, j’oserais dire : j’ai maudit l’imprudence généreuse, et cependant calculée, qui vous fit les appeler à la rescousse contre l’ennemi commun.

« Toutes mes tentatives pour faire appeler un médecin furent vaines, et sans aller jusqu’à croire que les Girolle voulaient attenter aux jours de leur tante — Dieu me garde de pareilles imputations — je n’affirmerais pas qu’au fond d’eux, et dans le repli le plus obscur de leur âme, ils n’eussent pas éprouvé quelque arrière-pensée involontaire, quelque secret espoir d’un événement irrémédiable, auquel ils n’auraient pris part, selon leur conviction, que pour le conjurer.

Mais la résistance de MmeGoulart déjoua toutes prévisions, et c’est miracle ; car si l’on voit quelques malades échapper aux assauts d’un bon médecin, il semble impossible qu’un mauvais ne les envoie pas goûter dans un monde meilleur le repos définitif : qu’est-ce donc, quand il s’agit d’un Girolle brouillon et inepte !

« Comme tout a une fin, et que MmeGoulart, affaiblie par ces empoisonnements répétés, aspirait à les fuir, nous ne pensâmes plus qu’à tromper la surveillance étroite de nos gardiens.

« Le hasard nous servit. Les Girolle, ayant été convoqués au Parquet de Nice, à fin d’information, pour répondre des coups et blessures administrés aux Colembert — ça, c’est le comble ! — s’absentèrent pour quelques heures, et cela nous suffit pour régler la note de l’hôtel, considérablement enflée par leurs dépenses royales, et sauter dans un train pour Marseille, où nous prîmes le rapide.

« L’image de la petite maison de Mllede La Clabauderie se présenta alors à votre tante. Elle répugnait à rentrer dans son hôtel, sans que son confort y fût assuré à l’avance. Nous prîmes donc à Dijon un train omnibus qui nous mena à Montargis, où Mllede la Clabauderie, que le saisissement de cette arrivée remplit de joie et de crainte, se montra aux petits soins pour nous.

« De ce séjour tranquille, j’espère vous écrire bientôt, monsieur le comte, des nouvelles tout à fait satisfaisantes. Je me borne à vous exprimer aujourd’hui, ainsi qu’à madame la comtesse, mon empressé dévouement.

Zoé Lacave. »


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