XDES PARENTS PAUVRES

Un atelier de peintre. Chevalet, toiles ; aux murs, des moulages. Propreté parfaite. Un berceau dans un coin. Sur un divan recouvert d’un tapis d’Orient, des journaux et des livres. Un vieux guéridon porte, dans une cruche de cuivre, un bouquet de roses. On remarque encore une authentique commode Louis XV aux bronzes rares, et, près de la grande baie vitrée, une petite « tricoteuse » avec un ouvrage de femme.

Albert Teulette, palette au pouce, travaille. Il ne porte point, comme il l’eût fait il y a trente ans — sauf qu’alors il n’était pas né — un complet de velours avec un pantalon à la zouave et un veston à col droit. Aucune mèche de cheveux extravagante ne descend sur son front. Il est rasé à l’américaine et porte, comme tout le monde, une raie discrète sur le côté. Habillé comme vous et moi, l’air très jeune, ouvert et franc, de beaux yeux bruns, des lèvres moqueuses : l’ensemble sympathique.

Il fredonne, sans peur d’éveiller « Bouni », son fils, bébé de six mois, dit « la Sucrette à sa mère », ou « le Poulet de grain », ou « le Costaud de Montparnasse », ou, tout court : « Bibi-Lolo ». Cet enfant est magnifique et dort à poings fermés, tel Hercule au berceau.

Quelqu’un est entré sur la pointe des pieds et applique ses deux mains sur les yeux du jeune homme :

— Coucou ! Qui est là ?

Albert Teulette. — Pas malin de le deviner ! Une délicieuse petite femme.

La voix,méfiante. — Mais quelle femme ?

Albert Teulette. — Une exécrable créature que j’adore.

La voix. — Mais encore ?

Albert Teulette. — Elle a un nez chiffonné, un teint de rose et de lait, des cheveux jaune orange qui justifient son surnom de « Mandarine ». Pour tout dire, c’est toi, ma petite femme légitime. As-tu fini de m’aveugler, Marthon ?

Marthe Teulette. — Tu as hésité à me reconnaître ! Ah ! si je croyais que tu pensais à une autre !…

Albert Teulette. — Qu’est-ce que tu ferais ?

Marthe Teulette. — Je me jetterais par la fenêtre avec Bouni.

Albert Teulette. — Ça serait malin !

Marthe Teulette. — Alors, tu m’as reconnue tout de suite ? A quoi ?

Albert Teulette. — A ce que tu sens bon et à ce que je n’aime que toi.

Marthe Teulette. — C’est gentil, ce que tu dis là.

Albert Teulette. — Voilà comme je suis.

Marthe Teulette. — Le « Poulet de grain » ne t’a pas dérangé ? Ah ! dis-moi, j’ai rencontré MmeGirolle, notre cousine, qui marchandait avec âpreté deux sous de salade.

Albert Teulette. — C’est une chipie.

Marthe Teulette. — Tu es dur.

Albert Teulette. — Tu as raison. Ce n’est qu’une harpie.

Marthe Teulette. — Sais-tu ce qu’elle m’a appris ?

Albert Teulette. — Que Girolle était devenu gâteux ?

Marthe Teulette. — Tu es bête. Non, que la tante était très malade.

Albert Teulette. — Quelle tante ? Le Mont-de-Piété ?

Marthe Teulette. — Comme si tu en avais trente-six ! La tante qui ne t’a jamais pardonné ton mariage avec ta petite Mandarine (je t’aime tant, pourtant) ; la tante qui n’a jamais voulu recevoir notre « Bouni », la tante qui a de l’or sous ses semelles et sous son traversin ; la tante Million, enfin ta tante Arsène…

Albert Teulette. — Autrement dit MmeGoulart.

Marthe Teulette. — Elle est au plus mal.

Albert Teulette. — C’est regrettable. Que veux-tu que j’y fasse ?

Marthe Teulette,gaiement— Si ce sont-là tous tes sentiments de famille !…

Albert Teulette,changeant de ton. — C’est une pauvre femme, je la plains profondément.

Marthe Teulette. — Pourquoi ? Il me semble…

Albert Teulette. — Elle n’a jamais eu un jour de bonheur. La méfiance, la ruse, l’avarice, la gourmandise payée par la maladie, l’épouvante ont empoisonné sa vie. Elle n’a vu autour d’elle que visages grimaçants, mains crochues et avides : tous ces Vertbois, ces Colembert, et les Girolle déjà nommés…

Marthe Teulette. — Mais pas toi…

Albert Teulette. — Pas moi. Quoique, après tout, moi aussi, j’ai eu parfois — oh ! pas souvent — des idées peu glorieuses. On se dit malgré soi, certains jours — assez rares, heureusement ! — « Pourquoi les uns ont-ils trop et les autres pas assez ? Avec la dixième partie de ce que cette vieille femme thésaurise, que de choses à faire, pour soi et les autres ! »

Marthe Teulette. — Oui, n’est-ce pas ?… Ce n’est pas mal de se dire ça… Après tout, tu es son neveu.

Albert Teulette. — Oh ! elle est si peu ma tante…

Marthe Teulette. — Qu’est-ce qu’elle te reproche ?

Albert Teulette. — D’avoir su me passer d’elle. De faire de la peinture au lieu d’être notaire ou commerçant. De t’avoir épousée sans son approbation, comme si jamais elle avait pris charge de mon bonheur. Mon bonheur ! ça ne regarde que nous… Tu es une belle, bonne et courageuse petite femme…

Marthe Teulette. — Avec toi, je n’ai pas de mérite ; tu es si bon, si tendre, un si chic type… Laisse-moi t’embrasser !

Albert Teulette. — Tu m’as donné notre chéri, un beau petit gars comme on n’en voit plus à Paris. Ah ! la tante peut dormir tranquille sur ses millions, ce n’est pas moi qui irai l’importuner !

Marthe Teulette. — Toi ! tu n’y mettras jamais les pieds. Pourtant, puisqu’elle est si malade, pourquoi n’irais-tu pas — ce serait peut-être gentil de ta part — prendre de ses nouvelles ?

Albert Teulette. — Moi ? Pourquoi faire !

Marthe Teulette. — Déjà, elle a eu cette mauvaise grippe ; tu n’as pas voulu aller t’informer de sa santé.

Albert Teulette. — Ma petite, je ne veux pas me confondre avec les autres. Je ne veux pas que cette vieille femme — qui est ma tante, après tout — pense une minute que je vais la voir pour flairer sa mort et soupeser son héritage. Ça, non ! Elle a préféré nous ignorer, ignorons-la. La famille se compose de ceux qui vous aiment et qu’on aime.

Marthe Teulette. — Tu es fier ! Je ne dis pas que tu aies tort. Je ne songe pas à moi, sois-en sûr. Ce n’est pas de robes ou de chapeaux dont j’ai envie quand je me dis que, mon Dieu oui, elle pourrait, elle devrait te laisser quelque chose… Je pense à toi, toi qui travailles tant pour nous.

Albert Teulette,riant. — Eh bien, est-ce que je suis manchot ?

Marthe Teulette,hésitant. — Et puis, je me dis que le « Poulet de grain », plus tard…

Albert Teulette. — « Bibi-Lolo »… Il travaillera, comme son père. Est-ce que tu ne travailles pas, toi qui le nourris, qui fais régner ici l’ordre et le bien-être, toi qui ne crains pas de mettre la main à la pâte et la casserole sur le feu. Être riches ? Que ce malheur nous soit épargné ! Être riches ! mon chéri, c’est un désastre. Il vous vient de la graisse autour du cœur et un calus au cerveau. Ah ! vive l’indépendance !

Marthe Teulette,gentiment. — Tout à l’heure, tu disais toi-même qu’un peu, un tout petit peu d’argent… de cet argent dont elle regorge, qu’elle sue par tous les pores…

Albert Teulette. — Oui… pour voyager, aller voir l’Italie, des choses admirables… Bien sûr : en deux temps on empilerait, dans la valise, la robe noun de Madame, le phoque et la girafe de Monsieur…

(Pour l’intelligence du récit, il n’est peut-être pas inutile de savoir que le phoque d’Albert Teulette est un veston de cuir excellent pour la pluie et la girafe un gilet d’intérieur à manches, zébré fauve sur jaune et d’ailleurs tissé en poil de chameau.)

Marthe Teulette,battant des mains. — Rome ! Venise !… Oh ! ça serait le rêve…

Albert Teulette. — Eh bien, ce rêve ma petite chérie, nous le réaliserons bientôt, sans que la tante Arsène y mette de son pauvre argent. J’espère vendre, et bien vendre, ma série de petits pastels… j’ai commande de deux portraits, etc., etc… C’est si bon, vois-tu, de ne devoir rien à personne qu’à soi-même, à son travail et à sa volonté.

Marthe Teulette,exaltée. — Tu es le meilleur des maris et le plus talentueux des peintres ! Aussi, je t’ai gâté… sais-tu ce que j’ai acheté pour le déjeuner ? Du jambon de Parme, des raviolis et du gorgonzola.

Albert Teulette. — L’Italie, déjà !… Bravo !

Marthe Teulette. — Chut, bébé se réveille. Il a faim… Je le sers d’abord, n’est-ce pas ?…

Albert Teulette,attendri. — Chère petite Mandarine !


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