XIICHEZ MAITRE MIRATON

C’est une pièce sépulcrale ; non qu’elle manque d’ampleur : elle a six fenêtres. Non qu’elle manque de meubles : un monumental bureau noir en occupe le centre et, à droite et à gauche, s’évasent deux fauteuils de cuir noir gaufré ; le long des murs s’alignent des chaises de reps noir, immobiles et rigides.

Ce n’est pas non plus qu’il fasse froid dans le cabinet de MeMiraton ; mais il semble que le feu de coke d’une large cheminée ne chauffe pas ; ce n’est pas davantage que l’aspect du notaire soit rébarbatif. Petit, jaune et gras, rond comme une boule, il sourit et cligne des yeux aimablement, par habitude, même lorsqu’il est seul comme en ce moment.

Non, la vaste pièce est sinistre naturellement, du jour blême de la rue morte, de la monotonie des cartons vert sombre qui tapissent les murs, et de tous les grimoires lugubres qui se rédigent dans l’étude.

MeMiraton, assis à son bureau, contemple avec satisfaction un amas considérable de dossiers dont les chemises portent, en ronde, le nom de MmeGoulart.

Toute la vie d’argent de la défunte tient là ; car MmeGoulart est bel et bien morte et enterrée depuis six semaines (corbillard à six chevaux, service d’ordre, orgues magistrales à Saint-Honoré-d’Eylau). Dans ces dossiers s’empilent des montagnes de baux, de quittances, de polices d’assurances, de copies d’assignations, jugements, arrêts, tous les procès que l’acariâtre vieille dame a soutenus en sa longue vie ; les contrats qu’elle a passés, les lettres innombrables qu’elle a adressées à MeMiraton et les réponses de celui-ci.

MeMiraton réfléchit à la vanité des choses humaines et à la mort, qui, seule, remet tout en place. Il a reçu les dernières confidences de MmeGoulart, il est l’instrument de ses suprêmes volontés ; et il éprouve un plaisir que quarante ans d’exercice n’ont pas blasé à la lecture du testament qu’il va faire devant les parents convoqués.

Justement on frappe à la porte ; un clerc lui remet une carte. MeMiraton demande :

— Alors, toute la famille est là ?

Le clerc répond :

— Moins M. et MmeTeulette, qui se sont excusés par lettre de ne pouvoir venir.

Maître Miraton. — C’est juste. Eh bien, introduisez.

Il se lève et accueille avec un sourire professionnel et des clins d’œil bienveillants M. et Mmede Vertbois, Mllede la Clabauderie, M. et Girolle, M. et MmeColembert, MlleZoé Lacave. Spectacle toujours intéressant pour un vieux praticien, que celui de ces douleurs de circonstance et de ces maintiens de commande.

Il approuve en lui-même la redingote impeccable de M. de Vertbois et le deuil discret de la comtesse. Zoé Lacave a l’air d’une pleureuse antique. Mllede La Clabauderie étonne par la forme surannée de son chapeau cabriolet et ses mitaines de soie. Les Colembert, dans leurs habits de deuil cossus et d’un beau noir, sont gras et fleuris ; ils parviennent si peu à marquer du chagrin que leur vulgarité paraît incongrue.

Les Girolle, au contraire, semblent avoir obtenu un rabais sur l’étriqué de leurs vêtements et le déteint de la couleur. Ils exagèrent leur tristesse ; MmeGirolle porte constamment un mouchoir à ses yeux rouges ; et Girolle — qui sent prodigieusement le camphre — contemple d’un œil sec le vide, comme si l’ombre chère de la Tante Million s’imposait à la persistance de son désespoir muet.

Maître Miraton,il ne sourit plus, ne cligne plus de l’œil et prend sa voix la plus neutre et son air le plus impersonnel. — Je vous ai convoqués pour vous donner lecture du testament de MmeArsène Goulart, votre tante et cousine, née La Chausse, veuve de M. Arsène-Isidore Goulart, banquier, et décédée en son hôtel de l’avenue Kléber, le 5 du mois dernier.

Il retire d’une vaste enveloppe une grande feuille de papier ministre et lit d’une voix posée :

« Ceci est mon testament.« Considérant que la plupart des personnes aisées attendent toujours au lendemain pour mettre ordre à leurs affaires, si bien que la mort les surprend à l’improviste et qu’aucune de leurs volontés, faute de s’être manifestée à temps, n’est respectée ; ne voulant pas encourir ce juste blâme et persuadée qu’il me serait trop amer, si après ma mort je garde quelque conscience, de voir ma fortune passer dans des mains indignes ou assouvir des convoitises disproportionnées, je déclare formuler solennellement ici mes ultimes volontés.« Je prétends n’enrichir aucun de mes parents ; je ne vois pas pourquoi, parce que le hasard les a fait naître tels, ils profiteraient, par ma disparition, d’une fortune qui était ma stricte propriété et qu’ils n’ont nullement contribué à accroître. J’ajoute que, dans leur intérêt même, celui de leur repos et de leur santé, il ne m’apparaît nullement nécessaire de les encombrer d’une richesse qui peut être mieux employée. »

« Ceci est mon testament.

« Considérant que la plupart des personnes aisées attendent toujours au lendemain pour mettre ordre à leurs affaires, si bien que la mort les surprend à l’improviste et qu’aucune de leurs volontés, faute de s’être manifestée à temps, n’est respectée ; ne voulant pas encourir ce juste blâme et persuadée qu’il me serait trop amer, si après ma mort je garde quelque conscience, de voir ma fortune passer dans des mains indignes ou assouvir des convoitises disproportionnées, je déclare formuler solennellement ici mes ultimes volontés.

« Je prétends n’enrichir aucun de mes parents ; je ne vois pas pourquoi, parce que le hasard les a fait naître tels, ils profiteraient, par ma disparition, d’une fortune qui était ma stricte propriété et qu’ils n’ont nullement contribué à accroître. J’ajoute que, dans leur intérêt même, celui de leur repos et de leur santé, il ne m’apparaît nullement nécessaire de les encombrer d’une richesse qui peut être mieux employée. »

Au silence stupéfié du premier instant, succède un bourdonnement de surprise et de protestation. MeMiraton, qui s’est arrêté une seconde pour promener sur chaque visage son regard investigateur, reprend :

« En conséquence, afin de récompenser les services que ma dame de compagnie et gouvernante Zoé Lacave m’a rendus avec une application que je reconnais, je lui lègue une rente viagère de neuf mille francs par an. »

« En conséquence, afin de récompenser les services que ma dame de compagnie et gouvernante Zoé Lacave m’a rendus avec une application que je reconnais, je lui lègue une rente viagère de neuf mille francs par an. »

Zoé Lacave,pâlissant. — Neuf mille francs, de quoi ne pas mourir de faim.

« Pour ne pas décevoir entièrement les espoirs de mes neveux de Vertbois et les aider à mener une existence à peu près suffisante à leurs besoins, je leur lègue conjointement la somme viagère de neuf mille francs. »

« Pour ne pas décevoir entièrement les espoirs de mes neveux de Vertbois et les aider à mener une existence à peu près suffisante à leurs besoins, je leur lègue conjointement la somme viagère de neuf mille francs. »

M. de Vertbois. — Ne faites-vous pas erreur, monsieur le notaire ? C’est sans doute neuf cent mille francs ?

Maître Miraton. — Nullement. Je lis bien : neuf mille francs.

Madame de Vertbois,défaillant presque. — C’est indigne !

Les Colembert et les Girolle se regardent avec une satisfaction vengée : à eux le magot !

Maître Miraton. — Je continue :

« A mes cousins Colembert — et pour que Colembert puisse donner toute extension à une de ses ingénieuses entreprises, par exemple celle de ses cure-dents économiques fabriqués avec de vieilles allumettes — je lègue neuf mille francs de rente viagère. »

« A mes cousins Colembert — et pour que Colembert puisse donner toute extension à une de ses ingénieuses entreprises, par exemple celle de ses cure-dents économiques fabriqués avec de vieilles allumettes — je lègue neuf mille francs de rente viagère. »

Colembert. — Que ça !… C’est improbable. C’est scandaleux !…

Maître Miraton. — Je poursuis :

« A mes neveux Girolle, pour que Girolle puisse se perfectionner dans l’art de droguer ses semblables, et en gratitude de ce qu’il ne m’a pas totalement empoisonnée au Globor Palace, je lègue neuf mille francs de rente viagère. »

« A mes neveux Girolle, pour que Girolle puisse se perfectionner dans l’art de droguer ses semblables, et en gratitude de ce qu’il ne m’a pas totalement empoisonnée au Globor Palace, je lègue neuf mille francs de rente viagère. »

Les Girolle,ensemble. — Notre tante était folle ! Nous plaiderons !…

Maître Miraton. — Laissez-moi poursuivre :

« A ma nièce Hildegarde de La Clabauderie, parce qu’elle est d’âme innocente et honnête personne, et bien que ses escaliers cirés m’aient mis en péril de mort, pour l’aider à donner à l’Hôpital des Bêtes l’importance qu’elle rêve, je lègue douze mille francs de rente viagère, à charge qu’elle prendra soin de ma petite chienne Bijoute. »

« A ma nièce Hildegarde de La Clabauderie, parce qu’elle est d’âme innocente et honnête personne, et bien que ses escaliers cirés m’aient mis en péril de mort, pour l’aider à donner à l’Hôpital des Bêtes l’importance qu’elle rêve, je lègue douze mille francs de rente viagère, à charge qu’elle prendra soin de ma petite chienne Bijoute. »

Mademoiselle de la Clabauderie,éperdue et reconnaissante. — Oh ! mon Dieu ! La pauvre tante…

Maître Miraton. — J’arrive au bout :

« Enfin, à mes neveux Albert Teulette, pour reconnaître leur mérite et les encourager au travail et à la vie simple, dans le but aussi de leur permettre d’élever intelligemment leur enfant, je lègue vingt-cinq mille francs de rentes réversibles à leur mort sur la tête de mon petit-neveu. »

« Enfin, à mes neveux Albert Teulette, pour reconnaître leur mérite et les encourager au travail et à la vie simple, dans le but aussi de leur permettre d’élever intelligemment leur enfant, je lègue vingt-cinq mille francs de rentes réversibles à leur mort sur la tête de mon petit-neveu. »

Tous les héritiers, moins Mllede La Clabauderie, se dressent en pied, éclatent en murmures et en ricanements.

M. de Vertbois. — Mais tout le reste, les trente millions de la tante, où vont-ils ?

Maître Miraton,impassible. — Vous ne me laissez pas achever. Ils vont à l’Assistance publique, c’est-à-dire aux pauvres ! Voulez-vous me permettre de finir la lecture ?

Tous,très excités, moins Mllede La Clabauderie et Zoé Lacave. — Non, à quoi bon ? Nous attaquerons ! On plaidera ! Aux pauvres ! Quelle dérision !…

Tumulte général.

FIN


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