Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plièrent sous leurs coups à tous deux. Le Polonais lui déchira sa chemise de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa main; elle était lourde sa main noueuse, et il étourdit son adversaire d'un coup sur la tête. Son casque de bronze vola en éclats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se mit à sabrer en croix l'ennemi renversé. Cosaque, ne perds pas ton temps à l'achever, mais retourne-toi plutôt!… Il ne se retourna point, le Cosaque, et lun des serviteurs du vaincu le frappa de son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et déjà il atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fumée de la poudre. De tous côtés résonnait un bruit de mousqueterie. Chilo chancela, et sentit que sa blessure était mortelle. Il tomba, mit la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons:
— Adieu, seigneurs frères camarades, dit-il; que la terre russe orthodoxe reste debout pour l'éternité, et qu'il lui soit rendu un honneur éternel.
Il ferma ses yeux éteints, et son âme cosaque quitta sa farouche enveloppe.
Déjà Zadorojni s'avançait à cheval, et l'atamandekourèn,Vertikhvist, et Balaban s'avançaient aussi.
— Dites-moi, seigneurs, s'écria Tarass, en s'adressant auxatamansdeskouréni; y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les nôtres ne plient-ils pas encore?
— Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force cosaque n'est pas affaiblie, et les nôtres ne plient pas encore.
Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'étaient dispersés dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reformé leurs rangs que, déjà, l'atamanKoukoubenko faisait, avec ses gens de Nésamaïkoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son cheval, il s'enfuit à toute bride. Koukoubenko le poursuivit longtemps à travers champs, sans le laisser rejoindre les siens. Voyant cela dukourènvoisin, Stépan Gouska se mit de la partie, sonarkanà la main; courbant la tête sur le cou de son cheval et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup sonarkanà la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la corde des deux mains, en s'efforçant de la rompre. Mais déjà un coup puissant lui avait enfoncé dans sa large poitrine la lame meurtrière. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps à se réjouir. Les Cosaques se retournaient à peine que déjà Gouska était soulevé sur quatre piques. Le pauvreatamann'eut que le temps de dire:
— Périssent tous les ennemis, et que la terre russe se réjouisse dans la gloire pendant des siècles éternels!
Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournèrent la tête, et déjà, d'un côté, le Cosaque Métélitza faisait fête aux Polonais en assommant tantôt l'un, tantôt l'autre, et, d'un autre côté, l'atamanNévilitchki s'élançait à la tête des siens. Près d'un carré de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin, et le repousse, tandis que, devant un carré plus éloigné, le troisième Pisarenko a refoulé une troupe entière de Polonais, et près du troisième carré, les combattants se sont saisis à bras-le- corps, et luttent sur les chariots mêmes.
— Dites-moi, seigneurs, s'écria l'atamanTarass, en s'avançant au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les Cosaques ne commencent-ils pas à plier?
— Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore.
Déjà Bovdug est tombé du haut d'un chariot. Une balle l'a frappé sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille âme, il dit:
— Je n'ai pas de peine à quitter le monde. Dieu veuille donner à chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiée jusqu'à la fin des siècles!
Et l'âme de Bovdug s'éleva dans les hauteurs pour aller raconter aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour la sainte religion.
Bientôt après, tomba aussi Balaban,atamandekourèn. Il avait reçu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd sabre droit. Et c'était un des plus vaillants Cosaques. Il avait fait, commeataman, une foule d'expéditions maritimes, dont la plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient ramassé beaucoup de sequins, d'étoffes de Damas et de riche butin turc. Mais ils essuyèrent de grands revers à leur retour. Les malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau ennemi fit feu de toutes ses pièces, une moitié de leurs bateaux sombra en tournoyant, il périt dans les eaux plus d'un Cosaque; mais les bottes de joncs attachées aux flancs des bateaux les sauvèrent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les Cosaques enlevèrent l'eau des barques submergées avec des pelles creuses et leurs bonnets, en réparant les avaries. De leurs larges pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec promptitude, ils échappèrent au plus rapide des vaisseaux turcs. Et c'était peu qu'ils fussent arrivés sains et saufs à lasetch; ils rapportèrent une chasuble brodée d'or à l'archimandrite du couvent de Méjigorsh à Kiew, et des ornements d'argent pur pour l'image de la Vierge, dans lezaporojiémême. Et longtemps après les joueurs debandouraglorifiaient l'habile réussite des Cosaques. À cette heure, Balaban inclina sa tête, sentant les poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible:
— Il me semble, seigneurs frères, que je meurs d'une bonne mort. J'en ai sabré sept, j'en ai traversé neuf de ma lance, j'en ai suffisamment écrasé sous les pieds de mon cheval, et je ne sais combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc éternellement la terre russe!
Et son âme s'envola.
Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armée. Déjà, l'ennemi a cerné Koukoubenko. Déjà, il ne reste autour de lui que sept hommes dukourènde Nésamaïkoff, et ceux-là se défendent plus qu'il ne leur reste de force; déjà, les vêtements de leur chef sont rougis de son sang. Tarass lui-même, voyant le danger qu'il court, s'élance à son aide; mais les Cosaques sont arrivés trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que l'ennemi qui l'entoure ait été repoussé. Il s'inclina doucement sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang jaillit comme une source, semblable à un vin précieux que des serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre, et qui le brisent à l'entrée de la salle en glissant sur le parquet. Le vin se répand sur la terre, et le maître du logis accourt, en se prenant la tête dans les mains, lui qui lavait réservé pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu la lui donnait, il pût, dans sa vieillesse, fêter un compagnon de ses jeunes années, et se réjouir avec lui au souvenir d'un temps où l'homme savait autrement et mieux se réjouir. Koukoubenko promena son regard autour de lui, et murmura:
— Je remercie Dieu de m'avoir accordé de mourir sous vos yeux, compagnons. Qu'après nous, on vive mieux que nous, et que la terre russe, aimée du Christ, soit éternelle dans sa beauté!
Et sa jeune âme s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et l'empotèrent aux cieux: elle sera bien là-bas. «Assieds-toi à ma droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la fraternité, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas abandonné un homme dans le danger. Tu as conservé et défendu mon Église.» La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et cependant, les rangs cosaques s'éclaircissaient à vue d'oeil; beaucoup de braves avaient cessé de vivre. Mais les Cosaques tenaient bon.
— Dites-moi, seigneurs, cria Tarass auxkourénirestés debout, y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? les sabres ne sont-ils pas émoussés? la force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?
— Père, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas plié.
Et les Cosaques s'élancèrent de nouveau comme s'ils n'eussent éprouvé aucune perte. Il ne reste plus vivants que troisatamansdekourèn. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts s'élèvent, formés de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass regarda le ciel, et vit s'y déployer une longue file de vautours. Ah! quelqu'un donc se réjouira! Déjà, là-bas, on a soulevé Métélitza sur le fer d'une lance; déjà, la tête du second Pisarenko a tournoyé dans l'air en clignant des yeux; déjà Okhrim Gouska, sabré de haut et en travers, est tombé lourdement.
— Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.
Ostap comprit le geste de son père; et, sortant de son embuscade, chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint pas la violence du choc; et lui, le poursuivant à outrance, le rejeta sur la place où l'on avait planté des pieux et jonché la terre de tronçons de lances. Les chevaux commencèrent à broncher, à s'abattre, et les Polonais à rouler par-dessus leurs têtes. Dans ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en réserve derrière les chariots, voyant l'ennemi à portée de mousquet, firent une décharge soudaine. Les Polonais, perdant la tête, se mirent en désordre, et les Cosaques reprirent courage:
— La victoire est à nous! crièrent de tous côtés les voix zaporogues.
Les clairons sonnèrent, et on hissa le drapeau de la victoire. LesPolonais, défaits, fuyaient en tout sens.
— Non, non, la victoire n'est pas encore à nous, dit Tarass, en regardant les portes de la ville.
Il avait dit vrai.
Les portes de la ville s'étaient ouvertes, et il en sortit un régiment de hussards, la fleur des régiments de cavalerie. Tous les cavaliers montaient desargamaks[38] bai brun. En avant des escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de tous. Ses cheveux noirs se déroulaient sous son casque de bronze; son bras était entouré d'une écharpe brodée par les mains de la plus séduisante beauté. Tarass demeura stupéfait quand il reconnut Andry. Et lui, cependant, enflammé par l'ardeur du combat, avide de mériter le présent qui ornait son bras, se précipita comme un jeune lévrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de la meute. «Atou[39]!» crie le vieux chasseur, et le lévrier se précipite, lançant ses jambes en droite ligne dans les airs, penché de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses ongles, et devançant dix fois le lièvre lui-même dans la chaleur de sa course. Le vieux Tarass s'arrête; il regarde comment Andry s'ouvrait un passage, frappant à droite et à gauche, et chassant les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.
— Comment, les tiens! les tiens! s'écrie-t-il; tu frappes les tiens, fils du diable!
Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'étaient les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au cygne de la rivière, un cou de neige et de blanches épaules, et tout ce que Dieu créa pour des baisers insensés.
— Holà! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans le bois. cria Tarass.
Aussitôt se présentèrent trente des plus rapides Cosaques pour attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils lancèrent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent en flanc les premiers rangs, les culbutèrent, et, les ayant séparés du gros de la troupe, sabrèrent les uns et les autres. Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre droit, et tous, à l'instant, se mirent à fuir de toute la rapidité cosaque. Comme Andry s'élança! comme son jeune sang bouillonna dans toutes ses veines! Enfonçant ses longs éperons dans les flancs de son cheval, il vola à perte d'haleine sur les pas des Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant de toute la célérité de leurs chevaux, tournaient vers le bois. Andry, lancé ventre à terre, atteignait déjà Golokopitenko, lorsque, tout à coup, une main puissante arrêta son cheval par la bride. Andry tourna la tête; Tarass était devant lui. Il trembla de tout son corps, et devint pâle comme un écolier surpris en maraude par son maître. La colère d'Andry s'éteignit comme si elle ne se fût jamais allumée. Il ne voyait plus devant lui que son terrible père.
— Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le regardant droit entre les deux yeux.
Andry ne put rien répondre, et resta les yeux baissés vers la terre.
— Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils été d'un grand secours?
Andry demeurait muet.
— Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens… Attends, descends de cheval.
Obéissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et s'arrêta, ni vif ni mort, devant Tarass.
— Reste là, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donné la vie, c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.
Et, reculant d'un pas, il ôta son mousquet de dessus son épaule. Andry était pâle comme un linge. On voyait ses lèvres remuer, et prononcer un nom. Mais ce n'était pas le nom de sa patrie, ni de sa mère, ni de ses frères, c'était le nom de la belle Polonaise.
Tarass fit feu.
Comme un épi de blé coupé par la faucille, Andry inclina la tête, et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.
Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre inanimé. Il était beau même dans la mort. Son visage viril, naguère brillant de force et d'une irrésistible séduction, exprimait encore une merveilleuse beauté. Ses sourcils, noirs comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits pâlis.
— Que lui manquait-il pour être un Cosaque? dit Boulba. Il était de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de gentilhomme, et sa main était forte dans le combat. Et il a péri, péri sans gloire, comme un chien lâche.
— Père, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tué? dit Ostap, qui arrivait en ce moment.
Tarass fit de la tête un signe affirmatif.
Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son frère, et dit:
— Père, livrons-le honorablement à la terre, afin que les ennemis ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent pas les lambeaux de sa chair.
— On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des pleureurs et des pleureuses.
Et pendant deux minutes, il pensa:
— Faut-il le jeter aux loups qui rôdent sur la terre humaine, ou bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave doit honorer en qui que ce soit?
Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.
— Malheur!ataman. Les Polonais se sont fortifiés, il leur est venu un renfort de troupes fraîches.
Golokopitenko n'a pas achevé que Vovtousenko accourt:
— Malheur!ataman. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.
Vovtousenko n'a pas achevé que Pisarenko arrive en courant, mais sans cheval:
— Où es-tu, père? les Cosaques te cherchent. Déjà l'atamandekourènNévilitchki est tué; Zadorojny est tué; Tchérévitchenko est tué; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas mourir, sans t'avoir vu une dernière fois dans les yeux; ils veulent que tu les regardes à l'heure de la mort.
— À cheval, Ostap! dit Tarass.
Et il se hâta pour trouver encore debout les Cosaques, pour savourer leur vue une dernière fois, et pour qu'ils pussent regarder leuratamanavant de mourir. Mais il n'était pas sorti du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerné le bois de tous côtés, et que partout, à travers les arbres, se montraient des cavaliers armés de sabres et de lances.
— Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'écria Tarass.
Et lui-même, tirant son sabre, se mit à écharper les premiers qui lui tombèrent sous la main. Déjà six polonais se sont à la fois rués sur Ostap; mais il paraît qu'ils ont mal choisi le moment. À l'un, la tête a sauté des épaules; lautre a fait la culbute en arrière; le troisième reçoit un coup de lance dans les côtes; le quatrième, plus audacieux, a évité la balle d'Ostap en baissant la tête, et la balle brûlante a frappé le cou de son cheval qui, furieux, se cabre, roule à terre, et écrase sous lui son cavalier.
— Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens à toi.
Lui-même repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre; il distribue des cadeaux sur la tête de l'un et sur celle de l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps à corps avec huit ennemis à la fois.
— Ostap! Ostap! tiens ferme.
Mais, déjà, Ostap a le dessous; déjà, on lui a jeté unarkanautour de la gorge; déjà on saisit, déjà on garrotte Ostap.
— Aïe! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les séparait; aïe! Ostap, Ostap!…
Mais, en ce moment, il fut frappé comme d'une lourde pierre; tout tournoya devant ses yeux. Un instant brillèrent, mêlées dans son regard, des lances, la fumée du canon, les étincelles de la mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il tomba sur la terre comme un chêne abattu, et un épais brouillard couvrit ses yeux.
— Il paraît que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'éveillant comme du pénible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforçant de reconnaître les objets qui l'entouraient.
Une terrible faiblesse avait brisé ses membres. Il avait peine à distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il s'aperçut que Tovkatch était assis auprès de lui, et qu'il paraissait attentif à chacune de ses respirations.
— Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour l'éternité.
Mais il ne dit rien, le menaça du doigt et lui fit signe de se taire.
— Mais, dis-moi donc, où suis-je, à présent? reprit Tarass en rassemblant ses esprits, et en cherchant à se rappeler le passé.
— Tais-toi donc! s'écria brusquement son camarade. Que veux-tu donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de blessures? Voici deux semaines que nous courons à cheval à perdre haleine, et que la fièvre et la chaleur te font divaguer. C'est la première fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu ne veux pas te faire de mal toi-même.
Cependant Tarass s'efforçait toujours de mettre ordre à ses idées, et de se souvenir du passé.
— Mais j'ai donc été pris et cerné par les Polonais?… Mais il m'était impossible de me faire jour à travers leurs rangs?…
— Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'écria Tovkatch en colère, comme une bonne poussée à bout par les cris dun enfant gâté. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle manière tu t'es sauvé? il suffit que tu sois sauvé, il s'est trouvé des amis qui ne t'ont pas planté là; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit à courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque? non; ta tête a été estimée deux mille ducats.
— Et Ostap? s'écria tout à coup Tarass, qui essaya de se mettre sur son séant en se rappelant soudain comment on s'était emparé d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotté et comment il se trouvait aux mains des Polonais.
Alors, la douleur s'empara de cette vieille tête. Il arracha et déchira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta loin de lui; il voulut parler à haute voix, mais ne dit que des choses incohérentes. Il était de nouveau en proie à la fièvre, au délire, des paroles insensées s'échappaient sans lien et sans ordre de ses lèvres. Pendant ce temps, son fidèle compagnon se tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains, l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaça tous les bandages, l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes à la selle d'un cheval, et s'élança de nouveau sur la route avec lui.
— Fusses-tu mort, je te ramènerai dans ton pays. Je ne permettrai pas que les Polonais insultent à ton origine cosaque, qu'ils mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la rivière. Si l'aigle doit arracher les yeux à ton cadavre, que ce soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramènerai en Ukraine.
Ainsi parlait son fidèle compagnon, fuyant jour et nuit, sans trêve ni repos. Il le ramena enfin, privé de sentiment, dans lasetchmême des Zaporogues. Là, il se mit à le traiter au moyen de simples et de compresses; il découvrit une femme juive, habile dans l'art de guérir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers remèdes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du traitement fût salutaire, soit que sa nature de fer eût pris le dessus, au bout d'un mois et demi, il était sur pied. Ses plaies s'étaient fermées, et les cicatrices faites par le sabre témoignaient seules de la gravité des blessures du vieux Cosaque. Pourtant, il était devenu visiblement morose et chagrin. Trois rides profondes avaient creusé son front, où elles restèrent désormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut nouveau dans lasetch. Tous ses vieux compagnons étaient morts; il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte cause, pour la foi et la fraternité.
Ceux-là aussi qui, à la suite dukochévoï, s'étaient mis à la poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient péri: l'un était tombé au champ d'honneur; un autre était mort de faim et de soif au milieu des steppes salées de la Crimée; un autre encore s'était éteint dans la captivité, n'ayant pu supporter sa honte. L'ancienkochévoïaussi n'était plus, dès longtemps, de ce monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et déjà l'herbe du cimetière avait poussé sur les restes de ces Cosaques, autrefois bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante: toute la vaisselle avait volé en éclats; il n'était pas resté une goutte de vin; les hôtes et les serviteurs avaient emporté toutes les coupes, tous les vases précieux, et le maître de la maison, demeuré solitaire et morne, pensait que mieux eût valu qu'il n'y eût pas de fête. On s'efforçait en vain d'occuper et de distraire Tarass; en vain les vieux joueurs debandouraà la barbe grise défilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et indifférent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits immobiles et sa tête penchée; il disait à voix basse:
— Mon fils Ostap!
Cependant, les Zaporogues s'étaient préparés à une expédition maritime. Deux cents bateaux avaient été lancés sur le Dniepr, et l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques à la tête rasée, à la tresse flottante, mettre à feu et à sang ses rivages fleuris; elle avait vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses campagnes, dispersés dans ses plaines sanglantes ou nageant auprès du rivage. Elle avait vu quantité de larges pantalons cosaques tachés de goudron, quantité de bras musculeux armés de fouets noirs. Les Zaporogues avaient détruit toutes les vignes et mangé tout le raisin; ils avaient laissé des tas de fumiers dans les mosquées; ils se servaient, en guise de ceintures, des châles précieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis. Longtemps après on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient foulés, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'était mis à leur poursuite, et une salve générale de son artillerie avait dispersé leurs bateaux légers comme une troupe d'oiseaux. Un tiers d'entre eux avaient péri dans les profondeurs de la mer; le reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme pour la chasse; mais son arme demeurait chargée; il la déposait près de lui, plein de tristesse, et s'arrêtait sur le rivage de la mer. Il restait longtemps assis, la tête baissée, et disant toujours:
— Mon Ostap, mon Ostap!
Devant lui brillait et sétendait au loin la nappe de la mer Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette, et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient lune suivant l'autre.
À la fin Tarass n'y tint plus:
— Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien n'est-il même plus dans la tombe? Je le saurai à tout prix, je le saurai.
Et une semaine après, il était déjà dans la ville d'Oumane, à cheval, la lance en main, la sabre au côté, le sac de voyage pendu au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des entraves de cheval et d'autres munitions complétaient son équipage. Il marcha droit à une chétive et sale masure, dont les fenêtres ternies se voyaient à peine; le tuyau de la cheminée était bouché par un torchon, et la toiture, percée à jour, toute couverte de moineaux: un tas d'ordures s'étalait devant la porte d'entrée. À la fenêtre apparaissait la tête d'une juive en bonnet, ornée de perles noircies.
— Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sellé au mur.
— Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitôt de sortir avec une corbeille de froment pour le cheval et un broc de bière pour le cavalier.
— Où donc est ton juif?
— Dans l'autre chambre, à faire ses prières, murmura la juive en saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne santé au moment où il approcha le broc de ses lèvres.
— Reste ici, donne à boire et à manger à mon cheval: j'irai seul lui parler. J'ai affaire à lui.
Ce juif était le fameux Yankel. Il s'était fait à la fois fermier et aubergiste. Ayant peu à peu pris en main les affaires de tous les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement sucé tout leur argent et fait sentir sa présence de juif sur tout le pays. À trois milles à la ronde, il ne restait plus une seule maison qui fût en bon état. Toutes vieillissaient et tombaient en ruine; la contrée entière était devenue déserte, comme après une épidémie ou un incendie général. Si Yankel leût habitée une dizaine d'années de plus, il est probable qu'il en eût expulsé jusqu'aux autorités. Tarass entra dans la chambre.
Le juif priait, la tête couverte d'un long voile assez malpropre, et il s'était retourné pour cracher une dernière fois, selon le rite de sa religion, quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur Boulba qui se tenait derrière lui. Avant tout brillèrent à ses regards les deux mille ducats offerts pour la tête du Cosaque; mais il eut honte de sa cupidité, et s'efforça d'étouffer en lui- même l'éternelle pensée de l'or, qui, semblable à un ver, se replie autour de l'âme d'un juif.
— Écoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'était mis en devoir de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de n'être vu de personne; je t'ai sauvé la vie: les Cosaques t'auraient déchiré comme un chien. À ton tour maintenant, rends- moi un service.
Le visage du juif se rembrunit légèrement.
— Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire, pourquoi ne le ferais-je pas?
— Ne dis rien. Mène-moi à Varsovie.
— À Varsovie?… Comment! à Varsovie? dit Yankel; et il haussa les sourcils et les épaules d'étonnement.
— Ne réponds rien. Mène-moi à Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je veux le voir encore une fois, lui dire ne fût-ce qu'une parole…
— À qui, dire une parole?
— À lui, à Ostap, à mon fils.
— Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que déjà…
— Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma tête. Les imbéciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je reviendrai.
Le juif saisit aussitôt un essuie-main et en couvrit les ducats.
— Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'écria-t-il, en retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les dents; je pense que l'homme à qui ta seigneurie a enlevé ces excellents ducats n'aura pas vécu une heure de plus dans ce monde, mais qu'il sera allé tout droit à la rivière, et sy sera noyé, après avoir eu de si beaux ducats.
— Je ne t'en aurais pas prié, et peut-être aurais-je trouvé moi- même le chemin de Varsovie. Mais je puis être reconnu et pris par ces damnés Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions. Mais vous autres, juifs, vous êtes créés pour cela. Vous tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, à Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-même. Allons, mets vite les chevaux à ta charrette, et conduis-moi lestement.
— Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre une bête à l'écurie, de l'attacher à une charrette, et — allons, marche en avant! — Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire ainsi sans lavoir bien cachée?
— Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau vide, n'est-ce pas?
— Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de l'eau-de-vie dans ce tonneau?
— Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie!
— Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'écria le juif, qui saisit à deux mains ses longues tresses pendantes, et les leva vers le ciel.
— Qu'as-tu donc à t'ébahir ainsi?
— Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a créé l'eau- de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont là-bas un tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentillâtre venu est capable de courir cinq verstes après le tonneau, d'y faire un trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitôt: «Un juif ne conduirait pas un tonneau vide; à coup sûr il y a quelque chose là-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte le juif, qu'on enlève tout son argent au juif, qu'on mette le juif en prison!» parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien; parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.
—Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot à poisson!
— Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en Pologne, les hommes sont affamés comme des chiens; on voudra voler le poisson, et on découvrira ta seigneurie.
— Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
— Écoute, écoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains écartées: voici ce que nous ferons; maintenant, on bâtit partout des forteresses et des citadelles; il est venu de l'étranger des ingénieurs français, et l'on mène par les chemins beaucoup de briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquiétera-t- elle pas beaucoup du poids à porter; et moi, je ferai une petite ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.
— Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
Et, au bout d'une heure, un chariot chargé de briques et attelé de deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles, Yankel était juché, et ses longues tresses bouclées voltigeaient par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa monture, long comme un poteau de grande route.
À l'époque où se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur la frontière, ni employés de la douane, ni inspecteurs (ce terrible épouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des marchandises, c'était, la plupart du temps, pour son propre plaisir, surtout lorsque des objets agréables venaient frapper ses regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles entrèrent donc sans obstacle par la porte principale de la ville. Boulba, de sa cage étroite, pouvait seulement entendre le bruit des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus. Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussière, entra, après avoir fait quelques détours, dans une petite rue étroite et sombre, qui portait en même temps les noms de Boueuse et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est là que se trouvaient réunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait étonnamment à l'intérieur retourné d'une basse-cour. Il semblait que le soleil n'y pénétrât jamais. Des maisons en bois, devenues entièrement noires, avec de longues perches sortant des fenêtres, augmentaient encore les ténèbres. On voyait, par-ci par là, quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille, plâtré par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un insupportable éclat. Là, tout présente des contrastes frappants: des tuyaux de cheminée, des bâillons, des morceaux de marmites. Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers sentiments à propos de ces guenilles. Un homme à cheval pouvait toucher avec la main les perches étendues à travers la rue, d'une maison à l'autre, le long desquelles pendaient des bas à la juive, des culottes courtes et une oie fumée. Quelquefois un assez gentil visage de juive, entouré de perles noircies, se montrait à une fenêtre délabrée. Un tas de petits juifs, sales, déguenillés, aux cheveux crépus, criaient et se vautraient dans la boue.
Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarré de taches de rousseur qui le faisait ressembler à un oeuf de moineau, mit la tête à la fenêtre. Il entama aussitôt avec Yankel une conversation dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre juif qui passait dans la rue s'arrêta, prit part au colloque, et, lorsque enfin Boulba fut parvenu à sortir de dessous les briques, il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant son désir, que son Ostap était enfermé dans la prison de ville et que, quelque difficile qu'il fût de gagner les gardiens, il espérait pourtant lui ménager une entrevue.
Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
Les juifs recommencèrent à parler leur langage incompréhensible. Tarass les examinait tour à tour. Il semblait que quelque chose l'eût fortement ému; sur ses traits rudes et insensibles brilla la flamme de l'espérance, de cette espérance qui visite quelquefois l'homme au dernier degré du désespoir; son vieux coeur palpita violemment, comme s'il eût été tout à coup rajeuni.
— Écoutez, juifs, leur dit-il, et son accent témoignait de l'exaltation de son âme, vous pouvez faire tout au monde, vous trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit qu'un juif se volera lui-même, pour peu qu'il en ait l'envie. Délivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'échapper des mains du diable. J'ai promis à cet homme douze mille ducats; j'en ajouterai douze encore, tous mes vases précieux, et tout l'or enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers vêtements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat pour la vie, par lequel je m'obligerai à partager avec vous tout ce que je puis acquérir à la guerre!
— Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un soupir.
— Impossible! dit un autre juif.
Les trois juifs se regardèrent en silence.
— Si l'on essayait pourtant, dit le troisième, en jetant sur les deux autres des regards timides, peut-être, avec l'aide de Dieu…
Les trois juifs se remirent à causer dans leur langue. Boulba, quelque attention qu'il leur prêtât, ne put rien deviner; il entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochée, et rien de plus.
— Écoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est un homme sage comme Salomon, et si celui-là ne fait rien, personne au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne laisse entrer personne.
Les juifs sortirent dans la rue.
Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenêtre, dans cette sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'étaient arrêtés dans la rue et parlaient entre eux avec vivacité. Ils furent bientôt rejoints par un quatrième, puis par un cinquième. Boulba entendit de nouveau répéter le nom de Mardochée! Mardochée! Les juifs tournaient continuellement leurs regards vers l'un des côtés de la rue. Enfin, à l'un des angles, apparut, derrière une sale masure, un pied chaussé d'un soulier juif, et flottèrent les pans d'un caftan court. Ah! Mardochée! Mardochée! crièrent tous les juifs d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais beaucoup plus ridé, et remarquable par l'énormité de sa lèvre supérieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les juifs s'empressèrent à l'envi de lui faire leur narration, pendant laquelle Mardochée tourna plusieurs fois ses regards vers la petite fenêtre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui. Mardochée gesticulait des deux mains, écoutait, interrompait les discours des juifs, crachait souvent de côté, et, soulevant les pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer des espèces de castagnettes, opération qui permettait de remarquer ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent à crier si fort, qu'un des leurs qui faisait la garde fut obligé de leur faire signe de se taire, et Tarass commençait à craindre pour sa sûreté; mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien converser dans la rue, et que le diable lui-même ne saurait comprendre leur baragouin.
Deux minutes après, les juifs entrèrent tous à la fois dans sa chambre. Mardochée s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'épaule, et dit:
— Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il faut.
Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le monde, et conçut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait inspirer une certaine confiance. Sa lèvre supérieure était un véritable épouvantail; il était hors de doute qu'elle n'était parvenue à ce développement de grosseur que par des raisons indépendantes de la nature. La barbe du Salomon n'était composée que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du côté gauche. Son visage portait les traces de tant de coups, reçus pour prix de ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis longtemps, et s'était habitué à les regarder comme des taches de naissance.
Mardochée s'éloigna bientôt avec ses compagnons, remplis d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il était dans une situation étrange, inconnue; et pour la première fois de sa vie, il ressentait de l'inquiétude; son âme éprouvait une excitation fébrile. Ce n'était plus l'ancien Boulba, inflexible, inébranlable, puissant comme un chêne; Il était devenu pusillanime; Il était faible maintenant. Il frissonnait à chaque léger bruit, à chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au bout de la rue. Il demeura toute la journée dans cette situation; il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se détachèrent pas un instant de la petite fenêtre qui donnait dans la rue. Enfin le soir, assez tard, arrivèrent Mardochée et Yankel. Le coeur de Tarass défaillit.
— Eh bien! avez-vous réussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un cheval sauvage.
Mais, avant que les juifs eussent rassemblé leur courage pour lui répondre, Tarass avait déjà remarqué qu'il manquait à Mardochée sa dernière tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre, s'échappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il était évident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une manière si étrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel aussi portait souvent la main à sa bouche, comme s'il eût souffert d'une fluxion.
— Ô cher seigneur! dit Yankel, c'est tout à fait impossible à présent. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire à un si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tête. Voilà Mardochée qui dira la même chose. Mardochée a fait ce que nul homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fût ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et demain on les mène tous au supplice.
Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais déjà sans impatience et sans colère.
— Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain de bon matin, avant que le soleil ne soit levé. Les sentinelles consentent, et j'ai la promesse d'unLeventar. Seulement je désire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde.Ah weh mir!quel peuple cupide! même parmi nous il n'y en a pas de pareils; j'ai donné cinquante ducats à chaque sentinelle et auLeventar…
— C'est bien. Conduis-moi près de lui, dit Tarass résolument, et toute sa fermeté rentra dans son âme. Il consentit à la proposition que lui fit Yankel, de se déguiser en costume de comte étranger, venu d'Allemagne; le juif, prévoyant, avait déjà préparé les vêtements nécessaires. Il faisait nuit. Le maître de la maison (ce même juif à cheveux roux et couvert de taches de rousseur) apporta un maigre matelas, couvert d'une espèce de natte, et l'étendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre sur un matelas semblable.
Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ôta son demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut se coucher à côté de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait à une armoire. Deux petits juifs se couchèrent par terre auprès de l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait pas: il demeurait immobile, frappant légèrement la table de ses doigts. Sa pipe à la bouche, il lançait des nuages de fumée qui faisaient éternuer le juif endormi et l'obligeaient à se fourrer le nez sous la couverture. À peine le ciel se fut-il coloré d'un pâle reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
— Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
Il shabilla en une minute, il se noircit les moustaches et les sourcils, se couvrit la tête d'un petit chapeau brun, et s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus proches n'eût pu le reconnaître. À le voir, on ne lui aurait pas donné plus de trente ans. Les couleurs de sa santé brillaient sur ses joues, et ses cicatrices mêmes lui donnaient un certain air d'autorité. Ses vêtements chamarrés d'or lui seyaient à merveille.
Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait dans la ville, une corbeille à la main. Boulba et Yankel atteignirent un édifice qui ressemblait à un héron au repos. C'était un bâtiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et à l'un de ses angles s'élançait, comme le cou d'une cigogne, une longue tour étroite, couronnée d'un lambeau de toiture. Cet édifice servait à beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des casernes, une prison et même un tribunal criminel. Nos voyageurs entrèrent dans le bâtiment et se trouvèrent au milieu d'une vaste salle ou plutôt d'une cour fermée par en haut. Près de mille hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient à un jeu qui consistait à se frapper l'un l'autre sur les mains avec les doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournèrent la tête que lorsque Yankel leur eut dit:
— C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous.
— Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant l'autre à son compagnon, pour recevoir les coups obligés.
Ils entrèrent dans un corridor étroit et sombre, qui les mena dans une autre salle pareille avec de petites fenêtres en haut.
«Qui vive!» crièrent quelques voix, et Tarass vit un certain nombre de soldats armés de pied en cap.
— Il nous est ordonné de ne laisser entrer personne.
— C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes seigneurs!
Mais personne ne voulait l'écouter. Par bonheur, en ce moment s'approcha un gros homme, qui paraissait être le chef, car il criait plus tort que les autres.
— Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez déjà, et le seigneur comte vous témoignera encore sa reconnaissance…
— Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge! mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous ne détache son sabre, et ne se couche par terre…
Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre éloquent.
— C'est nous, c'est moi, c'est nous-mêmes! disait Yankel à chaque rencontre.
— Peut-on maintenant? demanda-t-il à l'une des sentinelles, lorsqu'ils furent enfin parvenus à l'endroit où finissait le corridor.
— On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer dans sa prison même. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un autre à sa place, répondit la sentinelle.
— Aïe, aïe, dit le juif à voix basse. Voilà qui est mauvais, mon cher seigneur.
— Marche, dit Tarass avec entêtement.
Le juif obéit.
À la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orné d'une moustache à triple étage. L'étage supérieur montait aux yeux, le second allait droit en avant, et le troisième descendait sur la bouche, ce qui lui donnait une singulière ressemblance avec un matou.
Le juif se courba jusqu'à terre, et s'approcha de lui presque plié en deux.
— Votre seigneurie! mon illustre seigneur!
— Juif, à qui dis-tu cela?
— À vous, mon illustre seigneur.
— Hum!… Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le porteur de moustaches à trois étages, et ses yeux brillèrent de contentement.
— Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'était le colonel en personne. Aïe, aïe, aïe… En disant ces mots le juif secoua la tête et écarta les doigts des mains. Aïe, quel aspect imposant! Vrai Dieu, c'est un colonel, tout à fait un colonel. Un seul doigt de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur à cheval sur un étalon rapide comme une mouche, pour qu'il fît manoeuvrer le régiment.
Le heiduque retroussa l'étage inférieur de sa moustache, et ses yeux brillèrent d'une complète satisfaction.
— Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif:oh weh mir, quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorées, tout cela brille comme un soleil; et les jeunes filles, dès qu'elles voient ces militaires… aïe, aïe!
Le juif secoua de nouveau la tête.
Le heiduque retroussa l'étage supérieur de sa moustache, et fit entendre entre ses dents un son à peu près semblable au hennissement d'un cheval.
— Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le juif. Le prince que voici arrive de l'étranger, et il voudrait voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espèce de gens sont les Cosaques.
La présence de comtes et de barons étrangers en Pologne était assez ordinaire; ils étaient souvent attirés par la seule curiosité de voir ce petit coin presque à demi asiatique de l'Europe. Quant à la Moscovie et à l'Ukraine, ils regardaient ces pays comme faisant partie de l'Asie même. C'est pourquoi le heiduque, après avoir fait un salut assez respectueux, jugea convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
— Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est telle, que personne n'en fait le moindre cas.
— Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-même!Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion!C'est de votre religion hérétique qu'on ne fait pas cas!
— Eh, eh! dit le heiduque, je sais, lami, qui tu es maintenant. Tu es toi-même de ceux qui sont là sous ma garde. Attends, je vais appeler les nôtres.
Taras vit son imprudence, mais l'entêtement et le dépit l'empêchèrent de songer à la réparer. Par bonheur, à l'instant même, Yankel parvint à se glisser entre eux.
— Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fût un Cosaque! Mais s'il était un Cosaque, où aurait-il pris un pareil vêtement et un air si noble?
— Va toujours!
Et le heiduque ouvrait déjà sa large bouche pour crier.
— Royale Majesté, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu, s'écria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a été payé de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or.
— Hé, hé! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux ducats à mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitié de ma barbe. Cent ducats, juif!
Ici le heiduque retroussa sa moustache supérieure.
— Si tu ne me donnes pas à l'instant cent ducats, je crie à la garde.
— Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu tout pâle, en détachant les cordons de sa bourse de cuir.
Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-delà de cent.
— Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, après avoir observé que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eût regretté de n'en avoir pas demandé davantage.
— Hé bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as pris l'argent, et tu ne songes pas à nous faire voir les Cosaques? Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as reçu l'argent, tu n'es plus en droit de nous refuser.
— Allez, allez au diable! sinon, je vous dénonce à l'instant et alors… tournez les talons, vous dis-je, et déguerpissez au plus tôt.
— Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu, allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel.
Boulba, la tête baissée, s'en revint lentement, poursuivi par les reproches de Yankel, qui se sentait dévoré de chagrin à l'idée d'avoir perdu pour rien ses ducats.
— Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder.Oh wehmir! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent ducats, seulement pour nous avoir chassés! Et un pauvre juif! on lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera une chose impossible à regarder, et personne ne lui donnera cent ducats! Ô mon Dieu! ô Dieu de miséricorde!
Mais l'insuccès de leur tentative avait eu sur Boulba une tout autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme dévorante dont brillaient ses yeux.
— Marchons, dit-il tout à coup, en secouant une espèce de torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le tourmentera.
— Ô mon seigneur, pourquoi faire? Là, nous ne pouvons pas le secourir.
— Marchons, dit Boulba avec résolution.
Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
Il n'était pas difficile de trouver la place où devait avoir lieu le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siècle grossier, c'était un spectacle des plus attrayants, non seulement pour la populace, mais encore pour les classes élevées. Nombre de vieilles femmes dévotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui rêvaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantés, et qui s'éveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en saisissaient pas moins avec avidité l'occasion de satisfaire leur curiosité cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques- unes d'entre elles, avec une terreur fébrile, en fermant les yeux et en détournant le visage; et pourtant elles demeuraient à leur place. Il y avait des hommes qui, la bouche béante, les mains étendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les têtes des autres pour mieux voir. Au milieu de figures étroites et communes, ressortait la face énorme d'un boucher, qui observait toute l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec un maître d'armes qu'il appelait son compère, parce que, les jours de fête, ils s'enivraient dans le même cabaret. Quelques-uns discutaient avec vivacité, d'autres tenaient même des paris; mais la majeure partie appartenait à ce genre d'individus qui regardent le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant le nez avec les doigts. Sur le premier plan, auprès des porteurs de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possédait, de sorte qu'il ne lui était resté à la maison qu'une chemise déchirée et de vieilles bottes. Deux chaînes, auxquelles pendait une espèce de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il était venu là avec sa maîtresse Youséfa, et s'agitait continuellement, pour que l'on ne tachât point sa robe de soie. Il lui avait tout expliqué par avance, si bien qu'il était décidément impossible de rien ajouter.
— Ma petite Youséfa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier les criminels. Et celui-là, ma petite, que vous voyez là-bas, et qui tient à la main une hache et d'autres instruments, c'est le bourreau, et cest lui qui les suppliciera. Et quand il commencera à tourner la roue et à faire d'autres tortures, le criminel sera encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tête, alors, ma petite, il mourra aussitôt. D'abord il criera et se débattra, mais dès qu'on lui aura coupé la tête, il ne pourra plus ni crier, ni manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de tête.
Et Youséfa écoutait tout cela avec terreur et curiosité. Les toits des maisons étaient couverts de peuple. Aux fenêtres des combles apparaissaient d'étranges figures à moustaches, coiffées d'une espèce de bonnet. Sur les balcons, abrités pas des baldaquins, se tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon. De nobles seigneurs, doués d'un embonpoint respectable, contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche livrée, les manches rejetées en arrière, faisait circuler des boissons et des rafraîchissements. Souvent une jeune fille espiègle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des gâteaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des chevaliers affamés s'empressait de tendre leurs chapeaux, et quelque long hobereau, qui dépassait la foule de toute sa tête, vêtu d'unkountouschautrefois écarlate, et tout chamarré de cordons en or noircis par le temps, saisissait les gâteaux au vol, grâce à ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise, l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un faucon, suspendu au balcon dans une cage dorée, figurait aussi parmi les spectateurs; le bec tourné de travers et la patte levée, il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'émut tout à coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voilà, les voilà! ce sont les Cosaques!
Ils marchaient, la tête découverte, leurs longues tresses pendantes, tous avaient laissé pousser leur barbe. Ils s'avançaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine tranquillité fière. Leurs vêtements de draps précieux s'étaient usés, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il alors dans son coeur?… Il le contemplait au milieu de la foule, sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques étaient déjà parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arrêta. À lui, le premier, appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les siens, leva une de ses mains au ciel, et dit à haute voix:
— Fasse Dieu que tous les hérétiques qui sont ici rassemblés n'entendent pas, les infidèles, de quelle manière est torturé un chrétien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
Cela dit, il s'approcha de l'échafaud.
— Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la terre sa tête grise.
Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on lui mit les pieds et les mains dans une machine faite exprès pour cet usage, et… Nous ne troublerons pas l'âme du lecteur par le tableau de tortures infernales dont la seule pensée ferait dresser les cheveux sur la tête. C'était le produit de temps grossiers et barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante, consacrée aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute son âme sans nulle idée d'humanité. En vain quelques hommes isolés, faisant exception à leur siècle, se montraient les adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs chevaliers d'intelligence et de coeur représentaient qu'une semblable cruauté dans les châtiments ne servait qu'à enflammer la vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages opinions ne pouvait rien contre le désordre, contre la volonté audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable de tout esprit de prévoyance, et par une vanité puérile, n'avaient fait de leur diète qu'une satire du gouvernement.
Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de géant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, même lorsque les bourreaux commencèrent à lui briser les os des pieds et des mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de cette foule muette par les spectateurs les plus éloignés, lorsque les jeunes filles détournèrent les yeux avec effroi. Rien de pareil à un gémissement ne sortit de sa bouche; son visage ne trahit pas la moindre émotion. Tarass se tenait dans la foule, la tête inclinée, et, levant de temps en temps les yeux avec fierté, il disait seulement d'un ton approbateur:
— Bien, fils, bien!…
Mais, quand on l'eut approché des dernières tortures et de la mort, sa force d'âme parut faiblir. Il tourna les regards autour de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, étrangers! Si du moins quelqu'un de ses proches eût assisté à sa fin! Il n'aurait pas voulu entendre les sanglots et la désolation d'une faible mère, ou les cris insensés d'une épouse, s'arrachant les cheveux et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un homme ferme, qui le rafraîchit par une parole sensée et le consolât à sa dernière heure. Sa constance succomba, et il s'écria dans l'abattement de son âme:
— Père! où es-tu? entends-tu tout cela?
— Oui, j'entends!
Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million d'âmes frémirent à la fois. Une partie des gardes à cheval s'élancèrent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple. Yankel devint pâle comme un mort, et lorsque les cavaliers se furent un peu éloignés de lui, il se retourna avec terreur pour regarder Boulba; mais Boulba n'était plus à son côté. Il avait disparu sans laisser de trace.
La trace de Boulba se retrouva bientôt. Cent vingt mille hommes de troupes cosaques parurent sur les frontières de l'Ukraine. Ce n'était plus un parti insignifiant, un détachement venu dans l'espoir du butin, ou envoyé à la poursuite des Tatars. Non; la nation entière s'était levée, car sa patience était à bout. Ils s'étaient levés pour venger leurs droits insultés, leurs moeurs ignominieusement tournées en moquerie, la religion de leurs pères et leurs saintes coutumes outragées, les églises livrées à la profanation; pour secouer les vexations des seigneurs étrangers, l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la juiverie sur une terre chrétienne, en un mot pour se venger de tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis longtemps la haine sauvage des Cosaques.
L'hetmanOstranitza, guerrier jeune, mais renommé par son intelligence, était à la tête de l'innombrable armée des Cosaques. Près de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein d'expérience. Huitpolkovniksconduisaient des _polk_s de douze mille hommes. Deuxïésaoul-généraux et unbountchoug, ou général à queue, venaient à la suite de l'hetman. Le porte- étendard général marchait devant le premier drapeau; bien des enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons desbountchougsportaient des lances ornées de queues de cheval. Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'armée, beaucoup de greffiers de _polk_s suivis par des détachements à pied et à cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de Cosaques de ligne et de front. Ils s'étaient levés de toutes les contrées, de Tchiguirine, de Péreïeslav, de Batourine, de Gloukhoff, des rivages inférieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de ses îles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots armés serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuées de Cosaques, parmi ces huit _polk_s réguliers, il y avait unpolksupérieur à tous les autres; et à la tête de cepolkétait Tarass Boulba. Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son âge avancé, et sa longue expérience, et sa science de faire mouvoir les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout autre. Même aux Cosaques sa férocité implacable et sa cruauté sanguinaire paraissaient exagérées. Sa tête grise ne condamnait qu'au feu et à la potence, et son avis dans le conseil de guerre ne respirait que ruine et dévastation.
Il n'est pas besoin de décrire tous les combats que livrèrent les Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est écrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la terre russe, une guerre soulevée pour la religion. Il n'est pas de force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible, comme un roc dressé par les mains de la nature au milieu d'une mer éternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de l'Océan, il lève vers le ciel ses murailles inébranlables, formées d'une seule pierre, entière et compacte. De toutes parts on l'aperçoit, et de toutes parts il regarde fièrement les vagues qui fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses fragiles agrès volent en pièces; tout ce qu'il porte se noie ou se brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui périssent dans les flots.
Sur les feuillets des annales on lit d'une manière détaillée comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises; comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment l'hetmande la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec sa nombreuse armée, devant cette force irrésistible; comment, défait et poursuivi, il noya dans une petite rivière la majeure partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le cernèrent dans le petit village de Polonnoï, et comment, réduit à l'extrémité, l'hetmanpolonais promit sous serment, au nom du roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entière ainsi que le rétablissement de tous les anciens droits et privilèges. Mais les Cosaques n'étaient pas hommes à se laisser prendre à cette promesse; ils savaient ce que valaient à leur égard les serments polonais. Et Potocki n'eût plus fait le beau sur sonargamakde six mille ducats, attirant les regards des illustres dames et l'envie de la noblesse; il n'eût plus fait de bruit aux assemblées, ni donné de fêtes splendides aux sénateurs, s'il n'avait été sauvé par le clergé russe qui se trouvait dans ce village. Lorsque tous les prêtres sortirent, vêtus de leurs brillantes robes dorées, portant les images de la croix, et, à leur tête, l'archevêque lui-même, la crosse en main et la mitre en tête, tous les Cosaques plièrent le genou et ôtèrent leurs bonnets. En ce moment ils n'eussent respecté personne, pas même le roi; mais ils n'osèrent point agir contre leur Église chrétienne, et s'humilièrent devant leur clergé. L'hetmanet lespolkovniksconsentirent d'un commun accord à laisser partir Potocki, après lui avoir fait jurer de laisser désormais en paix toutes les églises chrétiennes, d'oublier les inimitiés passées et de ne faire aucun mal à l'armée cosaque. Un seulpolkovnikrefusa de consentir à une paix pareille; c'était Tarass Boulba. Il arracha une mèche de ses cheveux, et s'écria
—Hetman,hetman! et vous,polkovniks, ne faites pas cette action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous trahiront, les chiens!
Et lorsque le greffier dupolkeut présenté le traité de paix, lorsque l'hetmany eut apposé sa main toute-puissante, Boulba détacha son précieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier, le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les tronçons dans deux directions opposées.
— Adieu donc! s'écria-t-il. De même que les deux moitiés de ce sabre ne se réuniront plus et ne formeront jamais une même arme, de même, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.
Alors sa voix grandit, s'éleva, acquit une puissance étrange, et tous s'émurent en écoutant ses accents prophétiques.
— À votre heure dernière, vous vous souviendrez de moi. Vous croyez avoir acheté le repos et la paix; vous croyez que vous n'avez plus qu'à vous donner du bon temps? Ce sont d'autres fêtes qui vous attendent.Hetman, on t'arrachera la peau de la tête, on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra colportée à toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne conserverez pas vos têtes. Vous pourrirez dans de froids caveaux, ensevelis sous des murs de pierre, à moins qu'on ne vous rôtisse tout vivants dans des chaudières, comme des moutons. Et vous, camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non pas sur le poêle de sa maison, ni sur une couche de vieille femme, non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un même lit, comme le fiancé avec la fiancée? À moins pourtant que vous ne veuillez retourner dans vos maisons, devenir à demi hérétiques, et promener sur vos dos les seigneurs polonais?
— Avec toi, seigneurpolkovnik, avec toi! s'écrièrent tous ceux qui faisaient partie dupolkde Tarass.
Et ils furent rejoints par une foule d'autres.