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La caravane en marche.
[20]Le lendemain, dès la première heure, l'intrépide Tartarinet le non moins intrépide prince Grégory, suivis d'une demi-douzainede portefaix nègres, sortaient de Milianah et descendaientvers la plaine du Chéliff par un raidillon délicieux toutombragé de jasmins, de tuyas, de caroubiers, d'oliviers sauvages,[25]entre deux haies de petits jardins indigènes et des milliersde joyeuses sources vives qui dégringolaient de roche en rocheen chantant.... Un paysage du Liban.
Aussi chargé d'armes que le grand Tartarin, le prince Grégorys'était en plus affublé d'un magnifique et singulier képi tout
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galonné d'or, avec une garniture de feuilles de chêne brodéesau fil d'argent, qui donnait à Son Altesse un faux air de généralmexicain, ou de chef de gare des bords du Danube.
Ce diable de képi intriguait beaucoup le Tarasconnais, et[5]comme il demandait timidement quelques explications:
«Coiffure indispensable pour voyager en Afrique,» réponditle prince avec gravité, et tout en faisant reluire sa visière d'unrevers de manche, il renseigna son naïf compagnon sur le rôleimportant que joue le képi dans nos relations avec les Arabes,[10]la terreur que cet insigne militaire a, seul, le privilège de leurinspirer, si bien que l'administration civile a été obligée de coiffertout son monde avec des képis, depuis le cantonnier jusqu'aureceveur de l'enregistrement En somme, pour gouvernerl'Algérie--c'est toujours le prince qui parle--pas n'est besoin[15]d'une forte tête, ni même de tête du tout. Il suffit d'un képi,d'un beau képi galonné, reluisant au bout d'une trique commela toque de Gessler.
Ainsi causant et philosophant, la caravane allait son train.Les portefaix--pieds nus--sautaient de roche en roche avec[20]des cris de singes. Les caisses d'armes sonnaient. Les fusilsflambaient. Les indigènes qui passaient s'inclinaient jusqu'àterre devant le képi magique.... Là haut, sur les rempartsde Milianah, le chef du bureau arabe, qui se promenait au bonfrais avec sa dame, entendant ces bruits insolites, et voyant des[25]armes luire entre les branches, crut à un coup de main, fitbaisser le pont-levis, battre la générale, et mit incontinent laville en état de siège.
Beau début pour la caravane!
Malheureusement, avant la fin du jour, les choses se gâtèrent.[30]Des nègres qui portaient les bagages, l'un fut pris d'atrocescoliques pour avoir mangé le sparadrap de la pharmacie. Unautre tomba sur le bord de la route ivre mort d'eau-de-vie camphrée.Le troisième, celui qui portait l'album de voyage, séduit
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par les dorures des fermoirs, et persuadé qu'il enlevait les trésorsde la Mecque, se sauva dans le Zaccar à toutes jambes.... Ilfallut aviser.... La caravane fit halte, et tint conseil dansl'ombre trouée d'un vieux figuier.
[5]Je serais d'avis, dit le prince, en essayant, mais sans succès,de délayer une tablette de pemmican dans une casserole perfectionnéeà triple fond, je serais d'avis que, dès ce soir, nousrenoncions aux porteurs nègres.... Il y a précisément unmarché arabe tout près d'ici. Le mieux est de nous y arrêter,[10]et de faire emplette de quelques bourriquots....
--Non!... non!... pas de bourriquots!...» interrompitvivement le grand Tartarin, que le souvenir de Noiraudavait fait devenir tout rouge.
Et il ajouta, l'hypocrite:
[15]«Comment voulez-vous que de si petites bêtes puissent portertout notre attirail?»
Le prince sourit.
«C'est ce qui vous trompe, mon illustre ami. Si maigre etsi chétif qu'il vous paraisse, le bourriquot algérien a les reins[20]solides.... Il le faut bien pour supporter tout ce qu'ilsupporte.... Demandez plutôt aux Arabes. Voici comment ilsexpliquent notre organisation coloniale.... En haut, disent-ils,il y amoucile gouverneur, avec une grande trique, qui tape surl'état-major; l'état-major, pour se venger, tape sur le soldat; le[25]soldat tape sur le colon, le colon tape sur l'Arabe, l'Arabe tapesur le nègre, le nègre tape sur le juif, le juif à son tour tapesur le bourriquot; et le pauvre petit bourriquot, n'ayant personnesur qui taper, tend l'échine et porte tout. Vous voyezbien qu'il peut porter vos caisses.
[30]--C'est égal,» reprit Tartarin de Tarascon, «je trouve que,pour le coup d'oeil de notre caravane, des ânes ne feraient pastrès bien.... Je voudrais quelque chose de plus oriental....Ainsi, par exemple, si nous pouvions avoir un chameau....
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--Tant que vous en voudrez,» fit l'Altesse, et l'on se mit enroute pour le marché arabe.
Le marché se tenait à quelques kilomètres, sur les bords duChéliff.... Il y avait là cinq ou six mille Arabes en guenilles,[5]grouillant au soleil, et trafiquant bruyamment au milieu desjarres d'olives noires, des pots de miel, des sacs d'épices etdes cigares en gros tas, de grands feux où rôtissaient desmoutons entiers, ruisselant de beurre, des boucheries en pleinair, où des nègres tout nus, les pieds dans le sang, les bras[10]rouges, dépeçaient, avec de petits couteaux, des chevreauxpendus à une perche.
Dans un coin, sous une tente rapetassée de mille couleurs,un greffier maure, avec un grand livre et des lunettes. Ici, ungroupe, des cris de rage: c'est un jeu de roulette, installé sur[15]une mesure à blé, et des Kabyles, qui s'éventrent autour....Là-bas, des trépignements, une joie, des rires: c'est un marchandjuif avec sa mule, qu'on regarde se noyer dans le Chéliff....Puis des scorpions, des chiens, des corbeaux, et des mouches!...des mouches!...
[20]Par exemple, les chameaux manquaient. On finit pourtantpar en découvrir un, dont des M'zabites cherchaient à se défaire.C'était le vrai chameau du désert, le chameau classique, chauve,l'air triste, avec sa longue tête de bédouin et sa bosse qui, devenueflasque par suite de trop longs jeûnes, pendait mélancoliquement[25]sur le côté.
Tartarin le trouva si beau, qu'il voulut que la caravane entièremontât dessus.... Toujours la folie orientale!...
La bête s'accroupit. On sangla les malles.
Le prince s'installa sur le cou de l'animal. Tartarin, pour plus[30]de majesté, se fit hisser tout en haut de la bosse, entre deuxcaisses; et là, fier et bien calé, saluant d'un geste noble tout lemarché accouru, il donna le signal du départ.... Tonnerre!si ceux de Tarascon avaient pu le voir!...
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Le chameau se redressa, allongea ses grandes jambes à noeuds,et prit son vol....
O stupeur! Au bout de quelques enjambées, voilà Tartarinqui se sent pâlir, et l'héroïque chechia qui reprend une à une ses[5]anciennes positions du temps duZouave. Ce diable de chameautanguait comme une frégate.
«Préïnce, préïnce,» murmura Tartarin tout blême, et s'accrochantà l'étoupe sèche de la bosse, «préïnce, descendons....Je sens ... je sens ... que je vais faire bafouer la France....»
[10]Va te promener! le chameau était lancé, et rien ne pouvaitplus l'arrêter. Quatre mille Arabes couraient derrière, piedsnus, gesticulant, riant comme des fous, et faisant luire au soleilsix cent mille dents blanches....
Le grand homme de Tarascon dut se résigner. Il s'affaissa[15]tristement sur la bosse. La chechia prit toutes les positionsqu'elle voulut ... et la France fut bafouée.
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L'affût du soir dans un bois de lauriers-roses.
Si pittoresque que fût leur nouvelle monture, nos tueurs delions durent y renoncer, par égard pour la chechia. On continuadonc la route à pied comme devant, et la caravane s'en alla[20]tranquillement vers le Sud par petites étapes, le Tarasconnaisen tête, le Monténégrin en queue, et dans les rangs le chameauavec les caisses d'armes.
L'expédition dura près d'un mois.
Pendant un mois, cherchant des lions introuvables, le terrible[25]Tartarin erra de douar en douar dans l'immense plaine duChéliff, à travers cette formidable et cocasse Algérie française,où les parfums du vieil Orient se compliquent d'une forte odeurd'absinthe et de caserne, Abraham et Zouzou mêlés, quelquechose de féerique et de naïvement burlesque, comme une page
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de l'Ancien Testament racontée par le sergent La Ramée oule brigadier Pitou.... Curieux spectacle pour des yeux quiauraient su voir.... Un peuple sauvage et pourri que nouscivilisons, en lui donnant nos vices.... L'autorité féroce et[5]sans contrôle de bachagas fantastiques, qui se mouchent gravementdans leurs grands cordons de la Légion d'honneur, etpour un oui ou pour un non font bâtonner les gens sur laplante des pieds. La justice sans conscience de cadis à grosseslunettes, tartufes du Coran et de la loi, qui rêvent de quinze[10]août et de promotion sous les palmes, et vendent leurs arrêts,comme Ésau son droit d'aînesse, pour un plat de lentilles ou dekousskouss au sucre. Des caïds libertins et ivrognes, anciensbrosseurs d'un général Yusuf quelconque, qui se soûlent dechampagne avec des blanchisseuses mahonnaises, et font des[15]ripailles de mouton rôti, pendant que, devant leurs tentes, toutela tribu crève de faim, et dispute aux lévriers les rogatons de laribote seigneuriale.
Puis, tout autour, des plaines en friche, de l'herbe brûlée,des buissons chauves, des maquis de cactus et de lentisques, le[20]grenier de la France!... Grenier vide de grains, hélas! etriche seulement en chacals et en punaises. Des douars abandonnés,des tribus effarées qui s'en vont sans savoir où, fuyantla faim, et semant des cadavres le long de la route. De loin enloin, un village français, avec des maisons en ruine, des champs[25]sans culture, des sauterelles enragées, qui mangent jusqu'auxrideaux des fenêtres, et tous les colons dans les cafés, en trainde boire de l'absinthe en discutant des projets de réforme et deconstitution.
Voilà ce que Tartarin aurait pu voir, s'il s'en était donné la[30]peine, mais, tout entier à sa passion léonine, l'homme de Tarasconallait droit devant lui, sans regarder ni à droite ni àgauche, I'oeil obstinément fixé sur ces monstres imaginaires,qui ne paraissaient jamais.
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Comme la tente-abri s'entêtait à ne pas s'ouvrir et les tablettesde pemmican à ne pas fondre, la caravane était obligée de s'arrêtermatin et soir dans les tribus. Partout, grâce au képi duprince Grégory, nos chasseurs étaient reçus à bras ouverts. Ils[5]logeaient chez les agas, dans des palais bizarres, grandes fermesblanches sans fenêtres, où l'on trouve pêle-mêle des narghiléset des commodes en acajou, des tapis de Smyrne et deslampes-modérateur, des coffres de cèdre pleins de sequins turcs, etdes pendules à sujets, style Louis-Philippe.... Partout on donnait[10]à Tartarin des fêtes splendides, desdiffas,desfantasias....En son honneur, des goums entiers faisaient parler la poudre etluire leurs burnous au soleil. Puis, quand la poudre avait parlé,le bon aga venait et présentait sa note.... C'est ce qu'onappelle l'hospitalité arabe.
[15]Et toujours pas de lions. Pas plus de lions que sur le Pont-Neuf!
Cependant le Tarasconnais ne se décourageait pas. S'enfonçantbravement dans le Sud, il passait ses journées à battrele maquis, fouillant les palmiers-nains du bout de sa carabine,[20]et faisant «frrt! frrt!» à chaque buisson. Puis, tous les soirsavant de se coucher, un petit affût de deux ou trois heures....
Peine perdue! le lion ne se montrait pas.
Un soir pourtant, vers les six heures, comme la caravane traversaitun bois de lentisques tout violet où de grosses cailles[25]alourdies par la chaleur sautaient ça et là dans l'herbe, Tartarinde Tarascon crut entendre--mais si loin, mais si vague, maissi émietté par la brise--ce merveilleux rugissement qu'il avaitentendu tant de fois là-has à Tarascon, derrière la baraqueMitaine.
[30]D'abord le héros croyait rêver.... Mais au bout d'un instant,lointains toujours, quoique plus distincts, les rugissementsrecommencèrent; et cette fois, tandis qu'à tous les coins del'horizon on entendait hurler les chiens des douars,--secouée
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par la terreur et faisant retentir les conserves et les caissesd'armes, la bosse du chameau frissonna.
Plus de doute. C'était le lion.... Vite, vite, à l'affût. Pasune minute à perdre.
[5]Il y avait tout juste près de là un vieuxmarabout(tombeaude saint) à coupole blanche, avec les grandes pantoufles jaunesdu défunt déposées dans une niche au-dessus de la porte, etun fouillis d'ex-voto bizarres, pans de burnous, fils d'or, cheveuxroux, qui pendaient le long des murailles.... Tartarin[10]de Tarascon y remisa son prince et son chameau et se mit enquête d'un affût. Le prince Grégory voulait le suivre, mais leTarasconnais s'y refusa; il tenait à affronter le lion seul à seul.Toutefois il recommanda à Son Altesse de ne pas s'éloigner, et,par mesure de précaution, il lui confia son portefeuille, un gros[15]portefeuille plein de papiers précieux et de billets de banque,qu'il craignait de faire écornifler par la griffe du lion. Ceci fait,le héros chercha son poste.
Cent pas en avant du marabout, un petit bois de lauriers-roséstremblait dans la gaze du crépuscule, au bord d'une rivière[20]presque à sec. C'est là que Tartarin vint s'embusquer, le genouen terre, selon la formule, la carabine au poing et son grandcouteau de chasse planté fièrement devant lui dans le sable dela berge.
La nuit arriva. Le rose de la nature passa au violet, puis[25]au bleu sombre.... En bas, dans les cailloux de la rivière,luisait comme un miroir à main une petite flaque d'eau claire.C'était l'abreuvoir des fauves. Sur la pente de l'autre berge,on voyait vaguement le sentier blanc que leurs grosses pattesavaient tracé dans les lentisques. Cette pente mystérieuse[30]donnait le frisson. Joignez à cela le fourmillement vague desnuits africaines, branches frôlées, pas de velours d'animauxrôdeurs, aboiements grêles des chacals, et là-haut, dans le ciel,à cent, deux cents mètres, de grands troupeaux de grues qui
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passent avec des cris d'enfants qu'on égorge; vous avouerezqu'il y avait de quoi être ému.
Tartarin l'était. Il l'était même beaucoup. Les dents lui claquaient,le pauvre homme! Et sur la garde de son couteau de[5]chasse planté en terre le canon de son fusil rayé sonnait commeune paire de castagnettes.... Qu'est-ce que vous voulez! Ily a des soirs où l'on n'est pas en train, et puis où serait lemérite, si les héros n'avaient jamais peur....
Eh bien! oui, Tartarin eut peur, et tout le temps encore.[10]Néanmoins, il tint bon une heure, deux heures, mais l'héroïsmea ses limites.... Près de lui, dans le lit desséché de larivière, le Tarasconnais entend tout à coup un bruit de pas, descailloux qui roulent. Cette fois la terreur l'enlève de terre. Iltire ses deux coups au hasard dans la nuit, et se replie à toutes[15]jambes sur le marabout, laissant son coutelas debout dans lesable comme une croix commémorative de la plus formidablepanique qui ait jamais assailli l'âme d'un dompteur d'hydres.
«A moi, préïnce ... le lion! ...»
Un silence.
[20]«Préïnce, préïnce, êtes-vous là?»
Le prince n'était pas là. Sur le mur blanc du marabout, lebon chameau projetait seul au clair de lune l'ombre bizarre desa bosse.... Le prince Grégory venait de filer en emportantportefeuille et billets de banque.... Il y avait un mois[25]que Son Altesse attendait cette occasion....
VI
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Enfin!...
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Le lendemain de cette aventureuse et tragique soirée,lorsqu'au petit jour notre héros se réveilla, et qu'il eut acquisla certitude que le prince et le magot étaient réellement partis,partis sans retour, lorsqu'il se vit seul dans cette petite tombe[5]blanche, trahi, volé, abandonné en pleine Algérie sauvage avecun chameau à bosse simple et quelque monnaie de poche pourtoute ressource, alors, pour la première fois, le Tarasconnaisdouta. Il douta du Monténégro, il douta de l'amitié, il doutade la gloire, il douta même des lions, et, comme le Christ à[10]Gethsémani, le grand homme se prit à pleurer amèrement.
Or, tandis qu'il était là pensivement assis sur la porte dumarabout, sa tête dans ses deux mains, sa carabine entre sesjambes, et le chameau qui le regardait, soudain le maquis d'enface s'écarte et Tartarin stupéfait voit paraître, à dix pas devant[15]lui, un lion gigantesque s'avançant la tête haute et poussant desrugissements formidables qui font trembler les murs du marabouttout chargés d'oripeaux et jusqu'aux pantoufles du saintdans leur niche.
Seul, le Tarasconnais ne trembla pas.
[20]«Enfin!» cria-t-il en bondissant, la crosse à l'épaule....Pan!... pan! pfft! pfft! C'était fait.... Le lion avait deuxballes explosibles dans la tête.... Pendant une minute, sur lefond embrasé du ciel africain, ce fut un feu d'artifice épouvantablede cervelle en éclats, de sang fumant et de toison rousse[25]éparpillée. Puis tout retomba et Tartarin aperçut ... deuxgrands nègres furieux qui couraient sur lui, la matraque en l'air.Les deux nègres de Milianah!
O misère! c'était le lion apprivoisé, le pauvre aveugle ducouvent de Mohammed que les balles tarasconnaises venaient[30]d'abattre.
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Cette fois, par Mahom! Tartarin l'échappa belle. Ivres defureur fanatique, les deux nègres quêteurs l'auraient sûrementmis en pièces, si le Dieu des chrétiens n'avait envoyé à son aide[5]un ange libérateur, le garde champêtre de la commune d'Orléansvillearrivant, son sabre sous le bras, par un petit sentier.
La vue du képi municipal calma subitement la colère desnègres. Paisible et majestueux,l'homme à la plaque dressa procès-verbalde l'affaire, fit charger sur le chameau ce qui restait dulion, ordonna aux plaignants comme au délinquant de le suivre,[10]et se dirigea sur Orléansville, où le tout fut déposé au greffe.
Ce fut une longue et terrible procédure!/p>
Après l'Algérie des tribus, qu'il venait de parcourir, Tartarinde Tarascon connut alors une autre Algérie non moins cocasseet formidable, l'Algérie des villes, processive et avocassière. Il[15]connut la judiciaire louche qui se tripote au fond des cafés, labohème des gens de loi, les dossiers qui sentent l'absinthe, lescravates blanches mouchetées dechamporeau; il connut leshuissiers, les agréés, les agents d'affaires, toutes ces sauterellesdu papier timbré affamées et maigres qui mangent le colon[20]jusqu'aux tiges de ses bottes et le laissent déchiqueté feuillepar feuille comme un plant de maïs....
Avant tout il s'agissait de savoir si le lion avait été tué surle territoire civil ou le territoire militaire. Dans le premier casl'affaire regardait le tribunal de commerce; dans le second,[25]Tartarin relevait du conseil de guerre, et, à ce mot de conseilde guerre, l'impressionnable Tarasconnais se voyait déjà fusilléau pied des remparts, ou croupissant dans le fond d'un silo....
Le terrible, c'est que la délimitation des deux territoires esttrès vague en Algérie.... Enfin, après un mois de courses,[30]d'intrigues, de stations au soleil dans les cours des bureauxarabes, il fut établi que si d'une part le lion avait été tué surle territoire militaire, d'autre part, Tartarin, lorsqu'il tira, setrouvait sur le territoire civil. L'affaire se jugea donc au civil,
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et notre héros en fut quitte pourdeux mille cinq cents francsd'indemnité, sans les frais.
Comment faire pour payer tout cela? Les quelques piastreséchappées à la razzia du prince s'en étaient allées depuis longtemps[5]en papiers légaux et en absinthes judiciaires.
Le malheureux tueur de lions fut donc réduit à vendre lacaisse d'armes au détail, carabine par carabine. Il vendit lespoignards, les kriss malais, les casse-tête.... Un épicier achetales conserves alimentaires. Un pharmacien, ce qui restait du[10]sparadrap. Les grandes bottes elles-mêmes y passèrent etsuivirent la tente-abri perfectionnée chez un marchand debric-à-brac, qui les éleva à la hauteur de curiosités cochinchinoises....Une fois tout payé, il ne restait plus à Tartarinque la peau du lion et le chameau. La peau, il l'emballa[15]soigneusement et la dirigea sur Tarascon, à l'adresse du bravecommandant Bravida. (Nous verrons tout à l'heure ce qu'iladvint de cette fabuleuse dépouille.) Quant au chameau, ilcomptait s'en servir pour regagner Alger, non pas en montantdessus, mais en le vendant pour payer la diligence, ce qui[20]est encore la meilleure façon de voyager à chameau. Malheureusementla bête était d'un placement difficile, et personnen'en offrit un liard./p>
Tartarin cependant voulait regagner Alger à toute force. Ilavait hâte de revoir le corselet bleu de Baïa, sa maisonnette, ses[25]fontaines, et de se reposer sur les trèfles blancs de son petitcloître, en attendant de l'argent de France. Aussi notre hérosn'hésita pas: et navré, mais point abattu, il entreprit de fairela route à pied, sans argent, par petites journées.
En cette occurrence, le chameau ne l'abandonna pas. Cet[30]étrange animal s'était pris pour son maître d'une tendresseinexplicable, et, le voyant sortir d'Orléansville, se mit à marcherreligieusement derrière lui, réglant son pas sur le sien et ne lequittant pas d'une semelle.
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Au premier moment, Tartarin trouva cela touchant, cettefidélité, ce dévouement à toute épreuve lui allaient au coeur,d'autant que la bête était commode et se nourrissait avec rien.Pourtant, au bout de quelques jours, le Tarasconnais s'ennuya[5]d'avoir perpétuellement sur les talons ce compagnon mélancolique,qui lui rappelait toutes ses mésaventures, puis, l'aigreurs'en mêlant, il lui en voulut de son air triste, de sa bosse, de sonallure d'oie bridée. Pour tout dire, il le prit en grippe et nesongea plus qu'à s'en débarrasser, mais l'animal tenait bon....[10]Tartarin essaya de le perdre, le chameau le retrouva; il essayade courir, le chameau courut plus vite.... Il lui criait: «Vat'en!» en lui jetant des pierres. Le chameau s'arrêtait et le regardaitd'un air triste, puis, au bout d'un moment, il se remettaiten route et finissait toujours par le rattraper. Tartarin dut se[15]résigner.
Pourtant, lorsque après huit grands jours de marche, le Tarasconnaispoudreux, harassé, vit de loin étinceler dans la verdureles premières terrasses blanches d'Alger, lorsqu'il se trouvaaux portes de la ville, sur l'avenue bruyante de Mustapha, au[20]milieu des zouaves, des biskris, des Mahonnaises, tous grouillantautour de lui et le regardant défiler avec son chameau, pour lecoup la patience lui échappa. «Non! non!» dit-il, «ce n'estpas possible.... je ne peux pas entrer dans Alger avec unanimal pareil!» et, profitant d'un encombrement de voitures, il[25]fit un crochet dans les champs et se jeta dans un fossé!
Au bout d'un moment, il vit au-dessus de sa tête, sur lachaussée de la route, le chameau qui filait à grandes enjambées,allongeant le cou d'un air anxieux.
Alors, soulagé d'un grand poids, le héros sortit de sa cachette,[30]et rentra dans la ville par un sentier détourné qui longeait lemur de son petit clos.
VII
VII
Catastrophes sur catastrophes.
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En arrivant devant sa maison mauresque, Tartarin s'arrêtatrès étonné. Le jour tombait, la rue était déserte. Par la portebasse en ogive que la négresse avait oublie de fermer, on entendaitdes rires, des bruits de verres, des détonations de bouchons[5]de Champagne, et dominant tout ce joli vacarme une voix defemme qui chantait, joyeuse et claire:
Aimes-tu, Marco la Belle, La danse aux salons en fleurs....
«Tron de Diou!» fit le Tarasconnais en pâlissant, et il se[10]précipita dans la cour.
Malheureux Tartarin! Quel spectacle l'attendait.... Sousles arceaux du petit cloître, au milieu des flacons, des pâtisseries,des coussins épars, des pipes, des tambourins, des guitares,Baïa debout, sans veston bleu ni corselet, rien qu'une chemisette[15]de gaze argentée et un grand pantalon rose tendre, chantaitMarco la Belleavec une casquette d'officier de marine surl'oreille.... A ses pieds, sur une natte, gavé d'amour et deconfitures, Barbassou, l'infâme capitaine Barbassou, se crevaitde rire en l'écoutant.
[20]L'apparition de Tartarin, hâve, maigri, poudreux, les yeuxflamboyants, la chéchia hérissée, interrompit tout net cette aimableorgie turco-marseillaise. Baïa poussa un petit cri delevrette effrayée, et se sauva dans la maison. Barbassou, lui,ne se troubla pas, et riant de plus belle:
[25]«Hé! bé! monsieur Tartarin, qu'est-ce que vous en dites?Vous voyez bien qu'elle savait le français!»
Tartarin de Tarascon s'avança furieux.
«Capitaine!
--Digo-li qué vengué, moun bon!» cria la Mauresque, se[30]penchant de la galerie du premier avec un joli geste canaille.
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Le pauvre homme, atterré, se laissa choir sur un tambour. SaMauresque savait même le marseillais!
«Quand je vous disais de vous méfier des Algériennes!» fitsentencieusement le capitaine Barbassou. «C'est comme votre[5]prince monténégrin.»
Tartarin releva la tête.
«Vous savez ou est le prince?
--Oh! il n'est pas loin. Il habite pour cinq ans la belle prisonde Mustapha. Le drôle s'est laissé prendre la main dans le[10]sac.... Du reste, ce n'est pas la première fois qu'on le metà l'ombre. Son Altesse a déjà fait trois ans de maison centralequelque part ... et, tenez! je crois même que c'est à Tarascon.
--A Tarascon!...» s'écria Tartarin subitement illuminé....«C'est donc ça qu'il ne connaissait qu'un côté de la ville....
[15]--Hé! sans doute ... Tarascon, vu de la maison centrale....Ah! mon pauvre monsieur Tartarin, il faut joliment ouvrir l'oeildans ce diable de pays, sans quoi on est exposé à des chosesbien désagréables.... Ainsi votre histoire avec le muezzin....
--Quelle histoire? quel muezzin?
[20]--Té! pardi!... le muezzin d'en face qui faisait la courà Baïa.... L'Akbara raconté l'affaire l'autre jour, et toutAlger en rit encore.... C'est si drôle ce muezzin qui, du hautde sa tour, tout en chantant ses prières, faisait sous votre nezdes déclarations à la petite, et lui donnait des rendez-vous en[25]invoquant le nom d'Allah....
--Mais c'est donc tous des gredins dans ce pays?...»hurla le malheureux Tarasconnais.
Barbassou eut un geste de philosophe.
«Mon cher, vous savez, les pays neufs.... C'est égal! si[30]vous m'en croyez, vous retournerez bien vite à Tarascon.
--Retourner ... c'est facile à dire.... Et l'argent?...Vous ne savez donc pas comme ils m'ont plumé, là-has, dans ledésert?
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--Qu'à cela ne tienne!» fit le capitaine en riant.... «LeZouavepart demain, et si vous voulez, je vous rapatrie ...ça vous va-t-il, collègue?... Alors, très bien. Vous n'avez plusqu'une chose à faire. Il reste encore quelques fioles de champagne,[5]une moitié de croustade ... asseyez-vous là, et sansrancune!...»/p>
Après la minute d'hésitation que lui commandait sa dignité,le Tarasconnais prit bravement son parti. Il s'assit, on trinqua;Baïa, redescendue au bruit des verres, chanta la fin deMarco[10]la Belle, et la fête se prolongea fort avant dans la nuit./p>
Vers trois heures du matin, la tête légère et le pied lourd, lebon Tartarin revenait d'accompagner son ami le capitaine, lorsqu'enpassant devant la mosquée, le souvenir du muezzin etde ses farces le fit rire, et tout de suite une belle idée de vengeance[15]lui traversa le cerveau. La porte était ouverte. Il entra,suivit de longs couloirs tapissés de nattes, monta, monta encore,et finit par se trouver dans un petit oratoire turc, où une lanterneen fer découpé se balançait au plafond, brodant les murs blancsd'ombres bizarres.
[20]Le muezzin était là, assis sur un divan, avec son gros turban,sa pelisse blanche, sa pipe de Mostaganem, et devant un grandverre d'absinthe fraîche, qu'il battait religieusement, en attendantl'heure d'appeler les croyants à la prière.... A la vuede Tartarin, il lâcha sa pipe de terreur.
[25]«Pas un mot, curé,» fit le Tarasconnais, qui avait sonidée.... «Vite, ton turban, ta pelisse!...»
Le curé turc, tout tremblant, donna son turban, sa pelisse,tout ce qu'on voulut. Tartarin s'en affubla, et passa gravementsur la terrasse du minaret.
[30]La mer luisait au loin. Les toits blancs étincelaient au clair delune. On entendait dans la brise marine quelques guitares attardées....Le muezzin de Tarascon se recueillit un moment, puis,levant les bras, il commença à psalmodier d'une voix suraiguë:
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«La Allah il Allah.... Mahomet est un vieux farceur.,..L'Orient, le Coran, les bachagas, les lions, les Mauresques, toutça ne vaut pas un viédaze!... Il n'y a plus deTeurs....Il n'y a que des carotteurs.... Vive Tarascon!...»
[5]Et pendant qu'en un jargon bizarre, mêlé d'arabe et de provençal,l'illustre Tartarin jetait aux quatre coins de l'horizon, surla ville, sur la plaine, sur la montagne, sa joyeuse malédictiontarasconnaise, la voix claire et grave des autres muezzins luirépondait, en s'éloignant de minaret en minaret, et les derniers[10]croyants de la ville haute se frappaient dévotement la poitrine.
VIII
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Tarascon! Tarascon!
Midi. LeZouavechauffe, on va partir. Là-haut, sur le balcondu café Valentin, MM. les officiers braquent la longue-vue, etviennent, colonel en tête, par rang de grade, regarder l'heureuxpetit bateau qui va en France. C'est la grande distraction de[15]l'état-major.... En has, la rade étincelle. La culasse desvieux canons turcs enterrés le long du quai flambe au soleilLes passagers se pressent. Biskris et Mahonnais entassentles bagages dans les barques.
Tartarin de Tarascon, lui, n'a pas de bagages. Le voici qui[20]descend de la rue de la Marine, par le petit marché, plein debananes et de pastèques, accompagné de son ami Barbassou.Le malheureux Tarasconnais a laissé sur la rive du Maure sacaisse d'armes et ses illusions, et maintenant il s'apprête àvoguer vers Tarascon, les mains dans ses poches.... A peine[25]vient-il de sauter dans la chaloupe du capitaine, qu'une bêteessoufflée dégringole du haut de la place, et se précipite verslui, en galopant. C'est le chameau, le chameau fidèle, qui, depuisvingt-quatre heures, cherche son maître dans Alger.
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Tartarin, en le voyant, change de couleur et feint de ne pasle connaître; mais le chameau s'acharne. Il frétille au long duquai. Il appelle son ami, et le regarde avec tendresse:«Emmène-moi,» semble dire son oeil triste, «emmène-moi dans la barque,[5]loin, bien loin de cette Arabie en carton peint, de cet Orientridicule, plein de locomotives et de diligences, où--dromadairedéclassé--je ne sais plus que devenir. Tu es le dernier Turc,je suis le dernier chameau.... Ne nous quittons plus, ô monTartarin....
[10]--Est-ce que ce chameau est à vous?» demande le capitaine.
«Pas du tout!» répond Tartarin, qui frémit à l'idée d'entrerdans Tarascon avec cette escorte ridicule; et, reniant impudemmentle compagnon de ses infortunes, il repousse du pied le solalgérien, et donne à la barque l'élan du départ.... Le chameau flaire[15]l'eau, allonge le cou, fait craquer ses jointures et, s'élançantderrière la barque à corps perdu, il nage de conserve vers leZouave, avec son dos bombé, qui flotte comme une gourde, etson grand col, dressé sur l'eau en éperon de trirème.
Barque et chameau viennent ensemble se ranger aux flancs[20]du paquebot.
«A la fin, il me fait peine, ce dromadaire!» dit le capitaineBarbassou tout ému, «j'ai envie de le prendre à monbord.... En arrivant à Marseille, j'en ferai hommage auJardin zoologique.»
[25]On hissa sur le pont, à grand renfort de palans et decordes, le chameau, alourdi par l'eau de mer, et leZouavesemit en route.
Les deux jours que dura la traversée, Tartarin les passa toutseul dans sa cabine, non pas que la mer fût mauvaise, ni que[30]la chechia eût trop à souffrir, mais le diable de chameau, dèsque son maître apparaissait sur le pont, avait autour de lui desempressements ridicules.... Vous n'avez jamais vu un chameauafficher quelqu'un comme cela!...
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D'heure en heure, par les hublots de la cabine où il mettaitle nez quelquefois, Tartarin vit le bleu du ciel algérien pâlir;puis, enfin, un matin, dans une brume d'argent, il entendit avecbonheur chanter toutes les cloches de Marseille. On était[5]arrivé ... leZouavejeta l'ancre.
Notre homme, qui n'avait pas de bagages, descendit sans riendire, traversa Marseille en hâte, craignant toujours d'être suivipar le chameau, et ne respira que lorsqu'il se vit installé dansun wagon de troisième classe, filant bon train sur Tarascon....[10]Sécurité trompeuse! A peine à deux lieues de Marseille, voilàtoutes les têtes aux portières. On crie, on s'étonne. Tartarin,à son tour, regarde, et ... qu'aperçoit-il?... Le chameau,monsieur, l'inévitable chameau, qui détalait sur les rails, enpleine Crau, derrière le train, et lui tenant pied. Tartarin,[15]consterné, se rencoigna, en fermant les yeux.
Après cette expédition désastreuse, il avait compté rentrerchez lui incognito. Mais la présence de ce quadrupède encombrantrendait la chose impossible. Quelle rentrée il allaitfaire, bon Dieu! Pas le son, pas de lions, rien. . . Un[20]chameau!...
«Tarascon!... Tarascon!...»Il fallut descendre....
O stupeur! à peine la chechia du héros apparut-elle dansl'ouverture de la portière, un grand cri: «Vive Tartarin!» fit[25]trembler les voûtes vitrées de la gare.--«Vive Tartarin! vivele tueur de lions!» Et des fanfares, des choeurs d'orphéonséclatèrent.... Tartarin se sentit mourir; il croyait à unemystification. Mais non! tout Tarascon était là, chapeaux enl'air, et sympathique. Voilà le brave commandant Bravida,[30]l'armurier Costecalde, le président, le pharmacien, et tout lenoble corps des chasseurs de casquettes qui se presse autour deson chef, et le porte en triomphe tout le long des escaliers....
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Singuliers effets du mirage! la peau du lion aveugle, envoyéeà Bravida, était cause de tout ce bruit. Avec cette modestefourrure, exposée au cercle, les Tarasconnais, et derrière euxtout le Midi, s'étaient monté la tête. Le Sémaphore avait parlé.[5]On avait inventé un drame. Ce n'était plus un lion que Tartarinavait tué, c'étaient dix lions, vingt lions, une marmelade de lions!Aussi Tartarin, débarquant à Marseille, y était déjà illustre sansle savoir, et un télégramme enthousiaste I'avait devancé de deuxheures dans sa ville natale.
[10]Mais ce qui mit le comble à la joie populaire, ce fut quandon vit un animal fantastique, couvert de poussière et de sueur,apparaître derrière le héros, et descendre à cloche-pied l'escalierde la gare. Tarascon crut un instant sa Tarasque revenue.
Tartarin rassura ses compatriotes.
[15]«C'est mon chameau,» dit-il.
Et déjà sous l'influence du soleil tarasconnais, ce beau soleilqui fait mentir ingénument, il ajouta, en caressant la bosse dudromadaire:
«C'est une noble bête!... Elle m'a vu tuer tous mes lions.»
[20]Là-dessus, il prit familièrement le bras du commandant, rougede bonheur; et, suivi de son chameau, entouré des chasseursde casquettes, acclamé par tout le peuple, il se dirigea paisiblementvers la maison du baobab, et, tout en marchant, il commençale récit de ses grandes chasses:
[25]«Figurez-vous, disait-il, qu'un certain soir, en plein Sahara....»