XIII

La nuit était venue, engloutissant les fonds. Les Bossons ressortaient livides et tout proches, tandis que le Mont-Blanc dressait une cime encore rosée, caressée du soleil disparu. Le Méridional se rassérénait à ce sourire de la nature, quand l'ombre de Bompard se dressa derrière lui.

«C'est vous, Gonzague… vous voyez, je prends le bon de l'air… Il m'embêtait, ce vieux, avec ses histoires…

—Tartar_éïn_, dit Bompard lui serrant le bras à le broyer… J'espère qu'en voilà assez, et que vous allez vous en tenir là de cette ridicule expédition?

Le grand homme arrondit des yeux inquiets:

«Qu'est-ce que vous me chantez?

Alors Bompard lui fit un tableau terrible des mille morts qui les menaçaient, les crevasses, les avalanches, coups de vent, tourbillons.

Tartarin l'interrompit.

«Ah!vaï, farceur; et la Compagnie!… Le Mont-Blanc n'est donc pas aménagé comme les autres?

—Aménagé?… la Compagnie?…» dit Bompard ahuri ne se rappelant plus rien de sa tarasconnade; et l'autre la lui répétant mot pour mot, la Suisse en Société, l'affermage des montagnes, les crevasses truquées, l'ancien gérant se mit à rire.

«Comment! vous avez cru… mais c'était unegaléjade… Entre gens de Tarascon, pas moins, on sait bien ce que parler veut dire…

—Alors, demanda Tartarin très ému, la Jungfrau n'était pas préparée?

—Pas plus!

—Et si la corde avait cassé?…

—Ah! mon pauvre ami…

Le héros ferma les yeux, pâle d'une épouvante rétrospective et, pendant une minute, il hésita… Ce paysage en cataclysme polaire, froid, assombri, accidenté de gouffres… ces lamentations du vieil aubergiste encore pleurantes à ses oreilles… «Outre!que vous me feriez dire…» Puis, tout à coup, il pensa auxgensses, de Tarascon, à la bannière qu'il ferait flotter là-haut, il se dit qu'avec de bons guides, un compagnon à toute épreuve comme Bompard… Il avait fait la Jungfrau… pourquoi ne tenterait-il pas le Mont-Blanc?

Et, posant sa large main sur l'épaule de son ami, il commença d'une voix virile: «Écoutez, Gonzague…

Par une nuit noire, noire, sans lune, sans étoile, sans ciel, sur la blancheur tremblotante d'une immense pente de neige, lentement se déroule une longue corde où des ombres craintives et toutes petites sont attachées à la file, précédées, à cent mètres, d'une lanterne en tache rouge presque au ras du sol. Des coups de piolet sonnant dans la neige dure, le roulement des glaçons détachés dérangent seuls le silence du névé où s'amortissent les pas de la caravane; puis de minute en minute un cri, une plainte étouffée, la chute d'un corps sur la glace et, tout de suite, une grosse voix qui répond du bout de la corde: «Allez doucement de tomber, Gonzague.» Car le pauvre Bompard s'est décidé à suivre son ami Tartarin jusqu'au sommet du Mont-Blanc. Depuis deux heures du matin—il en est quatre à la montre à répétition du président—le malheureux courrier s'avance à tâtons, vrai forçat la chaîne, traîné, poussé, vacillant et bronchant, contraint de retenir les exclamations diverses que lui arrache sa mésaventure, l'avalanche guettant de tous côtés et le moindre ébranlement, une vibration un peu forte de l'air cristallin, pouvant déterminer des tombées de neige ou de glace. Souffrir en silence, quel supplice pour un homme de Tarascon!

Mais la caravane a fait halte, Tartarin s'informe, on entend une discussion à voix basse, des chuchotements animés: «C'est votre compagnon qui ne veut plus avancer…» répond le Suédois. L'ordre de marche est rompu, le chapelet humain se détend, revient sur lui-même, et les voilà tous au bord d'une énorme crevasse, ce que les montagnards appellent une «roture». On a franchi les précédentes l'aide d'une échelle mise en travers et qu'on passe sur les genoux; ici, la crevasse est beaucoup trop large et l'autre bord se dresse en hauteur de quatre-vingts à cent pieds. Il s'agit de descendre au fond du trou qui se rétrécit, à l'aide de marches creusées au piolet, et de remonter pareillement. Mais Bompard s'y refuse avec obstination.

Penché sur le gouffre que l'ombre fait paraître insondable, il regarde s'agiter dans une buée la petite lanterne des guides préparant le chemin. Tartarin, peu rassuré lui-même, se donne du courage en exhortant son ami: «Allons, Gonzague, zou!» et, tout bas, il le sollicite d'honneur, invoque Tarascon, la bannière, le Club des Alpines…

—Ah!vaï, le Club… Je n'en suis pas, répond l'autre cyniquement.

Alors Tartarin lui explique qu'on lui posera les pieds que rien n'est plus facile.

—Pour vous, peut-être, mais pas pour moi…

—Pas moins, vous disiez que vous aviez l'habitude…

—Bé oui! certainement, l'habitude… mais laquelle? J'en ai tant… l'habitude de fumer, de dormir…

—De mentir, surtout, interrompt le président…

—D'exagérer, allons! dit Bompard sans s'émouvoir le moins du monde.

Cependant, après bien des hésitations, la menace de le laisser là tout seul le décide à descendre lentement, posément, cette terrible échelle de meunier… Remonter est plus difficile, sur l'autre paroi droite et lisse comme un marbre et plus haute que la tour du roi Ren Tarascon. D'en bas, la clignante lumière des guides semble un ver luisant en marche, il faut se décider, pourtant; la neige sous les pieds, n'est pas solide, des glouglous de fonte et d'eau circulante s'agitent autour d'une large fissure qu'on devine plutôt qu'on ne la voit, au pied du mur de glace, et qui souffle son haleine froide d'abîme souterrain.

—Allez doucement de tomber, Gonzague!…

Cette phrase, que Tartarin profère d'une intonation attendrie, presque suppliante, emprunte une signification solennelle à la position respective des ascensionnistes, cramponnés maintenant des pieds et des mains, les uns au-dessous des autres, liés par la corde, et par la similitude de leurs mouvements, si bien que la chute ou la maladresse d'un seul les mettrait tous en danger. Et quel danger, coquin de sort! Il suffit d'entendre rebondir et dégringoler les débris de glaçons avec l'écho de la chute par les crevasses et les dessous inconnus pour imaginer quelle gueule de monstre vous guette et vous happerait au moindre faux pas.

Mais qu'y a-t-il encore? Voilà que le long Suédois qui précède justement Tartarin s'est arrêté et touche de ses talons ferrés la casquette du P. C. A. Les guides ont beau crier: «En avant!…» et le président: «Avancez donc, jeune homme…» Rien ne bouge. Dressé de son long, accroché d'une main négligente, le Suédois se penche et le jour levant effleure sa barbe grêle, éclaire la singulière expression de ses yeux dilatés, pendant qu'il fait signe à Tartarin:

—Quelle chute, hein, si on lâchait!…

—Outre! Je crois bien… vous nous entraîneriez tous… Montez donc!…

L'autre continue, immobile:

—Belle occasion pour en finir avec la vie, rentrer au néant par les entrailles de la terre, rouler de crevasse en crevasse comme ceci que je détache de mon pied… Et il s'incline effroyablement pour suivre le quartier de glace qui rebondit et sonne sans fin dans la nuit.

«Malheureux! prenez garde…» crie Tartarin blême d'épouvante; et, désespérément cramponné à la paroi suintante, il reprend d'une chaude ardeur son argument de la veille en faveur de l'existence: «Elle a du bon, que diantre!… A votre âge, un beau garçon comme vous… vous ne croyez donc pas à l'amour,qué?

Non, le Suédois n'y croit pas. L'amour idéal est un mensonge des poètes; l'autre, un besoin qu'il n'a jamais ressenti…

«Bé oui! bé oui!… C'est vrai que les poètes sont un peu deTarascon, ils en disent toujours plus qu'il n'y en a; mais, pas moins,c'est gentil lefemellan, comme on appelle les dames chez nous.Puis, on a des enfants, des jolis mignons qui vous ressemblent.

—Ah! oui, les enfants, une source de chagrins. Depuis qu'elle m'a eu, ma mère n'a cessé de pleurer.

—Écoutez, Otto, vous me connaissez, mon bon ami…

Et de toute l'expansion valeureuse de son âme, Tartarin s'épuise ranimer, à frictionner à distance cette victime de Schopenhauer et de Hartmann, deux polichinelles qu'il voudrait tenir au coin d'un bois, coquin de sort! pour leur faire payer tout le mal qu'ils ont fait la jeunesse…

Qu'on se représente, pendant cette discussion philosophique, la haute muraille de glace, froide, glauque, ruisselante, frôlée d'un rayon pâle, et cette brochée de corps humains plaqués dessus en échelons, avec les sinistres gargouillements qui montent des profondeurs béantes et blanchâtres, les jurons des guides, leurs menaces de se détacher et d'abandonner leurs voyageurs. A la fin, Tartarin, voyant que nul raisonnement ne peut convaincre ce fou, dissiper son vertige de mort, lui suggère l'idée de se jeter de la pointe extrême du Mont-Blanc… A la bonne heure, ça vaudrait la peine de là-haut? Une belle fin dans les éléments… Mais ici, au fond d'une cave… Ah!vaï, quellefoutaise!… Il y met tant d'accent, à la fois brusque et persuasif, une telle conviction, que le Suédois se laisse vaincre; et les voilà enfin, un par un, en haut de cette terribleroture.

On se détache, on fait halte pour boire un coup et casser une croûte. Le jour est venu. Un jour froid et blême sur un cirque grandiose de pics, de flèches, dominés par le Mont-Blanc encore à quinze cents mètres. Les guides à part gesticulent et se concertent avec des hochements de tête. Sur le sol tout blanc, lourds et ramassés, le dos rond dans leur veste brune, on dirait des marmottes prêtes à remiser pour l'hiver. Bompard et Tartarin, inquiets, transis, ont laissé le Suédois manger tout seul et se sont approchés au moment où le guide-chef disait d'un air grave:

«C'est qu'il fume sa pipe, il n'y a pas à dire que non.

—Qui donc fume sa pipe? demanda Tartarin.

—Le Mont-Blanc, monsieur, regardez.

Et l'homme montre tout au bout de la haute cime, comme une aigrette, une fumée blanche qui va vers l'Italie.

«Et autrement, mon bon ami, quand le Mont-Blanc fume sa pipe, qu'est-ce que cela veut dire?

—Ça veut dire, monsieur, qu'il fait un vent terrible au sommet, une tempête de neige qui sera sur nous avant longtemps.

Et dame! c'est dangereux.

—Revenons» dit Bompard verdissant; et Tartarin ajoute:

«Oui, oui, certaine_main_, pas de sot amour-propre!

Mais le Suédois s'en mêle; il a payé pour qu'on le mène au Mont-Blanc, rien ne l'empêchera d'y aller. Il y montera seul, si personne ne l'accompagne. «Lâches! lâches!» ajoute-t-il tourné vers les guides, et il leur répète l'injure de la même voix de revenant dont il s'excitait tout à l'heure au suicide.

«Vous allez bien voir si nous sommes des lâches…. Qu'on s'attache, et en route! s'écrie le guide-chef. Cette fois, c'est Bompard qui proteste énergiquement. Il en a assez, il veut qu'on le ramène, Tartarin l'appuie avec vigueur:

«Vous voyez bien que ce jeune homme est fou!…» s'écrie-t-il en montrant le Suédois déjà parti à grandes enjambées sous les floches de neige que le vent commence à chasser de toutes parts. Mais rien n'arrêtera plus ces hommes que l'on a traités de lâches. Les marmottes se sont réveillées, héroïques, et Tartarin ne peut obtenir un conducteur pour le ramener avec Bompard aux Grands-Mulets. D'ailleurs, la direction est simple: trois heures de marche en comptant un écart de vingt minutes pour tourner la grande roture si elle les effraie à passer tout seuls.

«Outre, oui, qu'elle nous effraie!…» fait Bompard sans pudeur aucune, et les deux caravanes se séparent.

A présent, les Tarasconnais sont seuls. Ils avancent avec précaution sur le désert de neige, attachés à la même corde, Tartarin en avant, tâtant de son piolet gravement, pénétré de la responsabilité qui lui incombe, y cherchant un réconfort.

«Courage! du sang-froid!… Nous nous en tirerons!…» crie-t-il chaque instant à Bompard. Ainsi l'officier, dans la bataille, chasse la peur qu'il a, en brandissant son épée et criant à ses hommes:

«En avant, s… n… de D…! toutes les balles ne tuent pas!

Enfin les voilà au bout de cette horrible crevasse. D'ici au but, ils n'ont plus d'obstacles bien graves; mais le vent souffle, les aveugle de tourbillons neigeux. La marche devient impossible sous peine de s'égarer.

«Arrêtons-nous un moment,» dit Tartarin. Un sérac de glace gigantesque leur creuse un abri à sa base; ils s'y glissent, étendent la couverture doublée de caoutchouc du président, et débouchent la gourde de rhum, seule provision que n'aient pas emportée les guides. Il s'ensuit alors un peu de chaleur et de bien-être, tandis que les coups de piolet, toujours plus faibles sur la hauteur, les avertissent du progrès de l'expédition. Cela résonne au coeur du P. C. A. comme un regret de n'avoir pas fait le Mont-Blanc jusqu'aux cimes.

«Qui le saura? riposte Bompard cyniquement. Les porteurs ont conservé la bannière; de Chamonix on croira que c'est vous.

—Vous avez raison, l'honneur de Tarascon est sauf…» conclutTartarin d'un ton convaincu.

Mais les éléments s'acharnent, la bise en ouragan, la neige par paquets. Les deux amis se taisent, hantés d'idées sinistres, ils se rappellent l'ossuaire sous la vitrine du vieil aubergiste, ses récits lamentables, la légende de ce touriste américain qu'on a retrouv pétrifié de froid et de faim, tenant dans sa main crispée un carnet o ses angoisses étaient écrites jusqu'à la dernière convulsion qui fit glisser le crayon et dévier la signature.

«Avez-vous un carnet, Gonzague?

Et l'autre, qui comprend sans explications:

«Ah!vaï, un carnet… Si vous croyez que je vais me laisser mourir comme cet Américain… Vite, allons nous-en, sortons d'ici.

—Impossible… Au premier pas nous serions emportés comme une paille, jetés dans quelque abîme.

—Mais alors, il faut appeler, l'auberge n'est pas loin…» Et Bompard à genoux, la tête hors du sérac, dans la pose d'une bête au pâturage et mugissante, hurle: «Au secours! au secours! à moi!

—Aux armes!…» crie à son tour Tartarin de son creux le plus sonore que la grotte répercute en tonnerre.

Bompard lui saisit le bras: «Malheureux, le sérac!…» Positivement tout le bloc a tremblé; encore un souffle et cette masse de glaçons accumulés croulerait sur leur tête. Ils restent figés, immobiles, enveloppés d'un effrayant silence bientôt traversé d'un roulement lointain qui se rapproche, grandit, envahit l'horizon, meurt enfin sous la terre de gouffre en gouffre.

«Les pauvres gens!…» murmure Tartarin pensant au Suédois et à ses guides, saisis, emportés sans doute par l'avalanche. Et Bompard hochant la tête: «Nous ne valons guère mieux qu'eux.» En effet, leur situation est sinistre, n'osant bouger dans leur grotte de glace ni se risquer dehors sous les rafales.

Pour achever de leur serrer le coeur, du fond de la vallée monte un aboiement de chien hurlant à la mort. Tout à coup Tartarin, les yeux gonflés, les lèvres grelottantes, prend les mains do son compagnon et le regardant avec douceur:

«Pardonnez-moi, Gonzague, oui, oui, pardonnez-moi, Je vous ai rudoy tantôt, je vous ai traité de menteur…

—Ah!vaï!Qu'est-ce que ça fait?

—J'en avais le droit moins que personne, car j'ai beaucoup menti dans ma vie, et, à cette heure suprême, j'éprouve le besoin de m'ouvrir, de me dégonfler, d'avouer publiquement mes impostures.

—Des impostures, vous?

—Écoutez-moi, ami… d'abord je n'ai jamais tué de lion.

—Ça ne m'étonne pas…» fait Bompard tranquillement. «Mais est-ce qu'il faut se tourmenter pour si peu?… C'est notre soleil qui veut ça, on naît avec le mensonge…Vé!moi… Ai-je dit une vérit depuis que je suis au monde? Dès que j'ouvre la bouche, mon Midi me monte comme une attaque. Les gens dont je parle, je ne les connais pas, les pays, je n'y suis jamais allé, et tout ça fait un tel tissu d'inventions que je ne m'y débrouille plus moi-même.

—C'est l'imagination,péchère!soupire Tartarin; nous sommes des menteurs par imagination.

—Et ces mensonges-là n'ont jamais fait de mal à personne, tandis qu'un méchant, un envieux comme Costecalde…

—Ne parlons jamais de ce misérable!» interrompt le P. C. A., et pris d'un subit accès de rage: «Coquin de bon sort! c'est tout de même un peu fichant…» Il s'arrête sur un geste terrifié de Bompard… «Ah! oui, le sérac…» et baissant le ton, forcé de chuchoter sa colère, le pauvre Tartarin continue ses imprécations à voix basse dans une énorme et comique désarticulation de la bouche: «Un peu fichant de mourir la fleur de l'âge par la faute d'un scélérat qui, dans ce moment, prend bien tranquillement sa demi-tasse sur le Tour de Ville!…

Mais pendant qu'il fulmine, une éclaircie s'ouvre peu à peu dans l'air. Il ne neige plus, il ne vente plus; et des écarts bleus apparaissent déchirant le gris du ciel. Vite, en route, et, rattachés tous deux à la corde, Tartarin, qui a pris la tête comme tout l'heure, se retourne, un doigt sur la bouche:

«Et vous savez, Gonzague, tout ce que nous venons de dire reste entre nous.

—Té, pardi…

Pleins d'ardeur, ils repartent, enfonçant jusqu'aux genoux dans la neige fraîchement tombée, qui a englouti sous sa ouate, immaculée les traces de la caravane; aussi Tartarin consulte sa boussole toutes les cinq minutes. Mais cette boussole tarasconnaise, habituée aux chauds climats, est frappée de congélation depuis son arrivée en Suisse. L'aiguille joue aux quatre coins, agitée, hésitante; et ils marchent devant eux, attendant de voir se dresser tout à coup les roches noires des Grands-Mulets dans la blancheur uniforme, silencieuse, en pics, en aiguilles, en mamelons, qui les entoure, les éblouit, les épouvante aussi, car elle peut recouvrir de dangereuses crevasses sous leurs pieds.

«Du sang-froid, Gonzague, du sang-froid!

—C'est justement de ça que je manque,» répond Bompard lamentablement. Et il gémit: «Aïe de mon pied!… aïe de ma jambe!… nous sommes perdus; jamais nous n'arriverons…

Ils marchent depuis deux heures lorsque, vers le milieu d'une pente de neige très dure à grimper, Bompard s'écrie effaré:

«Tartar_éïn_, mais ça monte!

—Eh! je le vois parbleu bien, que ça monte, riposte le P. C. A. en train de perdre sa sérénité.

—Pas moins, à mon idée, ça devrait descendre.

—Béoui! mais que voulez que j'y fasse? Allons toujours jusqu'en haut, peut-être que ça descendra de l'autre côté.

Cela descendait en effet, et terriblement, par une succession de névés, de glaciers presque à pic, et tout au bout de cet étincellement de blancheurs dangereuses une cabane s'apercevait piquée sur une roche à des profondeurs qui semblaient inaccessibles. C'était un asile atteindre avant la nuit, puisqu'on avait perdu la direction des Grands-Mulets, mais au prix de quels efforts, de quels dangers peut-être!

«Surtout ne me lâchez pas,qué, Gonzague…

—Ni vous non plus, Tartaré_ïn._

Ils échangèrent ces recommandations sans se voir, séparés par une arête derrière laquelle Tartarin a disparu, avançant l'un pour monter, l'autre pour descendre, avec lenteur et terreur. Ils ne se parlent même plus, concentrant toutes leurs forces vives, crainte d'un faux pas, d'une glissade. Tout à coup, comme il n'est plus qu'à un mètre de la crête, Bompard entend un cri terrible de son compagnon, en même temps qu'il sent la corde se tendre d'une violente et désordonnée secousse… Il veut résister, se cramponner pour retenir son compagnon sur l'abîme. Mais la corde était vieille, sans doute, car elle se rompt brusquement sous l'effort.

«Outre!

—Boufre!

Ces deux cris se croisent, sinistres, déchirant le silence et la solitude, puis un calme effrayant, un calme de mort que rien ne trouble plus dans la vastitude des neiges immaculées.

Vers le soir, un homme ressemblant vaguement à Bompard, un spectre aux cheveux dressés, boueux, ruisselant, arrivait à l'auberge des Grands-Mulets où on le frictionnait, le réchauffait, le couchait avant qu'il eût prononcé d'autres paroles que celles-ci, entrecoupées de larmes, de poings levés au ciel. «Tartarin… perdu… cassé la corde…» Enfin on put comprendre le grand malheur qui venait d'arriver.

Pendant que le vieil aubergiste se lamentait et ajoutait un nouveau chapitre aux sinistres de la montagne en attendant que son ossuaire s'enrichît des restes de l'accident, le Suédois et ses guides, revenus de leur expédition, se mettaient à la recherche de l'infortun Tartarin avec des cordes, des échelles, tout l'attirail d'un sauvetage, hélas! infructueux. Bompard, resté comme ahuri, ne pouvait fournir aucun indice précis ni sur le drame ni sur l'endroit où il avait eu lieu. On trouva seulement au Dôme du Goûter un bout de corde resté dans une anfractuosité de glace. Mais cette corde, chose singulière, était coupée aux deux bouts comme avec un instrument tranchant; les journaux de Chambéry en donnèrent un facsimilé. Enfin, après huit jours de courses, de consciencieuses recherches, quand on eut la conviction que le pauvre présid_ain_ était introuvable, perdu sans retour, les délégués désespérés prirent le chemin de Tarascon, ramenant Bompard dont le cerveau ébranlé gardait la trace d'une terrible secousse.

«Ne me parlez pas de ça, répondait-il quand il était question du sinistre, ne m'en parlez jamais!

Décidément le Mont-Blanc comptait une victime de plus, et quelle victime!

D'endroit plus impressionnable que Tarascon, il ne s'en est jamais vu sous le soleil d'aucun pays. Parfois, en plein dimanche de fête, toute la ville dehors, les tambourins en rumeur, le Cours grouillant et tumultueux, émaillé de jupes vertes, rouges, de fichus arlésiens, et, sur de grandes affiches multicolores, l'annonce des luttes pour hommes et demi-hommes, des courses de taureaux camarguais, il suffit d'un farceur criant: «Au chien fou!…» ou bien: «Un boeuf échappé!…» et l'on court, on se bouscule, on s'effare, les portes se ferment de tous leurs verrous, les persiennes claquent comme par un orage, et voilà Tarascon désert, muet, sans un chat, sans un bruit, les cigales elles-mêmes blotties et attentives.

C'était l'aspect de ce matin-là qui n'était pourtant ni fête ni dimanche: les boutiques closes, les maisons mortes, places et placettes comme agrandies par le silence et la solitude. «Vasta silentio», dit Tacite décrivant Rome aux funérailles de Germanicus, et la citation de sa Rome en deuil s'appliquait d'autant mieux à Tarascon qu'un service funèbre pour l'âme de Tartarin se disait en ce moment la métropole où la population en masse pleurait son héros, son dieu, son invincible à doubles muscles resté dans les glaciers du Mont-Blanc.

Or, pendant que le glas égrenait ses lourdes notes sur les rues désertes, Mlle Tournatoire, la soeur du médecin, que son mauvais état de santé retenait toujours à la maison, morfondue dans son grand fauteuil contre la vitre, regardait dehors en écoutant les cloches. La maison des Tournatoire se trouve sur le chemin d'Avignon, presque en face celle de Tartarin, et la vue de ce logis illustre dont le locataire ne devait plus revenir, la grille pour toujours fermée du jardin, tout, jusqu'aux boîtes à cirage des petits savoyards alignées près de la porte, gonflait le coeur de la pauvre demoiselle infirme qu'une passion secrète dévorait depuis plus de trente ans pour le héros tarasconnais. O mystères d'un coeur de vieille fille! C'était sa joie de le guetter passer à des heures régulières, de se dire: «O va-t-il?…» de surveiller les modifications de sa toilette, qu'il s'habillât en alpiniste ou revêtit sa jaquette vert-serpent. Maintenant, elle ne le verrait plus; et cette consolation même lui manquait d'aller prier pour lui avec toutes les dames de la ville.

Soudain la longue tête de cheval blanc de Mlle Tournatoire se colora légèrement; ses yeux déteints, bordés de rose, se dilatèrent d'une manière considérable pendant que sa maigre main aux rides saillantes esquissait un grand signe de croix… Lui, c'était lui longeant les murs de l'autre côté de la chaussée… D'abord elle crut à une apparition hallucinante… Non, Tartarin lui-même, en chair et en os, seulement pâli, piteux, loqueteux, longeant les murs comme un pauvre ou comme un voleur. Mais pour expliquer sa présence furtive Tarascon, il nous faut retourner sur le Mont-Blanc, au Dôme du Goûter, à cet instant précis où les deux amis se trouvant chacun sur un côt du Dôme, Bompard sentit le lien qui les attachait, brusquement se tendre, comme par la chute d'un corps.

En réalité, la corde s'était prise entre deux glaçons, et Tartarin, éprouvant la même secousse, crut, lui aussi, que son compagnon roulait, l'entraînait. Alors, à cette minute suprême… comment dire cela, mon Dieu!… dans l'angoisse de la peur, tous deux, oubliant le serment solennel à l'hôtel Baltet, d'un même mouvement, d'un même geste instinctif, coupèrent la corde, Bompard avec son couteau, Tartarin d'un coup de piolet; puis épouvantés de leur crime, convaincus l'un et l'autre qu'ils venaient de sacrifier leur ami, ils s'enfuirent dans des directions opposées.

Quand le spectre de Bompard apparut aux Grands-Mulets, celui de Tartarin arrivait à la cantine de l'Avesailles. Comment, par quel miracle, après combien de chutes, de glissades? Le Mont-Blanc seul aurait pu le dire, car le pauvre P. C. A. resta deux jours dans un complet abrutissement, incapable, de proférer le moindre son. Dès qu'il fut en état, on le descendit à Courmayeur, qui est le Chamonix italien. A l'hôtel où il s'installa pour achever de se remettre, il n'était bruit que d'une épouvantable catastrophe arrivée au Mont-Blanc, tout à fait le pendant de l'accident du Cervin: encore un alpiniste englouti par la rupture de la corde.

Dans sa conviction qu'il s'agissait de Bompard, Tartarin, rongé de remords, n'osait plus rejoindre la délégation ni retourner au pays. D'avance il voyait sur toutes les lèvres, dans tous les yeux: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?…» Pourtant le manque d'argent, la fin de son linge, les frimas de septembre qui arrivaient et vidaient les hôtelleries, l'obligèrent à se mettre en route. Après tout, personne ne l'avait vu commettre son crime? Rien ne l'empêcherait d'inventer n'importe quelle histoire; et, les distractions du voyage aidant, il commençait à se remettre. Mais aux approches de Tarascon, quand il vit s'iriser sous le ciel bleu la fine découpure des Alpines, tout le ressaisit, honte, remords, crainte de la justice; et pour éviter l'éclat d'une arrivée en pleine gare, il descendit à la dernière station avant la ville.

Ah! sur cette belle route tarasconnaise, toute blanche et craquante de poussière, sans autre ombrage que les poteaux et les fils télégraphiques, sur cette voie triomphale où, tant de fois, il avait passé à la tête de ses alpinistes ou de ses chasseurs de casquettes, qui l'aurait reconnu, lui, le vaillant, le pimpant, sous ses hardes déchirées et malpropres, avec cet oeil méfiant du routier guettant les gendarmes? L'air brûlait malgré qu'on fût au déclin de la saison; et la pastèque qu'il acheta à un maraîcher lui parut délicieuse à manger dans l'ombre courte du charreton, pendant que le paysan exhalait sa fureur contre les ménagères de Tarascon, toutes absentes du marché, ce matin-là, «rapport à une messe noire qu'on chantait pour quelqu'un de la ville perdu au fond d'un trou, là-bas dans les montagnes… Té! les cloches qui sonnent… Elles s'entendent d'ici…

Plus de doute; c'est pour Bompard que tombait ce lugubre carillon de mort secoué par un vent tiède sur la campagne solitaire! Quel accompagnement à la rentrée du grand homme dans sa patrie!

Une minute, quand, la porte du petit jardin brusquement ouverte et refermée, Tartarin se retrouva chez lui, qu'il vit les étroites allées bordées de buis ratissées et proprettes, le bassin, le jet d'eau, les poissons rouges s'agitant au craquement du sable sous ses pas, et le baobab géant dans son pot à réséda, un bien-être attendri la chaleur de son gîte de lapin de choux l'enveloppa comme une sécurité après tant de dangers et d'aventures. Mais les cloches, les maudites cloches redoublèrent, la tombée des grosses notes noires lui écrasa de nouveau le coeur. Elles lui disaient sur le mode funèbre: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? Tartarin, qu'est devenu Bompard?» Alors, sans le courage d'un mouvement, il s'assit sur la margelle brûlante du petit bassin et resta là, anéanti, effondré, au grand émoi des poissons rouges.

Les cloches ne sonnent plus. Le porche de la métropole, bruyant tout à l'heure, est rendu au marmottement de la pauvresse assise à gauche et à l'immobilité de ses saints de pierre. La cérémonie religieuse terminée, tout Tarascon s'est porté au Club des Alpines où, dans une séance solennelle, Bompard doit faire le récit de la catastrophe, détailler les derniers moments du P. C. A. En dehors des membres, quelques privilégiés, armée, clergé, noblesse, haut commerce, ont pris place dans la salle des conférences dont les fenêtres, larges ouvertes, permettent à la fanfare de la ville, installée en bas, sur le perron, de mêler quelques accords héroïques ou plaintifs aux discours de ces messieurs. Une foule énorme se presse autour des musiciens, se hisse sur ses pointes, les cous tendus, essayant d'attraper quelques bribes de la séance, mais les fenêtres sont trop élevées et l'on n'aurait aucune idée de ce qui se passe, sans deux ou trois petits drôles branchés dans un gros platane, et jetant de là des renseignements comme on jette des noyaux de cerises du haut de l'arbre.

«Vé, Costecalde, qui se force pour pleurer. Ah! le gueusard, c'est lui qui tient le fauteuil à présent… Et le pauvre Bézuquet, comme il se mouche! comme il a les yeux rouges! Té! l'on a mis un crêpe la bannière… Et Bompard qui vient vers la table avec les trois délégués… Il met quelque chose sur le bureau… Il parle présent… Ça doit être bien beau. Les voilà qui tombent tous des larmes…

En effet, l'attendrissement devenait général à mesure que Bompard avançait dans son récit fantastique. Ah! la mémoire lui était revenue, l'imagination aussi. Après s'être montrés, lui et son illustre compagnon, à la cime du Mont-Blanc, sans guides, car tous s'étaient refusés à les suivre, effrayés par le mauvais temps,—seuls avec la bannière déployée pendant cinq minutes sur le plus haut pic de l'Europe, il racontait maintenant, et avec quelle émotion, la descente périlleuse et la chute, Tartarin roulant au fond d'une crevasse, et lui, Bompard, s'attachant pour explorer le gouffre dans toute sa longueur, d'une corde de deux cents pieds.

«Plus de vingt fois, messieurs, que dis-je, plus de nonante fois, j'ai sondé cet abîme de glace sans pouvoir arriver jusqu'à notre malheureux présid_ain_ dont cependant je constatais le passage par ces quelques débris laissés aux anfractuosités de la glace….

En parlant, il étalait sur le tapis de la table un fragment de maxillaire, quelques poils de barbe, un morceau de gilet, une boucle de bretelle; on eût dit l'ossuaire des Grands-Mulets.

Devant cette exhibition, les douloureux transports de l'assemblée ne se maîtrisaient plus; même les coeurs les plus durs, les partisans de Costecalde et les personnages les plus graves, Cambalalette le notaire, le docteur Tournatoire, tombaient effectivement des larmes grosses comme des bouchons de carafe. Les dames invitées poussaient des cris déchirants que dominaient les beuglements sanglotés d'Excourbaniès, les bêlements de Pascalon, pendant que la marche funèbre de la fanfare accompagnait d'une basse lente et lugubre.

Alors, quand il vit l'émotion, l'énervement à son comble, Bompard termina son récit avec un grand geste de pitié vers les débris en bocaux comme des pièces à conviction: «Et voilà, messieurs et chers concitoyens, tout ce que j'ai pu retrouver de notre illustre et bien-aimé président… Le reste, dans quarante ans, le glacier nous le rendra.

Il allait expliquer, pour les personnes ignorantes, la récente découverte faite sur la marche régulière des glaciers: mais le grincement de la petite porte du fond l'interrompit, quelqu'un entrait. Tartarin, plus pâle qu'une apparition de Home, juste en face de l'orateur.

«Vé! Tartarin!…

—Té! Gonzague!…

Et cette race est si singulière, si facile aux histoires invraisemblables, aux mensonges audacieux et vite réfutés, que l'arrivée du grand homme dont les fragments gisaient encore sur le bureau, ne causa dans la salle qu'un médiocre étonnement.

«C'est un malentendu,allons,» dit Tartarin soulagé, rayonnant, la main sur l'épaule de l'homme qu'il croyait avoir tué.

«J'ai fait le Mont-Blanc des deux côtés. Monté d'un versant, descendu de l'autre; et c'est ce qui a permis de croire à ma disparition.

Il n'avouait pas qu'il avait fait le second versant sur le dos.

«Sacré Bompard! dit Bézuquet, il nous a tout de même retournés avec son histoire….» Et l'on riait, on se serrait les mains pendant qu'au dehors la fanfare, qu'on essayait en vain de faire taire, s'acharnait à la marche funèbre de Tartarin.

«Vé Costecalde, comme il est jaune!…» murmurait Pascalon à Bravida en lui montrant l'armurier qui se levait pour céder le fauteuil l'ancien président dont la bonne face rayonnait. Bravida, toujours sentencieux, dit tout bas en regardant Costecalde déchu, rendu à son rang subalterne: «La fortune de l'abbé Mandaire, de curé il devint vicaire.

Et la séance continua.

End of Project Gutenberg's Tartarin sur les Alpes, by Alphonse Daudet


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