En aucun lieu du monde les prêtres ne sont plus tolérants. Il ne peut en être autrement pour que la bonne entente se maintienne entre une population mi-partie catholique et protestante.
Du reste, les ministres du culte jouissent d'une liberté d'allure aussi grande, en proportion, que celle qu'ils laissent à leurs ouailles.
L'abbé un tel accepte un cigare sans plus de façon que le capitaine un tel.
Ils font des visites aux jeunes filles et, à l'occasion, montent à côté d'elles dans leur voiture. On bavarde, on débite des cancans.
J'étais suffoqué, la première fois qu'uneyung ladym'a dit: N'est-ce pas que le Père un tel est joli garçon? n'est-ce pas qu'il est charmant? Je suis folle de lui!
Ils savent qu'il y a entre eux une barrière infranchissable; ils sont certains de ne la jamais briser. Qu'ont-ils donc à craindre, et pourquoi s'interdire ce flirtage canonique?
Il n'y a que deux endroits où je n'ai pas rencontré le prêtre catholique: au skating-rink et au bal. Mais le théâtre ne lui est pas fermé.
Il y avait des prêtres, et l'évêque lui-même, à la représentation dePatience, donnée par des jeunes gens et jeunes filles de Saint-Jean. Possible n'y seraient-ils pas allés si la pièce eût été jouée par des cabotins: mais qu'est-ce que le nom des acteurs peut changer au principe? D'autant quePatienceest une opérette qui a eu un immense succès à Londres et à New-York, et qui n'a rien de commun avec un mystère ou même avec une tragédie commePolyeucte.
Peut-être le frottement des clergymen conduit-il les prêtres catholiques à ce laisser-aller, que je suis, je me hâte de le dire, loin de blâmer.
Ou peut-être est-ce tout simplement encore, là-bas, l'âge d'or pour les moeurs. Oui, c'est plutôt cela. Quand les fidèles ont la foi du charbonnier, les ministres peuvent, sans inconvénients, se mêler davantage à leur existence. À Terre-Neuve les hommes sont ignorants. Ils n'ont pas l'idée d'employer leur intelligence à penser; elle ne leur est bonne qu'à tenir leurs livres de commerce en partie double. Les femmes, qui lisent beaucoup, ont l'esprit plus cultivé. J'en connais bon nombre qui sont plus familières avec notre littérature que bien des jeunes filles françaises élevées au couvent. Mais les Anglaises sont poétiques entre toutes les femmes, et la plus sublime poésie, c'est la religion.
Aussi faut-il voir l'enthousiasme qui les transporte à l'église lorsqu'il s'agit de suivre une mission. Tant que durent ces pieux exercices, le sermon du Père A... ou celui du Père Z... sont le sujet de toutes les conversations. On a retenu leur discours par coeur; on se le répète les uns aux autres; on l'admire ensemble, autant comme morceau de littérature que comme parole divine.
Il a défendu de valser. Et au prochain bal, vous verrez toutes les jeunes filles catholiques demeurer sur leurs chaises, tandis que leurs amies protestantes tourneront avec d'autant plus d'entrain. Beaucoup resteront liées par leur promesse pendant toute la saison.
Il est vrai que flirter n'est point pécher, et qu'elles y trouvent une compensation.
Aussi les bons missionnaires, qui viennent sans doute à Saint-Jean pour leur propre édification, n'ayant rien d'autre à interdire à des âmes si parfaites, sont contraints de s'en prendre à l'innocent plaisir de valser.
Quant aux jeunes filles protestantes, je suppose qu'il n'y a point d'amusements dont leurs pasteurs les empêchent de jouir, puisqu'eux-mêmes ne se privent de rien.
Sauf un peu plus de vénération autour de sa personne, et d'étoffe aux basques de sa redingote, le clergyman n'a rien qui le distingue particulièrement des autres hommes. Il va dans le monde, danse, joue la comédie pour rire et pour de bon; il a une femme qui reçoit et des filles passionnées au lawntenies. Nous n'avons donc rien à dire de plus sur son compte dans ce chapitre.
Il n'y a qu'un évêque anglican pour toute l'île de Terre-Neuve et les Bermudes. Tous les quatre ans, il va séjourner quelques mois dans cette dernière partie de son diocèse.
Au contraire, les diocèses catholiques sont au nombre de trois. Malgré la disproportion du territoire, l'évêque protestant est tout de même un moins important personnage que son collègue.
Cela tient, je pense, à ce que l'Église protestante est très-divisée.
10 janvier.—Hier soir, une troupe deChristian Minstrelsa donné une représentation dans la salle de concert à l'Athenæum. Le sujet mérite bien un compte rendu.
Les Christian Minstrels—tout ce qu'il y a de plus américain—ont pour spécialité de chanter de la musique nègre en l'interprétant telle qu'elle doit l'être.
À cet effet, ils se font la tête de l'emploi en se barbouillant de noir de fumée. L'orchestre composé de cuivres et de tambours se groupe sur des gradins, et de chaque côté, au premier plan, se placent les chanteurs.
Tout à coup la musique commence. Un des chanteurs, muni d'un tambour de basque ou d'une guitare, se met, tout en jouant, à pousser des éclats de voix qu'il accompagne des grimaces les plus simiesques et des gestes les plus ridicules.
Son agitation va toujours en croissant; elle devient bientôt frénésie.
Il bondit de dessus sa chaise comme lancé par un ressort, il traverse toute la scène et regagne sa place dans une sarabande endiablée. Toujours chantant, grimaçant et jouant, il saute, tourne, pirouette, renvoyant bras et jambes dans les directions les plus imprévues, puis retombe sur sa chaise, calmé soudain, modulant à mi-voix un air langoureux dont tout son corps agité en cadence marque le rhythme doux.
Au moment où il achève et où l'on s'attend au silence, voilà que du côté opposé un autre chanteur, se tenant le ventre à pleines mains, part d'un formidable éclat de rire, se tord sur sa chaise en proie aux spasmes de la plus bruyante hilarité.
Tout d'abord ahuris, ses camarades le regardent avec stupeur, et brusquement, comme saisis par une contagion subite, les voilà tous qui se roulent sur leurs siéges et traduisent leur gaieté par les hurlements les plus sauvages.
Puis tout se tait comme par enchantement, et de chaque camp on se lance des lazzi, des calembours, des coq-à-l'âne.
Voilà à peu près ce qu'est une représentation donnée par les Minstrels: tout ce qu'il y a de plus absurde et de plus drôle,—drôle au moins la première fois. Ces spectacles grossiers enchantent les Américains, qui, malgré leur civilisation raffinée, portent encore en eux ce Yankee qui est le Cosaque de leur race.
C'est dans cette même salle, ou d'autres analogues, qu'ont lieu les fréquents concerts, ventes, lectures, bals donnés dans un but de charité par les nombreuses Sociétés de bienfaisance catholiques et protestantes.
Miss Fisher est l'âme de ces concerts, auxquels prennent part aussi les jeunes gens et jeunes filles de la ville. On va même jusqu'à jouer la comédie.
C'est dans cette salle que Stuart Cumberland, avant d'aller à Paris, est venu nous bouleverser l'esprit par sa science mystérieuse.
Comme le caractère américain s'est encore montré à cette occasion: Cumberland, qui arrivait du Canada, où il avait charmé le marquis de Lorne et la princesse Louise, fut assez adroit pour se faire présenter au public de Saint-Jean par le premier ministre sir W. W... (K. C. M. G.). Cela suffit pour que le parti opposé au gouvernement déclarât la guerre à Cumberland, l'accusant de toutes les supercheries et cherchant à le discréditer dans l'opinion publique. Pendant toute la durée de son séjour, lethought readerfut l'objet de la plus vive polémique entre les deux partis politiques représentés chacun à Saint-Jean par un journal quotidien.
Cela fut au point qu'il jugea nécessaire de prendre sa propre défense au début d'une séance et se révéla un orateur fort habile. Plein de verve caustique et d'énergie, il sut si bien flétrir l'anonyme qu'il contraignit son calomniateur déguisé sous un nom de plume à se dévoiler pour lui répondre.
Bref, comme la représentation menaçait de se transformer en révolution, Cumberland demanda que les membres de son comité de surveillance fussent élus par le public. La salle, dont il avait gagné les sympathies, ne lui envoya que ses ennemis, les accompagnant chacun, à mesure qu'ils sortaient des rangs, par des applaudissements ironiques. Ce fut donc sous le contrôle de gens intéressés contre lui que Cumberland répéta ce soir-là, avec son succès habituel, ces étonnantes expériences que tout le monde lui a vu faire aujourd'hui.
Mardi gras.—Le soir du carnaval a été célébré au skating-rink par une fête costumée. L'effroi du ridicule qu'il y aurait à tomber dans les jambes d'uneyung ladym'a ôté le courage d'apprendre à patiner. J'ai donc été en simple spectateur voir glisser sur la glace les Sévillanes, les Napolitaines, les Nuits, les pierrots, les dominos de toutes nuances et autres grands personnages qui forment le pétulant cortége du prince Carnaval.
Je trouvai là l'élégante miss Maud qui fait habiller sa fine taille à Paris, et son amie la jolie miss Lilia.
Celle-ci était à peine débarquée de Londres, où elle avait fait ses études, et elle était arrivée par le dernier paquebot sous la seule garde de sa vertu et de ses dix-huit ans.
Maud m'a présenté à son amie et, d'un patin léger, s'est envolée à l'autre bout duringtandis que je restais en tête-à-tête avec Lilia. Elle parlait peu français, mais avec la grâce simple qu'elle mettait en toutes choses.
J'ai cru d'abord ma situation très-critique en me voyant jeter si brusquement dans l'intimité de ma nouvelle amie. Il n'en a rien été. Il est vrai que j'ai fait le voeu de ne plus m'étonner de rien. Et puis l'air de candeur qui sied délicieusement à ses traits fins et réguliers, le regard intelligent de ses yeux clairs dont le charme est augmenté par la couleur brune des cheveux, tout cela a établi du premier coup un courant sympathique entre nous deux.
Aussi la conversation était-elle très-animée lorsque la désolante musique de bastringue qui passe ici pour une fanfare, attaqua, ou plutôt massacra, leGod save the Queen. C'était le signal de la fin. Car il n'y a pas de réunion publique ou privée qui ne se termine ici par l'exécution du chant national. À ce moment, l'usage veut qu'on se tienne debout et la tête découverte.
On ouvrit l'étroite porte during, et aussitôt un nuage de neige se précipita dans le hall, comme pour nous avertir de prendre nos précautions contre la tempête avant de quitter notre abri.
Dehors, le vent faisait rage et soulevait de par terre, en épais tourbillons, cette terrible poussière de neige durcie qui aveugle et étouffe à la fois. Telle était la violence de l'ouragan que pour arriver à bon port, nous avons dû tous les trois nous donner le bras et marcher les yeux fermés en nous serrant étroitement l'un contre l'autre.
Arrivés à la demeure de Maud, nous sommes entrés pour attendre une accalmie. Nous avions absolument l'air de bonshommes de neige.
On monte au salon, on se chauffe, on prend du thé. Bien entendu, il n'est pas question des parents. Ils sont sortis ou peut-être couchés, mais dans tous les cas ils ne nous joueront pas le mauvais tour de venir nous déranger.
Seuls les frères et soeurs de Maud se joignent à nous, et aussitôt Lilia de s'écrier:
—Si nous dansions!
Chacun se précipite, poussant une table ou un fauteuil pour faire le champ libre, et la danse commence.
J'ai cru, ce soir-là, avoir appris la valse américaine; mais depuis que je n'ai plus Lilia pour la danser, il m'est impossible de retrouver le pas qu'elle m'avait enseigné.
Vers minuit, le temps était à peu près beau, et j'ai eu la faveur d'accompagner miss Lilia chez elle.
Durant ce trajet, nous nous sommes mutuellement sondés et confessés l'un à l'autre; nous nous sommes découvert une infinité de goûts communs. Arrivés devant la porte, nous nous sommes serré la main avec ce geste franc et naturel de deux vieux amis chez qui la confiance égale l'affection.
Comme je suis loin de la France! Et comme c'est pitié que la France ne soit pas plus près de l'Amérique!
Peut-être s'en rapprochera-t-elle: la vapeur a déjà bien diminué l'espace qui sépare Paris de New-York. Mais les belles Américaines de Paris sont en train de le supprimer tout à fait.
Elles apportent aux Françaises qui ne veulent pas voyager, ce qu'elles trouveraient à l'étranger si la mode les y poussait: plus de largeur dans les idées.
Les voyages élargissent l'esprit, c'est incontestable. J'ai aujourd'hui sur les phoques et les morues des notions qu'aucun de mes amis de France, même les plus bacheliers, ne peuvent se vanter de posséder comme moi.
3 mars.—L'activité reprend dans le port et dans la ville. Aux misérables, mis à pied par l'hiver, et qui s'étaient abattus sur Saint-Jean pour demander leur subsistance à la charité publique, succèdent les hommes vigoureux, énergiques, au regard clair et décidé, aux rudes favoris rougeâtres et à la haute stature, qui viennent s'enrôler pour la pêche, ou plutôt la chasse du phoque.
De leur côté, les steamersloups-mariniersarrivent d'Écosse. Ils ont eu une longue et dangereuse traversée. Des jours et des nuits, ils ont glissé à travers la brume, à la clameur perpétuelle de leur sifflet d'alarme. Il y en a qui ont rencontré une banquise longue d'une dizaine de lieues et qui leur barrait le chemin. Ils ont dû fuir hors de leur route pour l'éviter. L'un d'eux, surpris dans un brouillard opaque, s'est trouvé prisonnier dans les glaces, étroitement serré et entraîné par elles dans le sud, loin de son but.
D'autres, plus heureux, ont pu suivre jusqu'au bout l'itinéraire tracé d'avance. Ils ont louvoyé pendant des heures d'angoisse au milieu de centaines d'icebergs, les uns larges et plats, qu'on n'apercevait point venir; les autres, hauts comme des montagnes, qu'on avait à peine le temps d'éviter, et qu'on rasait de près avec l'horrible crainte de les voir s'écrouler sur le steamer et l'écraser.
Ils sont tous les ans une vingtaine de braves vapeurs qui viennent d'Écosse s'équiper à Saint-Jean pour la pêche du phoque. Ils y ont leurs engins et leurs approvisionnements dans des magasins, et puis ils y mettent leurs équipages de pêche.
Les Écossais ont bien tenté de former ces équipages avec des hommes de leur pays. Mais ils n'ont pas réussi et ont dû reconnaître que le Terre-Neuvien était le seul pêcheur possible à lancer sur la glace à la poursuite des loups marins.
N'est-ce point dans leur race, comme c'est dans celle de leurs chiens de se jeter à l'eau et de plonger à la façon des canards?
Et il est heureux qu'il en soit ainsi, puisque cette industrie de la pêche du phoque constitue, après celle de la morue, la plus abondante source de revenu pour la colonie.
La pêche du phoque n'a pendant longtemps été faite que par des voiliers. Pour le seul port de Saint-Jean, plus de cent partaient chaque année pour tenter l'entreprise.
Le premier steamer fut inauguré en 1863. Le succès justifia l'innovation, et aujourd'hui, vingt ans plus tard, ils sont plus d'une trentaine de vapeurs qui arment ici contre le phoque, tandis que les voiliers ne nombrent plus que cinq ou six navires.
Ces steamers sont de véritables forteresses pour la construction, l'avant surtout, composé d'une épaisse muraille revêtue de bois de fer et cuirassée d'acier.
L'équipage de pêche se compose de deux à trois cents hommes.
Comme la pêche des steamers est généralement plus rémunératrice, ceux-ci peuvent choisir à leur gré parmi les candidats pêcheurs. Ils prennent donc les plus jeunes et les plus vigoureux; les autres s'enrôlent à bord des voiliers.
En ce moment, les préparatifs d'expédition pour la pêche du phoque occupent tout le monde. On s'empresse autour du dernier steamer arrivé. On observe le temps avec inquiétude. De toutes les directions, les journaux reçoivent des télégrammes qui disent l'aspect favorable ou non des champs de glace autour de l'île. On rappelle les résultats de l'année précédente. On court visiter les vapeurs comme de vieux amis retrouvés après une longue absence. Bref, il se fait dans la ville un tel mouvement de commerce et de curiosité que l'agitation ne serait pas plus grande s'il s'agissait de mobiliser un corps d'armée pour entrer en campagne.
Depuis le 1ermars, il y a déjà plusieurs voiliers de partis. Mais les steamers, de par la loi, ne peuvent quitter le port avant le 10.
Ils arrivent ainsi sur les lieux de pêche vers le 20 mars. C'est le bon moment pour s'emparer du jeune phoque qui a trois semaines environ, qui est très-gras et qui ne peut s'échapper, ne sachant pas encore nager.
10 mars.—À bord du «French Shore».—Le temps est splendide. Il fait un beau froid ensoleillé; notre machine est sous pression; on hisse le pavillon bleu et blanc du pilote, et je viens de faire déposer ma valise dans la cabine que le capitaine Dickson m'a offert de partager avec lui. Il n'y a pas de place perdue dans unloup-marinier: la cabine du capitaine, un dortoir pour les hommes et tout le reste pour les phoques.
Nous avons deux cent soixante hommes à bord. Hier ils sont venus, chacun avec son matelas et ses couvertures qu'ils ont rangés côte à côte dans le dortoir, comme des harengs dans un baril. Ils n'ont pas besoin de cabinet de toilette, puisqu'il leur est défendu de se déshabiller pendant toute la durée de l'expédition.
Voilà que l'hélice commence à tourner en broyant les glaçons qui l'entourent. Nous sommes au fond du havre, et pour en sortir nous allons suivre le chenal coupé dans la glace et entretenu libre par l'incessant va-et-vient d'un petit vapeur peint en vert.
J'ai lunché avec le capitaine. Il a toujours été favorisé par la chance et espère me rendre témoin d'une belle pêche. Le vent souffle, paraît-il, du bon côté. Nous filons le cap sur le nord, et l'on a largué la grande voile d'artimon et toute la toile des huniers pour soulager la machine. Ce matin, les côtes étaient encravatées de brume, et en quittant le port nous avons entendu la sirène[1]du cap Spear pousser ses longs gémissements lugubres comme un tocsin prolongé. Le vent d'ouest s'est levé depuis et a chassé au large le brouillard et les glaces flottantes.
Nous marchons en toute sécurité, et les hommes en profitent pour faire leurs préparatifs de combat. Les voilà en train de mettre en état leurs bottes en peau de phoque qui leur montent aux genoux et qui sont munies d'une épaisse semelle ferrée. Outre cela, leur équipement se compose d'un bâton garni de fer et de fusils.
17 mars.—Quelle a été ma stupéfaction lorsqu'en arrivant ce matin sur le pont, j'ai vu que nous avancions à grand'peine au milieu d'une multitude infinie de glaçons flottant à fleur d'eau!
Pendant la nuit, il y a eu une brusque saute de vent qui a ramené vers les côtes les glaces qui s'en étaient éloignées.
Le capitaine se désespère. Il comptait découvrir un phoque sur chaque glaçon, et il ne s'en montra pas un seul.
Plus il va, et plus notre navigation devient pénible. On a passé tout le jour en vaines observations.
18 mars.—Autre changement à vue; on se croirait à une féerie au Châtelet.
Il a fait cette nuit un froid intense qui a transformé la mer en un champ de glace. On a éteint les feux; nous sommes définitivement prisonniers, mais prisonniers comme un voleur qu'on aurait enfermé dans un palais rempli de trésors.
En effet, aussi loin qu'il peut s'étendre, le regard ne distingue qu'une multitude grouillante de jeunes phoques.
Quelle surprise! Ce sont les plus gentilles créatures qu'on puisse imaginer. Ils sont à peine longs d'un mètre, et chaudement enveloppés d'une épaisse fourrure blanche, blanche comme la neige qui vient de tomber. Et quel regard intelligent dans leurs grands yeux noirs pleins de douceur!
Tous nos hommes sont sur la glace. Ils y courent et sautent avec autant d'aisance qu'un conducteur de cotillon sur un parquet ciré.
C'est un carnage atroce. Il n'y a pas de champ de bataille qui offre un aspect aussi émouvant. De la dunette, j'observe, à l'aide d'une longue-vue, les péripéties du combat. Du reste, notre navire même, cordages et coque cristallisés par le froid dans leurs moindres détails, notre navire est entouré de cadavres.
Le chasseur, armé d'un bâton, s'élance sur la glace, frappe d'un coup au nez le jeune phoque sans défense et qui expire en poussant les cris les plus plaintifs et les plus désespérés: de vrais cris de petit enfant. Il y a de quoi fendre le coeur, et les quelques novices que nous avons hésitent avant de frapper.
Détail horrible: aussitôt l'innocente bête assommée, d'un coup de couteau savant, le bourreau lui pratique une fente de la gorge à l'extrémité du corps. En un tour de main, le pauvre animal est dévêtu de sa peau et de son épaisse chemise de lard. Et souvent, alléché comme un tigre par le sang de sa victime, l'assassin lui arrache le coeur tout chaud et palpitant et le déchire d'une dent vorace,—horreur!
La carcasse, lambeau informe recouvert de chairs sanglantes, est abandonnée, et tout autour la glace est souillée du sang répandu.
Qu'on s'imagine près de trois cents hommes, tous occupés à ces égorgements. Sur la mer, toute de glace à perte de vue, des milliers de jeunes phoques immobiles et silencieux. Et tout d'un coup le désespoir de ces pauvres bêtes, les lamentations qui s'élèvent de toutes parts; le hideux squelette ensanglanté qui reste sur la glace désormais salie et puante; les hommes animés au carnage, qui dévorent tout vivant le coeur du vaincu, ou en emplissent, comme en cas, la poche de leur tablier.
Tout cela n'est rien: barbarie!
Mais la douleur navrante de cette mère désolée, ses cris de poignant effroi, cette manifestation violente de désespoir lorsque, revenant au trou près duquel elle avait laissé son petit pour aller lui chercher pâture, elle ne retrouve plus qu'un débris immonde! Voilà la scène entre toutes tragique et presque révoltante de ce drame étrange et dont la scène est unique dans le monde.
Si encore le phoque était un animal comme tous les autres. Mais non, il a des gémissements presque humains, et parmi les bêtes, c'est une des espèces chez qui l'intelligence est le plus développée.
N'est-ce pas merveille que l'instinct de cette mère, lorsqu'elle a mis bas son unique petit sur un champ de glace? Elle entretient toujours libre auprès de lui un trou communiquant avec l'eau et qui lui sert à aller chercher sa nourriture et celle de son petit. Comment fait-elle pour empêcher la glace de boucher ce passage? C'est ce qu'on ignore. En revanche, l'observation a permis d'établir d'une façon certaine que la mère ne se trompe jamais de porte; elle revient toujours à celle au bord de laquelle est son petit qu'elle ne saurait confondre avec un autre.
Si le champ de glace était immobile, il n'y aurait là rien de surprenant, malgré le voisinage des trous innombrables; mais au contraire, ces banquises sont toujours en marche, soit sous l'action du vent, soit sous celle des courants.
Le jeune phoque reste six semaines sur la glace. Au bout de ce terme, sa fourrure—qui lui a fait donner le nomd'habit blanc(white coat)—se zèbre de couleurs foncées, et il commence à aller à l'eau.
Le capitaine vient de m'apprendre les résultats de la journée; ils sont splendides: dix mille quatre cents et quelques peaux.
Les hommes en ont débarrassé le pont, les ont rangées une à une, puis sont montés tremper leur biscuit dans une tasse de thé noir comme du café. C'est la seule nourriture du bord. On leur donne pourtant du porc trois fois par semaine à dîner. Mais toute autre boisson que le thé est rigoureusement interdite. Il faut donc les excuser de leur goût pour les coeurs de phoque, d'autant plus que leur façon de les manger est, paraît-il, une assurance prise contre le scorbut.
Je m'explique enfin l'ardeur infatigable de ces braves gens à tuer depuis le matin jusqu'au soir: au lieu d'être soldé, l'équipage est intéressé pour un tiers sur le produit brut de la pêche. Le capitaine reçoit un certain nombre decentspar peau.
19 mars—Nous sommes toujours prisonniers; seulement la situation est moins belle. Tous les phoques ayant été détruits hier à plus d'un mille à la ronde, il faut courir très-loin les chercher. On a perdu beaucoup de temps en allées et venues pour apporter les peaux. Chacune pèse en moyenne quarante livres. Un homme en enfile cinq ou six avec une corde et les traîne ainsi jusqu'au navire. Quand il faut faire un mille ou deux avec ce poids à tirer sur une surface glissante et couverte d'aspérités, cela devient une rude et fatigante besogne.
Aussi n'avons-nous que trois mille peaux environ aujourd'hui.
20 mars.—Nous avons eu cette nuit une violente tempête. C'était effrayant. Le navire, incapable d'obéir aux efforts du vent, a dû se défendre de pied ferme. Tout craquait de la façon la plus sinistre, et l'air agité passait en sifflant à travers les cordages gelés.
Nous en sommes quittes pour de légères avaries dans la mâture.
Hélas! l'ouragan ne nous a sans doute épargnés que parce qu'il a pris ailleurs sa victime.
Le jour commençait à tomber, lorsque douze pêcheurs provenant du steamerGreenlandsont venus demander l'hospitalité à notre capitaine.
Les pauvres gens étaient épuisés, et ils n'ont pu satisfaire notre curiosité qu'après s'être un peu restaurés et réchauffés.
Ils avaient marché une partie de la nuit—je veux dire pendant ces heures que le jour vole ici à la nuit—et toute la journée sans savoir où ils allaient et s'ils suivaient le chemin de la bonne ou de la mauvaise fortune.
L'ouragan qui s'était déclaré la veille les avait surpris en train de tuer des phoques à plus de deux milles duGreenland. Ils avaient commencé par ne pas s'en inquiéter, jusqu'à ce que le vent, toujours plus fort, eût amené de l'horizon une brume épaisse qui les enveloppa soudain.
Ils s'élancent aussitôt dans la direction où il leur semble avoir laissé le navire. La tempête grandit toujours, et le soleil menace de s'éteindre aux confins de l'Océan.
Soudain ils émergent du brouillard, l'atmosphère a repris toute sa limpidité, et chaque arête de glace multiplie le dernier rayon que lui renvoie le couchant.
Mais le steamer n'est plus là, et les malheureux s'aperçoivent qu'ils ont fait fausse route dans le brouillard. En effet, au lieu d'avoir l'ouest en face d'eux, ils auraient dû le garder à leur gauche.
Ils cherchent de tous côtés, ne voient rien. Le ruban de brume qui vient de passer sur eux coupe par le milieu le cercle dont ils occupent le centre, et malgré sa marche rapide, la nuit est plus vite encore et souffle brusquement les dernières clartés du jour.
Le vent redouble, balayant la poussière de glace qu'il soulève et roule en tourbillons aveuglants; puis il monte en trombe jusqu'au ciel et chasse devant lui avec des hurlements lamentables de gros nuages noirs et lourds, qui crèvent en fuyant et répandent une pluie fine et serrée de neige durcie.
Éperdus, les naufragés cherchent un asile aux pieds d'un iceberg et s'y blottissent aiguillonnés par le froid, au risque d'être écrasés par la chute du bloc.
Cependant le soleil, à peine éteint, se rallume bientôt, ourlant l'horizon d'un fil d'or pâle.
On dirait que le vent reconnaît en lui un être supérieur et plus fort, car à sa vue il baisse peu à peu la voix et retient le torrent de sa rage.
La neige achève de tomber et ne se soulève plus en poussière qu'à de rares intervalles. Les nuages déchargés de leur poids s'élèvent dans le ciel qu'ils font plus pâle sans le cacher. Une partie de l'horizon, qui était tout de glace, est rendue à la mer libre.
Mais où est le steamerGreenland?
Ils ont beau chercher, les naufragés ne le découvrent nulle part; pas même un peu de fumée qui le fasse deviner derrière un iceberg.
Cette fois ils consultent la boussole, et l'orientation du navire bien définie, ils partent devant eux. Au bout d'un instant ils retrouvent le tas de peaux de phoque qu'ils avaient amoncelées lorsque la tempête les avait forcés de fuir. Il n'y a donc plus à douter, ils sont sur le bon chemin. Mais alors on devrait déjà voir le steamer. À moins que l'ouragan ne l'ait dégagé de la glace et qu'il n'ait été forcé de gagner la mer libre?
Tous les regards fouillèrent l'horizon. Rien!
Le champ de glace s'était disloqué en plusieurs endroits. Sur une largeur d'une centaine de mètres, il fallut sauter d'un glaçon à l'autre.
Il y en eut un, le plus jeune, qui était si épuisé, que son pied manqua, et qu'il fallut le repêcher. Cela parut à tous un mauvais présage. Jusque-là ils n'avaient pas osé se placer en face de leur inquiétude; mais alors une voix traduisit:
—Il y aura quelque malheur. Nous ne pouvons plus être qu'à un quart de mille; nous devrions le voir.
Et tous sentirent l'émotion leur serrer le coeur. Cette parole était bien l'expression de leur intime pensée, mais personne encore n'avait eu le courage de la dire.
Soudain ils s'arrêtent tous d'un même mouvement, incapables de proférer un mot ou de faire un pas.
Le mystère est enfin dévoilé.
À cent pas devant eux, c'est là qu'avait été leGreenland!
Et après le mouvement de stupeur qui les a retenus, un rayon d'espoir les ranime, et ils s'empressent vers le lieu du sinistre.
Du navire il ne restait que quelques planches, des tronçons de mâts, des bouts de cordes, et la façon dont la glace les avait enterrés racontait avec assez d'éloquence que le steamer avait été écrasé et coulé sous la chute d'une montagne de glace.
Et la même voix qui avait déjà parlé prononça:
—S'ils sont au fond, c'est à Dieu de les tirer de là. Pour nous, tâchons de nous sauver nous-mêmes!
C'était alors que leur situation dans toute son horreur s'était dressée en face d'eux, comme un fantôme se levant de la tombe où leur navire était enseveli.
Où aller? que faire? qu'espérer?
—Nous n'avons qu'une chance de salut, dit un vieux: c'est de pouvoir gagner les côtes à travers le champ de glace.
—Le vent soufflait de la terre; la mer doit être libre autour des côtes.
—Peut-être serons-nous aperçus de quelque bateau. Et puis quel autre parti avons-nous à prendre?
On se mit en marche vers l'ouest. Quelques phoques donnèrent leur coeur et leur foie pour composer le menu du déjeuner, et l'on tâcha de se désaltérer avec une poignée de neige.
Après avoir employé plusieurs heures à sauter d'un glaçon à l'autre, au milieu d'une multitude de phoques, on rencontra enfin un immense champ de glace qui s'étendait tout d'une pièce aussi loin que la vue pouvait porter.
À cet aspect, chacun reprit espoir.
Cependant il fallut marcher encore douze heures avant de distinguer la vague fumée duFrench Shorequi avait rallumé ses fourneaux dans l'espoir d'une débâcle.
Peu après la découverte de cette bienheureuse fumée, ils avaient aperçu quelques-uns de nos pêcheurs les plus éloignés du steamer.
Aussitôt, devant la certitude d'être maintenant sauvés, la fièvre d'énergie qui les poussait en avant, fuyant la mort, les avait abandonnés, et ils étaient tombés, épuisés de fatigue et de joie, persuadés qu'ils ne pourraient pas faire un pas de plus.
Mais le vieux, toujours debout, s'écria: En avant! et un suprême effort les souleva jusqu'à notre steamer, jusqu'à la tasse de thé dont ils avaient si grand besoin.
21 mars.—Nous sommes enfin dégagés. Aussitôt que nous avons pu nous frayer un passage, on a fait hélice en avant vers le lieu où a sombré leGreenland. Nous avons retrouvé sous la glace les débris signalés par les naufragés, mais grâce à la marche de la banquise, il arrive maintenant que ces épaves sont loin de marquer l'endroit où le steamer a disparu. La seule question qui nous préoccupe est de savoir si l'équipage a réussi à se sauver.
Aussi notre sirène ne cesse-t-elle de jeter au vent de puissants appels, ne se reposant que pour laisser parler la voix du canon. On prépare des feux de Bengale et des fusées pour la nuit.
Tout cela n'empêche pas nos hommes de se livrer à une chasse des plus actives. Comme nous l'avaient fait espérer les naufragés duGreenland, nous nous trouvons au milieu d'une innombrable armée de phoques.
Mais le spectacle s'offre à moi pourvu d'un intérêt tout nouveau. Il ne s'agit plus de courir sur la surface solidifiée de la mer: ce sont des milliers de glaçons flottant de compagnie. Doucement balancés par les vagues, ils s'en vont à la dérive portant la fortune d'un peuple entierd'habits blancs.
Et, légèrement, avec une adresse presque ridicule sous leur apparence d'ours habillés de cuir, nos pêcheurs sautent d'un bloc à l'autre, tuent la bête et font l'opération avec la tranquillité d'un cuisinier qui coupe un bifteck sur sa table.
Hier, c'était le drame; aujourd'hui, une tragi-comédie. Les acteurs: un phoque de l'espèce appeléehoodet trois pêcheurs.
D'abord quelques mots sur ces hoods.
Il sont plus grands et plus rares, quoique moins estimés que les harps. Le mâle porte sur la tête un épais bourrelet de peau très-élastique, et qu'il peut rabattre sur les yeux et le nez comme un capuchon. C'est du reste de là que lui vient son nom (hood, capuchon). Ainsi casqué, il est invulnérable aux coups de bâton, et le seul moyen d'en venir à bout est de lui loger une balle sur le côté, un peu en arrière de la tête.
Le pire est que cet animal se défend quand on l'attaque. Il est même plus méchant que cela, et se fait agresseur pour sauver la vie à sa femelle et à son petit.
Or, ne voilà-t-il pas qu'un homme, se trouvant sur un glaçon de compagnie avec un jeune hood, lui applique, en guise deshake hand, un coup de bâton sur le nez. Au cri de la victime, le père surgit de l'eau, furieux, et s'élance visière baissée contre l'adversaire. Deux pêcheurs volent au secours de leur camarade. Les coups de bâton grêlent sur la tête du phoque. Mais animée de vengeance, la vaillante bête fait face à chacun, se précipite gueule ouverte, et voulant saisir un bras, prend au vol un des bâtons de l'ennemi et le broie d'un coup de dent.
Désarmé, le combattant recule, si vivement poussé que sans avoir le temps de se retourner il tombe à la mer.
C'en est fait de l'homme si la bête se met à l'eau. Aussi les deux autres lui barrent le passage, attirant sur eux la rage du monstre, tandis que leur camarade reprend pied. Alors on exécute une retraite précipitée derrière le bâton qui voltige et s'abat.
Un pêcheur arriva à temps, armé d'un fusil, pour décider du sort de la bataille. Mais il s'en fallut de peu que la tragédie ne plongeât son poignard dans un sang plus pur que celui d'un phoque.
22 mars.—L'équipage duGreenlandaura-t-il péri tout entier, ou bien aura-t-il été recueilli par quelque autre navire? Quant à nous, nous avons perdu tout espoir de le rallier. On continue pourtant à faire retentir chaque demi-heure le sifflet d'alarme.
Aujourd'hui la chasse a porté à trente mille le nombre des peaux de phoque rangées à bord. C'est magnifique. À l'exception de notre cabine et du dortoir des hommes, tout est plein comme un oeuf dans le navire, du plancher au plafond.
Nous n'avons plus qu'à profiter du beau temps pour nous hâter vers le port. Cependant le brave capitaine Dickson ne peut se décider à virer de bord sans pousser une pointe plus au large à la recherche de l'équipage duGreenland.
Tous nos pêcheurs sont rentrés à bord, et nous partons à la découverte.
23 mars.—Vers cinq heures, ce matin, leFrench Shorea atteint la limite de la banquise. Après c'était la mer libre jusqu'à la «belle France». Nous sommes retournés sur nos pas, ou plutôt sur notre sillage.
Il n'y a plus rien à faire pour l'équipage duGreenland.
Revenus dans les glaces, nous étions entourés d'une telle quantité de phoques, qu'on n'a pu s'empêcher de faire une nouvelle descente au milieu d'eux.
Au bout de la journée, il y avait sept mille peaux de plus sur le pont. Total: trente-sept mille peaux doublées chacune environ de trois pouces de lard.
Où les mettre? L'hésitation n'a pas été de longue durée. D'une seule voix, l'équipage a galamment offert son dortoir.
Le capitaine est triomphant.
27 mars.—Voilà Saint-Jean!
On a interrogé le pilote; mais il ne savait rien du désastre duGreenland.
Nous avons eu une très-belle navigation de retour, malgré qu'il fît froid. Les hommes ont passé quatre nuits sur le pont, roulés dans leurs couvertures. Cela ne les empêche pas d'être de la plus belle humeur et de la plus belle santé.
Dès demain matin on commencera à décharger le steamer. On séparera le lard d'avec les peaux. Celles-ci seront salées pour être exportées en Angleterre, où on les emploie à fabriquer des chaussures, harnais, portemanteaux, etc.
Quant au lard, découpé en petits morceaux par une machine à vapeur, on le fait fondre, puis on l'expose au soleil dans des bassins vitrés.
Il sort de là une huile blanche, inodore et des plus fines, également exportée pour servir à la confection des meilleurs savons, et à l'usage des phares, machines et autres objets[2].
14 avril.—Sur le rapport du capitaine Dickson, le gouvernement a envoyé un vapeur à la recherche des naufragés duGreenland. Il est revenu ce matin, sans avoir rien découvert.
Ils étaient cent trente hommes!
On ne se rappelle pas de semblable catastrophe.
De tous lesloups-mariniersrentrés au port, c'est leFrench Shorequi a fait la pêche la plus rapide et la plus abondante.
Il y en a deux que les glaces ont retenus dix jours entiers tout près d'ici et qui n'ont rapporté chacun que deux ou trois cents phoques. Ils se préparent du reste à repartir. LeFrench Shorereprend aussi la mer demain matin, pour tenter de nouveau la fortune.
Cette fois on va avoir affaire à des phoques adultes qui savent nager et n'attendront pas patiemment qu'on vienne les assommer pour les déshabiller. Aussi le bâton est-il suppléé par le fusil.
15 avril.—Dieu soit loué! Ils sont soixante-dix, de l'équipage duGreenland, qui sont arrivés ce matin à bord d'un voilier. Quarante-trois autres ont été recueillis par un second navire à voile et sont en route pour Saint-Jean.
D'après leur rapport, les vingt-sept hommes, y compris le capitaine, qui restaient à bord ont péri avec le steamer.
Quant aux survivants, ils avaient été sauvés dès le lendemain, et, tandis que nous les cherchions, ils étaient à bord des voiliers qu'un vent contraire retenait au large.
Il y a eu à Saint-Jean une émeute de joie.
30 mai.—Revenons aux jeunes Américaines ou plutôt Terre-Neuviennes.
Mes anciens étonnements se sont fondus avec la neige de cet hiver. Je trouve toute naturelle cette existence de liberté et de camaraderie avec les jeunes filles.
Il paraît pourtant que si j'ai changé d'habitudes, je n'ai pas changé de caractère.
Combien de fois me suis-je entendu dire: «Oh! vous êtes bien Français!»
On affirme que nous autres Français avons le monopole de la galanterie. Aussi là-bas, le plus médiocre Parisien est-il assuré d'un facile triomphe dans le monde.
C'est bien un peu la faute des jeunes gens de Terre-Neuve. Pourquoi leur instruction est-elle si inférieure à celle des jeunes filles?
Les travaux manuels sont inconnus auxyung ladies. Jamais vous ne les surprendrez une aiguille ou un crochet à la main.
Les promenades, le lawn-tennis, la lecture et le thé sont leurs occupations quotidiennes, tandis que les frères, le chapeau sur la nuque, travaillent à l'office ou président au mouvement des affaires de leur maison.
Car ici, en dehors des fonctionnaires, tous les gens honorables sont commerçants.
Je vais donc souvent causer le soir avec l'une ou l'autre de mes nombreuses amies, et il est bien rare qu'avant onze heures nous cessions de bavarder ou de faire de la musique.
On sait que les Anglais sont fous de musique, tout en y entendant moins que rien. N'importe qui est capable de reconnaître un air anglais à la première mesure.
De même n'importe quel Anglais, homme ou femme, croit savoir chanter et chante, qu'il ait de la voix ou n'en ait pas. Le plus souvent ils n'en ont pas et se bornent à éjaculer des sons qui semblent une suite de soupirs.
Ils le savent bien, aussi suffit-il que vous soyez Français pour qu'on vous fasse un devoir de posséder un bel organe. On vous tourmente, on vous supplie pour une romance, et vous avez beau jurer que vous ne chantez pas, on n'en croit rien, sinon que vous y mettez des façons. Combien de fois ai-je applaudi à la fin d'un morceau pendant l'exécution duquel j'avais souffert le martyre de ne point pouvoir me boucher les oreilles, lorsque je n'avais pas fait de furieux efforts pour ne point éclater de rire!
Naturellement il y a des exceptions. Bien peu, mais pourtant quelques-unes, même en dehors de miss Fisher.
Aussi je fréquente de préférence les maisons où la conversation fait oublier la musique.
Hier, j'ai passé la soirée en tête-à-tête avec la belle Kitty, sa soeur Betsy étant partie en voyage. Nous nous sommes séparés vers minuit, après avoir effleuré tous les sujets: l'amour, cela va de soi, la littérature, et jusqu'à la philosophie, s'il vous plaît!
Il ne serait peut-être pas mal à propos de rapporter avec quelques détails cette mémorable conversation. Nous y trouverons rassemblés la plupart des traits nécessaires à former un portrait exact de la jeune fille terre-neuvienne.
Comme je flânais sans pouvoir me décider à choisir une direction quelconque, je tombe sur miss Kitty qui sortait de l'église.
—Venez donc faire un tour au clair de lune, me dit-elle.
—Volontiers: nous sommes à deux pas du lac de Quidividi, allons voir s'y baigner Diane. Comment se porte votre soeur? reviendra-t-elle bientôt?
—Non, elle a remis son retour. Il paraît qu'on s'amuse beaucoup là-bas. Elle m'écrit une longue lettre dans laquelle il y a pour vous un billet que voici. Regardez donc le beau ciel: jamais il n'y a eu tant d'étoiles; jamais la lune n'a été si brillante. Nous ferons tout le tour du lac, si vous voulez.
—Ah! mon Dieu, qu'avez-vous? Cinq kilomètres dans la neige à demi fondue!
—C'est vrai, je n'y pensais plus. Je suis si heureuse, voyez-vous!
—Je vois que si vous êtes allée à l'église pour vous calmer, vous n'avez guère réussi.
—Si vous saviez ce qui se passe, vous ne vous moqueriez pas. Allons, il faut que je vous dise tout: je suis fiancée!
—Tiens! vous avez fait filer une étoile.
—Oh! que vous êtes ennuyeux! vous allez me porter malheur.
—Enfin, depuis quand? avec qui?
—Avec Dick Steven qui est ici depuis huit jours.
—Ah! oui, et qui part demain par le paquebot.
—Eh bien! comment le trouvez-vous?
—Très-heureux! Et vous vous connaissiez depuis...
—Oh! depuis fort longtemps. Seulement il a quitté Terre-Neuve très-jeune, et nous sommes restés dix-sept ans sans nous revoir.
—Dix-sept ans; vous avez vingt ans...
—C'est vrai; je n'avais que trois ans, mais je me souviens qu'à cet âge-là, j'étais déjà folle de lui!
—Et vous avez eu la patience d'attendre jusqu'à ce matin pour lui déclarer cela?
—Voyons, voyons, ne vous moquez pas de moi. Tout ceci est très-sérieux. Nous nous sommes revus...
—Et nous nous sommes aimés! Un coup de foudre. Vous voilà ravie: vous rêviez un roman, et tout s'est passé comme à la scène.
—Dieu! ces Français sont-ils railleurs! Taisez-vous, maintenant; je ne vous permets plus de parler de cela: vous profanez l'amour.
—C'est de votre faute. Il n'y a rien de moins poétique que d'avoir les pieds dans l'eau.
—Eh bien! rentrons; mais si vous avez le malheur de me répondre en prose, je vous mettrai à la porte.
—J'en serai quitte pour prier la Poésie de m'ouvrir la fenêtre.
Au bout d'un instant nous étions chez Kitty. La houille flambait dans la grille du salon désert où aucune lumière n'était allumée, et le manteau de la cheminée bordé d'une bande d'étoffe renvoyait au plafond des ombres qui semblaient en proie à la plus vive agitation.
—J'adore rester dans une pièce éclairée seulement par le feu, dit Kitty en entrant.
—J'ouvrais la bouche pour vous en dire autant.
—Alors n'allumons pas, nous causerons mieux.
Il faisait une chaude soirée de dégel. Le feu servait beaucoup plus à absorber l'humidité qu'à combattre le froid. Nous avons ouvert une fenêtre et nous sommes installés dans l'embrasure.
Rien ne porte à la rêverie comme une fenêtre ouverte le soir sur un beau ciel criblé d'étoiles. Aussi, au bout d'une minute, accoudés l'un auprès de l'autre, nous avions volé vers l'espace, habitant tour à tour les plus lointains soleils et les plus radieuses planètes.
Nous nous disputions sur l'impression qui se dégageait du spectacle de ces splendeurs.
Cela élève l'âme, assurait-elle.
On se sent capable de grandes actions. Comment en face de tant de majesté succomber à de mesquines tentations? Il est vrai qu'on sentait se réveiller en soi la douceur d'aimer, mais de quel amour pur, éthéré, divin!
Je pensais tout autrement. Si vous vous sentez élevée, répondais-je, moi je me sens écrasé. Tout d'abord je me laisse emporter par la poésie de l'admiration. Je vais toujours, éperdu d'enthousiasme, jusqu'à ce que soudain je me sente envahi par le vertige du néant. L'horreur tue la poésie, le mystère étouffe l'admiration; il ne reste plus que l'infini, terrible inconnu qui dévore tout, l'univers comme l'intelligence humaine. Revenu de si haut, comment jeter sans un effroi plein d'angoisse un regard sur soi-même?
—Pour vous, ai-je ajouté, qui avez à la patte un fil qui vous retient à ce monde, je comprends que vous sentiez moins fortement que moi, puisque aussi bien ne vous est-il pas loisible de vous tant élever.
—Allons, puisque vous allez chercher des méchancetés jusque dans les étoiles, fermons la fenêtre.
Aussitôt, pour me venger, je mis le feu à un bec de gaz et pris un livre sur la table. C'était laDame aux Caméliasqu'elle m'avait demandé quelques jours auparavant.
Cela fit tout naturellement tomber la conversation sur la littérature. À tout instant, elle me citait des vers de Musset ou de Hugo, de Musset surtout, le poëte aimé de ceux qui aiment.
Puis elle insistait pour que je lui disse si la vie se passait en France ainsi que nos abominables romans le racontent. Et comme je lui affirmais que tout ce qu'elle lisait n'était qu'un faible crayon de la réalité, son instinct de femme amoureuse se révoltait à l'idée que l'amour même était la cause de tant de crimes et de trahisons.
—Si vous ne me croyez pas, lui dis-je en la quittant, croyez-en au moins votre poëte Tennyson:
Never morning woreTo evening, but some heart did break.
Et ravi d'avoir trouvé à point ces jolis vers pour riposter aux citations françaises de Kitty, je traduisis: «Aucun soir n'a succédé au matin, sans qu'il n'y ait eu quelque part un coeur qui ne se soit brisé.»
Une minute après, une aurore boréale nous tenait tous deux en extase, plantés au milieu de la rue, nageant cette fois en pleine poésie.
C'était l'heure où reviennent sur la terre les âmes des oubliés; l'heure du sabbat; l'heure de l'amour; la sinistre et charmante heure de minuit.
Pas un nuage ne flottait dans l'air; pas un souffle de vent ne passait.
La lune dormait depuis longtemps au fond du lac.
Cependant du sommet de la colline qui surplombe au centre d'un grand cirque, la ville dévalait vers le port silencieux, enveloppée de clartés pâles.
Comme la clef de voûte d'un dôme immense, une lueur argentée rayonnait au milieu du ciel. Elle l'éclaboussait tout autour de flammes nacrées qui mettaient aux fronts noirs des collines, à l'horizon, une auréole féerique.
Le nord se colorait légèrement de rose, et parfois il s'en élançait un rayon vert pâle, peut-être, disions-nous, une âme délivrée de son corps et qui monte à Dieu.
Les étoiles perçant ces nuées diaphanes étincelaient comme des pierreries enchâssées dans une gloire géante.
Un rayon mourait ici; un autre surgissait ailleurs. C'étaient tour à tour de longues traînées de lumière et des évanouissements subits.
Soudain, le mouvement s'accéléra. La grande coupole dépouilla sa majesté architecturale. Les milliers de rayons, tout à l'heure pressés et ordonnés en cercles concentriques, s'éparpillèrent dans l'espace, montant, descendant, voltigeant, se poursuivant et fuyant dans tous les coins de l'espace, comme en un ballet fantastique, des nuées de danseuses légères.
Peut-être aussi, sous les ordres d'Odin, les âmes des vieux guerriers francs célébraient-elles par un tournoi dans leur paradis l'anniversaire oublié de quelque héroïque victoire...
Dimanche 24 juin.—En sortant de la messe, j'ai accompagné miss Gertrude à la villa d'une de ses soeurs mariées. Elles sont quatre soeurs, dont trois mariées, toutes plus charmantes les unes que les autres. L'une d'elles est la jolie personne en blanc qui portait une touffe de roses rouges au bal du gouvernement.
Après avoir bu un verre de porto et cueilli les premières pensées, nous rentrions à Saint-Jean, admirant la verdure toute neuve que la campagne avait vivement revêtue en secouant son manteau de neige.
—Savez-vous, dit miss Gertrude, ce que j'ai rêvé cette nuit? que laClorindearrivait et que je serrais les deux mains au commandant.
Comme elle achevait, un signal apparut au sémaphore, et après une seconde d'examen, je reconnus qu'il annonçait un vapeur de guerre français.
—Mademoiselle, m'écriai-je, voilà votre rêve réalisé!
Une demi-heure après, laClorindeétait ancrée dans le port, et aussitôt une fine baleinière, toute blanche, s'en élançait, agitant avec orgueil les couleurs françaises parmi la flottille des bateaux de pêche anglais. Tout d'un coup les huit avirons disparaissent ensemble avec le mouvement d'un oiseau qui replie ses ailes, et l'embarcation accoste au quai de la Reine. Deux officiers, envoyés par le capitaine de vaisseau commandant en chef de la station navale française de Terre-Neuve, mettent pied à terre, et nous prenons ensemble le chemin du consulat.
De là nous nous sommes rendus chez le gouverneur. Il est arrivé précédé d'une triste odeur d'éther. Malgré ses cheveux et ses favoris noirs la vieillesse a marqué son front prématurément. Qui se douterait, à le voir aujourd'hui faible et accablé sous le poids de sa haute taille, que cet homme de cinquante et un ans a chargé à Balaclava la charge célèbre?
Voilà deux ans qu'il a été nommé gouverneur de Terre-Neuve, et il n'a pris possession de son poste que ces jours-ci, toujours empêché de partir par la maladie.
Il appartient à une des meilleures familles d'Angleterre, et de sa longue fréquentation des grandes cours de l'Europe il résulte qu'il est à la fois l'ami du prince de Bismarck et de l'amiral Fourichon.
Les officiers de laClorindeétaient venus lui demander s'il désirait que l'on tirât une salve de vingt et un coups de canon pour saluer la Reine. Mais en l'absence de tout vaisseau de guerre anglais il n'y avait pas de canons pour répondre à ceux de laClorinde, et l'on remit à plus tard la cérémonie.
29 juin.—J'ai déjeuné ce matin au carré des officiers,—ce qui m'arrive à peu près tous les jours.—En sortant de table, deux ou trois m'ont accompagné à terre, et, comme la fameuse question des pêcheries faisait l'objet de notre entretien, je proposais à un aspirant de mes amis de venir avec moi faire une visite au secrétaire colonial.
Voici la relation de notre journée:
Arrivés au sommet de la colline, nous nous trouvons en face du Parlement.
Nous franchissons la cour, puis nous avons à monter une dizaine de marches qui aboutissent à un rez-de-chaussée élevé. Cet étage est occupé presque en entier par les deux salles d'assemblée, décorées à fresque. L'une est réservée à la Chambre basse ou Chambre de l'Assemblée;—l'autre à la Chambre haute ou Conseil législatif.
Voilà beaucoup de mes lecteurs que cette nomenclature jette dans l'ahurissement. En effet, nous n'avons pas idée en France d'un tel appareil gouvernemental. Tout chez nous est centralisé à l'excès. La Réunion, la Martinique ne sont que des départements éloignés. Mais une colonie indépendante, se gouvernant par elle-même! Ah bah! quelle étrangeté!
Il en est pourtant ainsi, et, en quelques mots, voici l'histoire parlementaire de Terre-Neuve depuis son origine:
En 1832, un gouvernement représentatif et une constitution furent accordés à Terre-Neuve. L'île fut divisée en neuf districts, et chacun, suivant le nombre de ses habitants, nomma un ou plusieurs députés. En tout, il devait y en avoir quinze, pas un de plus. Tout homme pouvait voter, qui, au jour de l'élection, avait depuis un an, comme propriétaire ou locataire, habité une maison dans l'île. En même temps fut créé un «Conseil législatif et exécutif». Il était composé de sept membres. Mais ceux-là recevaient leur mandat de la couronne.
Le système marcha mal. La constitution fut suspendue. On abolit alors le Conseil comme branche distinctive de la «Législature» et des ex-membres furent autorisés à siéger et à voter à l'Assemblée au même titre que les membres élus.
Cette nouvelle forme fut appelée: «the Amalgamated Legislature».
Mais en 1847, le gouvernement impérial fit jeter les fondements duColonial Building, autrement nomméParlement House. Cent mille dollars y furent dépensés, et en 1850 la Législature y siégea pour la première fois.
Sans doute l'orgueil de se voir dans un édifice aussi somptueux éblouit les membres de cette noble assemblée. Leurs maisons de bois leur parurent des palais de marbre, et les misérables bourgades de pêcheurs, des ports superbes et puissants. Bref,—sur la demande expresse du peuple,—on sollicita et l'on obtint pour la colonie «un Gouvernement responsable».
C'est en 1855 que s'opéra cette nouvelle et dernière transformation. La garnison anglaise fut retirée de Saint-Jean avec l'artillerie. Les Terre-Neuviens crurent—et ils en sont encore plus que jamais persuadés,—qu'il y avait dans le monde une nouvelle Puissance.
Voici donc quel est le système actuel,—c'est-à-dire celui qui fonctionne depuis 1855. Il y a d'abord deux Chambres: la basse,House of Assembly, élue par le peuple,—et la haute,Legislative Council, nommée par le «Gouverneur en conseil».
Le Gouverneur qui est le seul représentant direct du souverain, est envoyé par la couronne. Son mandat lui est généralement délivré pour six ans.
La Chambre de l'Assemblée se compose de trente-trois membres élus tous les quatre ans par le suffrage du peuple. Comme par le passé, il faut pour être électeur se trouver depuis un an, au jour de l'élection, propriétaire ou locataire d'une maison dans l'île.
Quinze membres nommés à vie par le Gouverneur en conseil forment le Conseil législatif.
Enfin le Conseil exécutif—sept membres choisis par le parti qui a la majorité dans la Législature,—complète ce système de gouvernement.
Jusqu'en 1883, il n'y avait que quinze districts électoraux. Mais cette année-là il en a été créé deux autres dans cette partie de l'île désignée sous le nom deFrench Shore.
Il faut, pour prétendre à la députation, avoir un revenu de quatre cent quatre-vingts dollars, ou posséder une propriété libre de toute hypothèque et d'une valeur minima de deux mille quatre cents dollars. Il faut, en outre, avoir résidé dans l'île depuis deux ans avant l'élection; avoir au-dessus de vingt et un ans et être sujet anglais, ou avoir la grande naturalisation.
Les membres des deux branches de la législature reçoivent des honoraires.
Les titulaires des grands emplois publics, qui composent le Conseil exécutif, sont: le Colonial Secretary—qui est en même temps secrétaire du Conseil exécutif,—l'Attorney général, le Receveur général, le Solicitor général, le Surveyor général, le Financial Secretary, etc.
Maintenant que nous connaissons tous les rouages de cette imposante machine, tâchons d'observer les effets et les résultats qu'elle engendre, et d'abord entrons en relation avec quelques-uns de ces messieurs.
Dans le palais même, à l'étage supérieur, se trouve le cabinet du secrétaire colonial. Après le premier ministre,—The honorable the Premier,—il est le personnage le plus important du gouvernement. Sa charge correspond à celle de ministre des Affaires étrangères.
Depuis longtemps ce poste est très-dignement rempli par l'honorable Edward d'Alton-Shea. Né en Irlande d'une noble et ancienne famille,—dont une branche est devenue française,—il est arrivé il y a quelque trente ans à Terre-Neuve. Grâce à son frère dont l'influence et le prestige se sont très-vite répandus, il a conquis la situation qu'il occupe aujourd'hui.
Nous allons lui faire ensemble une visite, si vous le voulez bien. C'est un homme affable et de bonne société, et personne à Terre-Neuve ne saurait tenir aussi bien que lui un rang qui le met souvent en rapport avec des étrangers de distinction. D'un abord froid et de caractère flegmatique, on devine en lui un jugement impartial, une opinion des choses dépouillée d'esprit de parti, l'honnêteté et la sincérité sous la prudente réserve du discours. Nous trouverons en ce personnage plus de saine raison et de loyauté que dans aucun de ses confrères au pouvoir, et c'est pour cela que je le choisis pour l'interroger en votre présence sur l'antique et solennelle question des pêcheries françaises de Terre-Neuve.
—Permettez-moi de vous présenter mon ami, M...
—M. Shea, secrétaire colonial.
—Mon ami, monsieur, est très-désireux de s'entretenir avec vous au sujet de la question du French Shore, et si vous avez quelques instants dont vous puissiez disposer...
—Certainement, avec plaisir. Mais vous savez, je me tiens tout à fait en dehors de l'officiel. Ce sujet-là regarde exclusivement le Gouverneur.
—Sans doute! et, nous-mêmes, nous ne venons qu'en visiteurs, en touristes curieux, pour avoir avec vous une conversation particulière et instructive.
Si vous le voulez, pour mettre tout de suite mon ami au courant de l'historique de la question, je vais vous lire une petite brochure qui a été publiée à Québec en 1876. Malgré ses huit ans d'âge, je gagerais qu'elle n'est pas dans les archives de votre gouvernement: elle est trop bien faite et démontre trop clairement le bien fondé de nos prétentions. Elle a cependant pour auteur un sujet anglais.
Ensuite nous pourrons causer de l'état actuel des affaires.
Voici:—C'est une réponse à une publication parue à Londres et écrite par un avocat de la Nouvelle-Écosse, M. Whitman.
.........................................................
«L'auteur (M. Whitman) établit que les traités d'Utrecht (1713) et de Versailles (1783), renouvelés par celui de 1815, ne confèrent aux Françaisaucun droit exclusif de pêchedans les eaux de Terre-Neuve; que, par suite, le contrôle qu'ils prétendent exercer dans ces parages est injustifiable; et qu'enfin, le monopole et la juridiction française à Terre-Neuve ne peuvent être tolérés plus longtemps dans les eaux et sur le territoire britannique, parce que leur existence constitue pour la couronne anglaiseune limitation de souveraineté.
«...Au risque de passer pour de tièdes patriotes, nous nous permettrons d'opposer à cette théorie quelques objections puisées dans l'histoire et dans le texte même des traités.
«Tout le monde sait que l'île de Terre-Neuve fut colonisée par les Français... Les traces de cette colonisation sont encore partout visibles dans les noms des localités et dans une partie de la population, puisque l'île contient à l'heure actuelle plus de vingt mille habitants d'origine et de langue françaises. Une coalition européenne força la France à céder Terre-Neuve avec l'Acadie, aujourd'hui Nouvelle-Écosse, à l'Angleterre, en ne réservant pour elle qu'un droit de pêche dans les baies et sur les côtes de Terre-Neuve. À cette époque, toutes les îles à l'embouchure du Saint-Laurent restaient habitées par des colons d'origine française, et cette situation se prolongea jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, puisque les Anglais se crurent obligés en 1755 de déporter en masse la population acadienne au nombre de neuf ou dix mille âmes pour assurer dans ce pays leur établissement.
«...Il n'y eut donc pas, suivant nous, pendant toute cette période, de discussion entre les deux puissances, sur les pêcheries et sur le monopole de la France. Ce monopole était dans la nature et dans la force même des choses. Il ne fut probablement pas discuté jusqu'en 1763. À ce moment seulement, le conflit commence. La France a cédé toutes ses possessions d'Amérique, à l'exception de deux petites îles, Saint-Pierre et Miquelon, et de son droit de pêche, humble épave de son empire colonial. Ce droit était-il du moins exclusif? Était-il accordé par l'Angleterre comme une simple concession ou comme un monopole? Ce point ne peut être éclairci pour nous que par les faits ultérieurs.
«Comme preuve de la négative, le rapporteur de l'Institut colonial cite l'article V du traité de 1783, qui confirme aux Français leur droit de pêche tel qu'ils l'exerçaient en vertu du traité d'Utrecht. Il ajoute que tous les traités subséquents ont reproduit purement et simplement la même clause. Il parcourt toutes ces conventions sans y voir pour les Français la trace d'un droit exclusif. D'où cette conclusion que leur monopole à Terre-Neuve et dans les eaux adjacentes n'a jamais été qu'une prétention sans fondement. Ces citations sont exactes, mais il n'est pas inutile de les compléter par quelques légères additions. Expliquons d'abord les faits historiquement.
«Le traité de 1783 ne fut pas conclu par les deux puissances dans les mêmes conditions que celui de 1763. La France avait pris sur sa rivale une brillante revanche et brisé son empire colonial, en formant une république de ses plus importantes et de ses plus riches colonies. Au lieu d'imposer la paix, l'Angleterre la demandait comme une grâce et s'estimait heureuse de conserver en Amérique un lambeau de ses anciennes possessions. On s'étonna généralement que la France ne profitât pas de ses avantages pour obtenir en Amérique ou dans les Indes des restitutions importantes. À Paris, à Versailles, M. de Vergennes fut accusé de faiblesse. Pour satisfaire dans certaine mesure à ce mouvement d'opinion, la diplomatie française insista auprès du cabinet de Londres, pour que l'article V du traité consacrât expressément pour les Français le droit exclusif de pêche dans la zone qui leur était assignée. Mais le ministère anglais tint à éluder cette reconnaissance par crainte de susciter contre lui-même de trop violentes attaques dans le Parlement. Ce fut alors qu'un moyen terme fut adopté entre les deux puissances, pour tourner la difficulté, tout en donnant à la France ce qu'elle demandait. À cette fin une déclaration et une contre-déclaration furent signées par les plénipotentiaires respectifs, et jointes au corps du traité.
«La première de ces déclarations contient la stipulation suivante qu'aucun acte international n'a, jusqu'à l'heure actuelle, modifiée:
«À cette fin et pour que les pêcheurs des deux nations ne fassent point naître de querelles journalières, Sa Majesté Britannique prendra les mesuresles plus positivespour que ses sujets ne troublent en aucune manièrepar leur concurrencela pêche des Français pendant l'exercice temporaire qui leur est accordé, etelle fera retirer à cet effet les établissements sédentaires qui y seront formés.»
«On lit plus loin, même déclaration paragraphe 3:
«On n'y contreviendra pas» (au mode de pêche usité) «de part et d'autre; les sujets de Sa Majesté Britannique ne molestant aucunement les pêcheurs français durant leurs pêches,ni ne dérangeant les échafaudages durant leur absence.»
«Ce sont là, pour tous les juges impartiaux, des clauses bien claires, bien explicites, par lesquelles le roi d'Angleterrelimitait sa souverainetésur Terre-Neuve, aussi formellement qu'avait pu le faire Louis XIV en 1713, quand il s'engageait à détruire les fortifications et à combler le port de Dunkerque.
«Un texte si précis, si catégorique, appuyé sur une jouissance incontestée et presque séculaire, laisse peu de place à la discussion.
«...On voit maintenant quel est le point de départ des prétentions françaises et si les organes anglais sont fondés à traiter les descendants des Cartier et des Champlain d'intruset depiratesdans les parages deTerre-Neuve.