CHAPITRE III

Ce fut au contraire lui qui nous fit attendre, et j'en profitai pour faire connaissance avec le village deLachine, où nous étions. Il est en grande partie composé d'habitations de plaisance, et de Montréal, on s'y rend pour passer les mois d'été et se baigner dans le Saint-Laurent.

En revenant en bateau, nous nous proposions de franchir les fameux rapides de Lachine, les plus redoutables du fleuve. Nous étions presque seuls à bord, et, de l'étage supérieur du pont, à l'avant, nous voyions, immédiatement au-dessous de nous, les deux pilotes à la barre. Ce sont des Indiens qui remplissent ces fonctions dans la traversée de ces passages difficiles.

Nous partons, et bientôt après nous voyons le fleuve qui descend, rapide, en roulant des flots d'écume. En cet endroit il est coupé, suivant des directions tout à fait opposées, par des bancs de rochers qui font comme d'énormes barrages naturels.

Dans les creux, formant une sorte de chenal tourmenté, les eaux se rencontrent furieusement, venant de toutes les directions, et rejaillissent en gerbes, si haut, que nous en sommes aspergés. C'est là que nos pilotes précipitent notre fragile navire, hardiment.

Parfois, lancés comme une flèche, l'arrière presque tout entier sorti de l'eau, nous voyons soudain devant nous se dresser quelque gigantesque assise de rocher. Le chenal, arrêté tout à coup, tourne brusquement, rempli du vacarme de l'eau qui tourbillonne. Il semble que tout est fini; que rien ne peut plus nous sauver de la catastrophe. Déjà l'eau qui déferle de la muraille nous éclabousse à la figure, lorsque, obéissant soudain à l'impulsion du gouvernail, notre navire bondit sur le flanc et s'engouffre dans le canal débordant d'écume.

À peine est-on sorti de ce chaos, on débouche dans lelac Georges, où le fleuve, écartant ses rives, reprend aussitôt son cours paisible.

Puis on passe sous lepont Victoria, l'orgueil de Montréal. Il a deux milles de longueur; il est en fer; vingt-quatre assises de pierre le supportent. Enfin on débarque dans un canal par où ces mêmes steamers qui font la navigation fluviale remontent le Saint-Laurent; car on ne peut franchir les rapides qu'à la descente.

J'éprouvais à revoir Montréal une véritable joie, et, ce qui est bien rare, je n'eus pas à revenir sur les impressions de mon premier séjour.

Le lendemain, je parcourus tous les quartiers de la ville que je n'avais pas vus. Si je pouvais dire le nombre d'édifices religieux que je rencontrai sur mon chemin, on ne serait pas seulement surpris; pour sûr on ne me croirait pas.

Montréal est bien véritablement la ville des églises. Le culte le plus magnifiquement représenté est le catholique. Entre toutes les autres,Notre-Dame(la «French Cathedral»), l'église desJésuiteset celle deNotre-Dame de Lourdestémoignent par leur intérieur somptueux de la richesse et de la puissance des catholiques canadiens-français. Ce qu'il y a de couvents est incalculable. La moitié de la ville et des alentours appartient à des congrégations. De Caughnawaga, on voit sur la rive opposée deux superbes couvents de «nonnes». Avant de passer le pont Victoria, on en aperçoit un autre, suspendu aux flancs du Mont-Royal, de l'autre côté du Parc, et dont les flèches et les pavillons se détachent dans le ciel, en magnifique silhouette. Après le pont, et pour se rendre au débarcadère, on longe une île couverte de beaux arbres, encore la propriété d'un autre couvent. Enfin, de l'hôtelWindsor, qui est pourtant tout à fait en dehors du centre de la ville, je voyais de ma fenêtre, au second étage seulement, seize clochers. Aussi est-ce un dicton à Montréal qu'on n'y peut jeter un caillou sans briser un vitrail d'église.

Je revins aussi admirer le port, où allait bientôt cesser toute animation. En effet, il fait très-froid au Canada, et l'hiver y commence de bonne heure. Généralement, le commerce est interrompu à partir de novembre. Car malgré son immensité, le Saint-Laurent gèle, et même si fort, que l'on a pu établir sur la glace un chemin de fer le traversant, en dessous du pont Victoria!

Il en résulte que beaucoup d'ouvriers restent sans travail. On les emploie alors à une véritable exploitation sur le fleuve. La glace, épaisse de deux ou trois pieds, est débitée en blocs semblables à des pierres de taille, et dans l'hiver de 1882-1883, on s'en est servi pour bâtir un superbe palais, dont on peut voir des photographies, et où l'on a dansé, sur des patins, un bal magnifique.

J'appris tous ces détails curieux le soir à dîner, chez mes amis deDorchester street. Le jour suivant je devais partir pourTorontoet leNiagara.

TORONTO.—LE NIAGARA.

Le lendemain je pris leGrand-Trunk Railway, et quelques coups de piston de la machine m'eurent bientôt fait passer de l'ancienne terre française dans le Canada anglais.

Nous étions désormais dans la province d'Ontario, et il nous fallait passer toute la journée en route, avant d'arriver à Toronto. On avait, du reste, attaché un wagon-restaurant (dining-car) à la queue du train. J'y dînai et y soupai. On vous y sert à prix fixe; mais la carte est abondamment variée, et l'on peut demander une quantité de plats pour la somme de 75 cents, qui font 3 fr. 75 centimes de notre monnaie.

Je regardai attentivement le pays que nous traversions. C'est une immense plaine, qui paraît très-fertile et où la culture s'étend chaque jour davantage. On y voit, comme en Normandie, de longs rangs de pommiers dans les champs. Et c'est de ma part un impardonnable oubli de n'avoir point parlé, dans le chapitre précédent, de la «merveilleuse», une petite pomme succulente qu'on m'a fait manger à Montréal. Elle est d'une variété que l'on ne trouve qu'au Canada, parmi vingt-cinq ou trente autres espèces différentes, et dont la plupart ont été acclimatées en France.

De temps en temps, nous nous rapprochions du Saint-Laurent, et on l'apercevait, entre les massifs de tuyas, toujours immense avec ses îles hautes et basses, grandes et petites, semblables aux navires de tous rangs d'une puissante flotte.—Il y a un endroit qu'on appelle lesMille-Îles(Thousand-Islands), et où il y en a bien plus que le nom ne l'indique[11]. Les unes ne sont qu'un simple rocher; les autres sont vastes et couvertes de bois où l'on tire des lapins. C'est un peu avant d'arriver àKingstone. Dans cette ville, située sur le lac Ontario, à la sortie du fleuve, est concentrée la principale force militaire duDominion. Bâtie, en 1783, sur l'emplacement du fort français deFrontenac, Kingstone était, avant Ottawa, la capitale du Canada, et c'est encore une place forte.

Il était minuit lorsque j'arrivai à Toronto, auQueen's hotel.

Fondée en 1793,Torontoest la plus grande ville de l'Ontario et renferme 80,000 habitants.

Elle est située au bord du lac, sur la rive nord et vers son extrémité ouest.

Le lendemain matin, je n'eus rien de plus pressé que d'aller prendre un billet pour le Niagara. On me le donna même pour jusqu'à New-York et pour un tempsillimité.

Les chemins de fer sont commodes et bon marché, en Amérique; les bagages, jusqu'à 100 kilos, sont transportés gratis. Mais sous le rapport de l'exactitude, il y a terriblement à redire. À Québec, nous étions arrivés deux heures et demie en retard, et l'on m'avait dit: «Oh! vous verrez, quand vous irez à Toronto! LeGrand-Trunk Railwayn'est pas comme l'Intercolonial; il part et arrive à la minute dite.» Or hier soir, en me guidant vers l'omnibus du Queen's hotel, la première parole du conducteur est celle-ci: «Deux heures et demie de retard: c'est tous les soirs la même chose!»

Après avoir fait enregistrer mes bagages pour laCataracte, je commençai mon inspection de la ville, où je ne devais rester que quelques heures.

J'entrai d'abord dans leZoological Garden. C'est une suite de vieilles baraques malpropres, et dans lesquelles s'avachissent un certain nombre de fauves et d'oiseaux, les mêmes que dans toutes les ménageries. Il y a pourtant un magnifique ours de Russie, qu'on n'a pas oublié de nommerPierre le Grand.

La ville est bien bâtie; les rues sont droites et larges; il y a beaucoup de très-belles maisons et, tout le long de King's street, de jolies boutiques. J'ai remarqué nombre d'églises ayant grande apparence. Mais elles étaient presque toutes fermées, excepté une seule, la cathédrale catholique, style gothique et toute peinte à l'intérieur. C'est du reste le genre d'églises que l'on retrouve partout en Canada.

Quant au lac Ontario, la ville étant sur un terrain plat, on ne le voit de nulle part, et j'aurais pu ne pas me douter de son voisinage, si je ne l'avais découvert de la fenêtre de ma chambre. Du reste, rien de bien remarquable. Les rives sont plates, et il étend à perte de vue ses eaux incolores qui tracent à l'horizon, comme une mer morte, une longue ligne toute droite et triste.

Dans une habitation que lui a donnée la cité de Toronto, c'est là que vit, sur une île, le célèbre Hanlan. Cet homme si remarquable, ce grand citoyen que la République a récompensé de bien-faits semblables à ceux qu'autrefois des héros recevaient de la patrie sauvée par eux, cet homme, quel est-il? qu'a-t-il fait?

Il y a quelques années à peine, il revenait à Toronto—retour d'Angleterre—et le peuple en délire s'attelait à la voiture du triomphateur pour traîner sa gloire unique. Dans un concours sur la Tamise, Hanlan le Grand avait battu les plus fameux canotiers du monde, même ceux de l'Australie! Et Athènes reconnaissante le consacrait illustre et lui donnait un temple.

Cet individu, qu'il faut entendre détailler par les connaisseurs,—car ils savent la longueur de chacun de ses muscles,—a amassé plus d'un million par des paris gagnés. L'heureuse proportion de ses membres, nous dit-on, lui permet d'imprimer à son bateau des mouvements d'une précision automatique telle, qu'aucun ne peut lutter avec lui.

Et enfin, Toronto a son grand homme!

J'étais trop pressé de contempler le magnifique spectacle de la Cataracte dont je me sentais si près, pour prolonger beaucoup mon séjour à Toronto. Du reste, rien d'intéressant ne m'y retenait plus. En Amérique il n'y a, pour un voyageur, que deux choses à observer: l'aspect de la contrée, et puis les moeurs, les affaires et la politique des peuples. On n'a pas, comme dans les pays où la civilisation est nombre de fois séculaire, les mille souvenirs et les mille restes de l'antiquité à rechercher.

Je partis donc dans la journée.

Le soir, j'arrivai àNiagara-Falls, à 6 heures 25,—l'heure portée sur l'indicateur! Il neigeait un peu: c'était la première neige de l'hiver, et le premier jour de novembre. Il faisait nuit noire. Quelques guimbardes attendaient dans l'ombre, leurs cochers jetant tous à la fois au touriste ahuri des noms d'hôtels. Ce n'est pas un mince embarras, lorsqu'on va à la Cataracte, que de décider dans quelle maison l'on descendra et si l'on choisira larive canadienneou l'américaine. D'autant plus qu'à cette époque, beaucoup d'hôtels sont fermés, la saison d'été étant finie, et celle d'hiver—pendant laquelle on va admirer les chutes en partie congelées—n'étant pas encore venue.

Fort heureusement, mes amis de Dorchester street avaient pensé à tout, et, suivant leur conseil, je descendis àRosli's hotel, sur la rive canadienne. À mon tour, je ne saurais recommander trop vivement à qui ira là-bas, de frapper à la même porte. C'est moins un hôtel qu'une maison meublée, où l'on est sûr de l'honnêteté de son hôte et où l'on vous accueille de façon affable et polie.

M. Rosli,—un gros énorme Suisse,—est venu me recevoir fort civilement, m'a conduit dans ma chambre, puis m'a invité à prendre «le thé». Lorsque j'eus inscrit mon nom sur le registre et qu'il vit que j'étais Français, il me parla aussitôt dans ma langue. Il me tint compagnie à table et me servit d'excellents mets. On me l'avait, du reste, recommandé à Montréal en me disant: «He his a splendid cook and he will save your money»; c'est un excellent cuisinier, et qui vous empêchera d'être exploité.

En effet, de lui-même, il se chargea de tout arranger pour ma journée du lendemain et de régler pour moi avec le cocher.

Sur cette assurance, je montai tranquillement me coucher, un peu ému par la pensée que j'allais bientôt me trouver en face d'un des spectacles les plus magnifiques de la terre. J'étais à un demi-mille de la chute, et cependant, à travers les croisées fermées, j'en entendais le bourdonnement, semblable au bruit qu'aurait fait un barrage de rivière élevé au pied de la maison.

Le lendemain matin à 9 heures je montai en voiture pour commencer mon excursion.

—Quelquefois, pendant une de ces nuits où, dans le ciel noir, les étoiles brillent d'un éclat inaccoutumé, il m'est arrivé d'en fixer une, mais en concentrant sur elle toute la plénitude de mon attention. Je réunissais, pour ainsi dire, dans mon regard, tout ce qui vibrait en moi de vivant; je faisais un violent effort pour y faire filtrer toute ma pensée. Alors je ne voyais plus rien que cette étoile, toute seule dans le ciel. Peu à peu, elle perdait ses rayons, et il me semblait que je montais vers elle, à travers les espaces. Tout d'un coup, je me rendais véritablement compte de l'immense vide, infini. Je parcourais, jusqu'au bout, l'incommensurable distance qui me séparait d'elle, et pendant une seconde, je la voyais comme elle était, toute ronde et de toute sa grandeur, roulant son monde fabuleux dans le néant insondable.—Et ce n'était que l'éclair d'une apparition, qu'avec toute la puissance de ma volonté j'étais parvenu à faire jaillir, et qui s'éteignait brusquement, lorsqu'il n'y avait plus assez de force en moi. À première vue, je n'avais trouvé l'étoile que jolie; tandis qu'ensuite elle m'était apparue telle qu'elle était: effrayante.

Je demande pardon au lecteur de cette digression; mais, d'aucune manière, je ne pouvais mieux lui faire comprendre le genre de déception qu'on éprouve à la première apparition des chutes du Niagara. Ce n'est pas ce que l'on avait rêvé, et cela, pour la raison, précisément, que notre esprit est trop étroit pour s'imaginer des merveilles qu'il n'a pas vues, autrement que comme des monstruosités. En arrivant, on est surpris de ce que ce n'est pas plus haut, de ce que ce n'est pas plus large, et surtout de ce qu'on n'est pas saisi par l'immensité. Et pourtant, c'est vraiment haut, c'est vraiment large, et nos yeux le voient tel quel; mais notre esprit ne peut le comprendre parce qu'il n'est pas réglé à la mesure de telles conceptions. Il faut lui donner le temps de se mettre au point, et de voir enfin à cette lumière qui l'éblouit. Pour bien faire, on devrait s'en aller et ne revenir qu'un mois après.—Car ce ne sont pas mes seules impressions que je rapporte ici, mais celles de tous ceux qui ont été au Niagara et qui, déçus une première fois, ont éprouvé l'émerveillement lorsqu'ils l'ont revu. Beaucoup de personnes, du reste, m'avaient averti du désenchantement qui m'attendait; mais j'y croyais peu.

Je ne m'arrêtai donc point stupéfait, lorsque soudain j'aperçus la Cataracte, ni lorsque je descendis de voiture au bord de laChute Canadienneavec laChute Américaineen face de moi. Et pourtant, c'était un fleuve immense qui se précipitait là, d'un seul bond, s'écroulant avec fracas d'une hauteur de cent soixante pieds et sur une étendue de plus de deux mille! Et j'avais lu qu'il passait là,chaque seconde, vingt-huit mille tonnes d'eau!

Je continuai ma route. Je voulais tout voir et acheter à tout prix la délicieuse émotion que me procurerait l'intelligence d'un si grand spectacle.

Parti par un temps couvert et maussade, je suis assez heureux pour être bientôt favorisé de la présence du soleil. Je monte dans l'Observatoire, d'où l'on voit le Niagara tomber de la Chute Canadienne, à laquelle sa forme circulaire a valu le nom deHorseshoe Falls(Chutes du fer à cheval), je revêts le costume goudronné des matelots pour descendre dans le précipice, et là, collé aux parois ruisselantes du rocher, je vois passer le déluge sur ma tête et j'entends gronder le tonnerre à mes pieds. Sauvé des éléments, je pénètre dans des boutiques, où je deviens la proie de jolies filles, qui me vident mes poches pour les remplir de bagatelles. Je m'arrête au «Burning spring», où, dans un puits, l'eau brûle avec des flammes d'enfer;—aux Trois Iles Soeurs (Three sisters' Islands), où de grands arbres secouent leurs crinières de lianes au-dessus des rapides qui bouillonnent impétueux, en amont de la cataracte. Je passe dans l'île des Chèvres (Goats' Island), dont les rochers s'amoncellent entre les Horseshoe Falls d'un côté, et de l'autre les chutes américaines, d'où l'eau se précipite d'un seul jet, en ligne droite. Je descends jusqu'aux pieds de l'île, où je suis inondé d'une poussière humide et où il commence à me paraître que l'eau tombe bien fort et de bien haut. Enfin, je quitte les États-Unis pour rentrer en Canada et je traverse le Niagara en aval des Chutes, sur un pont en fil de fer, qui a plus de douze cents pieds de longueur et qui est suspendu à plus de deux cent cinquante au-dessus du fleuve. Celui-ci, à peine a-t-il fait sa chute, coule paisible et limpide dans les profondeurs de son lit bordé d'escarpements.

Il me reste quelque chose de plus à visiter: ce sont ces terriblesrapides de Whirpooloù l'infortuné capitaine Wabb a trouvé la mort. Ils sont à trois milles en-dessous des chutes. Là, on est tout de suite saisi d'effroi à l'aspect de ce torrent qui brise ses flots de tous les côtés, perpétuellement: le Saint-Laurent tout entier passe par là!

J'avais tout vu et je rentrai pour me recueillir et prendre quelques notes. Le soir à huit heures, je devais partir pour New-York; mais je voulus auparavant revoir la Cataracte, et j'y allais à pied vers la fin du jour. Au lieu de suivre mon premier itinéraire et d'arriver au niveau même du sommet de la chute, je pris un chemin qui descendait jusqu'au fond du ravin où coule le Niagara.

J'arrivai jusqu'au bord de l'eau, attendant d'y être pour regarder. Alors, fermant l'horizon, la cataracte, avec ses deux chutes, m'apparut dans toute sa sublime magnificence. Je me rendis compte de ses proportions colossales; je ne pouvais revenir d'avoir d'abord été déçu. Je compris enfin cette merveille qui n'avait cessé de s'étaler devant moi et que, malgré tout, j'avais eu tant de peine à découvrir.

C'est unique dans le monde et c'est beau, voilà tout!

Mais qui pourra jamais dire cette prodigieuse masse d'eau, écumant sur les rapides et s'effondrant avec fracas dans un gouffre d'où elle se relève en poussière blanche, jusqu'aux cieux, pour couler quelques pas plus loin sans une ride? Qui dira l'aspect féerique de cette cataracte, qui semble, au soleil, une avalanche de neige, en travers de laquelle de fugitifs arcs-en-ciel jettent des écharpes diaprées que le vent emporte ou secoue? Et cette île des Chèvres où, sur des rocs entassés, des arbres séculaires tendent leurs bras moussus sans cesse trempés par le rejaillissement des eaux canadiennes et américaines?

Comme le soleil allait disparaître et que je songeais à rentrer, un rayon, parti du couchant, s'élança jusqu'à la cataracte, embrasant sur son passage les maisons situées sur la rive américaine, et enveloppant d'un reflet rose le nuage de vapeur qui s'élève de la Chute Canadienne. Le ciel, partout ailleurs couvert d'épais nuages, répandait déjà sur la terre les ombres hâtives du crépuscule, et cette traînée de feu semblait un chemin de lumière par où la poésie descendait du ciel et remplissait d'une grave mélancolie les sublimes beautés de ces lieux.

Dans de pareils moments, comme on se sent petit et isolé; comme le coeur se gonfle d'émotion et se remplit de mille souvenirs chéris; comme on aimerait fort si l'on aimait!

Je restai ainsi, plongé dans une contemplation triste, jusqu'à ce que toute clarté se fût dissipée. Alors je m'éloignai en hâte de ces lieux d'où il me semblait que le néant s'avançait pour me saisir, et je m'en retournai, l'âme pleine de deuil.

Oui, c'est un grand spectacle que celui qui jette l'homme dans de telles extases!

NEW-YORK[12].—RETOUR EN FRANCE.

Après avoir passé la nuit en sleeping-car et avoir suivi, pendant la matinée, la belle vallée de laDelawareaux forêts tapissées de rhododendrons, je débarquai enfin àNew-York. Avant d'arriver, un employé passe dans le train et vous distribue, pour un dollar et demi, des tickets pour le «ferry», le transport de vos bagages et celui de votre personne, dans des sortes de carrosses appelés «transferts».

Des rues encombrées de caisses, de camions, de déballages de tous genres, voilà ce qu'on traverse d'abord péniblement en s'éloignant des quais. Les chemins de fer aériens, dont la double ligne court de chaque côté des avenues, à la hauteur du premier étage, achèvent de donner un aspect plus désespérément mercantile à cette partie de la ville qui fait songer à une vaste gare de marchandises. Et pour compléter le tableau, les fils télégraphiques, téléphoniques et de lumière électrique, se croisent, se serrent, s'enchevêtrent si épais, qu'ils semblent un filet tendu au-dessus des rues de peur que, le soir, des étoiles il ne tombe sur le pavé quelques rayons de poésie.

On débouche bientôt dansBroadway, la grande artère de New-York, qui coupe la ville en deux dans toute sa longueur. C'est la rue des boutiques, des magasins, des restaurants; rue animée, mais trop étroite, où l'on vient se promener, le soir, entre quatre et six heures, sur le trottoir de gauche, comme à Paris sur le côté droit des Champs-Élysées.

Se prolongeant des deux côtés deMadison-Square, où elle coupe Broadway en diagonale, laFifth Avenue(Veavenue), avec ses maisons de maîtres, ses vastes hôtels et ses nombreuses églises de toutes religions, est la plus large, la plus belle et la plus aristocratique des voies de l'Empire City. Là, tout commerce a cessé. Quelques très-rares boutiques, parmi lesquelles une succursaleGoupil. Ce n'est, du reste, pas la seule maison de Paris qui soit représentée ici et y occupe le premier rang.

Si l'on tentait d'établir une comparaison entre les deux capitales (car New-York est de fait la capitale des États-Unis), on pourrait dire que la VeAvenue ressemble au haut du boulevard Malesherbes: pas de foule, pas de boutiques, des équipages, de riches habitations. Mais d'abord, au delà de Madison Square, la Fifth Avenue prend un caractère d'originalité dû à une quantité de splendides hôtels (Brunswick, Windsor, etc.) et à cette rangée d'églises de tous les styles, parmi lesquelles la plus belle est la cathédrale catholique, édifice moderne et d'un superbe gothique.

Avant de voir tout cela, j'étais descendu dans Broadway à l'hôtelSaint-Denis. On me l'avait recommandé, mais je me garderai, cette fois, d'en faire autant aux lecteurs pour lesquels j'écris. En montant, je demandai mes bagages, et l'on m'assura qu'ils allaient me suivre dans un instant. Il était de bonne heure, et je comptais avoir le temps de m'habiller, de luncher et de me rendre à l'Opéra italien, où chantaient Capoul et Nilsson. Je voulais ainsi profiter de ma liberté avant d'aller faire visite aux quelques personnes que je connaissais à New-York. Et, par avance, je me réjouissais de l'après-midi de dilettantisme que je me réservais.

Cependant, il était déjà midi, et j'étais sans nouvelles de mes malles. Je sonne. Un jeune domestique vient, sur un ton impertinent, me demander ce que je veux.—Eh! parbleu, mes bagages! C'était la seconde fois que je les réclamais. On me répond qu'on va me les envoyer. Au bout d'une demi-heure, rien encore! J'appuie de nouveau sur le bouton électrique, et une troisième figure de domestique se présente. Même question, même réponse, même attente.

Impatienté, je prends le parti de descendre au bureau et de savoir enfin ce que tout cela signifie. On me déclare que mes bagages ne sont pas encore arrivés de la gare, et l'on ajoute sur un ton ironique qu'ils ne seront peut-être pas là avant la nuit. J'étais furieux. Mais que faire?

Ce qui me révoltait le plus, c'étaient ces trois domestiques qui étaient venus successivement et qui, au lieu de me dire que mes bagages n'étaient pas arrivés, me laissaient dans une vaine attente. Mais, en Amérique, tous les gens d'hôtels, maîtres et valets, sont grossiers et peu serviables, et la seule manière de n'en pas souffrir est d'apprendre à faire comme eux. Avec cela, cesmessieurssont fort choqués lorsqu'on a l'air de les traiter en inférieurs. J'avais déjà fait cette remarque en chemin de fer, où les employés s'asseoient sans gêne à côté de vous et vous parlent comme à un camarade, ce qui ne les empêche pas d'accepter un pourboire pour un renseignement donné.

Bref, il était plus de trois heures quand mes bagages arrivèrent, et j'étais à New-York depuis onze heures du matin!

Encore un grief à noter contre les Compagnies de chemins de fer des États-Unis.

Du reste, c'est une marque du caractèreyankee, parmi tout ce qui est employé, d'affecter le mépris pour les gens qu'ils ont à servir. Comme si nous devions leur être humblement reconnaissants de l'honneur qu'ils daignent nous faire d'accepter notre argent.

Une fois dehors, je m'aperçus que j'étais au bon endroit et que j'arrivais au bon moment pour trouver toute la ville sur le trottoir. Je rentrais après avoir flâné deux heures, et si alors on m'avait demandé ce que je pensais de New-York, je n'aurais guère pu donner mon avis que sur lesNew-Yorkaises. Eh bien! je le dis aux Parisiennes, sans vouloir les flatter, elles peuvent être tranquilles. Beaucoup de jolies toilettes, beaucoup de femmes élégantes; mais de femmes jolies, je n'ai conservé le souvenir d'aucune. Et pour sûr la grâce, sinon la beauté, n'a pas cessé de tenir sa cour au milieu de nous. Il n'y a qu'un Paris dans le monde, et de Parisiennes qu'à Paris.

Du reste, il n'y a rien à voir à New-York, et si l'on n'est pas dans les affaires, la vie y est terriblement monotone. Huit jours sont plus qu'il n'en faut pour se rendre compte des moeurs et coutumes de ses habitants et pour découvrir tout ce qui est marqué d'un cachet original. Quant à la politique et aux affaires, je n'en parle pas. Elles peuvent être par tout pays l'objet de longues et savantes études, mais je les tiens pour choses sacrées auxquelles je me garderai fort de toucher autrement que par hasard. Aussi je ne m'engage à conduire mes lecteurs que dans les théâtres, bars, promenades et autres lieux du même genre.

C'est auxNiblo's Gardenque je passai seul ma première soirée. On y donnaitExcelsior, le fameux ballet qui avait inauguré à Paris l'Éden-Théâtre. Que pourrais-je en dire aujourd'hui qui puisse intéresser? Tout le monde l'a vu ou l'a entendu critiquer. Tout le monde sait quelle révolution il a causé, par ses effets d'ensemble, dans l'art de la chorégraphie française, et quelle polémique aussi il a soulevée, entre gens de haut mérite, sur l'intéressante question de la mise en scène. Cette dernière remarque me fera dire quelques mots sur les décors qui servaient à la représentation d'Excelsiorà New-York.

Les Américains applaudissaient beaucoup lepont de Brooklyn. Cela se comprend: c'est de l'enthousiasme patriotique. Et encore je veux bien faire aux auteurs grâce pour cette toile. Mais quant aux autres, je gage que M. Sarcey lui-même ne s'en fût pas trouvé satisfait. La salle est grande, et j'étais placé loin de la scène. Malgré cela, le badigeonnage des décors n'en paraissait pas moins grossier et primitif. D'abord, manque complet d'air, d'espace et d'illusion; puis, manque de goût, manque d'exécution et manque d'imagination. Ainsi, il y a un moment où une toile se lève, sur laquelle sont peints en buste, dans une apothéose, les portraits des héros qui illustrent le ballet. L'exécution en est si barbare, que je n'ose même pas comparer cette toile à celles qui servent d'enseigne pour les badauds sur la façade de nos baraques de foire. Il y a particulièrement une femme nue qui, au lieu d'être légèrement enveloppée d'une couleur de poésie, ce qui seul pourrait justifier là sa présence, semble découpée dans une feuille de zinc et toute barbouillée de charbon. Le reste est à l'avenant. Les Américains applaudissent cela.

Et notez bien que ce ne sont pas des bastringues que les théâtres de New-York. On y entend chaque hiver les chefs-d'oeuvre de la littérature et de la musique, interprêtées par les plus célèbres artistes du monde entier. C'est pour cela que je voudrais le cadre un peu plus digne des personnages qu'il entoure.

Toutes ces remarques ne me servent qu'à faire cette observation de caractère, que les Américains manquent de goût au point de vue artistique, comme de politesse au point de vue social. À l'appui de mon dire, je citerai ce fait irrécusable: un magnifique vase de Sèvres bleu de roi et monté en bronze doré, avait été envoyé pour une loterie de charité par M. Grévy. La personne qui le gagna n'en fit aucun cas,parce qu'il était d'une seule couleur, et elle le mit en vente chez un marchand. Il resta là très-longtemps. On le dédaignait. Enfin, un ami, chez lequel j'ai été reçu le plus gracieusement du monde, le vit et l'acheta pour un prix bien au-dessous de sa vraie valeur. C'est de lui-même que je tiens l'histoire. Il me l'a contée tandis que j'admirai ce vase qui, posé sur un piédestal, fait à son salon un superbe ornement.

Du reste, ce n'est que sur la masse des Américains que je prétends faire tomber mon appréciation. Comme partout, il y a là aussi des exceptions. Mais elles sont peu nombreuses, et ce qui le prouve, c'est qu'il n'y a guère d'objets d'art en Amérique que ceux importés de l'étranger. On me dira que par cela même qu'on en achète, on fait preuve de bon goût. Je n'en suis pas très-sûr. Et ce qui me laisse dans le doute, c'est le développement énorme et populaire dans ce pays de la chromolithographie, qui est pour moi l'antipode de l'art. Et puis, combien de gens qui, parce qu'ils sont riches ou vaniteux, collectionnent, pour la montre, tableaux de maîtres et éditions rares, tout en étant absolument incapables d'en apprécier les beautés?

Voilà donc quelles furent mes premières impressions au pays de Washington. Mais de charmants amis se chargèrent bien vite d'en atténuer l'amertume. Grande fut leur surprise de me voir, et non moins grande la satisfaction que j'éprouvai à me sentir si bien accueilli. Pendant tout mon séjour, ce n'ont été qu'invitations à déjeuner et à dîner, et j'ai trouvé assez de charmes dans cette maison pour en revêtir toute l'Amérique.

Sans eux, qu'aurais-je fait seul à New-York pendant dix jours?—Il y a bien à voir quelques galeries de tableaux?—Oui, mais je ne me serais jamais douté que ce qu'il y a de plus beau en ce genre se trouve dans lebarde l'Hoffmann hotel. Dans cette salle, où l'on boit, sont pendus aux murailles des toiles de Bouguereau et du Corrége; des tapisseries des Gobelins; des objets d'art indiens, japonais, chinois, etc. Les serviettes des garçons traînent sur des Vénus de marbre; la fumée des pipes disparaît dans les plis de tentures orientales, et la lumière électrique tombant des lustres remplit de perles les verres où mousse le champagne.

De tout ce que j'ai vu à New-York, c'est ce qui m'a semblé le plus digne d'une visite: car, dans son genre, cette salle est bien certainement unique au monde. Un tel appareil pourrait sembler étrange en cet endroit, si je n'ajoutais que là-bas, pour les oisifs, l'existence se passe en grande partie dans leshallsetbarsd'hôtels. Durant le jour, on y entre à chaque instant s'y faire brosser, cirer, réparer les désordres de sa toilette, prendre des billets pour les théâtres, consulter le livre où s'inscrivent les voyageurs à leur arrivée. C'est à la fois la commodité et la distraction de tout le monde.

Comme on voit, c'est peu pour occuper l'existence. Aussi la grande majorité des habitants est-elle dans les affaires. Du reste, ce n'est qu'à cette condition qu'on est considéré, et là, où l'aristocratie du sang n'existe pas, celle de la fortune est toute-puissante. Mes amis, que j'allais souvent voir à leurofficedeBeaver street, sont agents pour la maison de champagnePiper Heidsieck and Coet plusieurs autres grandes marques de vins français. Avec lemummet leroederer, le champagne qu'ils représentent est le plus estimé à New-York, et les agents de ces trois maisons font de grandes affaires d'argent. C'est inouï ce qu'il se consomme de cette espèce de vin en Amérique. On en est vite dégoûté, et l'on soupire après un verre de bon bordeaux. Mais même dans les meilleurs endroits, il est très-cher sans être bon.

Il y a quelques restaurants français où l'on vous sert du vin ordinaire qui vaut mieux. Un jour, que j'étais fatigué de déjeuner au café au lait et à l'eau glacée, j'entrai dans un de ces établissements et j'y fis une singulière rencontre. C'était dans laXXVIerue, car on sait qu'à New-York, excepté dans la vieille ville, toutes les rues se coupent à angles droits et sont numérotées. Le garçon qui me servait s'étant aperçu que j'étais Français me dit qu'il l'était lui-même. J'étais seul alors dans la salle, et il entama la conversation avec moi. Il commence par me déclarer qu'il ne porte pas son vrai nom et ne peut me le dire. Et cela par fierté; car il est «un ancien officier de l'armée française». Il était capitaine d'infanterie. Il n'a que quarante ans et est ici depuis cinq ans. Venu pour spéculer, après avoir donné sa démission, il vit ses espérances trompées et dut se mettre en quête d'une place pour vivre. Il a été au Mexique, en qualité de chef à bord d'un navire de guerre américain, et n'ayant pas la moindre notion d'art culinaire. Cependant, justifiant le proverbe, il s'est tiré d'affaires en sa qualité de Français. À son retour, il s'est placé là où je l'ai rencontré. Il m'a assuré que la situation des garçons de restaurant est bien différente à New-York de ce qu'elle est à Paris. «D'abord, m'a-t-il dit, nous sommes tout à fait indépendants. Puis, nous sommes payés. On nous donne un dollar par jour, et nous nous en faisons encore au moins deux avec les pourboires». Il m'a appris ensuite qu'il n'était pas le seul à New-York dans sa position. Il y connaît plusieurs officiers français pourvoyant à leur existence d'une façon analogue à la sienne; et le maître d'hôtel de son restaurant est un ancien grand négociant de Hambourg.

Des Allemands, il y en a en masse. C'est une invasion. Ils ont leur théâtre où l'on joue en allemand des pièces allemandes; leurs journaux, rédigés dans leur langue; leurs meetings politiques et leurs députés qui forment, dans l'Assemblée, un parti imposant. Ils ont de grandes salles, dans les beaux quartiers, où l'on va boire en choeur en écoutant de la musique allemande. Ils ont des restaurants; ils ont des coiffeurs; enfin, si cela continue, ils auront tout. Et je n'ai pas parlé des cent mille Juifs dont quelques-uns font, suivant leur gré, la hausse et la baisse dans les affaires de finances.

Invasion pour invasion, j'aime mieux celle des Italiens. On est aussi de mon avis à New-York, si bien qu'on leur a bâti deux palais pour les recevoir. L'un s'appelleAcadémie de musique, et l'autreOpéra italien métropolitain. Pendant mon séjour, Patti régnait dans le premier, tandis que Nilsson trônait dans l'autre. LeMétropolitain, bien que loin d'être achevé à l'extérieur, venait d'être inauguré, et l'on était très-inquiet de savoir lequel des deux l'emporterait en succès sur son rival.

Le soir où j'allai à l'Academy of musique, c'était unepremière: première, parce que laGazza ladraqu'on y donnait n'avait pas été représentée à New-York depuis quelque trente ans, et première parce que la Patti, qui venait d'arriver, faisait, ce soir-là, ses débuts de la saison.

J'étais aux fauteuils d'orchestre; et comme, là-bas, ils ne sont pas moins recherchés des femmes que des hommes, je n'aurais su me trouver mieux placé pour voir lasalle. Tout autour de moi, les toilettes les plus élégantes: robe bleu pâle, recouverte d'un voile de guipure blanche; robe de faille blanche, brochée d'or; plumes retenues dans les cheveux par des épingles de diamants. Enfin, tout ce que le luxe produit de plus raffiné. Pour rien, on distribue un superbe programme, qui renferme l'indication de toutes les pièces que doivent représenter, pendant la «saison», les acteurs deHer Majesty's opera company. Car cette troupe, où figure Adelina Patti, est celle de la reine d'Angleterre.

À huit heures, l'orchestre entame l'ouverture. Bonne exécution, inférieure malgré tout à ce qu'on entend à Paris à l'Opéra ou à l'Opéra-Comique. Quand Patti entre en scène, tempête d'applaudissements: dix salves au moins. Elle n'en pouvait plus de saluer et riait de la façon la plus gracieuse. Jolie, derrière la rampe, elle a toujours l'air d'avoir vingt ans. Dès qu'on le lui a permis, elle a chanté la cavatine:Di piacer mi balza il cor, qui est, en même temps que le morceau de début, le plus brillant de l'opéra. Dire qu'elle est comédienne aussi excellente qu'admirable cantatrice; qu'elle enlève avec une légèreté prodigieuse cette musique légère; qu'elle chante avec un style, une expression, une délicatesse, une science et une facilité incomparables, cela n'apprend rien à ceux qui la connaissent et rien non plus à ceux qui ne la connaissent pas. Il ne me serait pas moins difficile de calculer le nombre de bouquets, corbeilles, vases remplis de fleurs dont on a accablé plutôt que comblé la diva. Tout ce que je puis dire, c'est qu'après le premier et le dernier acte, les acteurs faisaient la chaîne pour déposer les présents dans les coulisses. Si bien qu'à bout de saluts et de sourires, Patti a envoyé des baisers à l'auditoire enthousiasmé.

J'ai vainement cherché, pendant les entr'actes, à découvrir quelque beauté parmi cette élite du grand monde de New-York. J'ai vu de belles toilettes, de beaux diamants, mais pas de belle figure. Cela m'eût laissé une bien triste impression des Américaines si, heureusement, je n'avais rencontré à la sortie deux ravissantes blondes, deux blondes au teint de blondes et aux yeux bruns! que je me suis donné tout le loisir d'admirer.

Si, d'après cette soirée et celle que j'ai passée plus tard à l'Opéra métropolitain, j'avais eu à porter un jugement en faveur de l'un ou l'autre de ces théâtres, j'eusse à coup sûr accordé la préférence au premier.

Il est vrai que je suis très en retard sur mon siècle, puisque je ne suis paswagnérien, et c'est justementLohengrinque j'ai vu jouer au Métropolitain. EtLohengrinchanté paril signor Campanini, tandis queNilssonfaisaitElsa. En vérité, pour être excellents chanteurs, ces deux artistes n'en sont pas moins de médiocres comédiens. Et puis, on sent que tous les deux ont la voix usée. Du reste, il est bien rare d'en conserver aussi longtemps la fraîcheur que la Patti. Aussi, mon principal grief est-il que, plusieurs fois, le chef d'orchestre a été obligé d'interpeller à haute voix soit les choeurs, soit l'orchestre. Cela m'a horriblement choqué. Ah! par exemple, je ne connais aucun théâtre où l'on soit aussi confortablement assis que dans celui-là. Sans doute qu'il a été spécialement construit pour entendre du Wagner et qu'on a pris ses précautions en conséquence. On peut très-bien dormir dans son fauteuil sans gêner le voisin[13].

Si, aux noms de ces acteurs illustres, j'ajoute ceux deCapoul, qui chantait aussi au Métropolitain, et deIrving, le grand tragédien anglais, que j'ai applaudi dans leMarchand de Venise, on avouera que j'avais raison de dire que les plus célèbres artistes du monde entier se font entendre chaque hiver dans l'Empire City.

Pour peu que je continue sur ce chapitre, on croira qu'il n'y a absolument que les théâtres à voir à New-York. En ce cas, courageux lecteur, il ne serait peut-être pas inopportun de m'accompagner dans la promenade que je fis avec mon ami, possesseur du vase de Sèvres.

Le but de notre course était une visite àBrooklyn, chez ses grands-parents. Nous nous arrêtâmes d'abord à la poste. Suivant la coutume américaine, chacun a sa boîte avec sa clef, de sorte qu'il prend ou fait prendre sa correspondance quand bon lui semble. Il y a aussi des facteurs pour ceux qui n'ont pas de boîtes. Mais on préfère généralement l'autre système, le service postal étant mal fait.

Naturellement, la politique en est la cause. Car, aux États-Unis, plus encore peut-être que dans toute autre République, chaque nouveau député gratifie ses amis des places qu'occupaient auparavant les protégés de son prédécesseur. De telle sorte, il est difficile d'avoir des employés connaissant leur affaire. Quand ils sont en place, ils savent qu'ils tiendront autant que le protecteur, et le reste leur est bien égal.

La politique est encore plus puissante en Amérique qu'en France. Les jours d'élections sont jours de fête: on ferme les boutiques; on suspend les affaires, et, quand on a voté, on passe le reste du temps à s'amuser.

Bien que je n'aie pas envie de me lancer dans une longue dissertation à ce sujet, je ne puis m'empêcher de dire un mot sur les partis aux États-Unis. Il y en a deux principaux: celui des démocrates et celui des républicains. Tandis que ces derniers cherchent à centraliser à outrance et veulent une République dont le siége principal soit à Washington, les autres ont au contraire pour programme d'augmenter l'indépendance des États. Ils demandent aussi qu'on ne se serve plus que de monnaies d'or et d'argent, tandis qu'on ne fait pour ainsi dire usage que de papier. Les bank-notes de un à cinq dollars sont la monnaie courante.

Tout en causant et dépouillant notre courrier, nous arrivons bientôt au fameux pont suspendu de Brooklyn, sur lequel nous allons passer. Quoique très-sceptique à l'égard de la huitième merveille du monde,—il y a tant d'endroits où l'on vous la montre,—je serais tenté de dire que je l'ai trouvée ici, et que c'est le pont de Brooklyn. La description en est impossible. Tout ce que j'en ai lu ou entendu dire ne donne pas la moindre idée de ce que c'est. Un dessin, une photographie ne font pas mieux comprendre. Il faut être dessus; voir en bas les hautes maisons aplaties; les navires qui passent en dessous de vous; les énormes câbles en fer qui soutiennent le pont; les deux routes pour les voitures qui courent de chaque côté, le long du parapet; les deux lignes de chemins de fer longeant intérieurement chacune des routes; et ces deux chemins de fer, séparés à leur tour par un espace de la même largeur, où passent les fils télégraphiques et téléphoniques qui relient New-York à Brooklyn. Enfin, occupant également le centre du pont et suspendu au-dessus de la voie électrique, le chemin pour les piétons. Les trains ne marchent pas à la vapeur, mais par une chaîne, le pont étant en dos d'âne. Le soir, tout est éclairé à la lumière électrique. Bref, c'est un prodige de science et d'art devant lequel on tombe en admiration. Ce n'est pas un pont, c'est un monument, et je n'hésite pas à dire que c'est le plus beau de New-York.

Après un trajet de six minutes en wagon, on débarque de l'autre côté dans une grande ville de province peuplée de 500,000 habitants. Ce n'est plus New-York, la capitale, l' «Empire City». On n'y trouve pas ces vastes hôtels semblables à des villes; ni des foyers de lumière électrique pour éclairer les squares et les rues; ni même d' «elevator railways» transportant les voyageurs d'un bout à l'autre de New-York dans les airs, pour dix cents. Il est vrai qu'il est question d'en établir une ligne.

Mais pour être moins bruyant, ce séjour n'en est que plus agréable. D'abord, la vie y est de vingt-cinq à trente pour cent moins chère que de l'autre côté de l'eau. Puis, il y a un magnifique parc où les écureuils gris sautillent et rongent jusque sur les allées. Il y a un cimetière qu'on mène les touristes visiter pour son aspect pittoresque. Il y a aussi une belle route bordée d'arbres, de jardins et de villas, qu'on appelleClinton avenue, et qui est comme le Passy de New-York. Beaucoup de gens riches vivent là retirés des affaires.

C'est dans Clinton avenue que demeurent les grands-parents de mon ami. Qu'ils sachent que j'ai été touché, quand on m'a présenté, de voir que je n'étais pas un étranger dans cette maison et que mon nom leur était bien connu.

Vers cinq heures, nous étions de retour chez mon ami, dansPark avenue,—une des plus belles de New-York.—Après dîner, nous allâmes un instant auCasino. La salle de style mauresque est de beaucoup la plus jolie de New-York. Quant au rideau, qui s'ouvre en se séparant par le milieu, il est en velours bleu et en soie chamarrée de broderie: je ne sais rien de plus somptueux en ce genre.

On joue des opérettes dans ce théâtre. Ce soir-là, qui était un dimanche, on donnait un concert. On est devenu moins strict là-bas que dans la vieille Albion. La salle était comble, et ces réunions dominicales, qui n'eussent pas été tolérées il y a quelques années, sont aujourd'hui très en faveur.

C'est ainsi que je passai l'avant-veille de mon départ. Il ne me restait plus rien d'intéressant à voir à New-York; aussi songeai-je à faire mes malles. Du reste, j'avais déjà arrêté ma cabine sur leLabrador, de la Compagnie Transatlantique, et j'avais pris mon billet pour jusqu'à Paris. Je voulais acheter quelques livres pour le voyage. Je m'arrêtai devant une librairie où se trouvaient les derniers romans parus à Paris. Qu'on juge de ma stupéfaction quand je vis qu'on vendait un dollar quarante-cinq cents (7 fr. 25) un volume de 3 fr. 50! Il en est ainsi de toutes les publications étrangères, et cela vient d'une taxation exagérée. Aussi beaucoup d'Américains réclament-ils à ce sujet, faisant observer que cela nuit considérablement au développement de l'instruction.

Enfin le 14 novembre arriva.

En quittant New-York, nous pûmes longtemps contempler le merveilleux aspect de la rade. De loin, le pont de Brooklyn est d'un effet magique. Je n'entrerai pas dans des détails de description: tout le monde sait que ce lieu passe pour un des plus beaux du monde, et à cela il est difficile de rien ajouter.

Pendant toute la traversée nous fûmes horriblement secoués par la houle; mais la seconde nuit, surtout, après notre départ, une tempête furieuse assaillit le navire. Grâce à sa solidité à toute épreuve et à la vaillance de notre commandant, nous en réchappâmes. Ce ne fut pas, hélas! sans payer un tribut à la mer. Au moment où l'on s'y attendait le moins, une lame prodigieuse s'éleva de l'avant, si haut qu'elle monta éteindre le feu du mât de misaine, et retombant sur le pont d'une seule masse, défonça la chambre du capitaine et renversa plusieurs marins, dont deux furent écrasés net. C'était la nuit, et le maître d'équipage se trouvait couché, n'étant pas de quart. À ce coup il bondit hors de son cadre, persuadé que le navire était coupé en deux. C'est du commandant lui-même que je tiens tous ces détails véridiques. Du reste, quand j'arrivai à Paris, le bruit de l'événement m'y avait précédé, et ceux qui avaient à bord des amis n'étaient pas très-rassurés sur leur destin.

Depuis dix-huit mois je n'avais pas vu la France, lorsque enfin, après avoir quitté le Havre par le train transatlantique, je débarquai bientôt gare Saint-Lazare. Dans la journée, faisant mon premier tour de boulevard, je rencontrai un des passagers duLabrador, et je m'écriai en lui tendant la main: Adieu, nouveau monde!—Paris est plus beau que tout ce que j'ai vu!

FIN.

PARIS

TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie

Rue Garancière, 8.


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