Le Cirque Wang avait de nouveau dressé ses tentes sur la place de la Liberté. En dépit de l’atmosphère orageuse qui pesait sur la ville, Puerto-Leon s’apprêtait en foule à courir au gala.
Les feux du port n’étaient pas encore allumés que déjà la parade éclatait, sonore de cuivres, éblouissante d’acétylène, refoulant les ombres de la nuit sous les arcades, broyant le silence des rues désertes. L’appel de la fête faisait s’entr’ouvrir les portes verrouillées, apparaître une mantille derrière les grillages. Des robes furtives glissaient le long des murs ; des galopades d’enfants criards soulevaient la poussière et bientôt une foule dense se pressa au pied des tréteaux embrasés d’une incandescence violâtre. Telle une chevelure d’archange, flambait la perruque de M. Peter Boom et sur sa poitrine étincelaient les signes du zodiaque. Sous la badine de M. van Sleep, en élégant habit noir, les kangourous exécutaient un assaut de boxe, et miss Carolina, en maillot cramoisi, tenant à la main une cravache au pommeau enrichi de diamants, présentait, la main haute au chanfrein, sa jument dont la croupe était caparaçonnée de velours.
A la file, sous l’œil froid de M. Wang, le peuple de Puerto-Leon pénétra dans l’arène et s’entassa sur les gradins : métis et noirs aux larges chapeaux de paille, quelques-uns portant un ara ou un perroquet sur l’épaule ; Chinois en braies de soie ; Indiens, coolies hindous.
Les gradins noirs de grappes humaines étaient pareils aux guirlandes de papier sur lesquelles viennent s’engluer les mouches, les jours d’orage, dans les auberges. Les femmes de couleur, empaquetées dans leurs roides mousselines empesées, coiffées la plupart de la mantille espagnole, sombres Carmens pour ceux du placer et de la forêt, pelaient des oranges et des bananes, dont elles jetaient les peaux dans l’arène et s’interpellaient avec de petits cris aigres et des rires.
En face de la loge où nous prîmes place, Carvès et moi, nous vîmes don Juan Manera et Miguel entourés comme à l’ordinaire de leurs gardes du corps.
Le clou de la soirée fut comme toujours Letchy balancée au bout du trapèze, presque insensible, là-haut, pareille à une orchidée de la jungle suspendue à une liane. Vers cette fleur montait le désir de la foule, l’ivresse du danger crispait les bouches, exorbitait les prunelles, créait un silence angoissé d’attente. Là-haut, dans l’ombre des charpentes et des toiles, c’était, selon les courbes de la voltige, la rotation d’un astre, la trajectoire d’un bolide, un jeu d’acrobate si rapide, si précis, qu’il tenait de la mécanique céleste.
Et, légère comme Ariel, ses pieds ont à peine effleuré le sol qu’elle a déjà disparu, dans un tonnerre d’acclamations… qui n’étouffe pas le claquement sec d’un revolver en face de nous. Aussitôt, par toutes les entrées, déborde un flot de policiers au casque bleu, les poings en avant. De toutes parts la foule est refluée vers les issues. Des cris, des hurlements. Les femmes élèvent leurs enfants au-dessus de leurs têtes, clamant au massacre.
—Fuera ! Fuera !Le Cirque est cerné !
Des poings s’abaissent mécaniquement sur les nuques. Gare à la fusillade tout à l’heure…
A demi asphyxiés, roulant à travers des épaules, des jambes, des poitrines, une contraction de la foule nous jeta dehors. Une haie de policiers canalisait le flot, hâtant l’évacuation.
Un jet de flamme illumina soudain cette ruée.
Les écuries avaient pris feu. Le Cirque Wang brûlait. La fusillade crépitait dans la rue. Des roulements de tambour complétèrent la scène.
Nous courûmes dans la direction de l’hôtel Victoria. Sur le quai un autre incendie s’allumait.
— C’est Sampietri qui brûle !
De nos fenêtres nous constatâmes que trois foyers d’incendie projetaient leurs lueurs sur le ciel de Puerto-Leon. C’était le cirque, les magasins Sampietri et plus haut, sur le flanc de la montagne, la maison des Lys, la maison de don Juan Manera.
— Le gouvernement fait des siennes, — dit Carvès.
Des flammèches d’or pleuvaient sur la rade. La fusillade ne cessa qu’au matin.
Dès l’aube, je parcourus la ville. L’état de siège était proclamé. Les rues étaient désertes : les portes des maisons, bien fermées. Derrière le grillage d’une fenêtre on devinait une mantille dissimulée, deux yeux épiant curieusement l’imprudent qui s’aventurait ainsi dans une ville en état de siège. Des patrouilles de cavaliers, sabre au clair, passaient au galop de leurs petits chevaux sellés à la mexicaine, soulevant une nuée de poussière rouge. Des alguazils sordides, mal rasés, le haut casque bleu sur leurs chefs crépus, stationnaient par groupes, au coin des rues, matraque à la main et revolvers à la ceinture. Place de la Liberté, un cordon de police gardait les décombres du Cirque Wang. Le feu avait consumé toile et charpente en quelques heures. Il flottait encore dans l’air une odeur de cuir ou de chair roussie. Un des kangourous de M. Van Sleep tendait vers le ciel ses moignons carbonisés, le ventre en l’air, vidé de ses entrailles par les soins des vautours. Accroché à des fils de fer, un lambeau de défroque azur, étincelant encore d’une étoile en papier doré, pendait, dernier vestige de la gloire foraine de M. Peter Boom.
Le port était à peu près vide. Un vaste silence pesait sur les eaux et sur les docks poussiéreux. Les pentes des montagnes étalaient une ombre violacée sur le sable où frissonnaient, agités par une brise chaude, les cocotiers et les palmiers. Un noir sommeillait entre de vieilles futailles éclatées. Deux chaloupes alourdies d’eau se balançaient au pied de l’appontement dont les ais craquaient, travaillés par la chaleur et l’humidité. Le sémaphore, squelettique sur un ciel ballonné, guettait des navires qui n’accosteraient jamais. Le port semblait tassé, rabougri, sous cette voûte étouffante, écrasé par les hautes montagnes, déserté des navires et des hommes. Et, par surcroît de désolation, les murailles de brique des établissements Sampietri dressaient leurs pans calcinés dans cette solitude. Là encore, le feu avait été bouté aux entrepôts, aux bureaux, aux magasins, à l’habitation particulière des Corses. Une vengeance implacable avait guidé les torches des incendiaires. La flamme avait pétrifié les salles encombrées de ballots pourrissants, de denrées moisies ; elle avait consumé, anéanti tout ce qui avait été un jour la richesse d’un homme, son œuvre, sa journée. Seul demeurait debout cet appentis de bois, pompeusement intitulé «Saloon» ; la pancarte : «Ici on achète la poudre d’or», grinçait toujours à son clou, et, ironiques, déformées, décolorées, pareilles à une sarabande de pendues, les capitales « SAMPIETRI » gigotaient au sommet de leur gibet.
Cette dévastation était l’œuvre d’une nuit et d’une poignée de brutes. A laIndiaoù je vins m’informer et où je fus accueilli avec des doigts sur la bouche et des clignements d’yeux, un journaliste me fit à voix basse l’historique de la soirée.
Dans l’après-midi le gouvernement avait été averti, par une voie mystérieuse, que Lopez Mendoza, l’ex-président, se trouvait à bord de laMariquitaarrivée deux jours auparavant ; qu’il était l’hôte de don Juan Manera et chef d’une conspiration dont le dessein était de renverser Diaz ; que Lopez n’avait cessé d’entretenir des intelligences avec ses partisans de Puerto-Leon grâce à la complicité du capitaine Cupidon et probablement du Chinois Wang. Dans les terres de don Juan se trouvait rassemblé un parti important de « lianeros » bien armés et prêts à marcher sur la ville. LaMariquitaavait, paraît-il, transporté des munitions, depuis des mois, à la barbe des douaniers et de la police.
Le plan des conjurés était précis. Le « pronunciamento » devait s’opérer le lendemain ; les hommes de Lopez Mendoza envahiraient la ville, pendant la nuit ; le palais de Diaz serait cerné, ses officiers massacrés, avant que l’on ait pu assurer la mobilisation des troupes casernées à Puerto-Leon. Le quartier général des révoltés était la «Casa de los Lilios» et ses vastes dépendances. La liste des arrestations, des exécutions, indispensables en pareilles circonstances, était prête ; les nouveaux fonctionnaires et généraux nommés. Les conjurés comptaient de nombreux amis dans les corps de troupe.
— Ah !amigo, si vous aviez vu l’effet de cette nouvelle chez le Président. Evidemment, on savait que don Juan conspirait. Mais que Lopez fût là, dans nos murs, c’était trop fort. Le Président a destitué immédiatement le chef de la Police. Ce qui prouve que la dénonciation du complot n’est pas due à la Sûreté…
— Et à qui donc, alors ?
— Mystère, mystère ! murmura en clignant des yeux le jeune feuilletonniste. Ah ! il n’y a pas que les mystères de Paris,amigo caro; il y a aussi les mystères de Puerto-Leon. Toujours est-il que les intimes de Diaz connurent seuls la nouvelle et que l’on résolut d’employer le soir même la manière forte. Il ne fallait pas songer à attaquer don Juan de front ; il résisterait, et, dame, un combat, c’est toujours chanceux. On hésitait, mais un mouchard, au dernier moment, apprit que don Juan se rendrait au cirque Wang. C’est là qu’on donnerait le coup de filet. Pour ne rien compromettre, on négligea d’envoyer l’ordre de perquisition et de saisie de laMariquitaqui, pendant ce temps, levait l’ancre pour une destination inconnue. Nous n’avions plus de bateau pouvant la poursuivre, et d’ailleurs il valait mieux ne pas prévenir le lieutenant du port — qui n’était pas sûr. Le soir venu, toutes les forces étaient sur pied. La rafle, en plein spectacle ! Don Juan sauta hors de sa loge, bondit aux écuries, décrocha une lampe à pétrole et la jeta enflammée, dans la paille des chevaux. On lui tire dessus ; on le rate ; il se sauve. Jusqu’ici, ma foi, on ne sait ce qu’il est devenu, pas plus que Miguel Sampietri. On a arrêté presque toute la troupe du Chinois, sauf M. Wang, naturellement.
— Et le vieil Antonio ?
— Le vieil Antonio était resté chez lui. Quelques policiers excitèrent la foule à saccager sa maison. Vous savez combien le Corse était haï. Les débiteurs, ravis, se précipitèrent à l’autodafé. On dit que don Antonio se trouvait, à cette heure-là, enfermé dans la petite salle où il tenait sa caisse. Les cris et les premiers coups de feu le firent sursauter. Ce vieux ladre tripotait son or. C’était sa marotte, dit-on.
« Il n’a que le temps de débarrasser sa table des dollars, livres et couronnes qui l’encombrent — toute sa chère vieille monnaie — il barricade sa porte et attend, revolver au poing, sans plus se soucier de ses magasins et de sa femme qui, en chemise, courait et hurlait comme une folle. Les pierres pleuvent sur les murs et les fenêtres. On défonce une porte ; on traîne les vieux ballots, les caisses, tout le bric-à-brac des entrepôts et on allume dans la cour le feu de joie, qui, tout naturellement devient un véritable, un formidable incendie. Pendant ce temps, quelques gaillards, plus ou moins ivres, qui en voulaient à ce sacré usurier d’Antonio — les mauvaises langues prétendent que c’étaient des officiers d’Etat-Major — pénètrent dans la maison déjà gagnée par les flammes. Une porte résiste. Derrière, le Corse guette, son arme bien en main. Un coup d’épaule, deux, trois coups d’épaule, la porte cède, un coup de feu ; le premier assaillant s’abat, une balle dans la tête. Les autres, furieux passent sur le cadavre ; d’un coup de machete, don Antonio a la gorge tranchée et s’affale, le nez sur la table encore jonchée de pièces d’or. Ah ! mon ami, alors ce fut la curée. Tout cet or, on le ramassa dans le sang qui ruisselait de la gorge ouverte, à pleines mains ; on en emplit ses poches, on éventra les sacs, on fit sauter les caisses de métal : ce fut une bombance d’or ! Par terre, le cadavre du maladroit qui avait passé le premier et le vieux ladre qui râlait. Deux ou trois coups de bottes dans la figure et tout fut fini : il était encore riche, le Corse ! on le disait ruiné. Mais c’était lui-même qui avait fait courir ce bruit, par avarice. Ça ne lui a guère servi, d’ailleurs. Enfin, voilà mes gaillards qui tirent les morts par les pieds, ferment la porte et laissent brûler le tout. Seulement Diaz apprend l’assassinat de Sampietri et le vol de son or. Vous imaginez la colère du Président ! Biens du séquestre ! Les assassins ont été fusillés deux heures plus tard, après avoir eu les poches retournées soigneusement. Avouez, monsieur le Français, qu’il y a une justice à Puerto-Leon ?
— Je l’avoue, — murmurai-je.
— Il paraît que les policiers, perquisitionnant chez don Juan pour tâcher de pincer Lopez, en ont fait de belles ! Mais notre Président est la justice même. Au revoir, monsieur, et bonne chance pour le placer !
Puerto-Leon se vida en quelques jours du peu qui lui restait de vie. La dictature serrait la cité dans son poing. La cité agonisante achevait maintenant de mourir. Tout à l’ivresse de leur prompte et farouche victoire, Diaz et ses officiers, sous la garde des fidèles «andinos», sablaient le champagne, en signant des confiscations et des arrêts de mort. Vers deux heures, chaque matin, quelques salves, ébranlant les fossés sonores de la Rotunda, assuraient les habitants, suant la peur dans leurs lits, de la prompte exécution de ces arrêts.