En m’éveillant, le corps rompu, les yeux gonflés, j’hésitai à reconnaître la misérable chambre de l’hôtel Victoria. Comme un nageur qui croit reprendre pied et ne trouve pas la terre ferme, mon esprit n’arrivait pas à s’accrocher à la réalité de cette fenêtre grillée, de ces murs sordides. Carvès m’empêcha de replonger, dégoûté, dans l’abîme du sommeil.
Il était assis au pied de mon lit, frais, l’œil vif, avec le sourire à la fois plein de réserve et de contentement des gens qui vont vous annoncer une nouvelle sensationnelle.
— Je suis sur une piste, — me dit-il. — Peut-être ne suis-je pas seul à la suivre cette piste, maisno matter !Je me charge du reste. Il fait bon vivre, mon petit. Je me sens tout à fait dispos pour aller faire un tour dans la jungle. Tu ne t’inquiéteras pas. Tu resteras bien sagement au logis, tu diras à tout le monde que je me suis rendu en Colombie, pour des affaires. Il y a justement dans trois jours un bateau pour Porto Colombia, que je ne prendrai certainement pas, mais où il ne sera pas inutile que quelques personnes me croient passager.
— Et pourquoi ne pas m’emmener ? Je vais périr d’ennui dans ce taudis ? Je me refuse à rester.
— Non, tu ne te refuseras pas. Il est très important que tu restes et que tu donnes le change au sujet de mon absence. Personne ne doit savoir où je vais, ni Letchy, ni don Juan, ni Sampietri. Je compte sur toi. Entendu, pas ? Ne fais pas cette tête. Ne crains rien. Tu ne perdras pas pour attendre. Et maintenant, écoute.
« Après t’avoir quitté, hier soir, je suis allé flâner dans les ruelles qui avoisinent le port. Le hasard m’a conduit dans un tripot dont l’enseigne est «La Fé en Dios». Malgré cette annonce, ne crois pas que les personnages qui s’y retrouvent le soir, viennent là pour accomplir des exercices de dévotion, si ce n’est en l’honneur du tafia et peut-être même de la drogue. Je soupçonne fort que le patron de «La Fé en Dios», un mulâtre assez repoussant, possède une arrière-boutique curieusement achalandée. Je ne décris pas l’endroit, je ferai mieux, je t’y mènerai.
« L’aspect en est pour plaire aux amateurs de sensations fortes. Il y avait là, sous quelques quinquets puants et fumants, des gaillards qu’on rencontre parfois sur la route des placers et qui ont une si jolie façon de vous placer sur leur ligne de mire. On jouait. Par mesure de précaution chaque joueur avait son « machete » bien en vue, posé sur la table à côté de son verre de tord-boyau. Près du comptoir, deux nègres jouaient du banjo, oh, très discrètement, de ces airs drôles et tristes, un peu bêtas, qu’aiment les matelots et les coureurs de pistes, — la seule musique qui m’émeuve, moi qui ne suis pas un sentimental. L’ensemble, ouaté d’une vapeur bleue de tabac. Bref, très confortable.
« L’assemblée était nombreuse. Un silence flatteur accompagna mon entrée. Quelques joueurs me dévisagèrent. Ils comprirent tout de suite que je n’étais ni un policier, ni un grand seigneur déguisé, mais bien quelqu’un de pas très différent d’eux. Tu n’imagines pas combien ces gens-là ont du flair — autant qu’un membre du Jockey qui flaire le bourgeois à trente pas. Je pris l’unique siège libre en face d’un homme qui ne jouait pas et qui, la tête obstinément penchée sur un verre vide, semblait absorbé dans une rêverie profonde, à moins qu’il ne fût complètement saoul.
« On m’apporta une bouteille et, connaissant les usages, je remplis le verre de mon voisin. Il releva la tête, j’aperçus un visage paradoxal, en pareil lieu, un visage rond, sans caractère, orné d’une barbe courte et grisonnante, des yeux de myope derrière de pauvres lunettes de corne dont les branches étaient raccommodées avec du fil noir. Ses traits vagues et mous reflétaient la bonhomie rêveuse des vieux expéditionnaires de ministère, ou des gardiens de musée en province, une de ces figures fripées qui vous font dire, quand elles glissent près de vous, dans une jaquette râpée : « Ce doit être un bien brave homme. Comme il a dû s’ennuyer pendant sa vie. » Le contraste entre cette apparition et le décor du lieu était si plaisant que je ne pouvais détacher mon regard de ce visage, supporté par deux mains assez blanches, jointes sous le menton. J’avais rencontré cet homme quelque part, mais où et quand ? je n’aurais pu dire si c’était il y a trois mois ou il y a dix ans, à Paris ou à Java !
« L’homme éleva son verre et me dit dans le plus pur castillan :
« — Excellence ! je bois à votre santé !
« Je portai la sienne en espagnol.
« — D’après votre accent, — me dit-il alors en français, — je vois que nous sommes compatriotes.
« — Cela ne m’étonne pas, — répondis-je. — Depuis quelques minutes, je me demande où je vous ai rencontré.
« — Je m’appelle Barju, — dit-il, — et j’étais, il n’y a pas bien longtemps encore, encaisseur à la Banque Osmond, Richard et Compagnie, à Paris, rue Saint-Lazare.
« Mon imagination le revêtit aussitôt d’un habit bleu à plaque, et boutons de métal, lui passa autour du col une sacoche de cuir et le coiffa d’un bicorne. Et je revis Barju sonnant à ma porte : « Effets à recouvrer, monsieur. »
« Je passe sur les détails chaleureux de notre reconnaissance. J’exposai à Barju les raisons commerciales de mon séjour à Puerto-Leon. Barju parut dégoûté.
« — Mauvaise idée, monsieur, très mauvaise idée. Il n’y a pas de commerce possible dans ce sacré pays de bandits, de voleurs, d’assassins.
« — Diable ! Diable ! vous me tenez le même langage que ce vieux sacripant de Sampietri. Auriez-vous les mêmes raisons ? Craignez-vous la concurrence ?
« Barju sourit mélancoliquement et leva la main en signe de protestation ironique.
« — A Dieu ne plaise !
« Il me tint à peu près le discours que m’avait tenu don Juan. J’avais eu soin de remplir son verre à plusieurs reprises et Barju devenait à chaque minute de plus en plus communicatif. Il ajouta, en confidence :
« — Antonio Sampietri a de gros embarras. Ses affaires marchent mal. Je vous en parle en connaissance de cause et parce que vous m’inspirez confiance, Sampietri m’a employé plusieurs fois pour tenir sa comptabilité. Un désordre, monsieur, une « anarchie » ! c’est drôle, chez un homme si avare, qui a trimé dur pendant sa vie. Mais voilà, lui, ce qu’il aime, c’est l’argent, l’argent liquide, les belles piastres, les dollars d’or, il les aime tant qu’il passe son temps à les ranger, à les empiler, à remplir de petits sacs, à les vider ensuite. Un fou, quoi ! Il est devenu comme ça peu à peu. Avant, le commerce marchait. C’était le bois de rose, les essences, le balata, le café, tous les trésors de ces pays. De ce temps, don Antonio était respecté, craint. Aujourd’hui, on le tient pour une loque. L’argent l’a tué, cet homme-là. Par avarice, il n’achète plus. L’argent qui circule lui fait horreur ; il ne veut plus qu’une pièce sorte de ses coffres, ou bien il faut qu’elle y rentre vite, avec des petits. Don Antonio a encore un faible pour l’usure. Ah ! monsieur, ce qu’il l’a pratiquée, la petite semaine, les gages et les gros intérêts. Voyez-vous, à Puerto-Leon, il n’y a qu’une distraction, le poker. Le poker a rempli les coffres du père Sampietri qui ne joue jamais. On peut dire qu’il a du papier de tous les planteurs du pays et même du général Diaz. C’est bien pour ça, d’ailleurs, qu’il n’est pas encore en prison, car, paraît-il, il fait aussi la contrebande des armes. Et ça c’est un jeu qui rapporte gros — mais dangereux, dame, dangereux, avec Diaz…
« — Et son fils, Miguel ? — interrompis-je.
« La figure de Barju s’éclaira d’un sourire.
« — Miguel ! Pauvre garçon ! Un simple d’esprit ! Joueur, débauché, violent et faible ! Encore un que le poker a vidé, et les filles — toutes les garces de Puerto-Leon lui ont tiré de l’argent. — Sournois par-dessus le marché, et mauvais coucheur. Il ne craint que son père, car vous savez, chez les Corses, le père, ça compte ! Alors le père, désespérant de faire quelque chose de lui, l’a expédié, il n’y a pas longtemps — huit jours peut-être avant l’arrivée de laMariquita…
« Je versai de nouveau à boire à Barju, qui s’essuya lentement avec le revers de sa main, et se pencha vers moi, un doigt sur la bouche, minaudant, les yeux humides :
« — Et je sais bien où papa l’a envoyé, ce cher garçon !
« — …
« — Il l’a envoyé dans les bois, dans le pays de la fièvre, là où il y a de l’or… Don Antonio n’a plus que cet espoir. Son avarice prévoit le moment où les chers sacs devront se vider. Or, son vice lui a fait rater dernièrement de très importantes affaires. Ce n’est pas que son crédit soit ébranlé ; on le sait encore solide. Mais les grandes maisons de Caracas, de Trinidad, de Ciudad Bolivar, ne veulent plus avoir affaire à lui. D’autre part, ses débiteurs — et Dieu sait s’il en a — tous ces gens — dont beaucoup sont au pouvoir — qu’il a pressés comme des citrons, sont plus ou moins ouvertement ligués contre lui. On lui a fait manquer des contrats avantageux. La douane qui est aux mains de Diego Diaz lui a joué de vilains tours et lui en jouera d’autres. Don Antonio se sent cerné. Il est seul. Il est vieux.
« Toujours est-il qu’il veut jouer son dernier atout. L’atout, c’est le placer ! don Antonio, qui ne sort jamais de Puerto-Leon, sait, par certains informateurs, des chercheurs de balata, qu’à trois semaines de marche d’ici, sud-ouest, il y a des terrains aurifères.
« Les yeux de Barju s’élargissaient, dans l’extase d’une vision mirifique. Il répéta :
« — Des trésors ! l’Eldorado quoi, comme on dit. On a soupçonné l’existence de ces gisements depuis longtemps, mais ceux qui y sont allés ne sont pas revenus. Don Antonio, bon père, y envoie son fils avec une petite équipe de travailleurs. Si Miguel a la chance, il fera les sondages, rapportera des échantillons. Suivant la valeur du placer, don Antonio le gardera pour lui ou en proposera la copropriété, à charge d’exploitation, à l’Agence Minière Tropicale.
« — Vous avez dit à l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. ? — insistai-je.
« — Oui, vous connaissez ?
« — Un peu.
« Barju resta un moment silencieux. Je voyais qu’une pensée le travaillait, mais que ses lèvres hésitaient à l’exprimer. Ses yeux roulaient dans l’angoisse d’un enfantement pénible. J’aidais à l’accouchement en faisant rapporter du tafia. Et Barju parla avec une voix d’enfant.
« — Barju connaît le placer, — murmura-t-il. — Barju connaît la route.
« Il tira de sa poche une feuille de papier jaunie, froissée, sur laquelle était tracée au crayon une carte à demi effacée, qu’il couvrit de sa main, précipitamment.
« — Voilà ! Trouvé ça chez le père Sampietri, dans un registre. Ce que c’est que d’avoir de l’ordre, tout de même.
« Ce Barju était vraiment un drôle de personnage. Il joignait aux manies du vieux garçon de bureau, à son goût de l’ordre et de la régularité, je ne sais quoi de fantasque, d’aventureux et d’un peu « crapule ».
« — Eh bien ! — dis-je à Barju, — ça ne vous tente pas !
« — Si ça me tente, monsieur, bien sûr. Et ça tenterait un saint, monsieur. J’y rêve toutes les nuits. J’en perds le boire et le manger. Mais que voulez-vous que je fasse ! Le fils Sampietri est en route. L’affaire est dans le sac — dans le sac de don Antonio.
« Et Barju, désabusé, éclata de rire.
« — Pas encore ! — dis-je.
« — Pas encore ! Evidemment, Miguel peut ne pas revenir…
« — Ou bien quelqu’un peut revenir avant lui, se faire attribuer la concession avant que Sampietri ait pu lever le doigt, câbler le premier à l’Agence pour qu’elle fasse le nécessaire. C’est une question de temps. Trois semaines de marche, dites-vous.
« — Environ. Je connais un peu la région pour avoir travaillé avec une équipe de délimitation. De la brousse, des marécages. Heureusement la saison des pluies est passée.
« — Barju, nous partons. Il s’agit de repérer le placer, faire des prélèvements d’or et être au bureau du câble un jour, une heure, une minute, avant Miguel Sampietri. C’est tout simple.
« — C’est impossible, — gémit Barju.
« — C’est la fortune. Montre-moi ta carte !
« Barju, complètement ivre, me tendit le papier sans résistance. Je le mis dans ma poche.
« — Merci ! Allons prendre l’air.
« Dans la rue, Barju vacillait à mon bras.
« — J’ai confiance en vous, — répétait-il avec la douce obstination des ivrognes… — Confiance. Mais ça me fait de la peine de quitter le patelin. J’étais considéré, monsieur. On m’appelle le « Docteur », le Docteur, oui, monsieur, et même qu’on m’amène des malades ! A cause de ma barbe et de mes lunettes.
« — Tu y reviendras, Barju. Ne pleure pas. Demain, on causera sérieusement. Je te donne jusqu’à demain soir six heures pour cuver ton alcool et faire tes préparatifs.
« Et voilà ! — conclut Carvès. — J’ai étudié cette carte informe. Elle est grossière, mais point inexacte. Elle confirme des indications que l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. m’avait fournies avant le départ. C’est bien dans cette direction que je devais travailler. En somme, qu’est-ce que je risque ? Je fais mon métier de prospecteur, tout simplement.
— Mais tu vas partir, seul, avec ce Barju, seul dans la jungle ?
— Pourquoi pas, mon vieux. Barju est un vrai mouton, j’en jurerais. Quatre porteurs, ma Winchester, des conserves, de la quinine, et au revoir ! Dans six semaines ou sept, je suis de retour — avant l’autre !
Carvès, assis sur mon lit, les jambes croisées et les mains dans ses poches, sifflotait.
Le soir venu, nous nous rendîmes au cabaret de la «Fé en Dios». Barju nous attendait. L’employé de banque, dont la rencontre me parut une nouvelle manifestation du Hasard tout-puissant, était doux et obséquieux. Il eût fait un excellent domestique. Carvès exposa son plan de campagne. La première partie du voyage se fait en pirogue. On descendrait ainsi jusqu’à la Crique Salée où on laisserait les embarcations. De là, on couperait à pied par la brousse jusqu’à la zone de prospection.
— Et si vous rencontrez Miguel ? — dis-je.
— Eh ! bien, — fit joyeusement Carvès, — nous ferons connaissance !
Le « Docteur » se chargeait de trouver porteurs, rameurs, et pirogues. Je devais acheter les vivres. Carvès avait apporté des munitions abondantes et deux carabines. Il m’en laissa une.
— Si dans deux mois, — me dit-il, — je ne suis pas rentré, tu pourras essayer de venir à ma rencontre. Voici mon itinéraire. J’ai écrit à l’agent de l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. à Puerto-Colombia pour lui annoncer que j’entreprenais une tournée de prospection. Il connaît ton nom. En cas de besoin, adresse-toi à lui.
Il n’y avait pas de temps à perdre. Sampietri avait déjà dix jours d’avance. Le départ eut lieu trois jours plus tard — le Docteur avait été un collaborateur précieux — dans le plus grand mystère, au milieu de la nuit : Carvès devait retrouver Barju et sa suite sur la berge, à une heure environ de Puerto-Leon, passé le poste de douane. Il était sans armes et sans bagages. Je l’accompagnai, le cœur étreint d’une angoisse mortelle à l’idée du retour qu’il me faudrait faire, tout à l’heure, solitaire, dans ce monde étranger, brutal, hostile, où j’allais de longues semaines vivre, isolé, menacé peut-être.
— Te souviens-tu, — lui disais-je, — du soir de notre rencontre ? Nous marchions aussi le long d’un fleuve et tu me disais : « Bientôt nous verrons la Croix du Sud. »
— La voici !
En face de nous, la muraille de la forêt se dressait, masse plus sombre que la nuit elle-même. Du ciel tombait un pâle rayonnement sur la cime des arbres dont on devinait, étalée à l’infini sous les étoiles, l’ondulation immobile. La rivière déchirait la forêt en une large brèche plate et miroitante, un vaste couloir enfoncé dans les ténèbres. Le clapotis des eaux entre les tiges des joncs et les racines des palétuviers était la seule rumeur dans le silence de la jungle proche. A mesure que nous approchions de l’endroit d’où mon ami s’éloignerait pour toujours peut-être, je me sentais envahi d’une frayeur et d’un tremblement de tout mon être, comme à la révélation d’un atroce mystère panique.
Une ombre surgit devant nous.
C’était Barju. Sa petite silhouette noire se découpa un instant sur le miroitement de l’eau. Les pirogues attendaient, cachées dans les roseaux. Carvès m’embrassa. Un sifflement très doux. Le bruit étouffé des rames. Des ombres disparaissent noyées dans la grande trouée. Le silence.
A l’aube, je songeais que la pirogue de Carvès devait glisser sur les eaux moirées par le soleil levant à travers l’éveil de la forêt. Et, comme le jour où j’avais guetté sur le bord du « gour » l’aventureux compagnon descendu dans l’abîme, de même j’allais attendre — non plus une heure, mais des semaines — solitaire, angoissé, le retour de celui qui m’avait arraché à l’existence facile, à la douceur de ma terre natale, au loisir sans ambition et m’avait entraîné vers une terre de désolation, d’âpre sécheresse et de mort.
Attendre ! Il n’est pas de pire supplice en l’humaine condition. Chaque heure creuse un peu plus la plaie douloureuse. La nuit endort la douleur, mais le matin la réveille et son aiguillon n’est que plus acéré, au moment de commencer une nouvelle journée. L’aube, qui baigne de sa rosée le cœur de l’homme heureux, fait jaillir les larmes de celui qui souffre. L’épreuve du matin, tous ceux qu’ont rongés l’angoisse et l’affliction la connaissent. C’est la plus redoutable qu’ait à vaincre celui qui s’accroche désespérément à l’espoir.
La morne succession des jours torrides commença. Puerto-Leon, son sol et ses maisons couleur de sang s’écaillaient, comme une croûte devant un four. Les montagnes dressaient sur un ciel d’un bleu dur leurs blocs incandescents et déchiquetés. Au soir tombant, d’infâmes odeurs rôdaient sur le port. Le spectre grelottant de la fièvre traînait sur les bords du fleuve, et, s’il m’arrivait pour chercher un peu de fraîcheur de sortir de la ville, je devais revenir hâtivement sur mes pas, surpris par un frisson sournois, plein de menace. L’après-midi, il y avait danger de mort à sortir et je m’abrutissais en d’interminables siestes dans ma chambre, qui avait au moins un mérite — le seul — celui d’une fraîcheur relative.
Le conseil d’Antonio Sampietri « une bonne dose d’opium » me revint à la mémoire. J’eus bonne envie de recourir aux pavots endormeurs. Il y avait des Chinois à Puerto-Leon et l’idée me vint de solliciter — moyennant finances — de M. Wang, son aimable intervention auprès de ses compatriotes.
Le cirque Wang avait installé sa tente arrondie sur cette « plaza de la Libertad » dont s’enorgueillit Puerto-Leon, où la liberté n’existe guère, délectable utopie, que sur le fronton des monuments et les plaques bleues des avenues. Les affaires de M. Wang devaient prospérer, car les habitants de Puerto-Leon, sevrés de distractions, se précipitaient en foule sur les gradins du cirque les soirs de représentation. Un spectacle à Puerto-Leon était une aubaine que les plus hauts personnages de l’Etat se gardaient bien de mépriser. C’est ainsi que je vis, à plusieurs reprises, le général Diego Diaz entouré de son état-major, applaudir aux prouesses de Letchy ou de miss Carolina.
Le Président était un mulâtre de haute taille, vêtu d’un uniforme bleu fort doré ; la tête crêpue, se balançant sur de larges épaules ; le regard à la fois bestial et insolent. Le général avait de nombreuses bagues aux doigts et tirait souvent un chronomètre enrichi de brillants, oublié, paraît-il, par l’ex-président, dans un départ précipité. Quant à ses officiers, la plupart étaient d’anciens gardiens de bétail, enrichis par la fortune rapide de leur maître ; des gaillards à la peau cuivrée — beaucoup de race indienne — solides et sombres, armés jusqu’aux dents.
A l’entrée du cirque, je rencontrai Letchy. Je n’avais pas revu la jeune femme depuis notre débarquement.
Je lui appris le départ de Carvès.
— Je le savais, — me répondit-elle fort naturellement. — Il est parti avec un individu qu’on appelle le « Docteur » et qui n’est autre qu’un forçat évadé. Je sais pourquoi !
— Comment l’avez-vous appris ?
— Tout de suite, enfant que vous êtes. Il faut être débarqué d’hier pour s’imaginer que quelqu’un, à Puerto-Leon, pouvait ignorer plus de vingt-quatre heures, le départ d’un étranger installé à l’hôtel Victoria. Tout le monde le sait, vous dis-je, depuis Diaz jusqu’au dernier débardeur du port.
Elle riait.
— Si vous m’aviez consultée, je vous aurais donné quelques indications utiles. Mais votre ami n’a confiance qu’en lui-même. Nous partons dans trois jours, — ajouta-t-elle en baissant la tête, — pour continuer la tournée. Un jour, ici, demain ailleurs.
Nous marchâmes vers le port.
Elle évoqua sa vie errante. Elle avait avec le cirque Wang un contrat de trois années. Le subtil M. Wang déplaçait sa troupe à travers la mer des Antilles avec la même prestesse surnaturelle que sa propre personne. Le cirque Wang apparaissait tout d’un coup à la Martinique, pour planter sa tente quelques semaines plus tard à Saint-Domingue, et de là surgir de nouveau à Porto-Rico ou à Santiago. L’équipage de laMariquitane chômait guère, et le capitaine Cupidon, associé de M. Wang, joignait à ses profits de capitaine-armateur, des bénéfices de tous ordres. Toutes les îles des Indes occidentales et les ports du littoral connaissaient le jovial Cupidon et le Chinois toujours coiffé de son étroite casquette de cycliste. On les accueillait joyeusement, car le démon de l’Ennui règne sur les terres chaudes, et laMariquitaapportait, pour quelques jours, la gaieté et la fantaisie. M. Peter Boom, dont un maquillage savant dissimulait la bouche triste, chassait le « cafard » de ces hommes blancs, voués à des trafics monotones, aux mornes soirées des clubs, aux interminables parties de cartes. Letchy, miss Carolina leur donnaient, quelques heures, cette part de beauté et de luxe, presque aussi nécessaire à l’homme que le pain, sans laquelle la vie ne serait qu’une grise trame de soucis, d’efforts, de tâches médiocres et vaines. Les autorités voyaient d’un bon œil M. Wang et ses collaborateurs, car il est bon que le peuple s’amuse. Au moins, pendant ce temps, il ne pense pas à autre chose.
Cependant Letchy ne m’expliquait pas comment elle avait choisi ce métier brutal. Comme je lui demandais si cette vie ne lui était pas pénible, elle me répondit en riant :
— Je suis un enfant de la balle !
Nous nous quittâmes sur le port.
— Reviendrez-vous ?
— Dans deux mois, peut-être !
— Comme je vais être seul !
Je lui avouai ma détresse, ma résolution d’avoir recours à la drogue.
— Vous êtes fou ! — me dit-elle, en prenant affectueusement mon bras, — fou à lier. Voulez-vous donc vous avouer vaincu, tout de suite ! Mieux vaudrait alors reprendre le premier paquebot et abandonner votre ami. L’opium, ici, mais, mon pauvre garçon, je ne vous en donne pas pour trois mois. Ce serait une lâcheté, d’ailleurs, à supposer même que la félicité de l’anéantissement vous tente…
Le clair de lune givrait les palmiers ; les toits luisaient blancs de neige, paysage d’hiver dans la nuit tropicale étouffante de senteurs, sans un souffle.
Letchy reprit, et sa voix résonnait, grave et lointaine, au-dessus de l’eau écaillée d’argent.
— Le néant ! Qui n’a pas été tenté de le chercher ! Par une pareille nuit… il serait doux de se fondre dans cette clarté, dans cette substance fluide qui est à la fois la mer et la nuit, d’être immobile, comme ces palmes… Oui, qui n’a fait le rêve d’atteindre l’impassibilité des choses ? Rêve insensé ! Sommes-nous sûrs du néant ? Sommes-nous sûrs de trouver ce bonheur inconscient des vagues et des arbres ? Ne sommes-nous pas condamnés à demeurer toujours emprisonnés en nous-mêmes !
Elle se tut quelques instants.
— Et puis, eussiez-vous la clef du Nirvâna, vous n’auriez pas le droit de quitter votre ami. Il reviendra, j’en suis sûre. Il faut l’attendre, patiemment, sans fièvre, car il reviendra. Il est imprudent, certes, mais il est audacieux. Et quand il sera de retour, s’il n’a pas réussi, il faudra le consoler ; et s’il a réussi, il faudra le défendre, car il y aura de terribles haines autour de lui. C’est votre tâche. Vous ne pouvez pas y manquer. Heureux, vous qui avez à remplir les devoirs si doux de l’amitié. Moi, j’ai une tâche plus dure et solitaire !
— Laquelle, Letchy ! un secret…
— Bonne nuit, — me dit-elle. — Il est tard et je suis brisée de fatigue. Et surtout, pas de drogue !
Deux jours plus tard, laMariquitalevait l’ancre…
Les jours passèrent. Le souvenir de ces deux mois d’attente, de la rouge solitude de Puerto-Leon, sous un ciel de zinc chauffé à blanc, de ce rivage enfiévré de soleil et de nostalgie, pèse encore sur moi, comme le souvenir d’une mauvaise ivresse ou d’un cauchemar. Mais les paroles de Letchy avaient agi comme un cordial : « Tu dois attendre », me répétais-je, aux jours d’accablement. Et j’attendis sans nouvelles, j’attendis…
Je demeurais toujours à l’hôtel Victoria où M. Breitkopf, après le départ du général haïtien, m’avait donné un appartement plus confortable, bien que la propreté de son établissement laissât à désirer. De ma fenêtre dont les volets étaient soigneusement fermés dix heures par jour, je distinguais le port, où laMariquitane se balançait plus, les établissements Sampietri, inanimés, le passage d’une barque guidée par des rameurs noirs, l’ombre des palmiers sur le sable frangé d’argent.
A la fin d’une après-midi, comme je terminais une lourde sieste, coupée de rêves, moite de sueurs, la porte de ma chambre s’ouvrit brusquement. Un être en guenilles, demi-nu, couvert d’une poussière rouge qui lui donnait l’apparence d’une statue de terre cuite, la barbe hérissée, semée de poils blancs, se précipita sur mon lit. Ce n’est qu’au bout de quelques secondes que je reconnus Barju.
— Victoire, — s’écria-t-il, haletant, — venez vite, le patron est au télégraphe.
A travers la fournaise des rues, je courus comme un insensé. Le poste du câble était, pas loin du port, un grand bâtiment de planches orné d’un drapeau français. Je le revois encore. C’est une image ineffaçable. Je poussai la porte à claire-voie. Devant le guichet, un Carvès aussi déguenillé que Barju, également en terre cuite, la barbe longue, un machete luisant à la ceinture de son pantalon, le vêtement ayant perdu toute forme et toute couleur, ouvert sur le torse nu. Il tourna un instant vers moi ses yeux qui brûlaient d’une flamme intense. Son visage était émacié, sale, creusé de rides, mais beau, beau comme devait être le visage du coureur de Marathon, expirant. Je voulus l’embrasser. Il me repoussa.
— Encore quelques minutes.
Et il reprit la dictée de son télégramme. Je m’assis ; mon cœur battait à grands coups sourds dans ma poitrine. C’était une dépêche interminable. J’écoutais. Je distinguai des choses étranges, insignifiantes, absurdes : « Excellent voyage… La température est un peu élevée… »
Tout à coup, un ouragan envoya battre la porte contre la cloison. Un autre homme avait bondi sur le guichet et, voyant Carvès accoudé paisiblement, cet homme fléchit sur ses genoux et passa la main sur son front.
Je me levai brusquement. Barju fit un geste. Carvès ne se retourna pas. J’entendis dans le silence de la salle sonore, dans l’angoisse de cette seconde, le tic tac du télégraphe et Carvès qui continuait : « En somme, tout lieu d’être satisfait du résultat de ma mission. »
L’inconnu avait disparu.
— C’est Miguel Sampietri ! — dit Barju.
Carvès souriant se tourna vers moi.
— La dépêche pour l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T., la bonne dépêche, est partie déjà. Mes titres sur le placer sont établis à l’heure qu’il est. L’Agence fera le nécessaire auprès du Gouvernement. Il ne fallait pas quel’autrepût interrompre la communication ou télégraphier tout de suite. Alors j’ai envoyé à ma mère un câble de quatre cents mots… Et maintenant, embrassons-nous, mon vieux…
Le lendemain, j’appris que le « Docteur » avait été trouvé sur le port, pas très loin de la «Fé en Dios», le crâne fendu, le nez dans un vomissement de sang et de vin, à l’aube, tandis que le soleil, éclaboussant les cimes rougeâtres des Andes, rallumait, pour un jour, au-dessus des forêts, des plaines et de l’Océan, le flambeau de l’Eternelle Illusion.