Si un nom lui reste, que ce soit le Placer de la Désolation. Sans autre horizon que ces blocs rougeâtres et la muraille de la forêt, sous les nuages livides, je guettais les ravages de la fièvre sur le visage de Letchy.
Pablo partageait avec moi les soins et les veilles ; autour de nous la solitude, plus désolée qu’autrefois, car maintenant cette vallée portait la trace d’un effort humain avorté ; quatre tombes, tant que les lianes ne les auraient pas recouvertes, commémoreraient la fin de cette longue étape.
Les noirs que Carvès nous avait laissés refusèrent obstinément de reprendre le travail. Nous manquions, Pablo et moi, des moyens pour les contraindre. Et, par petits paquets, ils s’égaillèrent dans la brousse, pour gagner des postes plus fortunés.
Le vide se fit ainsi autour de la case où, les yeux brûlants, la peau de son visage jaunie, les lèvres décolorées, Letchy délirait nuit et jour. Depuis le départ de Carvès, sa fièvre avait encore monté. Il m’avait été naturellement impossible de lui dissimuler l’exode du camp. Entre deux accès, elle m’avait questionné, et apprenant que nous étions seuls, au fond de ce ravin, entourés de toutes parts par la brousse et la jungle, elle était tombée dans une torpeur voisine de l’anéantissement. Puis, galvanisée par un sursaut de fièvre, elle s’était débattue, jetée à bas de son lit de camp pour fuir. Pablo et moi avions dû la recoucher par force.
Cela dura ainsi six jours, — six jours, sous un ciel de plomb, sans même un peu d’eau fraîche, vivant des conserves laissées par Carvès ; six nuits sans sommeil, envenimées de moustiques, au chevet d’un être en délire, dont les hallucinations me courbaient, moi aussi, à côté du lit, la sueur au front, sentant sur ma face le vent de la folie. Je revoyais la macabre figure du clown, dansant au devant de la colonne, pantin détraqué, dans le poudroiement rouge et or du crépuscule, où les porteurs noirs râlaient de soif. Et un ricanement déchirait l’épaisseur des ténèbres : « Chanaan ! Chanaan ! Insensés ! »
Je tins bon.
Cette pauvre vie humaine qui se débattait sur les limites du monde inférieur, et que malgré tout j’espérais arracher à la mort, c’était pour moi la seule raison de m’accrocher à l’existence : l’étincelle.
Un peu d’espoir commença à luire. Letchy ne délira pas. Pour la première fois nous pûmes échanger quelques paroles à voix basse.
— Vous m’avez sauvée, — me dit-elle. — Je vous dois la vie. Mon pauvre ami, vous étiez seul dans cette tristesse, dans cette désolation. Ah ! l’horrible endroit, qui a vu la faillite de nos rêves ! Quand le quitterons-nous, Jean ? Bien vite, n’est-ce pas ? Dès que je pourrai marcher ? Et nous irons rejoindre Carvès ! Il est heureux, lui, pourvu qu’il avance. Il est heureux parce qu’il ne vit que pour l’instant de la conquête. Et il ira toujours ainsi, jusqu à la mort, où il se précipitera tête baissée, pour une dernière découverte. Pas vrai ? Il ne se tourmente pas avec le passé, lui. Il ne s’attache à personne… Non, je vous fais de la peine. Il vous aime certainement.
— Oh ! — fis-je en souriant, — Carvès n’a aimé en moi qu’un visage de son inquiétude. Et maintenant il ne le reconnaît plus.
Elle reprit avec une volubilité soudaine :
— Parler me fait du bien, depuis si longtemps que je me tais. Il me semble que tous les fantômes se dispersent. Non, je n’ai plus peur ! J’ai honte d’avoir été si lâche. Il a fallu que je fusse bien malade. Mais la santé reviendra et le courage avec elle. Pourtant, je ne crois plus aujourd’hui que la vie soit bonne à vivre, Jean. J’envie ces pauvres gens qui resteront ici, dans la terre rouge de ce ravin. Ils sont venus de bien loin chercher le repos, mais ils l’ont trouvé enfin. Tandis que nous… Est-ce que je désire encore quelque chose ? Tant qu’on a une idée ou une passion, la vie n’est pas méprisable. Mais les idées, comme dit Carvès, on les crève sous soi : et les passions, elles, vous crèvent sous elles et disparaissent au galop. Des idées, je n’en ai pas eu. Est-ce que les femmes en ont ? Quant aux passions… Ah ! je vous dis que le courage me revient, et je vous démontre que je n’ai plus de raison de vivre. Croyez-vous qu’il y ait des raisons de vivre, vous ? Vraiment !
— Oui, Letchy, je le crois.
— Moi aussi, je l’ai cru. Mais ces raisons, ce n’était pas la vie qui me les imposait, c’était moi qui les lui supposais. Maintenant je commence à croire que ce n’étaient pas de bonnes raisons et la vie m’apparaît n’avoir plus aucun sens, pour nous autres. Nous sommes entraînés par un fleuve dont nous ne savons ni d’où il sort ni où il va se perdre, et nous croyons nous diriger à notre gré et même diriger le fleuve. Oui, moi aussi, j’ai été folle. J’ai cru qu’une vie passionnée avait un sens. Mais maintenant pour moi la vie d’un héros ou d’une grande amoureuse n’a pas plus de sens que la vie d’un lézard ou d’une méduse ; ma vie à moi, si tragiquement, si intensément vécue, avec ses joies, ses larmes, ses transports, ses désespoirs, est-elle dans le monde quelque chose de plus que la vie d’une anémone de mer, s’ouvrant quand le flux monte, se refermant quand il s’éloigne ? Non… non… mille fois non.
Notre case mal éclairée par un photophore semblait suspendue sur un gouffre de silence. Je m’approchai du seuil. Le ciel, voilé de nuages, ne laissait apparaître aucun astre. Une paroi de ténèbres se dressait devant mes mains et mon visage. Le reflet de la lampe mourait sur la porte, englouti aussitôt dans cette nappe de poix.
Le lendemain soir, la fièvre remonta, bien que la jeune femme eût reposé pendant le jour. L’accès s’annonçait violent. Pourtant Letchy ne délirait plus. Ses yeux brillaient. Elle était assise sur son lit, drapée dans un kimono sombre.
— Vous souvenez-vous de laMariquita? — me dit-elle. — Nous avions encore l’illusion, en ce temps-là. Et Carvès parlait de la Toison d’or. J’entends sa voix… Nous ne nous doutions pas que nous nous trouverions une nuit, en tête-à-tête, dans la jungle, moi claquant de fièvre et vous à mon chevet, sans plus personne auprès de nous que ce chien fidèle de Pablo… Le vide s’est fait.
Elle dit ces derniers mots, lentement, avec une voix plus basse. Puis elle ferma les yeux quelques instants, les rouvrit.
— Je songe à ces mots de l’Evangile : «Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l’heure !»
— Je crains que l’accès ne recommence. Pour l’amour de Dieu, reposez-vous, Letchy !
— Mon ami, j’aurai tout le temps de me reposer bientôt, plus tôt que vous ne pensez. Je sens que l’heure est proche.
— Que voulez-vous dire ? — suppliai-je — angoissé par ces pressentiments.
Elle fit un geste vague.
— Oui, l’heure est proche. Dites-moi franchement, Jean — tout cela a si peu d’importance maintenant — Carvès me détestait, n’est-ce pas ?
— Jamais, — protestai-je. — Quelle supposition, Letchy ! Je suis sûr que Carvès a de l’amitié pour vous !
— De l’amitié, — dit-elle amèrement. — Drôle d’amitié ! Et moi, je suis sûre qu’il me détestait. Je ne le reverrai plus, Jean. Mais vous, vous le reverrez certainement, riche, vainqueur — il mérite de l’être. — Alors je ne serai plus rien dans ce monde, rien qu’une image à demi effacée dans votre mémoire, sans doute. Mais vous parlerez à Carvès de cette misérable Letchy qui est restée dans la forêt et vous lui direz…
Sa voix s’étrangla.
— … qu’il l’aurait détestée bien davantage, s’il avait su qui elle était.
— Letchy, calmez-vous !
— Je suis calme. Il faut lui dire les choses qui sont, que j’étais une femme vile, et que je n’ai pas hésité à salir ses mains avec mon argent.
— Letchy, vous avez fait l’acte le plus généreux, le plus désintéressé !
— Non, non, ne croyez pas cela… Quand j’ai rencontré Carvès sur le pont de laMariquita, j’avais une tâche à remplir, une tâche sacrée pour moi ! J’étais une bête farouche sur la piste. Je me disais : « Quand je serai vengée, je mourrai, car je n’aurai plus la moindre raison de vivre. » Et puis, voilà, j’ai rencontré Carvès ! Vous comprendrez cela, vous qui l’avez suivi… Ma vengeance ne m’a plus suffi. Et j’ai pensé que j’aurais peut-être une autre raison de vivre : me dévouer à lui, être sa chose, sa créature. Moi, pleine d’orgueil, j’ai pensé qu’il pourrait me fouler aux pieds et que cela serait bon. Ce fut en moi, une réaction furieuse, la revanche de l’amour dans le cœur d’une femme qui s’est vouée à la haine et qui ne peut pas tenir son vœu. Et pourtant, la haine, c’est une belle passion et riche, vous savez. Et il est doux de préparer, de couver une vengeance qui un jour éclatera, toute rouge, comme une bombe. Elle était prête, ma vengeance. Je l’avais mûrie longtemps. Mais Carvès est venu ! Et quand l’amour est entré en moi pour la seconde fois de ma vie, je me suis dégoûtée de ma tâche. Je n’avais plus la force d’accepter tant d’ignominie, de prolonger l’effort qui assurerait le résultat. J’ai voulu en finir ; j’ai voulu brusquer l’explosion… et la mèche a fait long feu. L’homme que je voulais frapper est sauf. L’œuvre de trois années est avortée. Eh bien ! j’espérais tout oublier, mon échec, les besognes ignobles que j’avais accomplies, la menace qui pèse maintenant sur moi… j’espérais tout oublier, oui ! en partant avec vous, chercheurs de Toison d’or ! Je suis partie, et, lui, lui, il nous a abandonnés.
— Quelle tâche ? Quelle vengeance, Letchy ? Je ne comprends pas !
Elle ferma les yeux.
Puis d’une voix très basse et très lente :
— Je suis, je vous l’ai dit, une enfant de la balle. Mes parents étaient des artistes de music-hall — un dur métier que j’ai dû prendre. Dès l’âge de dix ans, je travaillais. A dix-huit ans, j’étais applaudie au Nouveau-Cirque. Une fille de dix-huit ans ne manque pas d’adorateurs. L’un d’eux eut la préférence. Je l’aimais, nous vécûmes ensemble. Je quittai le métier. Cet homme fit de moi une autre femme… Une tout autre femme… Autrement dit, je lui dois tout ce qu’il y a eu de bon dans mon existence.
« C’était un homme du Sud, mais de sang espagnol. Il avait dû fuir son pays pour des raisons de politique. Sa vie n’était pas sûre, dans le petit Etat où sa famille possédait encore de grands biens. A la mort de sa mère il partit, malgré mes supplications, pour aller régler là-bas les affaires de succession. Son frère, disait-il, était devenu un des grands personnages du pays. Tout serait facile. Il serait de retour en trois mois. Trois mois passèrent, puis dix. Pas une lettre. Je fis faire une enquête par le Consul et je reçus en réponse ce simple avis : « Don Ramon Manera condamné à mort par contumace, arrêté à son débarquement à Puerto-Leon, exécuté le 24 juin 18… à quatre heures du matin dans les fossés de la Rotunda par ordre du Tribunal militaire. »
— Don Ramon Manera, le frère…
— Lui-même.
— Mais don Juan ?
— Don Juan ! Don Juan héritait ! Il fut trop heureux de laisser faire. Le Président était son ami. Un an plus tard ce serviteur Pablo, venu par un voilier, m’apporta des détails. Me venger !… Mais d’abord il fallait vivre et j’étais sans ressources. Je repris mon ancien métier ; je redevins un numéro de cirque et de music-hall. Je guettai la tournée dans les pays chauds qui me rapprocherait de mon but. Aucune idée sur les moyens d’accomplir ma vengeance ; mais cette pensée était ma seule raison de vivre. Survint le Chinois Wang ; je me liai à sa troupe pour trois ans. La Providence s’en mêla. En route j’appris que Lopez, président de Puerto-Leon était renversé, et l’avènement de Diego Diaz ; don Juan Manera devenait chef de l’opposition. Il conspirait. LaMariquitatransportait non seulement les renseignements, mais les armes nécessaires aux révolutionnaires ; je ne tardai pas à le découvrir. Alors j’offris mes services et j’eus ainsi le plaisir de faire enfin la connaissance du dernier des Manera. Mes voies étaient ouvertes… J’ai trahi… Longtemps… vous comprenez… Seulement j’ai livré le Manera trop tôt… à cause de Carvès… pour trente deniers ! Et il a pu échapper… Et maintenant c’est lui qui me poursuit ! Mais que m’importe ma vengeance ! Carvès est sauf. Voilà ce qui importe. Et qu’il passe sur mon cadavre, cela n’importe pas non plus. Cela me rachètera. J’aurais voulu mourir autrement, voilà tout… plus près de lui.
Un brusque mouvement me tira de moi-même.
Letchy s’était dressée sur son lit, les traits convulsés, ses cheveux ruisselants sur ses épaules.
— Ils viennent.
Une vision hallucinante la raidissait de tout son corps, les poings crispés, la bouche tordue.
— Ecoutez. Ecoutez. On vient.
— Qui, Letchy ? Personne… je n’entends rien.
— Mes bourreaux… Ils viennent… C’est leur tour… Ils sont ici, je vous dis… L’heure… L’heure est proche…
Je la recouchai de force. J’allai sur le seuil de la case, scrutant la nuit à tout hasard.
Letchy était derrière moi.
— Quelle folie, Letchy ! Vous voulez vous tuer !
— Non, mon ami. Laissez-moi respirer un peu. J’étouffe sous ce toit… N’est-ce pas la nature qui nous opprime de la sorte ?
« Dans les villes, l’homme ne voit pas le gouffre qui l’environne ; il ne sent pas qu’il va trébucher dans le vide : il s’étourdit de bruit, de paroles. Ici, le silence des choses est comme une muraille. Notre voix se brise sur elle. Nous ne pouvons rien, rien. Rien ne nous répond. Nulle part…
« Et nous sommes venus de si loin, tous deux, dans cette solitude ; chacun, conduit par son mirage, pour nous buter à ce mur d’airain, derrière lequel il n’y a rien, rien, en effet, rien que le néant, la vanité de tout, de la vie et de la mort. »
Et il semblait bien qu’autour de nous s’ouvrait un chaos où toute forme était abolie, que le Temps lui-même était suspendu, que la nuit subsistait seule sur le monde. La nuit et cette chose invisible qui guettait dans les ténèbres…
Letchy expira à l’aube.
A l’aube. Le soleil monte lentement derrière les cimes des Andes, qui rosissent sur le ciel.
Le torrent pailleté d’or bruit au fond du ravin : au-dessus de la forêt massive, muette contemplatrice, des perroquets s’ébrouent en vols criards. La jungle s’éveille. Une lourde rosée ploie les herbes de la Savane. Le peuple de la forêt glisse vers les abreuvoirs. Les orchidées entr’ouvrent leurs calices, bâillent vers la lumière de leurs lèvres gourmandes.
D’entre les écharpes de brume, les solitudes se soulèvent, encore gonflées de nuit : une épaule rouge s’arrondit entre deux cimes noires ; les formes se dégagent molles et baignées de vapeurs. La vieille terre, dans le miracle du matin, épanouit sa jeunesse renouvelée. Et chaque jour, depuis des siècles et des siècles, la même volupté de genèse, inépuisée…