IIIPAQUES A FLORENCE

La verità fu sola figliula del tempo.LEONARDO DA VINCI(La vérité est la fille unique du temps.)

La verità fu sola figliula del tempo.

LEONARDO DA VINCI

(La vérité est la fille unique du temps.)

Cette race toscane est très particulièrement une race de plein air. Qu’on prenne ses œuvres d’art ou sa littérature, toujours on s’aperçoit qu’un instinct dominateur l’appelle dehors. C’est une obsession de ce ciel rayonnant, de ces collines aux nuances tendres, de cette atmosphère enfin, toute de joie et d’amour. Voyez les tableaux des primitifs: il n’est pas une annonciation, pas une adoration, pas une vierge doucement maternelle qui d’une façon quelconque ne soit enveloppée d’un pan de paysages; à travers une de ces arcades exquises qu’ils affectionnent,toujours apparaissent la campagne heureuse, le fleuve paisible, les mûriers verdoyants.

La vie d’intérieur n’est qu’un accessoire; l’action, le rêve sont toujours au dehors. Si, sur la fresque de la chapelle de son palais, Côme le Vieux, avec son visage grave tout plein de concupiscence, est représenté suivi des siens et précédé de son petit-fils Laurent le Magnifique, semblable dans sa bonne grâce juvénile et fière à notre Roi-Soleil, ce sera sur une route fleurie, au milieu d’une campagne vivante et cultivée. Si, comme au Campo Santo de Pise, nous voyons de belles dames et de jeunes seigneurs occupés à jouer de la viole et à deviser d’amour, ils s’ébattront dans un jardin merveilleux. Boccace mènera, sur la colline de Fiesole, l’aimable compagnie d’amies et d’amis qui se sont réunis pour oublier les tristesses humaines et au milieu du parfum des orangers et des jasmins, de la fraîcheur des eaux vives, de l’ombrage des treilles épaisses, ils se croiront en sûreté contre le fléau qui dévaste Florence. C’est dans un jardin aussi, c’est sous des portiques, qu’ont devisé les platoniciens, amis de Laurent le Magnifique; c’est dans descours de cloîtres, au pied des rosiers grimpants, que les âmes les plus austères ont médité et prié. C’est dans la rue, sur les places, qu’en toute occasion le peuple s’est répandu. C’est là qu’aujourd’hui encore il affectionne vivre. La vie privée, la vie commerciale, la vie religieuse se manifestent toutes, plus ou moins, au dehors.

La communion de cette race avec le sol qui la porte et le ciel qui l’abrite a toujours été intime et réelle. L’être humain goûte ici sans effort, et par le seul fait de l’air qu’il respire, une surabondance de vie; en jouir apparaît encore à beaucoup une occupation pleinement suffisante. Pour se rendre compte de ce qu’a été et de ce qu’est encore ce peuple, il faut avoir éprouvé la griserie subtile qui émane de cette terre, et du contraste singulier d’un ciel bleu, d’un soleil ardent et d’un vent glacial. Puis, il y a l’incomparable et ardente douceur des belles journées si fréquentes, la clarté des nuits rayonnantes d’étoiles, la beauté d’une lumière qui baigne et transforme tout. Et ainsi, non le palais, non la maison, mais la cité, mais la villa ont été la passion de ce peuple.

Les rues ici ont un cachet tout particulier, et participent à un degré inusité à la vie morale. Pour moi, je suis très frappé de l’espèce de dignité des rues. Cette physionomie ne se conservera plus longtemps sans doute, il faut la noter avant qu’elle disparaisse et que la vulgarité moderne ait tout envahi.

Les anciennes communes, dans leur discernement profond des conditions nécessaires à la prospérité et au bien-être d’un peuple, avaient sagement réglé toutes choses, parce que toutes choses sont importantes, et ce caractère si humain et si attirant des vieilles rues est dû en partie à la législation qui demandait compte au citoyen des raisons qu’il avait de changer le lieu de son domicile. Il ne fallait pas qu’une partie de la ville contînt trop de palais pendant qu’une autre en serait privée; de là cette magnifique harmonie: à côté du palais était labottega, et labottegaveut dire aussi l’atelier de l’artiste.

Quand, dans une de ces rues étroites et commerçantes, entre deux rangées de maisons épaisses et hautes, surplombées de toits qui avancent, on examine les boutiques qui la garnissent, la première chose à remarquer estl’absence complète de fracas, de réclame; rien qui soit de nature à attirer les acheteurs. L’ancienne dignité desArtia laissé sa trace, et le commerce compris de cette façon fait penser que M. Jourdain avait raison, lorsqu’il comparait ses transactions avec ses clients à un échange de bons procédés.

Il faut bien s’imaginer que laDéclaration des Droits de l’homme, qui est pour nous une nouveauté relative, avait ici trouvé son expression clairement formulée dès leXIIIᵉ siècle. Un des statuts de la république disait expressément que «la liberté est un droit imprescriptible de la nature». Ces gens sont donc majeurs depuis fort longtemps, et ne songent pas à faire le bruit et l’embarras du fils de famille fraîchement émancipé. Je ne saurais dire combien je trouve à ces boutiques florentines quelque chose d’inusité et de séduisant; surtout dans les rues les plus retirées, et aux heures du soir, faiblement et suffisamment éclairées, elles ont un air de paix et de prospérité tranquille très remarquable.

Beaucoup de ces boutiques sont encore sans devanture fermée, occupant un rez-de-chaussée voûté et très élevé; celles des étoffes font penser au temps où l’arte della lanaétait la richesse et la splendeur de la ville, tant elles ont conservé encore l’aspect sérieux et pratique: des objets de nécessité usuelle sont là pour être vendus; la commodité de les voir est mise à la portée du passant, mais c’est tout. Les marchands sont des personnages très dignes et calmes, et qui paraissent plutôt indifférents à la circonstance de vendre ou de ne pas vendre. J’en regardais un, l’autre jour, appuyé sur une planchette mouvante faisant comptoir et fermeture sur la rue; il examinait là son grand livre: c’est exactement le spectacle que nous voyons reproduit sur les vieilles estampes.

Voici une pharmacie, de fondation très ancienne: elle répond fort bien à l’idée que l’on se peut former de cesSpeziali, gros bonnets de l’Arte Maggiorequi faisaient à grands frais venir les drogues et les épices de l’Orient. Rien au dehors que des vitres dépolies; à l’intérieur tout est peint en blanc, relevé de dorures; des faïences de formes diverses, aux nuances charmantes, contiennent les poudres et les herbes; desfiaschiélancés, légerset élégants, sont remplis de liquides et rangés ensemble dans une armoire vitrée. Au mur du fond, un petit tableau de sainteté avec sa lampe votive qui brûle; sur le comptoir, un Hermès en bronze doré, le pétase à ailes éployées sur la tête, préside comme dieu de la médecine; par une porte ouverte on aperçoit le laboratoire, peint en blanc aussi, avec le lavabo de marbre attenant au puits, qu’on trouve également dans toutes les sacristies.

L’air de netteté, de propreté est général. Les boutiques de pain et de pâtes par exemple, sont de l’aspect le plus engageant; dans de larges faïences, sorte de plats creux ovales, sont entassées les pâtes; d’autres s’élèvent en pyramides, délicatement, légèrement, avec une espèce de coquetterie primitive et enfantine, mais charmante. Les fruitiers, dans leurs boutiques ouvertes, réussissent des étalages d’un goût surprenant; tout se ramasse autour de l’embrasure en de gracieux enchevêtrements; les légumes aux couleurs diverses, les fruits accrochés et suspendus en grappes, s’étagent et se nuancent avec un art vraiment savant; à l’intérieur sont rangées, dans un ordre de bonne ménagère, les conserves, les boîtes de raisins et de figues blanches, toutes les semences fines et sèches qui se mangent ici. Ce sont les commerces les plus simples, qui se distinguent par cette sorte d’élégance archaïque d’arrangement; il se fait avec le bois blanc, les balais et les sacs de chanvre pour les olives, des étalages attrayants; tout cela a un air de solidité et de bonne qualité; il est resté quelque chose des traditions d’honnêteté scrupuleuse que les notaires desArtisavaient rendre obligatoires.

Ces anciennes boutiques étaient admirablement ménagées pour, en cas d’alarme, être hermétiquement fermées, et elles ont gardé une apparence de sécurité très grande. Descendant dernièrement, le soir, une de ces rues, qui ne contient que des boutiques vieux genre,—la rue elle-même, garnie d’immenses palais, n’étant éclairée que faiblement,—j’avais néanmoins l’impression que la rue ainsi close et réservée présente autant de sécurité, si ce n’est plus, que nos étourdissantes artères modernes.

C’est un plaisir et un amusement que de voir les artisans paisiblement occupés à leur métier, le cordonnier tirant son alêne, le menuisier rabotant et sciant le bois, le doreur trempant son pinceau. Ils étaient à l’œuvre, lorsque Dante Alighieri parcourait les rues de Florence, et y remarquait le vieux tailleur auquel il fait allusion, enfilant avec peine son aiguille:

E si ver noi aguzzavan le cigliaCome vecchio sartor fa nella cruna[B].

E si ver noi aguzzavan le cigliaCome vecchio sartor fa nella cruna[B].

E si ver noi aguzzavan le cigliaCome vecchio sartor fa nella cruna[B].

Il est singulier d’observer que la décadence très réelle et trop visible du goût paraît ne pas avoir atteint le bas peuple. Les petites charrettes ambulantes qui parcourent Florence et stationnent dans certaines rues sont vraiment étonnantes d’agencement gracieux. J’en ai vu une qui ne contenait pour toutes marchandises, étalées sur un fond blanc, que des veilleuses, des bobines, des paquets d’aiguilles et des crayons; avec ces riens on avait fait quelque chose de coquet, qui donnait envie d’achalander le marchand, homme à l’air grave, bien enveloppé dans un vaste manteau. Un autre, avait groupé un assortiment de vieilles ferrailles, de pelles, de bouts dechaîne, avec une habileté et un art tout à fait ingénieux. Dans une charrette voisine, un fonds de revendeur, défroques de toutes sortes, payait de mine. Faute de mieux, une vieille ombrelle renversée servira d’évent. Il paraît vraiment qu’une des caractéristiques de cette race qui fut si laborieuse, est de faire quelque chose de peu.

Il est une classe de «boutiques» qui représentent, pour le peuple et pour tous, l’imprévu fortuné, dans lequel plus ou moins chacun espère. Les boutiques duLotto, c’est-à-dire de la loterie, sont une institution officielle, et les petits coupons de papier portant les numéros se débitent sous la sauvegarde des portraits royaux, qui s’étalent sur les murs de ces officines comme sur ceux de tous les bureaux de l’État. La loterie est entrée profondément dans les mœurs; avec la sobriété naturelle à la race, elle contribue, je crois, à enrayer les efforts qui pourraient amener un état de choses plus prospère. Pour qui se contente de si peu, et qui, chaque semaine, moyennant la mise de quelques centimes, espère un coup de la fortune, le travail soutenu, régulier,n’est plus qu’un pis aller. C’est sur le petit peuple que leLottoexerce toute son influence débilitante, car on n’imagine pas combien est grand sur lui le prestige de cette rangée de cinq numéros qui, aux portes des boutiques duLotto, se renouvellent chaque samedi. Il y a quelque chose de tragique dans ce fait que tant de pauvres êtres, déjà si mal partagés, inutilement, semaine après semaine, mois après mois, année après année, ne se lassent pas de porter une parcelle de leur nécessaire dans le vain espoir d’un gain problématique. LeLottodevient pour une foule de pauvres gens une préoccupation absorbante, tout s’y rapporte, et, comme dit Giusti:

«S’il passe une bière, on s’informe à qui mieux mieux de ce qui regarde le mort. O pieuses gens! un peuple de sceptiquesne pleure pas les malheurs, mais joue ses pièces sur les coups apoplectiques.»

Quoi qu’il arrive, en effet, la pensée du peuple se tourne toujours vers leLotto, et la première combinaison qui surgit à l’esprit dans les catastrophes privées ou publiques, est celle de l’Amboou duTerno. Rien de plus navrant que de voir le samedi soir cette petitefoule honteuse, avide de connaître les numéros sortis; on lit sur les visages un tel désappointement! Des vieux pitoyables s’en vont, l’air si triste! Des femmes s’en retournent, la mine accablée, et tous laissent là quelque chose de leur ressort et de leur vitalité.

«Ah! vive la loi qui maintient leLotto, et quidonne du foin aux ânes avec le livre des songes!» écrit le même Giusti.

Il est impossible d’avoir vécu dans une ville italienne sans avoir été frappé du nombre extraordinaire d’hommes appartenant à la classe inférieure, qui paraissent n’avoir d’autre occupation que de rester appuyés aux parapets des quais, ou de flâner sur les places. Ils demeurent là des heures entières, mettant en action le proverbe qui dit:Non è più bel mestiere che non aver pensieri[C]. Ces gens-là ont évidemment réduit les besoins de la vie à un minimum qui leur permet cette oisiveté qui leur est chère. Il est hors de doute que dans un pays comme la Toscane, avec desconditions matérielles d’existence encore si extraordinairement faciles, le paupérisme ne prendra jamais l’aspect formidable qu’il revêt ailleurs. Florence a été, dans le passé, mère et instigatrice de toutes les institutions que nous croyons les plus modernes; aussi la classe nécessiteuse y diffère par des traits essentiels de notre prolétariat du Nord.

D’abord, pour se placer au point de vue véritable, il faut se souvenir que l’état de la société reposait, il y a seulement trente-cinq ans, sur les bases séculaires, et que l’aumône était une des pierres fondamentales de l’organisation sociale. Dans ce pays où les couvents étaient riches et nombreux, se distribuait chaque jour un nombre incalculable d’aliments gratuits: pas de couvent où, sur l’heure de midi, le pauvre se vît refuser une soupe. Lorsqu’en Angleterre, auXVIᵉ siècle, Henri VIII confisqua les biens ecclésiastiques et détruisit les monastères, le premier résultat tangible de cette spoliation fut une augmentation immense de la classe des mendiants; et il fallut une législation, barbare dans son esprit, cruelle dans son application,pour réduire ceux que l’Église avait maternellement et efficacement tenus en bride. Il n’est pas du tout prouvé que la confiscation des biens ecclésiastiques ne doive pas avoir pour l’Italie des conséquences pernicieuses; seulement en Angleterre l’esprit de l’Église fut étouffé; ici il demeure, et la loi est tournée de cent façons. Le soin des pauvres a été l’œuvre capitale de l’Église, et son ingéniosité pour parer aux nécessités humaines, en alléger les souffrances, a été infinie, de sorte qu’aujourd’hui encore, si récemment arraché à la protection religieuse, le prolétaire n’a pas acquis ce levain de haine profonde contre les classes aisées qui existe ailleurs. Parcourir ici les quartiers les plus pauvres est une tâche qui attriste, mais ne désespère pas.

Voici une maison occupée par des gens besogneux; celui qui me guide a l’habitude de les secourir; il frappe à la porte, on se met aux fenêtres, et à sa vue tous les visages s’éclairent; une femme descend ouvrir. Elle est jeune, arrivée au dernier terme de la grossesse, et dit sa misère, qui est grande, avec une sorte de bonne humeur. On monte l’escalier de pierre étroit, mais aéré et clair; en haut sont deux chambres, occupées par plusieurs familles; il y a un tas d’enfants grouillants, et six ou huit personnes dans la première pièce qui a une cheminée, autour de laquelle, sur des bancs de bois, tous sont groupés; pour meubles, des tréteaux, sur lesquels on étend des sacs: ce sont les lits. Les femmes sont mieux tenues, coiffées plus convenablement qu’on ne l’imaginerait; presque aucune n’est débraillée.

La misère de tous ces pauvres gens est réelle, et tous sont secourus plus ou moins par laCongregazione di Caritàqui a fondu en elle-même plusieurs œuvres anciennes, et a perdu son caractère religieux pour n’être plus que purement secourable. On entoure le représentant de la «Congregazione»; on lui parle abondamment, explicitement; les femmes avec une certaine gaieté; aucun des visages n’est haineux, aucun ne porte les horribles stigmates de la misère à l’état héréditaire et chronique. C’est qu’il faut si peu de chose pour faire vivre et secourir ces êtres!

La maison dont je parle est occupée au rez-de-chaussée par une cuisine, où viennents’approvisionner les gens les plus pauvres. J’étonnerai sans doute, en disant que cette cuisine populaire, dans une rue basse, n’est nullement répugnante. Une quantité de choux très beaux, une masse épaisse de polenta dorée, toute prête, forment le fond le plus substantiel; un demi-chou cuit coûte un demi-sou, un autre demi-sou procurera une portion de polenta, ou une soupe faite de l’eau dans laquelle ont cuit les tripes; avec cela et un morceau de pain, un homme se trouve nourri; et le peu qu’il faut pour se procurer cette nourriture sommaire est à la portée du plus paresseux. Il y a un tas de petits métiers, qui ne paraissent guère de nature à faire vivre leur homme, et qui cependant, dans ces conditions, y arrivent: ce sont, par exemple, les balayeurs de magasins; tous les matins, nombre d’hommes gagnent ainsi un sou. De plus, presque tous les magasins font à jour fixe l’aumône; trois, quatre sous sont récoltés de cette façon avec une quasi certitude, et suffisent. D’un autre côté, l’alcool n’exerce pas encore ses effroyables ravages sur ce peuple, qui peut donc mieux supporter la pauvreté.

Dans ces rues populeuses, les femmes sont presque toutes dehors; la plupart ont des vêtements de couleurs très claires; elles reçoivent l’aumône avec une certaine affection, et unDio glielo renda, qui, du reste, ne les empêchera nullement de blasphémer la minute d’après. Comme une distribution imprudente de sous nous a fait en un instant être entourés d’une façon un peu oppressante par une masse criarde de femmes et d’enfants, une commère plus avisée ôte son zoccolo[D]de bois et, avec quelques taloches bien senties, parvient à nous faire ouvrir un passage; tout se passe avec bonne humeur et des façons qui, chez les femmes, n’ont rien de grossier. Une belle fille jeune et alerte, qui du reste est une honnête ouvrière, confesse avec une sorte d’ingénuité attirante, qu’elle n’a pas même de quoi s’acheter «sa chemise de noce». Elle dit cela sans l’ombre d’indécence ou d’arrière-pensée, et reçoit en riant le billet de cinq francs qui lui rendra l’acquisition possible.

Dans cette classe, le «sacrement», c’est-à-dire le mariage, est le grand objectif des filles; l’immoralité n’y est pas à l’état habituel. Ceux qui les connaissent le mieux leur rendent ce témoignage, qui n’a, bien entendu, que sa valeur relative; car, auXIVᵉ siècle, Florence, avant toute autre ville d’Europe, possédait déjà son hôpital des enfants trouvés, qui existe encore aujourd’hui. Le nom qui lui a été donné, lesInnocenti, est un indice de l’esprit dans lequel il a été fondé. Les lois de la société d’alors étaient humaines et pitoyables aux enfants naturels. Sans faire partie de la famille ils étaient pourtant légalement admis à une part relativement importante de l’héritage paternel, et la légitimation subséquente pouvait les placer sur un pied identique.

Rien de plus exquis que cette façade des «Innocents» sur laquelle en des médaillons au fond azur, de petites créatures, enveloppées dans des langes, sont représentées en des attitudes diverses. Elles sont emmaillotées, comme on les emmaillote actuellement, avec ces longuesfasciequi se déroulent à l’infini, et sur lesquelles souvent sont tissées desparoles de tendresse:Amore, mia Gioia. Aujourd’hui encore, cet hôpital des Innocents est tout inspiré d’une maternelle pitié. AuFoundling Hospitalde Londres, il faut venir faire une demande d’admission pendant la grossesse; nos lois françaises ne respectent plus le secret de la mère; ici, la sage-femme, ou quiconque apporte «la créature» à l’hôpital, n’a qu’à déclarer l’heure et le jour de la naissance, dire que la mère n’est pas mariée et ne consent pas à être nommée; c’est assez: l’enfant est admis, on lui passe au cou la petite chaîne en laine tressée brune, très douce, à laquelle est suspendue une médaille d’argent, et il a sa place dans un des berceaux.

Attenant à l’hôpital, est la Maternité; une porte pourvue d’un guichet les met en communication, et il suffit de l’appel de la cloche pour que la créature qui vient de naître soit remise aux religieuses. En même temps, les femmes mariées qui ne peuvent, pour une raison quelconque, nourrir leur enfant ont le droit de le porter aux Innocents, où on le garde pendant un an; seule la petite médaille qu’on lui suspend au cou, et qui est dorée,indique qu’il appartient à une autre catégorie.

A l’heure actuelle, l’hôpital des Innocents reçoit environ mille enfants par an, et, pour toute la Toscane, il a la garde de six mille. L’ordre, le soin, la plus délicate propreté règnent partout; les cornettes blanches des sœurs de charité flottent dans les grandes salles, et il y a même des sœurs françaises, car on les aime ici et on les appelle. Le dortoir des petits, qui attendent la nourrice qui doit les emporter, fait penser à une nef d’église, par sa hauteur et sa largeur; les berceaux ont une forme particulière: en fer, carrés de la base, ils sont munis d’arceaux sur lesquels on jette un grand linge blanc pour protéger les enfants qui dorment, deux, quelquefois trois dans le même berceau. L’infirmerie est pourvue de tout ce que les théories modernes demandent de mesures préservatrices à l’antisepsie. Pour les maladies infectieuses, funestes et horribles héritages, on a trouvé un moyen ingénieux de conserver à la supérieure la surveillance du personnel spécial, sans danger de contaminer les autres enfants. Dans le mur mitoyen qui sépare les deux infirmeries, de loin en loin, une petitelucarne ronde vitrée établit la communication.

Sur mille enfants qui entrent chaque année, il en meurt environ deux cents; cent cinquante sont reconnus; deux cent cinquante, qui sont la proportion des légitimes, retournent à leurs parents; le contingent demeurant, environ quatre cents enfants, est placé en nourrice, et plus tard chez des paysans. Tout se confectionne dans l’hôpital même; des filles y reviennent et apprennent les différents métiers nécessaires; quand elles y sont demeurées pendant deux ans, on leur donne un trousseau de cent francs et deux cent trente-cinq francs en argent. Chaque année, le jour de la Saint-Jean, cinq cents jeunes filles sont dotées sur une rente de soixante mille francs affectée à cette intention par d’anciens bienfaiteurs. Les noms des aspirantes sont mis dans une roue, et le sort décide les élues.

Il y avait là, autrefois, un grand centre charitable. L’éducation que recevaient ces enfants réussissait, nous dit un historien duXVIIᵉ siècle, à en faire souvent desbuonomini[E]de quelque mérite et valeur. Des femmes avaientla garde des filles; et encore aujourd’hui, les anciennes employées retraitées vivent là, sous les combles du vaste bâtiment, comme les vieilles nourrices oubliées, dans les contes de fées: en haut d’interminables escaliers, on arrive dans de grandes pièces, où de bonnes vieilles, en robe noire, avec un bonnet blanc, plissé, serré, vaquent à leurs petits travaux; une d’elles compte quatre-vingt-quatre années de vie, et soixante-dix de service dans l’hôpital; elle est encore accorte et souriante. Toutes ces vieilles dorment dans un immense dortoir divisé en deux par un mur à mi-hauteur; chacune occupe une sorte de cellule sans porte, mais que plusieurs ferment avec un rideau; elles ont donc leur liberté entière sans isolement. Au fond, un autel forme une petite chapelle, et elles sont là comme dans une tour bien défendue, loin de la fatigue de la vie; c’est un lieu très doux pour mourir, il semble. L’initiative de cette admirable fondation, qui battait son plein deux siècles avant saint Vincent de Paul, est due, dit la tradition, à un simple menuisier: Come Pollini.

C’est aussi un artisan florentin qui a fondé la «Miséricorde», la plus curieuse peut-être des institutions charitables laïques, inspirée de cet esprit mi-démocratique et mi-aristocratique des communes italiennes, et qui lui a permis depuis six cents ans d’être bienfaisante et utile, et de conserver intacts son principe, sa vitalité et son activité. La grosse cloche de la «Miséricorde», à travers les siècles, n’a jamais sonné en vain; elle est restée un signe de ralliement auquel les frères, quelles que soient l’heure ou la saison, répondent toujours en nombre voulu, prêts à endosser leur robe de toile noire, à la cagoule baissée. C’est un des spectacles curieux des villes italiennes que de voir l’escouade des frères de la «Miséricorde» portant une civière sur laquelle est couché un blessé, ou, à la tombée du jour, charger, à la lumière des torches de résine, une bière sur leurs épaules. Cercueil de riche ou cercueil de pauvre, couvert de velours brodé ou de toile noire, ils l’emportent de leur pas régulier; mystérieux comme la mort, ils passent le long des rues étroites, précédés du prêtre et de la croix; la fumée des torches marquant leur sillon; ilsconduisent le mort, soit à leur propre oratoire, soit à une église. Ces enterrements, le soir, ont un caractère qui surprend d’abord, mais auquel bientôt on arrive à trouver une espèce d’harmonie et de paix particulière. Ils s’expliquent par le fait que l’assistance des frères ne se peut guère fréquemment requérir qu’après les heures de travail, la plupart étant desGrembiuli[F], c’est-à-dire des ouvriers.

L’organisation de l’archiconfrérie de la «Miséricorde» est un modèle de sens pratique, et procède des principes mêmes qui réglaient le gouvernement de la République. Des hommes de tout rang, prélats, princes, nobles, prêtres, artisans en font partie. Soixante-douze frères ditsCapi di guardiaforment le corps principal; ils sont nommés à vie à la majorité absolue. Ces soixante-douze frères sont divisés en quatre classes: dix prélats, quatorze nobles, vingt prêtres et vingt-huit artisans; on voit la curieuse progression. La magistrature suprême de l’archiconfrérie, appartient, en mémoire des douze apôtres, à douzeCapi di guardia, divisés eux-mêmes en deux sections, composées chacune d’un prélat, un noble, deux prêtres, deux artisans. L’autorité véritable est entièrement entre les mains desGrembiuli, et toute la constitution tend à défendre l’archiconfrérie contre l’empiètement possible des nobles et des prélats. L’archiconfrérie se compose, en dehors de ces soixante-douze frères, d’une multitude d’adhérents et d’un nombre limité deGiornanti[G]ou novices. La «Miséricorde» est essentiellement catholique et religieuse dans son esprit; elle a été instituée, dit-on, en réparation des blasphèmes, et pour assurer à ses associés des mérites spirituels. Nul n’en peut faire partie qui ne jouit d’une réputation intacte. En sont exclus les mimes, les bateleurs, les garçons d’abattoirs, les savetiers, les revendeurs et les bouffons.

Les œuvres de charité sont: d’abord le soin et l’assistance aux malades de la ville et des faubourgs; secours immédiat de jour et de nuit à quiconque a été frappé d’un accident; transport des malades dans les hôpitaux. Un corps de soixante frères, choisis, est plus spécialement destiné à veiller les malades et à exercer lamutatura, service charitable qui consiste à aller changer de lit les infirmes, hommes et femmes. Chaque jour, deux fois, au son de la cloche, les frères de service se présentent pour recevoir leurs instructions; et ils s’acquittent de leurs tâches délicates avec une telle habileté, que les riches souvent sollicitent leurs secours. Obéissant à leur règlement, ils arrivent silencieusement, sous les ordres duCapo di Guardia, qui commande chaque escouade, et veille aux plus légers détails: décence, douceur, attention. Les moindres manquements possibles ont été prévus, et les recommandations les plus minutieuses prescrivent la prudence et la tenue à travers le trajet des rues; une désobéissance ou une inconvenance quelconque de la part d’un frère est sévèrement réprimandée, et peut amener une sorte de dégradation, car les aspirants au titre deCapo di Guardiasont inscrits du numéro 1 au numéro 150, et ils avancent ou reculent suivant leur assiduité, leur zèle, leur charité. Il faut, en tout état de cause, huit ans deservices ininterrompus pour acquérir la qualité deCapo di Guardia. La plus exacte égalité règne entre les frères, la robe noire (elle fut rouge autrefois) l’assure extérieurement, et il leur est prescrit de tenir soigneusement leur cagoule baissée. Quand un d’entre eux entre dans la chambre d’un malade pour le veiller (il y arrive seulement le soir à onze heures), il salue d’un:Sia lodato Jesu Christo, se signe et prend l’eau bénite; puis, le matin venu, après avoir rendu au malade les plus humbles services que son état requiert, il s’en va, sans s’attarder à recevoir des remerciements; bien entendu les frères ne veillent que les hommes, et aucune femme, eux présents, ne doit rester dans la chambre.

Lorsqu’ils placent le malade ou le blessé dans la civière, ils s’en acquittent avec une habileté extraordinaire, et c’est merveille de les voir, après avoir enlevé de son lit une pauvre femme à qui la moindre secousse peut être fatale, descendre un escalier tournant, évitant, tant leur discipline est grande, le moindre heurt. En soulevant la civière ils disent:Iddio, gliene renda merito, et, quandils se relaient:Vada in pace. Il est de tradition, selon les besoins du malade, et aux occasions dont ils sont juges, qu’ils fassent parmi les assistants une collecte à son bénéfice. Autrefois, en voyant passer la «Miséricorde», on jetait souvent l’obole des fenêtres, et, si c’était la nuit, on enflammait le papier qui enveloppait le sou; et ces petites flammèches secourables tombaient ainsi devant les hommes noirs.

Encore aujourd’hui, beaucoup de nobles font partie de la «Miséricorde», et en remplissent les plus humbles fonctions. Lorsqu’il était de service, l’ancien grand-duc de Toscane quittait sans bruit sa table à l’appel de la cloche; et le duc d’Aoste défunt, frère du roi, passe pour avoir souvent porté les morts. Le roi et le prince héritier sont du resteCapi di Guardiahonoraires. D’importantes libéralités ont enrichi l’archiconfrérie; elle ne demande à ses associés qu’une cotisation à peu près fictive, puisqu’elle est de quelques centimes pour l’année entière. Sauf en cas de misère positive, les frères fournissent eux-mêmes leur robe. Leurs obsèques revêtent une certaine solennité. Pour continuer après la mort,à faire partie de leur grande famille spirituelle, ils vont dormir leur dernier sommeil au cimetière de la «Miséricorde,» où tant d’hommes qui furent empressés à soulager les misères de leur prochain, reposent.

Quand on se trouve sur la petite place où la tradition place la maison de Dante, on aperçoit une façade à l’aspect modeste. Sur une pierre carrée, placée au-dessous d’une image de sainteté, sont gravés, en caractères très anciens, ces mots:

Elemosine per i poveri vergognosi di San Martino[H].

Elemosine per i poveri vergognosi di San Martino[H].

Elemosine per i poveri vergognosi di San Martino[H].

On entre, et on se trouve dans un oratoire, autour duquel une fresque de pourtour, divisée en lunettes, nous montre l’accomplissement des œuvres de Miséricorde. Voici, dans une chambre pauvre, toute nue et dégarnie, une femme en couches, avec son poupon blotti sous le bras droit; un couvre-pied rouge s’étend sur le lit; dans un renfoncement du mur sont posés une carafe et un verre. Debout, près de l’accouchée, un hommegrave, coiffé du chaperon, s’empresse et s’occupe à lui bander le bras; un autre, assis au chevet, lui présente quelque chose à manger. La porte est ouverte, et une femme, coiffée d’un mouchoir disposé un peu comme le madras des Bordelaises, s’avance vers un visiteur charitable; celui-ci lui remet un chapon et unfiascode vin; la femme tend les mains, pour recevoir ces secours.

A côté, le vieux Capponi, l’air attentif, la tête blanche, est représenté debout dans la rue; un homme lui parle, et tous deux regardent un adolescent habillé de blanc qui apparaît sortant d’une porte basse, et les pieds encore sur les marches d’un escalier au-dessous du sol. Cette porte s’ouvre dans le mur d’un bâtiment sombre; à travers les grillages épais, on aperçoit plusieurs figures inquiètes; le jeune homme vêtu de blanc vient de faire la visite aux prisonniers.

Le même jeune homme, qui a une exquise figure d’éphèbe, et la grâce des jeunes fauconniers que Benozzo Gozzoli nous montre entourant Laurent de Médicis, se retrouve encore sur la lunette voisine; il est occupé à accueillir des pèlerins mendiants. Dans lefond, sur une estrade, on aperçoit un lit, et sur un dressoir, des cruchons et ustensiles de ménage. Lui, au premier plan, porte sur son costume charmant une sorte de tablier court, divisé endeux poches; les pèlerins, un homme et une femme, s’avancent, le grand bâton à la main, l’air lassé; la femme a une jupe courte, une sorte de mante misérable, et, sur la tête, un voile blanc surmonté d’un chapeau d’homme en feutre noir.

Un peu plus loin, réunis sur les marches, par un jour triste, des clercs, serrés les uns contre les autres, chantent l’office des morts; un homme couche dans une fosse, d’un mouvement respectueux, un cadavre enveloppé d’une robe blanche, le capuchon blanc à pointe rabattu sur le visage; le brancardier, qui a aidé à porter le mort, détourne la tête et reçoit l’aumône que lui fait un spectateur au visage compatissant et triste.

Assistance des malades, soulagement des pauvres, ensevelissement des pauvres, les trois œuvres principales de la «Miséricorde» auXVᵉ siècle sont là devant nos yeux. Il ne paraît pas que la créature humaine ait découvert depuis beaucoup d’autres façons de soulager ses semblables.

Lespauvres honteux, comme l’indique le nom de ce petit oratoire si discret, modeste et caché, n’étaient pas oubliés; le dominicain S. Antonino, prédécesseur de Savonarole au couvent de San Marco, avait institué douzeBuonominipour en avoir soin et pitié. Ces pauvres prennent place là encore aujourd’hui, sur ces bancs appuyés au mur; mais la requête ne se fait point verbalement; une ouverture portant l’inscriptioninstanza, se trouve à l’entrée; on y glisse les lettres qui tombent dans une toute petite sacristie attenant à l’oratoire. Aux côtés de l’autel, au fond, deux portes: l’une donne sur un petit escalier en échelle par lequel montent les solliciteurs; l’autre livre passage auxBuonominiqui quittent la salle de leurs délibérations. Rien, nulle part, des terribles humiliations de la publicité ou de la promiscuité grossière de la charité moderne, qui est une fonction, et non plus comme autrefois une œuvre d’amour, ou, si l’on veut, d’expiation intéressée.

Ce qui est admirable, dans l’histoire de ce passé charitable, c’est de voir la part efficacequ’ont toujours eue les humbles au soulagement des souffrances et l’importance que le seul exercice des plus nobles sentiments leur a donnée. Il a fallu le génie de Dante pour rendre immortelle l’image de Béatrice Portinari, mais n’y aurait-il jamais eu de poème du «Paradiso», nous connaîtrions le nom et la vie de la pauvre servante qui avait tenu Béatrice enfant sur ses genoux: l’effigie de l’humbleMona Tessa, dans la cour de l’hôpital de Santa Maria Nuova, aurait rappelé l’image de celle qui inspira cette institution charitable, et en fut aussi la principale fondatrice. Toute droite, toute raide, avec des traits fins que l’âge a affaissés, la tête voilée, la servante des Portinari, les mains jointes, paraît encore murmurer ses oraisons.

Les rues des villes italiennes étaient pour l’habitant comme une vaste cour commune où se continuait sa vie; un grand nombre de tabernacles, érigés dans les rues, lui permettaient de satisfaire ses instincts religieux avec la même aisance qu’à l’intérieur des églises. A Florence, la plupart de ces tabernacles, tableaux de bons maîtres, ou faïences des DellaRobbia, sont des œuvres d’art charmantes et prêtent une grâce spéciale aux rues et aux endroits où ils sont situés. La «Signoria» jadis en encourageait la multiplication, car la lampe votive qui les accompagnait toujours, aidait à éclairer la ville, et beaucoup de ces tabernacles se trouvent dans des impasses, parfois sous des voûtes; il en est qui sont encadrés de feuillages, ou devant lesquels, dans l’anneau de fer à cet usage, est piqué un bouquet de fleurs. L’année dernière, au moment de la grande frayeur du tremblement de terre, on a vu à nu l’âme du peuple, et le cas qu’il fait encore de ces images protectrices: devant toutes s’organisèrent des autels, s’entassèrent les fleurs et les cierges, et du matin au soir, aux carrefours des rues, le peuple demeura en prière, demandant protection à la Madone. De tous les sanctuaires sortirent les images miraculeuses, et les choses se passèrent exactement comme il y a cinq cents ans, ce jour de mai 1325, lorsque la terre trembla, que des vapeurs de feu flottèrent sur la ville, et que le peuple reconnut là des signes infaillibles de périls futurs et degrandes nouveautés.

La «religion» italienne par excellence, et je dis ici «religion» dans le sens de profession d’une règle consacrée, est celle des Franciscains. Ils sont demeurés en communauté réelle avec l’âme de la race; ils n’ont pas pris l’air archaïque de certains autres moines; on ne s’étonne point de les voir dans les rues, avec leur pratique et fruste vêtement. Les Capucins sont avant tout l’ordre du plein air. Lorsque saint François restait de longues journées étendu en prières sur les roches de «La Vernia» il paraissait faire partie de la terre, et les lézards confiants grimpaient sur lui. Il lui fallait la voûte des cieux, le grand air, pour vivre, prier et pleurer. Aujourd’hui encore, la vraie place de ses disciples est sur les routes et aux carrefours; ce ne sont point gens de cellule ou de contemplation, mais d’action simple et populaire. Beaucoup sont ignorants, ce qui ajoute, je me figure, à leur force; il y a une certaine naïveté, une certaine ignorance qui est éminemment favorable à l’action, et surtout à l’action spirituelle qui demande avant tout la conviction. Les grandes vérités morales tiennent après tout en un très petit nombre de formules, et, si l’esprit en est bien imprégné, elles suffisent amplement: comme une semence inépuisable, elles préparent des moissons sans fin. Pour moi, je n’ai jamais été choqué que des hommes simples fussent chargés d’enseigner, au contraire. Herbert Spencer a dit qu’il ne voyait aucune connexion entre savoir lire et être honnête, et rien au monde ne me paraît mieux démontré. Une des plus tristes choses pour un peuple est que le Verbe cesse de se faire entendre pour lui; c’est pourquoi il faut qu’il existe une classe d’hommes simples qui lui parlent sa langue, et en des images fortes et naïves réalisent pour lui les choses invisibles, et le nourrissent de l’espérance dont toutes les créatures vivantes ont besoin.

Ce ne sont pas les livres, ce sera toujours la parole qui aura une véritable influence sur les esprits et les âmes; parmi les contemporains, le moine qui a le plus remué l’âme italienne, qui a amené au pied de sa chaire les plus récalcitrants, est un simple Franciscain: fra Agostino da Montefeltro.

«Frate Venturino, dit Villani dans sa chronique, prêcha souvent à Florence (1335), et à ses prêches se trouvait le peuple en grandnombre, l’écoutant quasi comme un prophète. Ses sermons n’étaient pointsubtils, ni de science profonde, mais étaient trèsefficaces, d’une bonne langue et de saintes paroles, et de nature à émouvoir les gens;»—et voilà précisément comme a prêché et prêche aujourd’hui le Padre Agostino.

A l’embouchure de l’Arno, se trouve un petit pays, surgi à la lisière d’unepinetaqui descend presque jusqu’à la mer; l’air y est pur et souffle souvent en tempête; c’est là que, la plus grande partie de l’année, au milieu de quatre-vingt-quatorze orphelines dont il s’est fait le père, ce fils de saint François vit, loin du bruit et de la gloire dont il a eu certes sa bonne part. Cet orphelinat du Padre Agostino est une institution vraiment curieuse, et, dans sa singularité, tout à fait franciscaine; je ne sais si elle aurait pu prendre naissance et exister ailleurs qu’en Italie. C’est une circonstance peut-être unique qu’un moine se trouve à la tête d’un orphelinat de filles; bien entendu, il en a été le fondateur, et aujourd’hui encore, l’orphelinat dépend uniquement, pour son existence, descontributions que le Padre Agostino peut y faire affluer. Il a bâti la maison, il a réuni les enfants, il a tout organisé à souhait, il n’a pas de dettes, et pour le reste il espère en la Providence. C’est une personnalité des plus intéressantes que celle de ce Frate, tout plein d’une aimable et joyeuse simplicité. Il entre dans la vieillesse; ses yeux sont les plus beaux du monde, caressants, sans l’ombre de sensualité; l’expression en est virile et miséricordieuse. Grand, à l’aise dans sa robe brune, chaussé parce qu’il vit au milieu de ses orphelines, il apparaît infiniment paternel; il parle avec une abondance, une clarté, une spontanéité, une humilité charmantes. Dans la grande chambre qu’il occupe au rez-de-chaussée, plus de quarante cages remplies d’oiseaux sont rangées à terre: plusieurs pendent du plafond, juste au-dessus du bureau où il écrit. On lui fait présent d’oiseaux de tous côtés, et il les accueille avec un vrai bonheur; il parle et rit à ce petit peuple ailé, et lui distribue des graines d’un air ravi. Un peu plus tard, faisant visiter avec fierté la maison de «ses filles»—car il ne les appelle point des orphelines,—il demande à la cuisine un morceau de pain, et se dirige vers l’étable; à sa voix, la vache tourne la tête et vient manger dans sa main, et lui, dans la pénombre de cette étable, avec son grand capuchon à éperon relevé sur la tête, il forme un tableau extraordinaire et d’un autre temps. Il aime sa vache comme il aime ses oiseaux, comme il aime toutes les créatures de Dieu.

Rien n’égale sa sollicitude pour les enfants dont il a la charge, et on peut lui appliquer une parole dite jadis à Mᵍʳ Dupanloup: «Vous les aimez, non comme un père, mais comme une mère.» Dans le dortoir, dort toute seule, dernier agneau de ce troupeau, une enfant de moins de quatre ans; le Padre Agostino s’assied sur une chaise à côté du lit, rassure l’enfant qui s’éveille, lui passe le bras sous la tête, dans l’attitude et avec les paroles qui viendraient au cœur d’un véritable père.

Les enfants mangent avec le Padre. Lui s’assied à une table au milieu, entouré des six plus jeunes. On ne mange point en silence; le Père sait, dans son indulgence, qu’il faut, au moment du repas, se délasser et causer;il entre du reste dans les considérations les plus inattendues pour contenter ses enfants: à l’ouvroir, on est en train de confectionner des pèlerines, «car, dit-il avec bonté, il paraît que c’est la mode, et cela leur ferait peine d’être habillées autrement que les autres». Il respecte, non seulement la personnalité des enfants en bloc, mais leur personnalité particulière, et dirige chacune selon ses aptitudes; plusieurs de ses assistantes, et la supérieure entre autres, sont des enfants qu’il a élevées; il a un piano, et celles qui montrent des dispositions prennent des leçons. Il prend de leur santé un soin vigilant, et applique partout les meilleures règles d’hygiène. L’été, coiffé d’un immense chapeau de paille, on le voit se diriger vers la Pineta suivi de ses quatre-vingt-quatorze orphelines; et je ne crois pas qu’il lui vienne à l’idée que son rôle soit le moins du monde singulier! J’avoue que je trouve là une preuve remarquable de la largeur d’esprit de ses supérieurs, qui, avec la même simplicité qu’il y apporte, lui ont permis d’accomplir son œuvre.

Le Padre Agostino prêche encore, mais surtout dans le midi de l’Italie, où il exerceune très grande influence; il va dans les petites villes du Napolitain avec le même entrain qu’il apportait à prêcher dans les grands dômes de Florence et de Pise. Cet homme est en sympathie universelle; il a des amis partout, catholiques et protestants, et son cœur va vers tous ceux qui ont l’âme droite, à quelque confession qu’ils appartiennent; mais ses préférences sont pour les humbles et les pauvres; il parle d’eux avec une éloquence entraînante, de leur générosité, et de tous les traits consolants qu’il a vus parmi eux. Il n’y a point de bassesse dans l’orgueil avec lequel il se réjouit d’être Franciscain,frère des pauvres. «On voulait, dit-il, quand j’ai pris l’habit, que je me fisse Jésuite, pour la culture; mais non, j’ai voulu être Franciscain: unFranciscain ne possède rien,»—et il met la main à sa calotte et l’enfonce d’un air content.

Eh bien, il me semble qu’un moine comme celui-là, avec ce mélange de bonhomie et de goûts cultivés (car les livres seraient sa passion, s’il osait), d’éloquence et de témérité, ne se peut rencontrer que dans une certaine civilisation, dans une ambiance spéciale. Riende moins ingénu, de moins simple, en général, que nos moines français; non pas par leur propre faute, mais parce qu’ils sont en désaccord avec la vie extérieure.

Les vieux historiens florentins racontent que du dimanche de Pâques 1215, date l’ère des dissensions intestines; ce matin-là, un beau cavalier à éperons d’or, superbement vêtu, une guirlande de fleurs sur la tête, monté sur un cheval blanc, traversait le Ponte Vecchio; c’était Bueldemonti, le premier des Guelfes, qui devait tomber un moment après, frappé par la vengeance d’une faction ennemie.

Cette apparition conquérante, dans ce décor du dimanche de Pâques, ce jeune homme couronné de fleurs demeure comme le symbole même de ce jour d’allégresse. Cette terre est bien la terre de la résurrection; la tristesse et la pénitence ne conviennent ni à ce ciel ni à cette race, dont la foiest tout joie, espérance, triomphe; l’idée de la mort lui est odieuse et elle s’en détache avec empressement.

Le carême ici n’est point triste; pour en rendre les dimanches moins moroses, de petites foires, humbles et gaies, ont lieu successivement aux différentes portes de la ville. C’est la foire desFuriosi, celle desInnamorati, celle desSignori; tout un peuple content se presse autour des éventaires où se vendent des noisettes et de petites gaufres à la farine de châtaignes en forme d’hostie. Vers le soir, les lumignons s’allument dans des lanternes de couleur, des bruits stridents de sifflets où soufflent les enfants résonnent dans l’air léger, le vent fait tourner les moulins de papier, et l’aspect de l’une ou l’autre des places choisies pour la foire du jour est infiniment amusant; déjà le printemps soulève cette belle terre féconde et remplit les cœurs de sa sève bienfaisante, une bonne odeur de fleurs, de jeunesse est dans l’air, et l’on sent qu’il fait doux vivre.

Aussi, quand arrive la semaine sainte, la détente des esprits est grande, et toute la population attend avec impatience le premier jourqui parlera de résurrection, celui du Jeudi saint; les maisons prennent à l’intérieur un air de netteté; il s’agit de les préparer pour la bénédiction.

Par ces après-midi limpides de la fin de mars ou du commencement d’avril, on rencontre dans les rues le prêtre précédé de l’enfant de chœur, qui s’en va de maison en maison, et chez le riche et chez le pauvre, jeter l’eau lustrale qui apportera avec elle la bénédiction du bonheur, car c’est le bonheur naturellement que chacun attend. Ce peuple occupé sans cesse de rêves, de présages, de signes de réussite, attache grande importance à l’intervention céleste, sous une forme aussi accessible. L’enfant de chœur porte en mains le bassin de cuivre à panse arrondie, à anse légère qui contient l’eau consacrée; le prêtre est en surplis et en étole, le bonnet carré sur la tête: quelque clerc florentin à grands traits, l’air plus ou moins sensuel, bon enfant généralement et sans morgue. La religion ici ne se traduit pas dans un effort douloureux et triste: Dieu et ses mandataires se font petits avec les petits; c’est du reste cette simplicité qui prête aux manifestations religieusesleur caractère vraiment aimable et décoratif.

L’église la plus populaire à Florence, le sanctuaire par excellence, la source de toutes les grâces, celle où le peuple se rend d’un bout de l’année à l’autre avec une ferveur qui ne fléchit pas, est l’église de l’Annunziata. Ce vieux sanctuaire, dont l’histoire couvre ses propres murs, fut fondé par sept nobles florentins qui y instituèrent l’ordre des Servites. Ils étaient certes, par leur illustre naissance et leur extrême humilité, dignes des faveurs spéciales qu’ils reçurent en partage. Dans ce pays d’art, ce fut d’une façon en harmonie avec le milieu que le miracle éclata.

Un peintre peu illustre apparemment, mais plein de ferveur, peignait pour cette église l’image de la Madone: il ne savait quels traits donner à la reine du ciel! Un matin, il trouva sa besogne faite; un ange s’était chargé de l’exécuter et, depuis lors, cette image miraculeuse a tenu une place immense dans la vie florentine. Elle a eu part à tout, et depuis Pierre de Médicis qui fit ériger la chapelle où elle est conservée, jusqu’au plus pauvre facchino contemporain, la Madone de l’Annunziata avec son autel d’argent massif, à la richesse extraordinaire et baroque, ses pierres fines, ses pierres dures, le rutilement de ses lampes votives, est une réalité bienfaisante et puissante. C’est là qu’il faut aller pour voir de près ce peuple florentin, qui blasphème comme pas une race au monde, et ne s’en souvient plus dès qu’il s’agit de prier sa Madone; ces gens qui se pressent de bonne foi et de bon cœur, pour vénérer le Dieu caché dans le tombeau, monument de fleurs et de lumières, n’ont pas meilleure mine que les humbles pêcheurs du lac de Tibériade, dont la vue certes ferait frémir nos suisses. A San Spirito, dans le centre du quartier pauvre, l’ornementation du tombeau revêt un caractère moins symbolique. Dans une chapelle latérale sont exposés tous les accessoires de la Passion: c’est la croix, les clous, la couronne d’épines, la tunique sans couture, les dés des soldats romains, la lance, l’éponge imbibée de fiel, le coq qui chanta l’heure du reniement du Prince des Apôtres. Toutes ces choses, dans une représentation un peu enfantine, sont figurées séparément et offertes à la méditation et à la dévotion des fidèles. Commela place San Spirito est le lieu favori où s’ébattent en permanence les «monelli[I]» du quartier, et que sur les marches de l’église et à l’abri de ses contreforts, les commères du voisinage tiennent leurs assises journalières, ce tombeau est tout à fait en harmonie avec la foule qui viendra y prier et qui sera de cœur avec la Madone désolée qui pleure des larmes rouges sur le corps meurtri d’un crucifié sanglant; et, tout à l’heure, tonnera dans la chaire, un bon Franciscain qui, par la seule répétition violente du nom sacré, remuera les entrailles de la foi profonde de tous ces êtres.

Mais c’est aux environs de Florence, à Grassina, petit bourg sur les bords de l’Ema, que se célèbrent en grande cérémonie les pompes du Vendredi saint, et quantité de Florentins et beaucoup d’étrangers en font le pèlerinage pour y assister.

L’heure fixée pour le départ de la procession est celle du coucher du soleil; le petit bourg, animé d’une façon inaccoutumée a, pour plus bel ornement de sa grand’rue,l’étal des bouchers, qui loin d’avoir leurs boutiques fermées, accrochent et ornent de fioritures, de papier découpé et éclairent à grand renfort de bougies, les agneaux immolés pour le jour de Pâques; derrière toutes les fenêtres sont placées des veilleuses de couleur, qui, la nuit tombée, feront l’illumination. L’église est située sur une éminence qu’on atteint en traversant un pont infiniment pittoresque; l’horizon est entièrement resserré par des collines qui s’estompent en nuances douces; la procession qui va partir de l’église, gravira le flanc des collines par un sentier en lacets pour redescendre jusqu’à son point de départ; dans l’église, où l’obscurité est presque complète, les femmes qui, tout à l’heure, vont suivre la procession, sont assises et causent entre elles à voix basse; sur la petite terrasse, entourée d’un rempart de pierre, en face de l’église, les «soldats romains» armés et casqués, circulent en attendant le signal du départ. La nuit arrive; sur les murs bas des propriétés, les petites lampes à forme étrusque s’allument; à d’autres fenêtres apparaissent des lampes à trois becs; avec ordre la procession se forme, les premiers chants se font entendre, et la nuit tout à fait tombée, l’ascension commence.

Sur la route qui monte, on entend le bruit sourd et doux des sabots des chevaux des soldats romains qui ouvrent la marche; plus bas, frémit la longue théorie des cierges que les femmes et les jeunes filles tiennent en mains; des gamins portent des torches de résine; s’élevant haut dans l’air, la croix noire et lourde soulevée par un pénitent blanc, est suivie de bannières sur lesquelles figurent les instruments de la Passion. Les pénitents rouges et des enfants vêtus de rouge aussi, viennent en chantant. Le dais noir qui surmonte l’image du Christ mort, monte et descend, va et vient selon l’inclinaison de la route et le mouvement de ceux qui le soutiennent; les torches jettent leurs lueurs farouches sur ces images de mort; un enfant porte l’échelle, un autre la tunique; les jeunes filles vêtues et voilées de blanc, les femmes en mantille noire, marchent un cierge en main. Dans ce cadre merveilleux, c’est, dans sa gravité parfaite, un spectacle tout à fait saisissant; les grandes collines violettes disparaissent noyées dans la nuit, mais le ciel clair laisse tomberune paisible clarté sur le long défilé; sans un instant de répit, les voix s’élèvent; on les entend encore que déjà les torches, les cierges et les taches rouges et blanches des robes des pénitents ont disparu dans un pli de la colline, pour reparaître plus bas.

Vers neuf heures tout est fini, et les voitures qui ont été dételées reviennent prendre les pèlerins curieux qui rentrent à Florence.

Enfin luit l’aurore du samedi; le silence des cloches, si tangible dans cette ville où elles résonnent constamment, va cesser. Dès le matin, le cardinal archevêque qui préside ces grandes fonctions, s’en va bénir les fonts baptismaux à San Giovanni. C’est un prêtre à allure magnifique que son Éminence le Cardinal Bausa, archevêque de Florence; il est Dominicain comme l’était Savonarole, il porte sa robe blanche avec une dignité suprême; brun de visage, avec des traits sévères et réguliers, la mitre en tête et la crosse pastorale à la main, le front un peu courbé, il traverse superbement l’église pavée de marbre; les chanoines épais et lourds, mais faits pour la pesante et massive somptuosité des vêtements sacerdotaux, l’entourent; ils descendent lesmarches du Dôme, admirablement encadrés dans cette place qui, entre son campanile et ses églises, n’est en vérité qu’un parvis. La porte merveilleuse du Baptistère, cette porte aux ors pâlis, est ouverte; le cardinal et le clergé pénètrent dans l’ombre douce du Baptistère, au milieu du recueillement; les mystiques formules sont prononcées, puis le clergé, par le même chemin, rentre dans le Dôme. A chaque moment, la foule augmente et se resserre sur la place; de toutes les campagnes environnantes, de tous les quartiers de la ville, de toutes les collines, le peuple arrive et descend afin d’être témoin de l’embrasement duCarro. CeCarro(char) est une particularité toute florentine dont l’origine, comme presque chaque coutume locale, est extrêmement ancienne.

En 1088, un des premiers de l’illustre famille des Pazzi, dont l’origine se perd jusqu’aux Romains, assurent quelques bons auteurs, un certain Pazzo di Ranieri, s’en alla batailler en Terre Sainte; il avait emmené avec lui plus de deux mille hommes d’armes; et ils combattirent si bien que ce fut un des leurs, Bonaguisa dei Bonaguisi qui escaladale premier les murs de Damiette, et y planta l’étendard des chrétiens et celui de la République Florentine. En récompense de ces prouesses, Godefroy de Bouillon donna à Pazzo di Ranieri un morceau de la pierre du Saint-Sépulcre, et cette pierre sacrée, rapportée à Florence, était en grande pompe et aux sons des trompes, battue le Samedi saint pour servir à rallumer lelumen christi. Pleins de reconnaissance pour un présent si insigne, les Florentins avaient fait parcourir à Pazzo di Ranieri, sur un char triomphal, les rues de la ville; et c’est en commémoration de cet événement que la famille Pazzi, depuis des siècles, fournit leCarroqui doit raviver ces antiques souvenirs.

LeCarroest une immense machine, comme un gigantesque gâteau tout enguirlandé de papiers de couleur qui sont des pièces d’artifice, sur lesquelles rampe le «dauphin» des Pazzi. Traîné par des bœufs blancs couverts de bandelettes et de fleurs, il arrive sur la place, et s’arrête sur le grand espace vide entre le Dôme et le Baptistère. De la Via Cavour, de celle des Calzaioli amenant ceux de l’autre rive, la populationdébouche en foule, maintenue à distance respectueuse duCarropar les «guardie civile» en bicornes cocardés des trois couleurs. Dans l’intérieur du Dôme, la fonction religieuse se poursuit lentement. Tout à coup éclate leGloria. Alors, de l’autel même, part une fusée en forme de colombe, rapide comme l’éclair: elle parcourt le long d’une corde la grande nef du Dôme: les fidèles grisés par ils ne savent eux-mêmes quelle espérance, suivent des yeux le cours de son vol; subitement, la colombe paraît sur la place, suspendue dans l’air; une clameur l’accueille, elle fond sur le sommet duCarro, et en une seconde les pièces éclatent dans un fracas de flammes et de fumée. Au même instant, les cloches du campanile suivies de celles de toutes les églises de la ville, s’ébranlent dans une vibration triomphante et formidable pendant que se continue dans l’église le chant duGloriadont les échos arrivent sur la place.

C’est une rumeur, c’est une poussée, c’est un éclat de vie qui secoue cette foule bariolée, et de toutes parts s’échangent des commentaires sur le vol de lacolombinapendant que les pigeons couleur de nacre, hôteshabituels de la place s’envolent éperdus.

Les Florentins célèbrent trois Pâques, celle de la Nativité, celle de la Résurrection ou des œufs, celle de la Pentecôte ou des roses. Mais c’est à celle de la Résurrection que s’échangent les vœux affectueux et, avec la venue du printemps, ces formules ont je ne sais quelle saveur plus agréable; tout le jour, un peuple gai et joyeux, se répandra aux Cascine sur les Colli, s’abordera sourire aux lèvres, en se répétant la même salutation:

«Buone feste![J]»

En marchant vers Rome on découvre soudain la voie Flaminienne: un pont brisé en marque la direction; une des arches est encore debout, solitaire et colossale; elle s’élève à dix-neuf mètres au-dessus de la rivière qu’elle franchit. La vue de cette arche unique et intacte que les siècles ont respectée et qui est entourée de débris, est comme un symbole grandiose de ce passé romain que rien dans le temps ne peut effacer.

Le grand événement de notre siècle pour l’Italie est assurément l’histoire de sonRisorgimento(résurrection). L’Italie actuelle a été créée d’une infinité de souffrances et de sacrifices; beaucoup de ceux qui en peuvent porter témoignage vivent encore: et pourtant, sauf la figure populaire de Garibaldi,toute l’histoire de ce temps relativement si récent tombe rapidement dans l’oubli, étouffée sous l’évocation d’un passé écrasant.

Il convient de se rappeler que l’Italie moderne a été faite par Cavour, qui ne savait pas le latin et très mal l’histoire romaine. Il ne pouvait pas prévoir, il n’a pas prévu le déplacement de vision que la possession de Rome devait amener, et combien mesquines, insignifiantes et fragiles ses traditions de bonne et saine politique devaient paraître dans ce milieu qui veut des choses immortelles, et absorbe, comme un sable mouvant, celles qui sont passagères. Rome a été le noyau du monde, et précisément à cause de cela je ne suis pas sûr qu’elle puisse être jamais tout à fait le cœur de l’Italie. Aujourd’hui encore, les mères nourrices du monde antique, les louves romaines, de leur cage, sous les lauriers, au pied du Capitole, regardent la ville nouvelle avec leurs yeux de feu.

L’entité morale, païenne et chrétienne, a dominé l’individu, a fait la race, l’a conservée, et règne toujours.

Les grands bouleversements de l’ordre social, comme le fut notre Révolution, créent pour ainsi dire de nouveaux cieux et une nouvelle terre, tandis qu’ici le renversement d’une partie de l’édifice s’est accompli dans une sorte de paix, laissant subsister côte à côte les plus étranges anomalies. Lorsqu’on arrive au seuil du Vatican, après avoir parcouru les rues de la ville, remplies des signes de notre civilisation fatigante, on se trouve soudain en face du poste de garde, formé d’hommes habillés à la mode duXVᵉ siècle. Ils sont là un petit groupe de soldats, en pourpoints et chausses tailladés jaunes, rouges et noirs, comme des lansquenets de cartes; l’officier, en bas groseille et godron au cou, se promène, sous la haute voûte, au pied de cet escalier très doux qui mène à la chapelle Sixtine. Et après cette évocation vivante du passé, au-dessus du large chemin de ronde qui entoure Saint-Pierre, dominant une cour intérieure du Vatican, s’aperçoit, le fusil à l’épaule, la petite sentinelle noire italienne. Là finit un monde, ici en commence un autre: à travers les longs siècles, pareil contraste ne s’est jamais vu.

Jusqu’à une époque récente, il est indubitable que la joie de vivre, telle que l’entendait Talleyrand, lorsqu’il parlait des années qui avaient précédé la Révolution, s’était conservée en Italie, et notamment à Rome, d’une façon spéciale: le gouvernement était curieux et despotique, les mœurs indulgentes, et le respect apparent de l’autorité, la décence extérieure, maintenaient la politesse dans les rapports sociaux, sur lesquels les institutions démocratiques et libérales paraissent invariablement avoir une influence funeste. La longue paresse de ce peuple habitué à vivre de Rome toujours, de la Rome antique et de la Rome catholique, lui a laissé une beauté de formes incomparable. La race est pleine de vitalité: nobles et massives, les femmes ont, dans le peuple, un véritable cachet de grandeur; leur habillement convient à leur grâce un peu fière; toutes portent apparent le corset sur leur chemise à manches demi-longues; presque sans exception, elles sont coiffées d’un large mouchoir carré qu’elles relèvent sur les côtés et laissent tomber par derrière; il n’est pas d’arrangement plus simple, plus seyant et plus pratique quecelui-là. Beaucoup ont, plié sur l’épaule, un châle de laine de couleur, qui sert de coussin à l’amphore ou au panier qu’elles y posent. Les vieilles sont superbes; parmi les jeunes, on voit des créatures d’une beauté achevée avec des teints bruns admirables, et une rondeur de contour et un duvet de fraîcheur, qui tend de plus en plus à disparaître, même dans la jeunesse, chez nos races fatiguées. Le goût noble de ces femmes dans leur ajustement est un plaisir pour les yeux: elles affectionnent une certaine nuance turquoise très pure et très douce, qui leur sied à merveille. J’observe la grâce toute particulière avec laquelle elles tiennent et bercent leurs nourrissons, emmaillotés comme des momies, et dont la tête seule est vivante: ils sont coiffés de singuliers petits bonnets phrygiens auxquels on aurait mis un bavolet.

Rien de curieux comme d’observer en ces minces détails la fidélité à la vieille Rome latine. Ainsi, dans les quartiers populaires, on continue à donner au pain la forme même qu’on voit peinte sur les plus anciennes fresques des catacombes; et la sorte detourte ronde à laquelle est attaché unfiascod’huile se vendait sans doute ainsi il y a deux mille ans. A l’heure présente, dans cette capitale d’un État moderne, le latin est encore d’un usage courant pour les choses vulgaires.Est locandaest la formule ordinaire sur les écriteaux indiquant les appartements vacants; et, au fronton des maisons, selon la coutume latine, on lit constamment, gravés sur la pierre, les titres de propriété—Libera proprietà—de tel ou tel. Toutes les fonctions de la vie semblent encore s’accomplir avec une grandeur naturelle et primitive; la vue du marché de la place aux Herbes est typique; à l’abri de leurs vastes parasols de couleur, ayant devant leurs évents leur balance à trépied antique, les femmes du peuple n’ont rien de bas ni de trivial, et leurs voix en général sont graves, pleines et harmonieuses. La plupart des enfants sont étonnamment beaux et prospères, et cela, je pense, au mépris de beaucoup de nouvelles lois d’hygiène: j’ai vu de superbes petits gars de six à neuf ans pirouettant dans la poussière des routes, et, bien que vêtus de guenilles, leurs membres arrondis, leurs visages de jeunes faunes heureux ne donnaient nullement l’impression d’une misère souffrante.

Les hommes sont plus rudes d’aspect; mais il y a des adolescents qui ont l’air et la mine de jeunes dieux faits pour s’ébattre dans un rayon de soleil; ce n’est assurément pas le sort qui leur est réservé, mais il faudra plus d’une génération pour créer chez cette race les caractéristiques d’un peuple moderne et tristement laborieux.

La configuration extérieure de Rome paraît singulièrement impropre à ses fonctions de capitale d’un État asservi à une étroite centralisation. Il y a, en effet, plusieurs Romes: la Rome antique, la Rome des papes, la Rome du peuple, chacune jetée sur ses collines; et la vie nouvelle qu’on veut infuser à la Rome capitale trouve un sol qui ressemble à celui de l’agro romano, à la fois le plus fertile et le plus difficile à cultiver.

Le gouvernement italien, s’est efforcé de transformer la Rome papale. L’inspiration de ces réformes n’était pas sans grandeur, et répondait à la nécessité de frapper les yeux des populations que les conquêtes de droitsabstraits laissaient plus ou moins indifférentes.


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