La pudeur anglaise est une chose toute spéciale, elle porte sur certains sujets, mais elle en respecte d’autres: l’importance du «baiser» en Angleterre est quelque chose de prodigieux, et je ne parle pas du baiser entre proches, qui se pratique peu et est plutôt méprisé, mais du baiser entre personnes de sexes différents. Ce qui s’échange de baisers dans les romans anglais contemporains est stupéfiant; les «lèvres entr’ouvertes», les «douces lèvres» sur lesquelles on boit l’ivresse sont sans cesse invoquées à peine deux jeunes gens se sentent-ils du goût l’un pour l’autre, que crac ils s’embrassent un peu, beaucoup, éperdument, et très souvent; même dans les romans vertueux, après cette petite cérémonie renouvelée un nombre illimité de fois, on ne s’épouse pas: on s’essuiela bouche pour recommencer ailleurs. L’Angleterre puritaine avait absolument perdu le goût du baiser, qui était cependant un goût du terroir, car Erasme, venu en Angleterre auXVIᵉ siècle, se déclare ravi du gracieux salut coutumier des belles filles d’Albion, qui, toutes, baisaient l’hôte étranger. Jusqu’à une époque récente, et depuis plus de cent ans, il n’était jamais question dans les romans du baiser d’amour; les gens s’y aiment assurément avec toutes les conséquences de cet état, mais ils ne s’embrassent pas à la première sommation. George Eliot, par exemple, dansAdam Bedequi repose tout entier sur une séduction, n’aborde même pas une scène intime entre les amants; ses réticences sont inouïes: il faut, à certains moments, de l’attention pour comprendre ce dont il s’agit. Thomas Hardy, qui est infiniment plus franc, fait cependant tomber un opportun brouillard à l’instant précis où les amants vont s’étreindre. Aujourd’hui les choses en sont à ce point, qu’à mon avis je ne connais pas pour une jeune fille de lecture plus dangereuse que celle des romans anglais; on trouble peu l’innocence avec des allusions àun acte inconnu, mais le baiser se comprend facilement, et la façon dont les héros amoureux enserrent de leurs bras forts les héroïnes, amoureuses également, manque de réserve aussi totalement que faire se peut, et ce butinage répété de leurs lèvres roses est certes fort éloigné d’être chaste.
Dans un livre récent qui a atteint une circulation énorme:les Lettres d’amour d’une Anglaise, il éclate une impudicité prodigieuse. Notez que ce livre avait la prétention d’authenticité et a été accepté pour tel; ce sont les lettres d’amour d’une vierge! Car les lettres d’amour d’une femme n’eussent pas été tolérées: le premier point à présupposer étant la légalité de l’attachement, après quoi vogue la galère; le livre, très bien écrit, du reste, a été lu partout. Cette jeune «Anglaise» donc a vingt ans et son abandon avec son fiancé dépasse l’imagination; du reste, elle en a conscience et lui déclare (en d’autres termes) que, dès qu’elle l’a eu envisagé, elle a senti toute honte bue. Juliette, qui est pourtant tendre, de quelle pudeur délicieuse n’entoure-t-elle pas, même l’allusionà un premier baiser, et quand Roméo lui parle de ses lèvres: «Leslèvres doivent servir pour la prière,» répond-elle. Quel enchantement dans leur ardent duo d’amour, et cependant quelle réserve! Oh! nous avons changé tout cela; la vierge anglaise duXXᵉ siècle ne marchande pas les plus orageux baisers, elle va jusqu’à baiser (par lettre, il est vrai), les pieds de son amant: c’est le mot, il me semble, qui répond à un pareil état d’âme.
Une des convictions courantes, du reste assez justifiée, est qu’il ne faut pas parler de culottes devant une Anglaise; et, cependant, dans ce même pays, on a un véritable culte pour leflogging(fouet) (qui ne se donne pas sur la culotte); cette étonnante pratique est éminemment aristocratique: on fouette à Eton et à Harrow, on ne fouette pas dans lesboard schools(écoles communales). Aucune Anglaise, si réservée qu’elle soit, n’hésitera à aborder la discussion sur ce sujet qui passionne. Un noble pair se vante à la Chambre des lords d’avoir été fouettédix-huit foisdans le cours de son éducation, et vraiment pour ceux qui n’admirent pas le système, rien de plus répugnant que cette idée d’un grand garçon mettant bas ses culottes pour recevoir lesverges, on se demande quel genre d’amélioration morale peut en résulter?
Mais voici qui est bien plus fort, leTrutha révélé qu’il existe à Londres unefouetteuse de profession, vous m’entendez bien, une femme—si on peut lui donner cette appellation—qui, moyennant rétribution, va à domicile, sur l’invitation des parents, fustiger les filles rebelles; elle a avoué cyniquement avoir fouetté des filles de dix-huit ans! D’autres parents lui confient leurs enfants à domicile pour être corrigés par elle. J’accorde que cette créature soit une monstrueuse exception, mais enfin elle a des clients, et soyez assurés que ce sont des gens d’une respectabilité impeccable.
La pudeur reprend ses droits: dans ce pays à nombreuse famille, on en est arrivé à ne plus écrire ni prononcer les mots simples qui disent la grossesse et la délivrance de la mère; quand les circonstances l’exigent, au lieu des vieilles expressions anglaises qu’on retrouve dans les correspondances d’autrefois, on se sert du «français» où, comme en latin, on est supposé pouvoir braver l’honnêteté; un journal écrira que la reine ou la princesse detel pays est «enceinte» en italiques, ou qu’elle attend son «accouchement». Quelque chose de plus bête est difficilement imaginable. Dans cet ordre d’idées ils arrivent, même dans la légalité, à des effets de haut comique. Les naissances, en Angleterre, s’annoncent par la voie des journaux; la phrase d’usage est celle-ci:
«La femme de M. S...—d’un fils.»
Parfois une citation biblique accompagne l’énoncé du fait sous-entendu; en voici une que j’ai recueillie: «Non pas à nous, mais à Lui soit la gloire.» Tout commentaire est superflu!
Il est un autre point sur lequel la pudeur de l’Anglaise a d’étranges accommodements; il fut un temps où la femme ne parlait pas de ses ablutions, mais les Anglais ont la propreté agressive et le «tub» est une de leurs gloires; une femme, donc, parle de son «bath» devant n’importe qui; passe encore s’il s’agissait du bain profond, à l’eau lactée dans laquelle la femme se blottit comme en un vêtement fluide, mais le tub au contraire, précise une nudité sans voile d’aucun genre. Du reste, un article de foi sur lequel il convient de rabattre, est celui de la propreté anglaise, elle n’est pas aussi complète qu’on le croit; l’Anglaise qui se savonne dans son tub, et en reste là, n’est pas d’une propreté si raffinée; on se lavera sans être le moins du monde délicat sur la netteté du bain dont on se sert; vous verrez en voyage les Anglais se servir de n’importe quel savon, n’importe quelle cuvette, et se frotter le visage avec des éponges douteuses. Une Française propre est plus propre, infiniment plus soignée qu’une Anglaise; je ne parle pas de quelques «professionnal beauties» qui prennent deux ou trois bains par jour, mais de l’ordinaire Anglaise du meilleur milieu. Dans ces hôtels de famille où, non seulement passent, mais résident pendant des semaines consécutives, une quantité de familles qui n’ont pas de domicile à Londres, la propreté est d’une qualité discutable, et bien des détails, si on les observait à l’étranger, serviraient de thème à d’indignées protestations dans leTimes. Dans lestea roomsmême, les demoiselles serveuses ont pendues à la taille (en arrière), en guise d’essuie-mains, des loques sales; je pourrais citer telle maison réputée de Regentstreet à la porte de laquelle se tient un géant en livrée, où le lavage des tasses et le service font mal au cœur à regarder, du moins à ceux qui n’en ont pas l’habitude.
Il y a un mot anglais qui n’a aucun équivalent en français, c’est le mothumbug. Cette épithète s’applique également aux personnes et aux idées, mais principalement aux personnes. Être un ou une «humbug» signifie professer ostensiblement certains sentiments qu’on n’éprouve pas et en tirer avantage. Pendant de longues années les «humbug» de vertu furent nombreux; leur nombre était légion.
Le plus brillant et le plus réussi spécimen de ce genre spécial fut, sans contredit,George Eliot. Ce grand génie, dont le visage fort et sensuel dit suffisamment combien elle était peu faite pour le célibat, avait pris la résolution sainte de vivre avec un homme qui était le mari d’une autre; elle était libre, et l’action n’avait pas une énorme importance sociale;elle l’entendit autrement, et ses euphémismes pour expliquer sa situation sont admirables. Elle écrit, par exemple, «qu’elle a accepté depuis quatre ans tous lesdevoirsd’une femme mariée». Elle prodigue à Lewes l’épithète d’époux, quoique le fait du véritable mariage de son amant fût le plus notoire du monde; d’après les allusions à sa vie personnelle, on croirait qu’elle s’est sacrifiée en holocauste; et ce magnifique «humbug» réussit; le faux ménage en arriva à être hébergé chez des dignitaires ecclésiastiques. D’une autre femme on aurait dit qu’elle vivait avec un amant, pour elle on ne savait pas: elle avait revêtu la chose d’un si admirable et compact vernis d’hypocrisie que l’évidence des sens cessait d’avoir de la valeur.
Aujourd’hui, son humbug prendrait une autre forme, celle sans doute de vivre en toute innocence avec le compagnon de sa vie. On le croirait, car la candeur anglaise a atteint des limites invraisemblables; on s’est aperçu combien on avait tort de juger sur les apparences, et on a cessé d’avoir aucun égard aux apparences. L’étonnement qui gagne l’étranger à la vue de bien des choses est simplementle signe de la perversité continentale. Destea roomsqui, en France, nous feraient ouvrir des yeux énormes, où les propriétaires féminins promènent des robes de crêpe de Chine jaune, rose, etc., où les demoiselles, en jupes à queue et bavettes de belle chocolatière, errent poétiquement avec des plateaux, où l’on trouve des cabinets de toilette pour se reposer, tout cela, est pur naïf, idyllique: ces femmes charmantes, à voix douce, s’habillent ainsi par goût délicat; la pensée de plaire ou d’être regardées ne leur vient même pas! Si on choisit les serveuses jolies, c’est par respect de l’art; tous les hommes et toutes les femmes qui se retrouvent là, si commodément, cette musique qui couvre les voix, n’ont jamais facilité une rencontre suspecte ou suggéré une mauvaise pensée; non, non, ces belles fleurs s’épanouissent avec la simplicité des marguerites dans les prés!
Voici la surface officielle des discours. Le côté intime en diffère sensiblement, et entre initiés on ne se donne pas la peine de prétendre à grand’chose. De cette intonation discrète, qui est caractéristique à la bonne compagnie anglaise, on tient, dans les meilleurs milieux,des propos comme celui-ci (absolument authentique): à un grand dîner, un homme félicite sa voisine de table sur la beauté du collier qu’elle porte; elle accepte en souriant ses compliments, auxquels il ajoute en manière de piment cette phrase incidente: «Le salaire du péché, sans doute?» et l’on rit.
S’il existait jadis une section du monde anglais où les séculaires préjugés étaient observés, où la gravité jusqu’à l’ennui, la respectabilité jusqu’à la cruauté s’épanouissaient, c’était dans le milieu clérical; eh bien, aujourd’hui, les vicaires, c’est-à-dire les curés anglicans, sont apparemment à bout d’expédients pour attirer et retenir leurs ouailles, car l’un d’eux a imaginé ceci: une des plus belles actrices de Londres—admettons que Lucrèce n’était pas plus chaste, mais enfin, à la scène, elle s’est prêtée plus d’une fois aux mauvaises apparences,—une actrice charmante, voluptueusement vêtue de blanc, a fait, un de ces derniers dimanches, partie du service religieux. Entrée dans l’église, escortée par la femme du vicaire, elle a traversé la nef, précédée du bedeau qui l’a conduite à une place en face de l’autel!—Puis, aprèsles prières liturgiques, elle a pris position dans le chœur même et de là, avec accompagnement d’orgue, a récité des poésies... édifiantes!!!
Voilà... Il n’y a peut-être pas de mal, diront les âmes simples; celles qui ne le sont pas y verront un scandale d’une nature si subtile que les conséquences qu’il peut entraîner sont vraiment infinies, car ce joli coup de théâtre s’est passé dans un milieu rural... et l’impression qu’il a dû faire sur des cervelles primitives est difficile à concevoir. L’actrice, naturellement, trouve qu’elle a accompli une mission sociale tout à fait dans l’esprit de la primitive Église...
S’il n’y a pas là le signe évident d’un gâchis moral, je ne sais ce qu’il y faut; du reste, l’aristocratie anglaise, si elle a jamais un réveil cruel, l’aura voulu; elle perd volontairement la notion de sa propre nature: les reines ne doivent pas jouer aux bergères; certains éléments ne peuvent fusionner; l’aristocratie anglaise se recrutant sans cesse dans des milieux nouveaux, donnant ses fils cadets à la bourgeoisie, avait en soi une force de durée toute spéciale, un principe magnifiquede vitalité; mais encore fallait-il que le bataillon sacré demeurât le bataillon sacré, et acceptât, avec ses grandeurs et ses privilèges, ses servitudes. Que la démocratie riche, même arrivée au faîte de la richesse, comme en Amérique, admette toutes les familiarités protectrices, cela ne tire pas à conséquence; l’importance et la puissance d’un milliardaire transatlantique n’ont aucun caractère mystique; tandis qu’une aristocratie héréditaire et de sélection prétend en posséder un; aussi, quand les duchesses fraternisent sur un pied d’égalité avec des actrices, piétinant gaîment sur les barrières qui les séparaient, commettent-elles un acte dont elles ne comprennent ni ne mesurent la portée. Lorsqu’il fut proposé au Sénat romain de forcer les esclaves à porter un costume particulier, Sénèque s’y opposa, faisant remarquer qu’ils pourraient s’aviser de se compter et s’apercevoir qu’ils étaient les plus nombreux!... Les distinctions sociales étant purement fictives, ceux qui en bénéficient font le jeu de leurs adversaires en s’acharnant à détruire la convention qui seule les soutient; car le jour où il sera définitivement prouvé qu’une duchesse et une actrice,c’est la même chose, l’actrice n’y gagnera pas beaucoup, mais la duchesse perdra tout.
La prostitution des titres a déjà commencé, car on ne peut appeler autrement le fait d’une comtesse ou d’un lord authentique ayant leur nom en toutes lettres sur le programme d’un music-hall, où, du reste, la pairesse s’exhibe revêtue des haillons d’un gamin des rues! Notez que si ces actions paraissaient monstrueuses elles cesseraient d’être immorales. Ce qui est un signe certain de décadence est la prétention, fausse par-dessus le marché, de les considérer comme naturelles.
Le dimanche, à Hyde Park, offre un raccourci extraordinaire de tout ce que Londres recèle d’hétéroclite et de divers. En même temps que les promeneurs élégants traversent les allées transversales, sur les bancs, sur les pelouses s’étalent des êtres lamentables, noirs de misère, n’ayant d’humain que leurs yeux; d’autres dorment au soleil, leur corps brutal assommé sous la fatigue ou l’ivresse; j’en ai observé un, sorte de gladiateur, portant au bras un bracelet de fer comme un anneau de forçat et qui était effrayant même dans son sommeil; les femmes délicates, les enfants délicieux passent sans les regarder, tant il est vrai que rien ne sert en ce monde et que tous les avertissements et tous les enseignements sont inutiles. Dans un autre coin de ce parc verdoyant s’élèvent des bannières pareilles à celles des confréries italiennes; fichées en terre, elles attirent les promeneurs qui demeurent en contemplation. Sur l’une d’elles se voit la représentation de la figure du Sauveur, entourée des quatre côtés de l’exergue singulière: «Come back to Christ Society.» Plus loin les Trades-Unions déploient d’immenses toiles peintes comme celles des forains, avec leurs emblèmes et leurs symboles spéciaux, et des ouvriers pérorent dans une ardeur furieuse; la foule les écoute et les placides policemen se tiennent sur l’orée de ces rassemblements prêts à intervenir s’il le faut. Il me semble qu’il arrive un moment où les peuples cessent d’être vraiment sensibles à l’éloquence—ce moment-là nous l’avons atteint en France: l’esprit de blague prépare mal à subir l’ascendant de la parole d’autrui;—en Angleterre, elle a encore beaucoup d’empire; l’attention avec laquelle les prédicateurs improvisés sont écoutés aquelque chose de remarquable. Je crois qu’un prédicateur ou un réformateur vraiment convaincu, vraiment éloquent, recueillerait en Angleterre une riche moisson; la tranquillité séculaire du dogme vacille là comme ailleurs, mais dans les classes inférieures la foi, j’imagine, est intacte en son essence. Le «Livre» n’a plus au même degré le prestige de fétiche suprême, et vraiment cela n’est pas à regretter, car de tous les asservissements à la «lettre qui tue», celui-là était le plus complet. Chaque jour s’accentue une révolte salutaire et intelligente contre l’observation servile du dimanche, malgré les protestations bruyantes d’un clan de fanatiques. La «Society» a trouvé depuis longtemps un moyen commode de se libérer, c’est de quitter Londres le samedi soir; on émigre en masse pour se divertir honnêtement entre soi, et sans scandaliser personne. A Londres même, les dimanches matin, aux heures de service religieux où, autrefois, on ne se montrait que timidement dans la rue, de véritables escadrons de bicyclistes, hommes et femmes déambulent joyeusement le long des principales artères courant vers la campagne; ceciseul est un changement radical. A la National Gallery qui est maintenant ouverte le dimanche après-midi, peu de monde encore. Graduellement cependant l’habitude s’acquiert de secouer le joug d’ennui vraiment effroyable qui a pesé pendant tant d’années sur le septième jour de l’Anglais; l’idée de se divertir honnêtement ne paraît plus monstrueuse; mais il ne faut pas croire la victoire complète: l’impulsion seule est donnée, et en Écosse les iconoclastes de la joie sont encore les maîtres.
La vie est bien plus pleine de péripéties et d’imprévu en Angleterre qu’en France: on peut y être bigame, changer d’état civil avec la plus aimable facilité; la substitution d’enfants, les revendications les plus inattendues d’héritage y ont encore libre champ. Au fond, la personnalité d’un Anglais est une chose vague; autant lepeerageet les distinctions héréditaires sont réglées d’une façon qui exclut la moindre fantaisie, autant en dehors de ce cadre spécial et très limité, la plus étonnante liberté, je dirai même anarchie, se donne cours. Vous avez hérité de vos parents un nom qui vous déplaît, rien ne s’oppose à ce que vous en changiez; vous vous appelezSmith, je suppose, vous y ajoutez Plantagenet, votre femme devient légalement Mᵐᵉ Smith Plantagenet, et voshéritiers encore plus; mieux: vous êtes juif, ce n’est pas très bien porté, cela peut être ennuyeux, nuire dans une carrière, au lieu de continuer à vous affubler d’une appellation comme «Isaac Lévy», vous devenez «Lionnel Elcot», ou tel nom bien anglais qu’il vous plaira d’assumer. Cette transformation, ne comporte aucun inconvénient; au contraire, on fait son chemin, en jouissant des avantages qu’on s’est acquis de sa propre autorité. En général, le caractère anglais, répugne d’instinct à la dissimulation, autrement rien ne serait plus aisé que de changer de peau; la plupart du temps l’affirmation de l’individu, quant à son identité, suffit; il est notoire que les soldats s’engagent fréquemment sous un faux nom, c’est même l’alibi par excellence; le nombre de gens qui disparaissent, qui fondent dans le brouillard est considérable. La bonne réglementation dont nous nous plaignons, la paperasse des mairies a son très excellent côté, elle lie l’être humain solitaire à la société qui, elle, intervient dans tous les actes de la vie. Les lois actuellement en vigueur répondaient à un autre état social, où les liens moraux étaient encore solides.
Il est certain, par exemple, qu’une réforme sur les lois du mariage s’imposera radicale: dans le Royaume-Uni autre est la loi anglaise, et autre la loi écossaise; en Écosse, le mariage devient légal avec un minimum de formalités: à la rigueur, la volonté énoncée devant témoins de vivre ensemble comme époux suffit pour légitimer les enfants; en Angleterre par contre, il n’existe pas de légitimation subséquente par le mariage des parents; aussi, quand il s’agit d’héritages contestés, il y a beau jeu à arguer, et il est parfois difficile de prouver qu’un homme a été uni en légitime mariage. Le manque de témoins, ou la mort, ou la perte d’un papier, ont mis des gens dans une quasi impossibilité deprouverleur mariage; se remarier dûment et légalement ils ne l’osaient, car cela eût entraîné l’illégitimité des enfants déjà nés; alors on se fiait à la Providence, au hasard, et les choses tournaient bien ou tournaient mal, absolument par chance.
En principe, un homme ne peut pas épouser sa belle-sœur: depuis des années revient devant le Parlement la proposition d’une loi qui rendra légale l’union avec la sœur del’épouse défunte; cette loi, on ne peut arriver à la faire passer à la Chambre Haute. Pourquoi? Mystère et hypocrisie. Or, quantité de beaux-frères et de belles-sœurs sont mariés, rien ne s’étant opposé à ce qu’ils accomplissent la cérémonie, mais elle est nulle. En Australie, au contraire, qui est une partie considérable de la plus grande Bretagne, la loi a passé, et ces unions sont parfaitement légitimes. C’est une agréable confusion, tout à fait favorable aux faiseurs de romans en trois volumes, mais plutôt ennuyeuse pour les gens raisonnables. Autrefois on ne pouvait pas non plus épouser sa nièce, ce qui est plus explicable: un duc, il y a quelque soixante ans, s’est trouvé être né d’une telle union, alors la Chambre des pairs a compris l’iniquité d’une pareille restriction, et une loi, rétrospective dans ses effets a été votée,—mais pour une belle-sœur, une personne qu’un homme n’a peut-être jamais envisagée du vivant de sa femme, l’inceste est manifeste, et la perruque de tous les évêques de la Chambre des Lords se hérisserait d’horreur s’il leur fallait donner leur sanction à une pareille iniquité. Notez que rien n’empêcheune femme de convoler avec le frère de son défunt mari! Non, il n’y a que la sœur de la défunte épouse qui soit interdite.
L’Anglaise, jusqu’à ces dernières années, tenait à se marier, jeune ou vieille, elle «y allait» volontiers; quantité ont eu le plaisir ou le déplaisir de découvrir un beau matin que celui qu’elles croyaient leur légitime époux était déjà en possession d’une épouse! On s’en remettait généralement sans horreur, il y avait eu maldonne, voilà tout. J’ai connu une excellente femme à qui ce petit accident est arrivé: c’était une Anglaise typique, tenant unlodging, les cheveux en boucles, prude s’il en fut, confite d’une distinction d’emprunt; le veuvage lui était amer, elle soupirait à tourner un moulin; puis, un jour ses soupirs se changèrent en sourires, et cette timide créature de cinquante et quelques années annonça qu’elle se remariait; je lui parlai prudence. «Oh! elle était bien tranquille: un homme si posé, un peu jeune, mais si bien, cocher dans une grande maison; elle pourrait aller à la campagne;» les mois passèrent; je la revis: hélas! quelle tristesse, quel accablement, l’époux buvait, labrutalisait, dépensait l’argent, enfin elle prévoyait le jour où il ne lui resterait que ses yeux pour pleurer. Je lui rappelai mes avertissements, le souvenir lui en fut cruel; il était très évident, selon ses propres prévisions, qu’elle marchait au désastre irréparable. Mais une surprise m’attendait; lorsque, après une autre absence, je revins, mon hôtesse était épanouie, souriante, empressée comme aux plus beaux jours... Il n’était pas mort, vu que toutes les couleurs de l’arc-en-ciel se disputaient sur sa personne; j’augurai donc qu’il s’était amendé et lui en fis mes compliments. «Oh! non, répondit-elle sur un ton d’inexprimable satisfaction; mais il avait une autre femme, je ne suis pas mariée!» C’est encore plus simple que le divorce.
Le divorce, en Angleterre, n’est pas un facteur sur lequel on puisse tabler; il est matériellement inaccessible à tous ceux qui n’appartiennent pas à la classe riche, et de plus, la publicité dont on l’entoure le rend très redoutable: c’est l’amphithéâtre de l’hôpital, et, même pour guérir, beaucoup ne voudraient pas y avoir recours.
Le mariage civil facultatif est une ressource récente en Angleterre, fort utile assurément; autrefois, les registres de l’Église anglicane faisant seuls foi, les catholiques et les autres dissidents étaient obligés d’y avoir recours; mais il ne demande pas non plus de pièces justificatives, il s’escamote avec la même facilité que l’autre. Quel imprévu cela donne aux événements familiaux! Une très belle lady était fiancée à un très richecommoner; elle avait toutes les grâces de Vénus en personne, mais appartenait à une famille appauvrie sans remède; bref, elle s’était décidée; jamais fiançailles ne furent plus triomphantes, du moins pour le mari futur; on était à l’avant-veille même de la noce, et, dans une grande soirée, ils accueillaient gaiement les félicitations publiques; elle, ravissante, souriante, heureuse. Le lendemain à midi, le marquis, son père, recevait un billet de la main même de l’intéressée, lui annonçant le mariage de sa fille avec un jeune lord criblé de dettes; c’était chose faite et parfaite quand l’avis lui parvint; le scandale fut grand; mais elle était mariée, elle garda les cadeaux reçus en vue d’une autre union; le fiancé officielavait payé nombre de créances du futur beau-père, il ne les réclama pas, il s’en fut, battu et pas content, pour prendre du reste sa revanche peu de temps après.
Ce manque de rigidité dans les événements est une vraie consolation dans la vie; en Angleterre, le sac des espérances reste toujours ouvert: une femme se marie à n’importe quel âge et un jeune homme se trouve porté à la fortune et à la situation politique parce qu’une douairière, qu’on croyait retraitée, l’appelle officiellement aux honneurs de sa couche.
Les héritages aussi sont une réserve sur laquelle chacun peut espérer tirer; la liberté de tester est entière, et sait-on jamais le motif qui décidera un original dans la disposition de sa fortune? Un clubman laissera un gros héritage à un autre clubman parce que celui-ci aura obligeamment, à plusieurs reprises, fermé une fenêtre qui le gênait! Un batelier de Brighton qui n’y pensait plus reçoit un jour sur la tête l’agréable pavé de mille livres de rentes léguées par une vieille dame, qu’il a aidée à ne pas se noyer un quart de siècle auparavant. Le fait d’avoirdes enfants et des ayants droit n’enlève à personne, sauf pour les cas de majorat, la libre disposition de ce qui lui appartient; les séquestrations et toutes sortes de vilaines choses peuvent, dans ces conditions, valoir la peine du risque. Dans un volume qui a atteint une grande popularité,Sherlock Holmes, l’écrivain Conan Doyle a fort bien démontré la possibilité de crimes divers, abrités sous l’égide sacré duhome, dans ces «country houses» désertes, loin de tout. Nul ne peut pénétrer dans la maison d’un Anglais, et ce rempart qui environne sa personne est par le fait plus utile aux canailles qu’aux honnêtes gens, que les lois despotiques ne gênent guère en réalité; c’est ce qu’avait vu un des plus robustes esprits que l’Angleterre ait produits: le docteur Johnson qui, auXVIIᵉ siècle, revenu d’un voyage en France, estimait que l’autorité royale intervenait en bien peu de cas avec la vraie liberté du citoyen.
Le progrès de la civilisation anglaise n’a pas suivi le même cours qu’en France: avec tout ce beau soin pour la liberté individuelle, on a pendu dans ce pays avec un entrain qui n’a pas été surpassé; il y a relativementpeu d’années qu’on s’est calmé; on vous pendait très joliment pour avoir dérobé le réticule d’une jeune fille au Parc. J’ai connu une vieille dame qui, encore enfant, avait été victime d’un vol de ce genre, et est restée toute sa vie attristée d’avoir poussé lecriqui, en faisant arrêter le voleur, avait causé la mort d’un malheureux.
Carlyle croyait fermement au diable. Pour faire partager sa conviction, à son ami le doux philosophe Emerson, il ne trouva pas de meilleur moyen que de le mener visiter les bas-fonds de Londres, les palais du Gin, etc., etc.; finalement il le conduisit à la Chambre des communes... Après chaque tournée il posait sévèrement à Emerson la question:
—Et maintenant croyez-vous au diable?
J’ignore si Emerson accepta la réalité du personnage, mais je comprends que Carlyle, amoureux de la justice comme il l’était, en eut besoin, pour s’expliquer l’abaissement de tant d’êtres humains.—La misère existe très assurément dans toutes les vastes agglomérations, mais à Londres elle s’étale en plein jour, d’une façon douloureuse et agressive; les quartiers riches contiennent desrues basses où, à deux pas des hôtels magnifiques, grouille une population sordide; le spectacle de la souffrance vous offusque quoi qu’on fasse. Certains tableaux ne frappent jamais nos yeux parisiens.
Un soir de juin, il faisait grand jour encore, j’ai vu déboucher dans la rue un essaim d’enfants, garçons et filles; tout un petit peuple pauvre, mais paré, car les enfants ici sont couverts d’oripeaux, c’est un goût incoercible, et beaucoup avec leurs guenilles colorées sont charmants; donc, ils couraient, s’éparpillaient et clamaient dans une sorte de joie frénétique dont je me demandais la raison, lorsque tout-à-coup, derrière cette cohue enfantine, apparurent des policemen poussant devant eux une sorte de longue voiture d’enfant, là-dessus un corps humain de femme était immobilisé, bouclé par des courroies et couvert d’une grossière toile grise; un moment un bras remua, s’éleva nu, découvrant un visage hagard et des cheveux courts en désordre, les policemen abaissèrent le bras, et la guenille ivre passa, conduite au plus prochain poste, au milieu des cris effrénés des petits, qui s’engouffrèrent au premier tournant derrière le lugubre cortège.—Je sais bien que cette façon de ramener une femme ivre, est à la fois décente et humaine, et qu’il serait autrement pénible de la voir se débattre échevelée aux bras des policemen,—mais cette triste procession défilait précisément derrière ce palais de «Hertford House» où sont entassés des chefs-d’œuvre; le contraste était navrant.
Les enfants entre les mains de ces femmes qui boivent sont des victimes sans nom, et il se découvre continuellement devant les «Police Courts» des monstruosités à faire dresser les cheveux sur la tête. Que l’homme boive, cela est déjà abominable, mais que la femme l’imite, alors c’est à souhaiter le feu du ciel, car l’enfer humain que crée un pareil état de famille est plus atroce que quoi que ce soit. Aussi l’effarement que témoignent certains voyageurs anglais lorsque, par exemple, dans les villes d’Italie ils découvrent des mendiants (relativement heureux), la cécité qui les empêche de voir à Londres dans les rues les plus fréquentées, les plus lamentables échantillons de misère humiliée, sont vraiment spéciaux.
Rien ne surpasse en horreur, à mon avis, le type de la femme avilie en haillons, chapeau et tablier blanc! Ce tablier, véritable loque est inénarrable, et elles paraissent y tenir, les misérables! Leurs visages meurtris par les coups, ravinés par la boisson sont pitoyables, et la pauvre italienne qui joue de l’orgue à deux pas d’elles, paraît un noble spécimen d’humanité—elle n’est pas la proie du gin. De tous les fléaux terrestres l’ivrognerie est, sans conteste, le pire, et l’esprit demeure confondu de l’espèce de demi-indulgence qu’elle rencontre. Que, dans une nation civilisée où l’élément charitable actif est si nombreux, on n’arrive pas à édicter des lois qui mettent aux mains de ceux qui ont leur raison ceux qui la perdent volontairement, demeurera sûrement l’étonnement de la postérité.
Dans ces dernières années la brutalité a pris à Londres un développement agressif, celui de la brutalité déchaînée faisant le mal pour le mal; les choses en sont au point qu’elle a reçu un nom spécial: l’hooliganism; les «hooligans», bandits dangereux lâchés contre la société, ont la main levée contre tous. Cen’est pas seulement pour le lucre qu’ils font le mal, mais pour la joie cruelle d’infliger de la souffrance; ils s’adressent naturellement aux plus faibles et terrorisent certains quartiers de Londres; au mois de novembre dernier,Punch, qui est toujours un excellent thermomètre des préoccupations publiques, a publié sur sa grande page un dessin symbolique assez effrayant:—«Prospero» avec les traits de John Bull, se tient courroucé et immobile regardant les ébats d’une créature bestiale, à face humaine, à corps avorté qui brandit d’une main menaçante un gourdin et de l’autre une pierre.
Au-dessous se lit la légende suivante:
«Que les coups, non la bonté peuvent émouvoir.»
Puis les vers de «la Tempête».
Prospero.—«Il faut nous préparer à rencontrer Caliban. Un diable, un diable-né, sur la nature duquel les soins ne peuvent rien, sur qui mes efforts, humainement parlant, sont tous, tous perdus, entièrement perdus, et de même qu’avec l’âge son corps devient plus laid, son esprit aussi se corrompt...»
Même les plus zélés pour le bien de leurs semblables demeurent interdits devant un pareil produit de la civilisation, et l’on comprend l’idée de ce clergyman philanthrophe, qui, vivant depuis des années au milieu de ces réprouvés, considérait que le premier devoir de la société est de les empêcher de se reproduire;—la brutalité déchaînée que ne corrige aucune crainte ni humaine ni divine est une effroyable calamité. Après des années et des années d’efforts dans le sens de l’éducation populaire, on aboutit àl’hooliganism; l’ignorance n’a assurément rien produit de plus sinistre. C’est à de pareilles œuvres que le vieux Carlyle reconnaissait la marque de l’ennemi du genre humain.
Je pense que son domaine particulier et favori est le «Public-house», ces horribles palais du vice qui sont partout, dont les portes silencieuses glissent sans bruit sur leur gonds, qui étincellent dans la nuit. Jamais, dans l’obscurantisme réputé du moyen âge, pareils agents destructeurs n’eussent pu exister au grand jour; les législateurs d’antan, qui étaient en somme d’excellents chirurgiens moraux, auraient eu tôt fait deporter le fer et le feu sur la plaie dévorante qui va s’étendant comme un chancre malfaisant. Ce bon barnum de général Booth a vu clair, et il faut l’admirer d’avoir osé crier tout haut la nature du mal. Longtemps l’Anglais s’est tenu dans une volontaire ignorance. On a blanchi le sépulcre à outrance, mais enfin, l’odeur de pourriture a été la plus forte. Il faut également savoir un grand gré aux juges qui, en général, sont d’esprit viril et ne mâchent pas la vérité, ils dénoncent de très haut le vice qu’ils punissent et n’ont point à se reprocher l’hypocrisie officielle. L’un d’eux, tout dernièrement, disait à propos du meurtre d’une malheureuse fille, qu’environ toutes les huit semaines on en trouve une de morte dans les maisons mal famées de Londres. Les gens décents et bien pensants nieraient sans doute qu’en pays protestant, des maisons de cette sorte existent. Il faut dire néanmoins, pour justifier en partie cette réticence mensongère si établie, qu’il y a moins de cinquante ans encore la cour ecclésiastique avait le droit théorique de punir un homme pour inceste ouincontinence. Ces cours ecclésiastiques maintenueset rétablies par Henry VIII ont été des instruments arbitraires d’un pouvoir redoutable, l’habitude de s’en garer par le mystère a créé une seconde nature.
Il existe, en Angleterre, une classe très nombreuse de personnes, excellentes et honorables du reste, qui se servent de la charité comme moyen d’avancement social. Cela se rencontre un peu partout évidemment, mais pas au même degré; on s’étonne parfois, en pays catholiques, du peu d’enthousiasme avec lequel les ordres religieux accueillent le concours des laïques; c’est qu’ils ont appris à en connaître la qualité. Le bien, assurément, est toujours le bien et, quelle que soit la source, le zèle est bon en soi; mais cependant il peut y manquer quelque chose: une somme immense d’efforts ira, par exemple, se porter sur les côtés puérils de la misère, et il vaudrait mieux, il me semble, s’occuper moins de développer parmi les pauvres le goût de cultiver les géraniums et les fuchsias, et combattre plus résolument l’ivrognerie et la prostitution.
L’habitude, fort utile aux peuples comme aux individus, de l’examen de conscience,manque tout à fait à cette race, aussi elle n’en a pas fini avec les surprises. Déjà l’Anglais découvre avec stupéfaction qu’il a perdu sa primauté sur bien des points, l’orgueil de quelques-uns frémit et s’alarme, surtout de l’indifférence avec laquelle ces petites défaites (commerciales ou de vitesse maritime) sont acceptées par la masse; le physique des hommes a décru; les métiers manuels nourrissent de moins en moins leur homme et la concurrence étrangère est formidable; la main-d’œuvre du dehors abonde, meilleur marché que celle autochtone. Au cœur de Whitechapel, un des plus pauvres quartiers de Londres, vit et s’augmente une population laborieuse, où les hommesne boivent pas, ne battent pas leurs femmes;—c’est le vieux Ghetto juif:—là, de tous les points du globe, arrivent les fils d’Israël chassés, qui trouvent en terre anglaise sécurité et paix, et qui, par leur essence infiniment plus civilisée, sont d’une concurrence extrêmement dangereuse; leurs enfants reçoivent dans les magnifiques écoles, dues à la générosité de leurs coreligionnaires, une éducation excellente que les parents, loin desaper, soutiennent de tous les antiques préceptes de leur Loi séculaire. Dans ces écoles, quatre-vingt-dix pour cent des enfants sont d’origine étrangère: Russes, Polonais, Roumains, ettousdeviendront des Anglais militants, sans embrasser cependant les vices qui affaiblissent la nation. En plein Londres, s’étalent dans ces rues juives les affiches et les enseignes en caractères hébraïques, l’archaïsme en est saisissant! A l’heure critique qu’est la présente, nul doute que l’avènement d’unroine soit un bonheur pour le pays; la vieille reine avait façonné plus ou moins les réalités à ses désirs, on en était arrivé à éviter la discussion de certains sujets qui pouvaient choquer ou inquiéter ses susceptibilités; une influence virile sera infiniment plus saine, le nouveau souverain ne s’effarouchera pas facilement, et il faut espérer que la contemplation de la «Greater Britain» ne le détournera pas complètement de ce qui se passe dans sa petite île; qu’on arrive à en extirper le fléau de la boisson, et elle sera un fleuron à envier, car l’étoffe humaine y est riche, solide et résistante.
«Au besoin on connaît l’ami», est un proverbe qui trouve sans cesse en Angleterre sa plus consolante application. Notez que je dis en Angleterre et non dans les Iles Britanniques:—l’Anglais, très différent sur ce point de son voisin l’Écossais, est naturellement généreux, éloigné par tempérament de toute prudence économique; la solidarité est infiniment forte, et chez cette race pratique, à l’esprit net, la reconnaissance se traduit presque invariablement en espèces sonnantes. Que ce soit pour remercier un ministre d’État, un artiste, un clergyman, un professeur, ceux qui se forment en groupe admiratif ne manqueront pas de traduire leurs sentiments d’une façon tangible. On offrira à un ministre son portrait, signé d’un nom illustre, à un clergyman ou à un professeur un objet d’art de mince valeur accompagné d’une bourse bien garnie de guinées. La guinée tient son véritable rang dans l’organisation sociale; et, à ce sujet, toute hypocrisie est abolie, les esprits les plus lucides ont franchement dit leur opinion là-dessus. Depuis le vieux philosophe, le docteur Johnson, qui déclarait cyniquement qu’il n’y a qu’un imbécile pour écrire pour autre chose que de l’argent, en passant pas Sidney Smith, une des intelligences les plus vives et les plus alertes du commencement duXIXᵉ siècle, dont l’ouverte profession de foi était «que la pauvreté n’était pas un déshonneur, mais diablement incommode», et Sheridan, à qui on reprochait un jour une transaction politique entachée de vénalité, éclatant en sanglots, et disant qu’il était facile pour ses nobles amis avec leurs dix, vingt, cinquante mille livres sterling par an, de faire honte à un homme dont la vie n’avait été qu’un embarras perpétuel, le sentiment est unanime; et le mystérieux Junius allait plus loin: «Que toutes vos vues, écrit-il à un ami, tendent à acquérir une indépendance modeste mais sûre, sans laquelle nul homme ne peut êtreheureux, ni mêmehonnête.» De nos jours le prolifique romancier Trolloppe donnait sans hésitation comme raison de son labeur incessant, son désir d’être «généreux envers ses enfants, hospitalier envers ses amis, charitable envers les pauvres»; ces motifs-là lui paraissent tout à fait aussi relevés quel’art pour l’art. Qu’il ait tort ou raison, restera une de ces questions sur lesquelles on pourra éternellement discuter; mais il est évident que cette école positive a fait des prosélytes et que l’effort littéraire se traduit de plus en plus en Angleterre sous la forme d’une entreprise commerciale, au succès de laquelle rien n’est négligé. Une philosophie assez désabusée est le fond de la plupart des intelligences éclairées. En admettant que le désir d’être utile à une humanité à venir possédait véritablement George Eliot, qui écrivait ses romans (qu’on lui payait fort cher, du reste) dans une attitude de sibylle inspirée, vingt ans après sa mort ses œuvres sont démodées, et il paraît bien que son effort ait été surtout utile à elle-même et à ceux de ses contemporains que sa plume a charmés. Aujourd’hui où la production est immenseen Angleterre, où il y a une éclosion vraiment riche de talents infiniment cultivés, l’auteur le plus lettré ne dédaignera pas l’entremise du «literary agent» qui fera vendre son œuvre. Les livres qui réussissent sérieusement sont ceux dont un courtier intéressé et expérimenté affirme le succès; on n’imagine pas tout ce qui se fait pour arriver à un résultat, et l’étendue de la réclame à laquelle personne ne se dérobe; les éditeurs eux-mêmes forment des syndicats dans la Cité pour le lancement d’une œuvre signée d’un nom coté et aimé: l’action en vaut autant et plus que celle de l’exploitation d’une mine quelconque.
L’opinion en Angleterre ne serait pas satisfaite si elle apprenait qu’un de ses favoris ne reçoit pas le salaire dû à son labeur, et quiconque, ayant une fois conquis l’oreille ou le cœur du public tombe sur la brèche, est certain de n’être pas abandonné. La façon dont on répond en Angleterre aux appels de souscription est merveilleuse, et c’est chacun qui met la main à la poche. Il y aurait sur ce point spécial des contrastes très humiliants à établir. Lorsque, il y a quelques années, unadmirateur de Carlyle apprenait au public anglais que la maison qui avait abrité trente ans l’historien prophète était devenue une sorte d’asile pour les chats abandonnés, il n’y eut, d’un bout à l’autre du pays, qu’une pensée: racheter l’immeuble, et le rétablir dans l’état où Carlyle l’avait laissé. En un temps relativement très court, tout fut accompli, et la triste petite maison de Cheyne-Row, à Chelsea, a repris l’aspect qu’elle eut si longtemps; les meubles solides si minutieusement soignés par Mᵐᵉ Carlyle sont à leur ancienne place, et le cabinet de travail sans fenêtre, construit en haut de la maison, pour éviter le bruit, et qui par le fait fut une cage acoustique, est reconstitué dans son intégrité avec sa statuette de Napoléon Iᵉʳ sur la cheminée, et sa modeste table de travail à tablette, œuvre d’un ébéniste écossais. Des milliers d’êtres vont chaque année en pèlerinage regarder la cheminée de cuisine devant laquelle Carlyle fumait sa pipe, et le salon où cette merveille féminine qui fut Mᵐᵉ Carlyle, avait cloué le tapis de ses mains délicates.
Je ne suis pas, pour ma part, certain que ces pétrifications soient sages, et que l’œuvredestructrice du temps ne doive pas, dans une certaine mesure, s’accomplir; mais enfin cette reconnaissance d’une nation est touchante dans sa spontanéité et ces sortes de témoignages coudoient à chaque instant l’observateur, en Angleterre.
Le besoin de donner est réel chez l’Anglais, et n’est nullement proportionné aux ressources personnelles; il en est comme de l’instinct qui pousse chaque jour par exemple, des milliers de petits employés, cochers, charretiers, à dépenser sans hésiter le penny (deux sous) qui leur met une fleur à la boutonnière; calculez ce que cela enlève par an à un très petit budget? L’économe latin n’y penserait pas, l’Anglais se trouve égayé par sa fleur; il a compris et proclame sans cesse le besoin et le devoir de l’être humain de ne pas être une pure machine. Dans ce pays où la presse est l’exutoire de toutes les idées flottantes, et où pendant les mois de morte-saison les journaux sont faits de lettres de correspondants sur un thème varié, cette question de la dépense inutile est une de celles qu’on discute le plus volontiers et la majorité en proclame sans hésiter le droit et la nécessité.
En vérité la préoccupation de la sécurité du lendemain (lequel demeure toujours problématique) devient, au point où nous la pratiquons, déprimante et paralysante au possible. L’inquiétude de la dot de l’enfant à naître l’empêche de naître.—Les prévisions sages et intéressées portaient dans l’ancien ordre social bien plus sur la famille, que sur l’individu même. En Angleterre, sauf dans l’aristocratie, et par aristocratie j’entends aussi les gentilshommes terriens, la famille comme masse compacte n’existe pas: chacun rame pour soi, chacun se croit libre de ses plaisirs et de ses dépenses, et le petit employé qui jette à la fleuriste sa livre sterling par an ne considère nullement qu’il en frustre le livret de caisse d’épargne de ses enfants; il songera d’abord à se bien nourrir et à se bien vêtir afin d’être en état de donner la meilleure somme de travail; le tracassant souci de l’économie incessante est remplacé par la souscription aux petites assurances multiples: contre la maladie, pour les frais d’enterrement, pour une somme à être payée à la veuve pendant un an, le temps de se retourner; cela fait, l’homme qui est le gagne-paindes siens respire, et agit dans des conditions infiniment plus favorables à sa conservation personnelle.
L’Anglais d’un milieu plus élevé affronte sans hésiter les risques de l’exil et du mauvais climat pour se procurer le large salaire qui lui donnera l’aisance à laquelle il aspire; il ne se contente jamais du nécessaire, but médiocre s’il en fut.
Bien rémunérer ses serviteurs a été une des idées maîtresses de la politique anglaise, et cette idée a pleinement réussi; un Macaulay a été au service de la Compagnie des Indes; aujourd’hui encore des écrivains très distingués, parmi les plus raffinés, occupent des emplois de l’État; le bénéfice est double, pour le pays, et pour eux-mêmes. En Angleterre, l’importance des pensions aux retraités et aux veuves procure à la nation des serviteurs zélés et capables; puis la perspective de titres honorifiques vient s’ajouter aux avantages purement pécuniaires:—le prix vaut la course.—Ce n’est nullement la curée, mais le labeur du bon ouvrier qui veut le prix de sa journée.
Du reste cette politique est vieille comme le monde, et pendant des siècles, a été largement pratiquée partout; les souverains intelligents ont tous été prodigues de dons et de récompenses envers leurs grands serviteurs et il a fallu un véritable raccourcissement de l’esprit humain pour que, dans un pays intelligent, on soit arrivé à envisager d’un mauvais œil la prospérité matérielle de ceux qui rendent des services à l’État: ceci est la pire des hypocrisies jacobines.
C’est cette juste rémunération des supériorités qu’il faudrait imiter et non les procédés d’éducation anglaise.
Depuis la réforme toutes les divergences de race se sont accentuées et, actuellement, rien n’est plus différent que l’aristocratique Angleterre et la France démocratique. L’éducation, à vrai dire, ne me paraît pas faire l’Anglais, c’est l’Anglais qui a façonné l’éducation qu’on lui a donnée, elle convient à son tempérament physique, au climat et à l’état social. On ne réalise pas de ce côté du détroit la force et le prestige encore si robustes de l’aristocratie. Combien un petit lord de six ans est au-dessus d’un gamin intelligent dedix! Quelle distance sépare ces deux êtres!
L’enfant, en Angleterre, prend son titre en naissant, non seulement s’il est le possesseur en exercice, mais comme fils aîné ou cadet; et ce n’est pas une distinction fictive, l’enfant en sent l’importance dès qu’il peut comprendre quelque chose, et il ne faut pas s’imaginer un instant que l’école anglaise soit une école d’égalité, c’est tout le contraire; cette organisation qui semble donner aux enfants tant de liberté n’est possible que parce que les enfants ont en eux-mêmes des freins continuels; l’oppression y est organisée précisément pour faire contrepoids aux trop grands avantages que confère la naissance: le «fag», c’est-à-dire le «petit» qui est le serviteur du «grand», est appelé à lui rendre toutes les obéissances, même celle de cirer ses bottes et, lord ou non, devra se soumettre à cette loi non écrite.
L’autorité paternelle respectée, l’autorité de l’Église lorsqu’elles pèsent sur l’enfant, le maintiennent dans une infériorité salutaire. Ici, il est affranchi. J’ai étudié chez un des photographes d’enfants le plus à la mode, à Londres, les jeunes visages qui ont posé devant son objectif. Les tout petits, extraordinairement beaux et pomponnés jusqu’à la mièvrerie. (Chose curieuse, chez le photographe en question, presque les seuls enfantssimpleset véritablement enfants sont ceux de la duchesse d’York, aujourd’hui princesse de Galles.) Mais ce sont les garçons de huit à douze ans qui sont curieux à voir; la dureté et la fermeté des bouches est extraordinaire, on les sent dès lors avec une volonté tendue et un sentiment très vif de leur propre personnalité.
Quant à croire que le mode d’éducation anglaise avec cette liberté complète laissée à de jeunes animaux encore incapables de se conduire, ne comporte pas de terribles inconvénients, ce serait rire; j’ai lu, dans des revues anglaises, des considérations fort élogieuses sur l’éducation française et sa discipline. On assurait le public ignorant que le seul fait de se promener sous la surveillance d’un maître ne crée pas nécessairement des lâches et qu’il y a de pires ridicules que de savoir obéir.
L’Anglais, brutal et autoritaire, demeure le type le plus familier, mais nulle part l’élite intellectuelle ne compte des hommes d’un commerce plus doux et plus courtois, et ilssont nombreux; généralement timides, ce sont ceux-là qu’on connaît le moins à l’étranger, surtout maintenant, car il y a une époque où la bonne entente entre esprits distingués était infiniment plus répandue.
Une des singularités de l’Angleterre consiste dans le fait qu’il s’y est conservé une foule de coutumes se rattachant au passécatholique(qui n’a jamais été formellement répudié) et dont on ignore généralement aujourd’hui la signification et la raison d’être. J’y pensais, en écoutant, un samedi soir de cet été, le carillon très harmonieux que sonnaient les cloches de l’église située sur Trafalgar square; ce carillon a battu l’air de ses intonations variées pendant plus d’une demi-heure, sa voix s’en allait à travers l’espace, pressante et douce, mais personne n’y prêtait attention et personne même ne savait ce qu’elle voulait dire,—l’église était du reste hermétiquement fermée.—Ce carillon était probablement une ancienne coutume observée par fidélité et respect de la tradition. Ils’en sonne continuellement de semblables.
Et ces sortes d’anomalies sont partout dans ce curieux pays qui, en cessant d’être catholique, n’a cependant pas voulu d’abord être protestant, s’en défend encore aujourd’hui dans une minorité militante, et où tout n’a pas été d’un trait balayé par le vent de la réforme. Le roi s’est tout bonnement substitué au pape, ce qui explique les contradictions extraordinaires qui sont partout, et principalement dansl’Église établie, dont le Palladium national est le «Prayer Book», document officiel s’il en fut, décrété par le Parlement et autorisé par le roi, qui enseigne précisément lecontrairede ce que croient par tradition orale ceux qui s’en servent. L’Anglais moderne est demeuré pétrifié d’étonnement, quand quelques esprits logiques, mais indiscrets, se sont mis à tirer de son livre, sans aucunement en défigurer le texte, un enseignement qu’il abhorre théoriquement. La lutte est ouverte et n’est pas près de se terminer.
L’Anglais qui se croit si affranchi religieusement, qui parle avec pitié du joug de l’Église romaine, est en principe sous lejoug autrement lourd du roi, et quiconque se considère comme membre agissant de l’Église établie devrait adhérer à l’acte de Henry VIII abolissantla diversité des opinions, et voulant, tout comme l’Église-mère, l’uniformité. J’ai tenu en mains une vieille Bible du temps d’Élisabeth, qui est un exemple de l’ordre d’idées jugées orthodoxes. Les images sont interdites, mais non celle de la reine qui, à la première page de cette Bible, est représentée couronnée, globe et sceptre en mains: C’estEllel’autorité suprême, et une longue préface de Crammer contient cette phrase sublime: «La Hautesse du Roi apermisl’Écriture comme nous étant nécessaire!»
En ce moment on se presse encore autour de l’abbaye de Westminster, on contemple ce porche qui, à lui seul, est comme un défi aux prescriptions draconiennes édictées précisément sous le dernier Édouard qui a régné en Angleterre, et par lesquelles il était enjoint de détruiretous missels, images, statues avant le 1ᵉʳ juin 1549. Et sur le seuil même de la vénérable métropole, sereine et intacte, telle qu’elle apparaissait à la vieille Angleterre catholique, «Notre-Dame», son enfant divinsur les bras, a vu passer à ses pieds le représentant de cette dynastie protestante qui a voulu la chasser de la maison de son fils; elle est là immuable, entourée de son cortège d’anges et d’apôtres, escortée de rois et de reines, et ne paraissant pas se douter que son image est une transgression de la loi.
Il est évident que l’état d’âme et d’esprit de la société anglaise, précisément dans cette partie qui touche de plus près au trône, n’est aucunement en harmonie avec le côté archaïque et mystique d’un couronnement où la pierre de Jacob, celle même sur laquelle dormit le patriarche la nuit où il lutta victorieusement avec l’ange, joue un rôle important. Cette pierre vénérable se trouve, à l’heure actuelle, placée sous le fauteuil d’Édouard le Confesseur, lequel fauteuil tient lieu de trône aux souverains de la Grande-Bretagne. Elle n’est pas arrivée là par une intervention céleste et mystérieuse, mais bien grâce au procédé simple et initial qui a été le fondement de toute propriété.
Dans le recul des siècles, aux temps héroïques et tumultueux, les rois d’Écosseavaient en partage cette pierre sacrée sur laquelle ils se tenaient pour être couronnés,—ne me demandez pas comment ils se l’étaient procurée; la tradition, qui vaut bien les livres imprimés, dit qu’elle leur vint d’Irlande, mais quelle route elle avait prise pour arriver de Palestine, les âges de foi ont négligé de nous l’apprendre; elle était authentique, et c’est assez.—En conséquence, les souverains écossais attachaient une grande importance à sa possession, d’autant qu’une prophétie assurait qu’à moins «que le destin fût infidèle (et ceci n’est pas imaginable), là où serait cette pierre, la race écossaise régnerait». Or, les Anglais duXIIIᵉ siècle étaient pas mal pillards, et aimaient incursionner chez leurs voisins du Nord, malgré le mur allant de mer à mer qui les séparait. Donc, un beau jour, Édouard, premier du nom, à la suite de démêlés trop longs à rapporter, s’écria, en parlant d’un prétendant au trône d’Écosse: «Ha! ce fol félon telle folie faict; si il ne voult pas venir à nous, nous viendrons à lui,»—ce qui fut accompli; et, pour bien accentuer son droit nouveau, le roi d’Angleterre prit avec lui et déposa à Westminster la fameuse pierre de Jacob! Etc’est pourquoi sans doute, trois siècles plus tard, les rois d’Écosse devinrent rois d’Angleterre, ils ne remportèrent pas leur pierre dans le Nord, mais ils vinrent dans le Sud et retrouvèrent leur pierre, sur laquelle, il faut l’avouer, ils ne dormirent guère mieux que le patriarche.
La cérémonie du couronnement à proprement parler, «la consécration du roi» que les hérauts d’armes ont trompettée aux carrefours, est en contraste absolu avec tout l’esprit de l’Angleterre moderne. Cette cérémonie toute mystique n’est en vérité qu’un simulacre, mais une intelligence supérieure politique a permis depuis trois siècles de maintenir contre la réalité et contre les lois ces antiques symboles qui ajoutent à la grandeur de la nation, alors même que tout ce qu’ils représentent est tombé en désuétude.
Le dernier couronnement avait été assez terne, l’âme sentimentale et allemande de la jeune souveraine qui montait alors sur le trône n’avait désiré que le minimum de splendeur. Mieux avisé sur ce point, son successeur a voulu faire revivre toute la pompe antique et religieuse du cérémonial séculaire.
Le roi Édouard, septième du nom, a dû se rendre compte que l’apparat des épées nues, des éperons d’or portés devant lui, que toute cette panoplie féodale, si elle seyait à Richard, duc de Normandie, était moins appropriée à sa taille et au genre de vie qu’il a mené et pourtant il n’a rien répudié.
Dès maintenant, il est certain que le rituel solennel sera suivi avec rigueur: le roi sera oint, il prononcera son serment royal enfrançais, puis, rochet, dalmatique et étole aux épaules, il apparaîtra à son peuple revêtu d’un caractère sacré.
Ceux qui trouveraient que «Wales», comme ses intimes se plaisaient à l’appeler (derrière son dos), ne s’était guère préparé à une incarnation aussi auguste, méconnaîtraient d’un esprit court la force des institutions qui font abstraction de l’individu. Le plus digne est extrêmement difficile à trouver n’importe où, et j’imagine que le roi Édouard ne traversera pas impunément une pareille cérémonie, et que, leVeni Creatorchanté, il se sentira légitime héritier du glorieux Édouard de sainte mémoire, qui, dûmentcanonisé, repose à Westminster Abbey.
Il serait vraiment absurde que, dans un pays où le plus petit avocat porte perruque pour rehausser son prestige, où le lord chancelier, écrasé par les marteaux poudrés de la sienne, siège comme une idole sur lesac de laine, le roi jouât au bourgeois.
Le roi Édouard VII témoigne par sa conduite qu’il est pénétré d’une vérité fort simple, mais à laquelle, par une contradiction bizarre, il est arrivé à plusieurs de ses congénères d’être récalcitrants. L’un de ces souverains se plaignait un jour à un ambassadeur étranger des ennuis du cérémonial et de l’étiquette; celui-ci répondit: «Et qu’est donc Votre Majesté, si ce n’est unecérémonie?»
Cette définition de la royauté est admirable dans sa brièveté.
Donc, le roi Édouard, bien convaincu qu’il est une «cérémonie», tient à la rendre aussi imposante que possible.
Le prince de Galles était un homme d’esprit, simple s’il en fut, car son rôle ne comportait pas autre chose; mais, devenu roi, il paraît dès la première heure avoir compris que leGemüthlich, dont son auguste mèreétait éprise, n’est pas de mise sur le trône. Du reste, c’est un fait d’observation, que les rois qui ont voulu se libérer des cérémonies, s’en sont fort mal trouvés; dans tous les rangs de la vie, l’abdication de droits reconnus et légitimes est une profonde erreur, et si Édouard VII contribue à enrayer la tendance actuelle qui porte à en faire bon marché, il aura rendu un grand service à ses sujets. Un roi vertueux, dans le sens étroit et familial du mot, est également dangereux, et à ce point de vue particulier le premier souverain de la maison de Cobourg est à l’abri de tout soupçon!
Sans doute il semblerait au premier abord que l’accession d’un roi dont les mœurs ne passent pas pour austères, aura une influence détériorante sur le moral de la société anglaise;—je n’en crois rien—la défunte souveraine est restée soixante ans fidèle à son idéal conjugal, et avec quel résultat! Rien de plus plat, en somme, que sa conception familiale; dans les notes de sa propre main, où elle a révélé sa vie intime, on est abasourdi de l’importance qu’elle accordait aux petites choses; en villégiature, elle ne manque pas une foisla description de sa chambre, et du cabinet de toilette «d’Albert».
Entre la princesse amoureuse qui se mésallie pour satisfaire son cœur et ses sens, en épousant quelque beau chambellan, et celle qui, comme cette fille de la maison de Savoie à qui on présentait le mari le moins fait pour lui plaire, répondait: «Vous le voulez, mon père, c’est pour mon pays; je le veux aussi,» il y a, à mon avis, une différence totale, et l’âme de la dernière est autrement trempée. C’est une étroite idée du mariage que celle d’une sensualité amoureuse satisfaite; le dernier mot pour la prospérité d’une nation ne consiste peut-être pas à ce que tous les maris et toutes les femmes soient absolument obligés de partager le même lit, et ce fut là vraiment, socialement, le résultat le plus tangible de l’influence victorienne: un mari n’osait pas se dispenser de coucher avec sa femme; sous ce rapport spécial, le pouvoir occulte de la reine fut très grand. En voici un exemple absolument véridique: à cette heureuse époque, deux époux vivaient mal ensemble, et, scandale douloureux, le mari faisait lit à part; à la maison, cela passaitencore, mais en visite l’affront était épouvantable; l’épouse délaissée, outrée dans son orgueil, entre un jour, ou plutôt un soir, chez son mari et lui tient textuellement ce langage: «Jack, si vous ne couchez pas avec moi, je le diraià la reine.» La menace était sans appel. «Alors—c’est la femme qui a raconté elle-même l’épisode,—il est venu, il n’a pas dit un mot, etWilliea été le résultat.»
Et voilà de quelle manière la reine Victoria contribuait à la prospérité de son royaume. L’influence du roi Édouard sur l’esprit public sera plus étendue; la nation va d’un bon cœur vers son nouveau roi. Rien de plus rébarbatif, pour se servir d’une expression respectueuse, que les Guillaume et les Georges qui ont porté la couronne; la succession protestante allemande a étranglé la joie de la nation, elle en a modifié le génie, elle a entraîné la guerre civile qui a coûté à l’Angleterre la fleur de sa noblesse.
L’esprit protestant est le plus triste et le plus sectaire qui soit; là où il s’est lentement infiltré il a transformé des races, ainsi le Celte du Nord, naturellement musicien, poète, aimant la danse, vivant d’une vie délicieusement mystique a été peu à peu réduit et abruti; l’acharnement à détruire la gaieté, la poésie, a pris, chez les presbytériens d’Écosse, notamment, des proportions qu’on ne peut imaginer, il faudrait retracer cela fait par fait, pour en donner l’idée. Ce grand affranchissement de la société anglaise et cette impatience des contraintes n’a pas d’autre origine; on a été longtemps étouffé, on veut respirer. Il faut revenir à l’Angleterre duXVᵉ et duXVIᵉ siècles, celle qui était encore indemne ou à peu près, pour bien comprendre le génie de ce peuple; son roi actuel, le plus Anglais qu’elle ait eu depuis plus de deux siècles, comptera assurément dans son histoire; avec lui va s’ouvrir une ère nouvelle. Depuis quarante ans, il n’y a plus eu de cour en Angleterre, les apparitions intermittentes de la reine dans sa capitale n’étaient qu’un simulacre sans influence sur l’ambiance mondaine. Tandis qu’avec un roi visible et présent, qui va tenir à ses privilèges et les exercer, une reine qui est belle et veut le demeurer, tout changera d’aspect ou aura avec qui compter, et l’aristocratie s’en apercevra; les usurpations financières et juives demeureront, mais il est probable qu’elles seront envisagées autrement. Louis XIV a bien fait personnellement les honneurs de Versailles à un financier dont il désirait le concours, mais il n’en est résulté aucune confusion: la confusion seule, non l’approche, est dangereuse.
On a beaucoup parlé de l’expérience de la défunte reine; elle n’en eut aucune réelle, car elle ne vécut que comme reine; l’autre grande souveraine, à qui les Anglais aiment à la comparer, Élisabeth, avait connu des fortunes diverses et contraires,—ce qui l’aida sans doute à bien remplir son rôle.
Cependant, même ensevelie dans sa pénombre, amollie par l’habitude de la douleur, la vieille reine exerçait un empire énorme sur l’imagination de ses sujets; escortée de ses Indiens, elle paraissait une incarnation du prestige britannique; elle était surtout chère au petit peuple par le côté le plus inférieur, en tant que royauté, de son caractère. Ce sera à une autre classe de ses sujets, que le roi Édouard VII s’adressera.
En ce moment, le bon sens britanniquesubit une éclipse, mais déjà à l’horizon paraissent quelques signes précurseurs d’un réveil; courageusement les vigies continuent à signaler les écueils au large et ce ne peut être en vain.