Mon Commandant,
Les minutes les plus heureuses de la vie sont peut-être celles où l’on se souvient des voyages accomplis et des aventures lointaines. Depuis que nous avons quitté la vieille terre de l’Afrique, je ne cesse d’évoquer les horizons entrevus pendant nos dix-huit mois de marche chez les Barbares. A tous ces souvenirs, votre image est mêlée ; elle m’a sans cesse accompagné pendant que j’écrivais ce livre que je viens aujourd’hui vous prier d’accepter.
Votre nom n’y est nulle part prononcé ; il devrait être écrit à toutes les pages. Autant qu’un chef, vous avez été pour moi, pendant ces longues randonnées, un père et un ami vénéré.
Les heures de la brousse unissent indissolublement. J’évoque maintenant avec une émotion bienfaisante les pays que nous avons vus ensemble, la Sangha, les monts sauvages du Yadé, et cette claire Penndé où vous vous êtes, avec vos compagnons, avancé le premier.
Et je vous revois aussi aux plus belles heures de notre misère, quand vous alliez vers votre idée. Je vous revois exactement… Vous aviez les bras nus et bronzés par le soleil, point de veste, et une vieille culotte effiloquée comme celle des mendiants de Callot. Derrière les lunettes vos yeux avaient la malice et la douceur de votre Nièvre. Votre sourire nous rendait forts et confiants. Et vous marchiez gaiement, comme un brave homme.
Vous m’avez initié, mon Commandant, à une vie nouvelle, la vie rude et primitive de l’Afrique. Vous m’avez appris à aimer cette terre de héros que vous parcourez sans trêve depuis près de quinze ans. Je vous dois d’avoir donné à ma vie sa raison et son but.
Je me rappellerai toujours l’impression profonde que me fit une phrase de votre livre sur la grande route que vous avez trouvée vers le Tchad en 1903. Vous racontez votre arrivée dans le Logone :
« Je ne saurais dépeindre, dites-vous, la joie immense qui s’empara de nous tous, quel soupir de satisfaction s’exhala de nos poitrines ! C’était bien le Logone ; c’était la belle rivière, but de nos efforts, que depuis deux mois j’entrevoyais dans un rêve… Il nous semble que nous sommes arrivés là subitement, sans efforts ; car la joie nous fait oublier les souffrances passées… Ainsi nous avons tourné nos regards et nos pensées vers un seul idéal, nous avons vécu de longs jours pour un seul but et voici que la force inéluctable de nos volontés nous a conduits vers cet idéal, vers ce but… »
De telles lignes sont capables de susciter dans un cœur juvénile les plus hautes pensées et les plus purs élans. Pour moi, elles m’ont conduit dans des sentiers nouveaux, vers de la beauté et de la noblesse.
Les pages qui suivent ne disent rien du grand labeur que vous venez d’accomplir dans ce dernier voyage. Modestement et patiemment, vous avez pénétré de vierges latitudes ; pendant des mois, vous avez marché sous des cieux nouveaux, sur ce petit carré blanc qui figurait avant vous sur nos cartes entre le Logone et le Chari ; modestement et patiemment, vous avez ouvré pour cette Afrique que vous servez depuis si longtemps comme une maîtresse blandicieuse et chère. Ces travaux, le public les connaîtra un jour ; mais seuls vos compagnons sauront votre sérénité courageuse dans les heures troubles de là-bas, et la souriante bonté qui ne vous quitta point pendant ce dur parcours.
Ces essais ne veulent que donner quelques aspects de la vie africaine ; leur seul mérite est d’avoir été écrits avec amour. L’Afrique, vous le savez, a ses fidèles. Cette terre insigne nous rend meilleurs ; elle nous exalte, et nous élève au-dessus de nous-mêmes, dans une tension de l’âme où le rêve et l’action se pénètrent. J’ai voulu donner les raisons de mon trouble, lorsque vous me conduisîtes parmi ces landes, ces rochers, et ces plaines lumineuses.
Elle dort là-bas, éternellement, comme une nymphe inviolée dans son fleuve de clarté. Je serais trop heureux si je pouvais ressusciter pour vous quelques-unes de ses images, quelques-uns de ses tableaux que nous avons vécus et que nous avons tant aimés.
Maréchal des logisPsichari.
Paris, le 17 février 1908.