III

Une sorte de maniérisme délicat, quelques raffinements du cœur, avec l’ignorance presque absolue de notre morale, une mentalité même de décadents et de fatigués, m’ont dès l’abord étonné chez ces habitants des pays de la Mambéré. Je ne pourrai jamais comprendre le paradoxe de ces âmes frustes à la fois et compliquées.

Ce qui apparaît avant tout, ici, c’est de la grâce sentimentale. Peu de force. Peu d’énergie. Mais des faiblesses souvent jolies et inattendues. Écoutez cette berceuse que chantent les femmes kakas à leurs bébés, et tâchez d’en imaginer la subtile et douce harmonie :

Sasa danguelguelé kongo ;kongo me gniongnan na toua ;kossou ba bem’na,bem’na ya dannda.A ! a ! alito !A ! a ! alito !Qua bouné lā lā tè…Qua bouné couà couà si…

Sasa danguelguelé kongo ;kongo me gniongnan na toua ;kossou ba bem’na,bem’na ya dannda.A ! a ! alito !A ! a ! alito !Qua bouné lā lā tè…Qua bouné couà couà si…

Sasa danguelguelé kongo ;

kongo me gniongnan na toua ;

kossou ba bem’na,

bem’na ya dannda.

A ! a ! alito !

A ! a ! alito !

Qua bouné lā lā tè…

Qua bouné couà couà si…

« Voyons, qu’as-tu dans la tête ? — Tête mauvaise n’est pas pour la maison. — Dormir, tu ne veux pas, enfant ; être promené, tu ne veux pas. — Ah ! ah ! il faut dormir ! — Ah ! ah ! Il faut dormir ! — Maintenant, tu ne dors pas… — Maintenant, tu es sage[1]… »

[1]Ces deux vers, intraduisibles en français, disent les états divers que traverse l’enfant. « Maintenant, il ne dort pas… Et puis, voilà qu’il se met à dormir. » La mère suit les mouvements de l’enfant et les envisage tous dans le présent. Un Baya dirait, avec la même transposition : « Maintenant je chante, maintenant je ne chante plus. » C’est-à-dire : « J’ai fini de chanter. »

[1]Ces deux vers, intraduisibles en français, disent les états divers que traverse l’enfant. « Maintenant, il ne dort pas… Et puis, voilà qu’il se met à dormir. » La mère suit les mouvements de l’enfant et les envisage tous dans le présent. Un Baya dirait, avec la même transposition : « Maintenant je chante, maintenant je ne chante plus. » C’est-à-dire : « J’ai fini de chanter. »

Nous n’insisterons pas sur la science vraiment parfaite de ce petit poème kaka. Il y a beaucoup d’habileté dans cette répétition des mots : kongo et bem’na[2]à la fin d’une phrase et au commencement de la suivante. Mais ce qui nous émeut surtout, c’est ce refrain psalmodié dont chaque vers se termine par une note traînante, d’une infinie langueur. Ce « lā lā tè » est à pleurer… Quelle amusante découverte que celle que nous avons faite d’une parcelle de l’âme de cette femme kaka qui chantait la douce romance de l’enfant ! Quelle émotion de voir notre âme dans son âme, notre sensibilité dans sa sensibilité ! Quel événement de surprendre un peu de nous en elle, un peu de nos agitations de cœur dans son apparente animalité !

[2]Kongoveut dire tête etbem’naenfant.

[2]Kongoveut dire tête etbem’naenfant.

Nous avons bien souvent pensé à l’hypothèse de Joseph de Maistre qui veut que les nègres soient d’anciens civilisés dégénérés et non des peuplades en enfance. Sans pouvoir présenter aucun argument solide en faveur de cette théorie, nous avons eu souvent l’intuition de nous trouver en face de races arrivées au terme de leur évolution, non de races primitives réservées à de hautes destinées.

Nous avons peine, en tout cas, à nous représenter l’homme primitif tel que ce Baya ou ce Yanghéré, craintif et doux, affaibli moralement et physiquement, subtil souvent dans ses pensées, adonné à tous les vices de nos décadences, inapte à l’action. Ces hommes ont même appris que l’alcool donne l’oubli de l’âpre vie et ils cherchent en lui des excitations passagères dont nous croyons à tort détenir seuls la formule. Dans les villages bayas a lieu annuellement la fête du « doko ». Le « doko » est une bière de mil ou de maïs fermenté qui remplace notre alcool dans la plupart des tribus fétichistes du Congo.

Nous n’avons pas importé l’alcoolisme au Congo. La fête du « doko » est certainement une ancestrale coutume. Les hommes s’enivrent et ce sont, dans le village, pendant plusieurs jours, des danses exaltées et furieuses. Leur principal caractère est une impudeur extrême, une perversité faite de sensualisme violent. Le Baya, d’ailleurs, n’ignore aucun érotisme, aucune perversion de l’instinct sexuel. Avec cela, l’amour n’est pas chez lui bestial ; il est d’un dégénéré, d’un fatigué, d’un blasé. Il faut que dans l’ivresse il cherche l’exaltation des sens et d’artificielles tendresses.

Les signes de la décadence sont ici éclatants, irrécusables. Nulle apparence de jeunesse dans ce peuple pourtant sans histoire. Je me souviendrai longtemps de ces jeunes hommes que j’aperçus vers la fin de décembre 1906 au village de Baouar, sur la Nana. Ils étaient trois ou quatre, silencieux, immobiles devant une des cases du village. Leurs grands yeux étonnés nous regardèrent passer, et ce fut tout. Ils étaient nus, mais portaient de nombreux bijoux, des spirales de cuivre aux jambes et aux bras, des colliers de métal blanc et des colliers de cuivre ; leur coiffure était compliquée, presque féminine ; elle était faite de nattes minces et longues et une couleur rouge brique, extraite de l’écorce de certains arbres, les teignait. On ne saurait facilement imaginer de plus gracieuses adolescences et l’on eût dit de ces éphèbes qui courent sur les métopes du Parthénon, porteurs de lances ou de rameaux d’olivier. Mais leur air sérieux, leur attitude de statues donnaient à leur jeunesse un peu de solennité.

Je connus que ces hommes étaient deslabis. Les labis sont en quelque sorte des écoliers, et leur école, leur temps d’école, avec ses travaux et ses joies, s’appelle le Labi. Le Labi est, chez les Bayas, la grande fête de la Virginité, coutume charmante où le jeune homme s’initie aux mystères de la vie et de l’amour. Notez : de la vie et de l’amour, car le Labi n’est pas seulement l’initiation à l’amour ; il est surtout une épreuve où l’enfant s’accoutume aux combats de l’existence et à ses périls. « Labi » veut dire « danger » en baya. La grande beauté du Labi est de vouloir former des hommes souples et vigoureux, d’habituer les âmes au courage, en même temps que de désigner, par une sorte de sélection, les individus marqués pour perpétuer la race en augmentant sa force et sa vitalité. Idée spartiate, avec moins de rudesse dans son application et que semble vouloir rénover notre pensée moderne, depuis Malthus jusqu’à Gobineau et Nietzsche. Aussi le Labi comporte-t-il une série d’épreuves, les unes destinées à assouplir le corps, les autres, à fortifier l’âme et à la tremper.

L’une de ces épreuves est très périlleuse ; le jeune homme est debout dans l’eau de la rivière ; les hommes du village lui lancent, de la rive, des flèches qui dévient dans l’eau, grâce au courant, et ne font qu’érafler la peau. Tous les labis ont sur le ventre ou sur la poitrine de ces glorieuses cicatrices.

Cette grave initiation dure quelquefois deux, trois et quatre ans.

Toutes les nuits, les hommes mènent grand bruit sur la place du village ; mais les jeunes hommes désignés pour le Labi font une sorte de retraite. Certains même ne doivent pas être vus pendant tout le temps que dure l’épreuve et ils se promènent le corps caché par deux grands boucliers en paille tressée. Tels étaient ceux que nous vîmes plus tard en pays Yanghéré sur les rives de la Mbaéré. Les initiés ne parlent pas le baya, mais une langue spéciale qui s’appelle le labi, et qui est la langue de l’initiation. Encore une fois, nous sommes devant un très vieux rite qui trouve son origine dans une conception très complexe de la vie. Un très vieux rite qui n’est plus, hélas, qu’un de ces menus gestes par qui s’exprime encore un peu du passé d’une race, un peu de ses antérieures destinées !

Cette nonchalance sobre, cette élégance, qui seules attestent le sens artiste de la race, nous ont paru un des traits les plus aimables, en même temps que l’un des plus surprenants des peuples noirs que nous avons visités.

Partout, chez les Bayas, plus tard, chez les Lakas, chez les Moundangs, chez les M’baïs, nous avons eu l’impression d’une grande vieillesse un peu lasse, un peu désabusée, très persuadée de l’inutilité des actes quotidiens, très hostile aux inutiles mouvements.

Certaines de leurs actions, quelquefois les plus infimes, font penser à l’accomplissement d’un sacerdoce. Et il est de fait qu’un vieux passé les requiert encore, beaucoup plus qu’on ne le penserait à première vue.

On traite volontiers les noirs de grands enfants. Nous sommes victimes, dans nos relations avec tous ceux qui n’ont pas la même couleur que nous, d’une illusion tenace, d’une erreur qui nous est chère. Nous les voulons à notre image. Dans tout ce que nous leur demandons, dans tout ce que nous leur donnons, nous les supposons à notre image. C’est, si l’on peut dire d’une façon barbare, du latinomorphisme. Nous n’admettons qu’un peuple ait une histoire qu’autant que nous la connaissons et qu’elle a donné matière à de nombreuses thèses de doctorat. Nous n’admettons qu’un peuple ait des coutumes qu’autant qu’elles sont écrites et connues. Nous n’admettons qu’un individu puisse avoir des états d’âme qu’autant que ces états d’âme ont été exprimés, catalogués, classés par des psychologues ou des poètes. Il est pourtant d’autres documents que ceux-là sur la nature des êtres qui nous semblent les plus lointains.

Un regard, où parfois se concentre toute une humanité, des propos insignifiants où tout à coup se révèlent des hérédités obscures et complexes, suffisent à nous informer, à nous instruire de choses que, chez la plupart des peuples civilisés, l’écriture a cachées, le caractère d’imprimerie a déformées.

Il est aussi tels moments dans la vie d’un peuple où semble se condenser tout l’esprit de la race. La guerre, par exemple, est l’un de ces symboles. C’est sûrement l’un des actes qui nous paraissent le plus propres à exalter nos cœurs et à susciter en nous des enthousiasmes. La seule idée de la guerre nous procure une excitation agréable qui va jusqu’à s’exprimer bruyamment, même en temps de paix parfois. Il était intéressant de saisir le noir à ce moment critique. Un jour, nous avons vu le départ pour la guerre.

C’était à Dioumane, sur le Logone. Ce fleuve insigne a toujours été l’objet de nos plus constantes sympathies. Il est au village de Dioumane d’une grande largeur ; ses eaux céruléennes s’écoulent sur un fond de sable doré qui, sur les rives, étincelle au permanent soleil. Rien, dans le paysage, ne saurait vous détourner de la contemplation de cette eau et de ce sable, et l’on imagine difficilement une campagne plus nue que celle-ci, des lignes plus simples, plus pures, ni d’apparence plus aristocratique. Cela fait penser à l’écriture de Louis XIV.

Sur les berges plus élevées de la rive droite, les villages, entourés de murailles parfaitement circulaires, stagnent dans l’infinie lumière du jour, semblables à des couronnes de deuil. Ils sont tristes, sans rien qui dise la douceur de la vie commune, tristes et nus comme le décor qui les entoure. On n’y voit point la bandja des Bayas où les hommes s’assemblent, tandis que les enfants s’ébattent, nus comme les bambini du vieux Lucca della Robbia. Entre les murs qui enclosent les cours sordides des cases, circulent des rues étroites et tortueuses qui aboutissent toutes au fleuve. Seulement, en un endroit de la berge, un grand arbre, souvent un tamarinier, se penche sur la grève dorée et abrite sous ses branchages un peu de vie et de mouvement.

En arrivant sous le grand arbre de Dioumane, le 10 mars, nous apercevons, bien au delà de la rive adverse du fleuve, une fumée épaisse se tordre vers le ciel en chevelure d’ombre. Il n’y a nul bruit dans le village. Des femmes attendent sur la berge… Un grand oiseau au pennage compliqué, comme on en voit sur les estampes japonaises, effleura l’eau diaphane et passa… Soudain, de toutes les ruelles du village, apparaissent des hommes, un à un. Un chef hostile a incendié les herbages de Dioumane, et l’on va le combattre là-bas, de l’autre côté du Logone. C’est maintenant un vomissement continu de partout. Les hommes armés surgissent silencieux et se hâtent vers la rivière. On entend seulement un clapotis, quand un homme entre dans l’eau ; les boucliers de paille tressée et les sagaies se dressent au-dessus des têtes.

Des traînards se jettent dans le fleuve en courant et s’efforcent vers l’autre rive. Puis tout disparaît ; là-bas, les hommes se perdent dans les hautes herbes, et seul, dans l’écrasement total de midi, on se demande si l’on vient de faire un rêve, un rêve de beauté antique dans de la clarté.

Sans le vouloir et comme par surprise, ces gens arrivent donc à une sorte de beauté, à la beauté que fiévreusement, maladivement, nous recherchons depuis des siècles. Cependant nous sommes venus ici avec notre idéal, notre canon de perfection. La beauté, pour nous, est quelque chose de très spécial, de très défini, d’enserré dans des limites très nettes. C’est tout ce qui reflète l’idéal innombrable des hommes de notre race. C’est leur pensée, leur cœur, leur sang, éternisés dans un peu de matière. C’est la Grèce ; c’est Rome ; c’est la France chrétienne… Nous savons très bien ce que c’est que la beauté. Et voici que, parmi ces sauvages, des images nous émeuvent que nous savons pertinemment être belles. Ce n’est point de la beauté neuve, inattendue, étrangère à nous. C’est bien « notre » beauté, celle-là qui fait notre incessante poursuite, celle-là qui nous a nourris et que depuis si longtemps nous avions perdue. Nous avons assisté à Dioumane à une scène de l’Énéide. Nous revenons ici, aux bords sereins du Logone, sur les bancs de l’école. Après un détour assez curieux, nous retrouvons le Portique, et l’hellénisme, derechef, nous assiège. Malgré nos efforts pour ne pas compromettre, par des réminiscences, la primitive beauté du spectacle, ces hommes qui couraient vers le fleuve, leur souplesse, leur grâce unique par qui ils semblaient voler, tels des annonciateurs de victoire, nous évoquaient des statues antiques, jusqu’à présent reconnues impossibles et périmées.


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