II

Les approches de Binder ! C’est presque l’entrée dans un monde nouveau… Au loin, on voit la ville toute grise avec ses jardins baignés de soleil, ses murs bas, ses maisons toutes pareilles, tableau d’une unité vraiment parfaite, en qui l’on sent une âme identique, une âme grise, impersonnelle, répandue partout, une âme sans violence, infiniment triste et harmonieuse. Pas une maison ne s’élève au-dessus des autres. Nul être ici n’a voulu faire mieux que les autres et tous vivent la même vie, pastorale et simple, et enfermée dans une foi mélancolique. Les maisons resserrées parmi la plaine basse, d’une nuance presque semblable à celle du sol, semblent un accident naturel du terrain. Elles sont adaptées au pays même, comme les hommes sont adaptés à elles, et l’ensemble est d’une eurythmie reposante. Aux entours de la ville, c’est une unité, une simplicité pareilles. Les sables micacés des molles dépressions, l’éternelle argile violacée de l’Afrique donnent à la campagne de Binder un aspect clair, un peu rude et l’impression de quelque chose de minéral.

Point d’abondance ; mais cette sobriété même évoque des images de bonheur ; elle évoque les vies encloses dans la foi facile, sans passions fortes et sans excès. Elle donne l’idée de la vieillesse. Elle surprend, car elle semble recéler des passés morts.

Lorsque j’entrai dans la ville, si préparé que je fusse à la comprendre et à l’aimer, je me trouvai surpris, dérouté. Pour la première fois, je sentis que je m’accordais vraiment avec les choses et les hommes. Ici, en pleine sauvagerie, après trois mois de route parmi la plus extrême barbarie, je rencontrais une âme, l’âme foulbé, l’âme silencieuse des Foulbés. Le décor me plaisait par son insignifiance. Dans la petite ruelle qui me menait à la place où s’érigent les cases du lamido[10], c’étaient deux rangées de murs tendant toutes droites leurs lignes monotones, une ruelle emplie de soleil et de silence. Le pas de mon cheval résonnait clair dans ce grand accablement de midi. Sous un gommier poussé entre deux murs, un vieux foulbé à teint presque blanc, à barbe blanche, égrenait un chapelet. Tout à coup, une tourelle basse, percée de deux portes, laissait voir un jardin : un petit carré planté de chanvre ; un petit carré avec des cotonniers, et, derrière, une autre muraille grise semblable aux autres. Personne. Et rien, que toujours la même chose, si peu de chose ! Point d’orgueil, ni de triomphe… Comme ils sont vieux pourtant, ces hommes, venus jadis, dit-on, des profondeurs de l’Orient, toujours semblables, malgré les horizons entrevus, et les aventures des routes !…

[10]Lamido, chef, en foulbé.

[10]Lamido, chef, en foulbé.

« Allah in Allah ! Mahmadou rassoul Allah. » De la place où un karité séculaire fait un cercle d’ombre, s’élève le grand cri de l’Islam, si émouvant dans sa morne ferveur. Le grand appel du cœur est comme jeté dans le désert. Nulle voix ne répond, et c’est tout un peuple pourtant qui clame vers l’Orient sa plainte monotone. « Allah in Allah ! ». J’entends là un immense découragement en un cœur apaisé. Si là-bas, vers le Nord, l’Islam est fanatique, ici il est un rêve, un rêve perpétuel qui enveloppe toute la vie et lui donne sa raison profonde. L’Islam n’est point unepartiedes Foulbés, comme le catholicisme est unepartiede nous-mêmes. Il est la trame de leur vie ; il est eux-mêmes. Et tous sont pareils maintenant, tournés vers le Prophète, anéantis dans sa lumière de mort, irradiée sur eux depuis des siècles. Sous le grand karité, de lourds boubous en laine blanche se prosternent et les têtes baisent la terre. Admirable symbole, et qui surtout convient bien à ceux-là, enfants de la terre, amants de la terre ! Geste noble, geste pur, le même sans doute qui, aux premiers âges, aux débuts de leur humanité, les courbait vers la terre nourricière, transposé aujourd’hui pour servir à l’adoration du Prophète. Un dernier cri s’élève, mais la prière semble se prolonger dans la vie. Elle s’achève dans un néant de songe, dans l’abîme de la tristesse. Je sens la grande durée humaine, la grande durée toujours semblable à elle-même, sans nul effort, et indéfectible. Je sens une grande antiquité humaine, dans le mouvement aboli et dans la stagnation paresseuse de la cité.


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