23 avril, Nasia. — Nasia, le joli nom pour une maîtresse que l’on aimerait ! Et que sa volupté s’accorde bien à la paresse alanguie du site !… Les noms des lieux où je suis passé me charment jusqu’à la douleur. Quelle divine musique déjà depuis Laï : Hamgar, Baikikimi, Tambaï, Bomou, Bimbal, Ngara, Bédiala ! Fleurs lointaines, perdues sur la rive dorée du fleuve, dans la plaine toute emplie du parfum des tamariniers…
La Penndé, c’est une princesse ancienne dans un salon blanc. A Nasia, j’éprouve exactement ce que je ressentais à Laï, il y a un mois : l’invincible attraction de l’eau presque immobile dans son éternelle descente vers le Nord.
Aujourd’hui la Penndé m’est familière et connue. Chaque heure, je suis heureux de la revoir, de constater ses aspects divers et toujours semblables pourtant, de me plonger dans sa monotonie si pleine d’indifférence et de noblesse.
Ce qui est remarquable dans cette vallée, c’est que rien d’inutile n’y apparaît. Le large lit de la rivière ne fait pas de détours, mais décrit seulement de vastes courbes sans aucun ornement. C’est une grande ligne que l’œil suit à l’infini et qui donne, comme un temple antique, l’idée d’une perfection achevée et définitive.
La berge, toujours nue et désolée, est à pic du côté où le courant a plus de force. Sur l’autre rive, des chapelets d’étangs dorment éternellement parmi les herbes d’où sort seulement de temps en temps le crachement asthmatique d’un hippopotame. Mais la campagne est charmante et soignée. Sur la rive droite et sur la rive gauche, à quelque distance de la rivière, une ligne de buissons clairs marque en quelque sorte l’entrée dans le mystère ami de la brousse. Et, parmi cela, s’offrent des villages heureux où les hommes sont sains et vigoureux, où de grands vieillards fument de longues pipes sous l’ombre propice d’un haut nété ou d’un tamarinier. Une grande douceur est en ces gens. Sur les routes, on ne les rencontre point armés de flèches ni de sagaies, mais seulement d’une latte de bois très courte et recourbée, avec des dessins symétriques. Ce sont des Mbaïs, proches parents des Lakkas, mais plus lourds et moins souples, et moins guerriers aussi…
Nasia, c’est le village d’hier et le village de demain. Mais comme j’aime l’ombre de son grand arbre, après les sables brûlants de la Penndé, et ses fermes encloses d’un secco en paille où circulent les moutons et les béliers cornus, et toute la vie enfin qui est là, presque inconsciente, si près du bonheur et de la sagesse !
Ce matin, un porteur baya est mort sur la route. Il s’appelait Tambo. On a creusé un grand trou dans la campagne. On l’a mis dedans, accroupi dans la terre et les yeux tournés vers la Penndé.