Ce qui caractérise une race, c’est l’existence d’une littérature empreinte d’une physionomie particulière, répondant à la nature intime, aux aspirations, à l’idéal des hommes qui la composent. Il est difficile de trouver chez les nègres une littérature à proprement parler. Notons pourtant que, dans tous les récits, toutes les chansons, tous les poèmes que l’on peut recueillir dans les pays noirs, on constate un caractère littéraire qui fait de ces récits, de ces chansons et de ces poèmes, un monument poétique auquel n’a manqué que l’écriture pour le perpétuer et le divulguer. Une observation curieuse que nous avons faite plusieurs fois en pays baya et en pays yanghéré est que les indigènes ont une langue littéraire différente de leur langue ordinaire parlée. Les poésies bayas, kakas et yanghérés sont souvent très difficiles à comprendre à cause des altérations qu’y subit le langage courant de la vie quotidienne. Pour rendre le rythme harmonieux, des élisions sont permises ; des monosyllabes, préfixes, suffixes, interjections purement euphoniques, se glissent dans la syntaxe des phrases.
Des répétitions de mots, l’emploi de vocables inusités dans la conversation, contribuent encore à donner à ces productions primitives un caractère nettement littéraire, le caractère d’une poésie non écrite, mais astreinte pourtant à des règles, répondant à une esthétique. Mon père a fait en Grèce une observation analogue. « Il y a unelangue littéraireparlée, dit-il[25], elle est littéraire parce qu’elle ne sert pas à la conversation, et n’est usitée que dans les productions littéraires du peuple, contes, chansons, etc. ; peu importe que cette littérature soit orale ou écrite. J’ai observé à Pyrgi le fait suivant : des individus qui, dans la vie ordinaire, parlaient le pur pyrgousain et qui paraissaient ignorer tout autre patois, dès qu’ils se mettaient à me dire un conte ou une chanson, changeaient immédiatement de langue et cela d’une façon inconsciente…
[25]Jean Psichari,Essais de grammaire historique néo-grecque, 2 vol., Paris, 1889, t. II, p. 149.
[25]Jean Psichari,Essais de grammaire historique néo-grecque, 2 vol., Paris, 1889, t. II, p. 149.
» Il semblait s’être établi une langue spéciale pour le récit, une langueconsacréeau même titre que cette languelittéraire. Elle était néanmoins populaire puisqu’elle était destinée au peuple et venait du peuple. »
Notons encore ce fait extrêmement curieux que la langue des labis est une langueapprisequi se transmet de génération en génération. Les jeunes Bayas, comme les jeunes Yanghérés et les jeunes Lakas, lorsque commence cette période d’instruction, d’éducation, de préparation à la vie qui s’appelle le labi, apprennent une langue spéciale qui est donc autre chose que la langue populaire apprise en naissant.
C’est si l’on veut une sorte detabou. Mais une circonstance capitale est que le labi se parle dans des peuplades très diverses de coutumes, d’origine et de langues. On le retrouve sans altérations sensibles dans des pays n’ayant entre eux que très peu de communications, par exemple dans le pays baya et dans le pays banda. Comment s’est transmise cette tradition ? C’est une question très délicate, environnée de mystères que nous ne pouvons pas aborder. Le fait est que cette tradition existe et qu’elle est une tradition littéraire, très vivace et persistante.
Nous devons ici remercier M. Yerlès, le distingué et sympathique Africain, qui a bien voulu nous communiquer la curieuse poésie que nous avons reproduite.