Mais par delà les faubourgs de la cité, la vie semble se prolonger un peu, avant le grand accablement de la brousse. La campagne sourit parmi les buissons bas et épineux, ondulée à l’infini, comme les grandes vagues de fond de l’Atlantique. Des porteuses de mil, de petits ânes chargés de sacs pesants vont vers Binder. Sur la grande route de Maroua, sur les sables et les pierres de la route, je galope à côté d’un jeune Foulbé. Je connais son nom, c’est Djibril, notre Gabriel (comme Djani est Jean, noms hébreux transmis sans doute par le Koran). Djibril, enfant barbare aux yeux brillants, jeune Centaure farouche et silencieux, partons tous deux, très loin, partons vite, au delà des plaines, au delà des vallées sablonneuses des mayos ; partons vers ces montagnes de rêve qui bleuissent à l’horizon clair, quelque part vers le nord, ailleurs… Djibril ne dit rien. Les genoux hauts, les jambes nues, les pieds pris dans l’étrier court avec le pouce en dehors du fer, à la manière foulbé, il se laisse aller au rythme du galop, en taquinant la bouche de son grand cheval bai.
Des palmiers hyphènes apparaissent, et des arbustes épineux. Puis à travers des pierres et des rochers, on descend vers un fleuve de sable que surplombent de fauves et maigres frondaisons. Après, c’est une colline noire aux flancs arrondis. Dans un village, une femme m’apporte une petite outre emplie d’une eau glaciale.
Des steppes infinies succèdent aux vallonnements gracieux où chante un hymne printanier. La divine équipée !…
Pendant ces heures de libre chevauchée, en un tel pays, on s’adonne à la terre avec une ferveur sombre qui vous emplit tout entier. On épie la brisure d’une ligne, la couleur d’un lointain, un parfum nouveau qui circule, et l’on voudrait éterniser les mille sensations indistinctes qui sont comme notre éphémère conversation avec les choses. On est en rapport direct avec la terre ; rien ne s’interpose plus entre les hommes et elle. Sentiment d’une primitivité absolue, inconnue partout ailleurs qu’en Afrique… C’est une conversation brutale, et pourtant il en reste en nous quelque chose d’indicible, d’incomparablement triste et sauvage.
Je voulais rentrer à Binder le soir même, je n’avais point de bagages. Mais le soleil était déjà près de l’horizon, et je courais encore après les montagnes bleues que je voyais depuis le matin, vers le Nord-Ouest. Elles grandissaient pourtant et figuraient de grandes masses sombres, sans replis, comme de grandes coulées de laves liquides.
La nuit était presque noire quand j’arrivai avec mon compagnon dans une plaine calcinée, plus sinistre que tout ce que j’avais pu voir jusqu’alors.
A quelques centaines de mètres de notre route, se dressait un monstrueux monolithe, en poussée verticale, surgi vers le ciel, tout droit. Au pied de la montagne, quelques feux marquaient un village.
Nos chevaux ne voulaient plus avancer. Nous décidâmes de coucher là. Près de la case du chef, entourée d’un secco en paille tressée, Djibril me fit cuire un poulet, en le présentant quelques minutes devant un grand feu de bois. Après ce frugal dîner, je m’étendis sur une natte, harassé de fatigue.
Incomparable nuit, dont le souvenir est si vivant en moi, qu’il me possède encore jusqu’à la douleur !
Des rêves incohérents fulguraient en images vives, passaient, emportés par le vent qui tournait autour de la montagne. Je m’éveillais souvent avec un vide effroyable dans le cerveau, la sensation de tomber dans un grand trou sans fin, vertige délicieux qui valait pour moi la possession d’amour la plus aiguë. J’aurais voulu mourir dans ce décor…
Je me levai et je marchai dans ce village, que je n’avais vu qu’à la nuit tombée. Dans l’espace et le temps abolis, je sentis la vie suspendue. Binder aussi, et les grandes steppes de midi, et les rochers noirs de Mindeffa, tout cela n’était-il pas hors de l’espace et hors du temps, hors de la vie ? C’était la grande durée, sans heures, ni minutes, ni secondes, la grande durée dans l’espace infini, qui nous entraîne éternellement dans un gouffre insondable…