Des hommes sont venus, non point ceux du village où nous avons campé, mais ceux d’un village voisin. Ils parlent une langue rude et rauque, mais ils parlent peu et ne semblent pas disputeurs. Noirs comme la terre, et vraiment les fils de la terre.
Ils sont très grands, carrés d’épaule, au front court, aux yeux petits et légèrement bridés. Ce sont de vrais sauvages, durs comme les mots qu’ils disent, puissants et fauves. Leur costume est une peau de bête pendue à leur derrière, qu’ils ramènent par devant et tiennent serrée entre leurs cuisses. Sur le sommet de leur tête, se dresse une touffe de cheveux ; leurs dents sont pointues, signe qu’ils mangent les hommes. Mais ils n’ont ni tatouages, ni bijoux, ni ornements. De vrais fils de la terre, perdus là, dans les replis sinistres de la montagne, parmi les éboulements de roches, dans de sombres profondeurs. Hommes durs, et graves, sur la plus dure des terres, inféconde et sèche, avec des puits seulement, de temps en temps, dans les villages.
Les M’boums n’ont pas intéressé Sama. Il dit avec mépris : « Ça, c’est sauvages ». Et toi, Sama, n’es-tu pas un sauvage et serais-tu mon ami, si tu n’étais pas sauvage ?
Nous avons marché vers la plaine, et nous avons trouvé un grand fleuve, tout bleu parmi des plages de sables d’or. Le Logone… Puis la plaine encore.
De loin en loin, une grande montagne de pierres, quelques cases au pied de la montagne, et puis la plaine, immobile sous l’ardent soleil de la saison sèche, sous le ciel sans nuages, toujours sans nuages. Nous avons vu Pao, Kao-Guienn, et Bem, quelques toits pointus dans un cirque de rochers noirs.
Après, nos cartes ne nous disaient plus rien ; elles nous montraient des routes vers le Logone, vers Laï, et nous allions dans le Nord-Ouest, à Léré.
Alors, nous avons cheminé dans l’inconnu, menés de village en village par les Lakas, cherchant toujours l’endroit où le soleil se couche, perdus quelque part, dans cette grande tache blanche des cartes d’Afrique, entre le 8eet le 10eparallèles, sur la rive gauche du Logone.