V

Le 16 avril, au petit jour, une étrange et lourde colonne quittait le poste de Laï. En tête, il y avait un troupeau, plus de quatre cents bœufs, veaux et génisses, conduits par des Foulbés prudents. Puis venaient des porteurs — pauvres Bayas vêtus de défroques, qui disaient les longues routes d’hier. Puis quarante chevaux, de petits lakkas au gros ventre, de hauts foulbés aux membres grêles, tous impatients et hennissant au soleil levant. Derrière, c’étaient douze bœufs chargés de sacs de riz et de caisses et montés par leurs conducteurs. Et enfin, c’était l’étrange suite des colonnes d’Afrique : des boys, des chéchias rouges de tirailleurs, des femmes portant sur leur tête des amoncellements de calebasses, l’inévitable cohue des départs de marche. Ainsi l’on repartait pour la bonne vie nomade de la brousse : deux mois, sans doute, sur les chemins, avant d’atteindre Carnot, notre première étape. Et l’on tentait encore la grande aventure des routes… Le soleil, pourtant très bas, étincelait déjà ; c’était un matin de victoire.

Je galopai jusqu’en tête de la colonne. Les bœufs marchaient lentement, sans faire de bruit. On entendait seulement la voix du chef bouvier, le vieux Djani, qui poussait son petit cri d’appel, très doux et un peu las. En me retournant, je vis encore le drapeau français qui flottait tout près de l’horizon…

C’est un grand bien de quitter un endroit de bonheur ; on se sent l’âme plus riche de toutes les heures écoulées, et seuls les cœurs lâches et mous regrettent ou s’attristent. En jetant un dernier regard du côté de la vieille cité gardienne du Logone, je sentis une grande félicité m’envahir, cette plénitude de bonheur qui nous fait meilleurs et qui vaut, pour la santé de l’âme, l’accomplissement des plus belles actions.


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