Et ce fut le lendemain, par une journée claire et blême comme les autres, au village de Zâlé, petit bourg de terre grise tout rempli d’ombre et de silence, jeté, pareil aux autres, parmi la plaine mortelle et sépulcrale. Tout le jour, j’avais marché lentement près de Sama, avec ce fiévreux désir de gagner du terrain sans relâche, pour arriver plus tôt à Léré où serait le repos de tous et la fin pour moi de la mort qui m’accablait davantage de minute en minute. Sama, en quelques jours, était devenu maigre, si maigre que les os saillaient sous la peau mate et tendue. A sa vue, — lui aimable pourtant et comme jadis — s’exaltait en moi une grande pitié. Qu’était-ce pourtant que cette petite chose qui partait ? Si peu de chose, ou rien, rien qui valût la peine d’une émotion ou d’une tristesse. Un noir meurt sur la route, et l’on marche, et c’est fini…
Mais toute résolution s’effaçait devant cette agonie si douce, si sauvage, si anonyme.
Les villages bien enclos s’égrènent. Maëzan, Toaré, Bichi Mafou, Bappi, Bichi Malfi. Et parfois, près d’un village, on voit un homme, un rude Moundang ; il a l’air indolent et obstiné du travailleur de la terre. Dans le tata du vieux Zâlé, il y a un petit pavillon à toit pointu dont le chaume s’effondre de toutes parts. Autour se pressent les maisons de terre où les femmes peinent avec patience. Des enfants avec de gros bedons, tout mafflus, entrent par la grande porte en paille dont la clochette tinte clair dans le murmure confus de l’arrivée. Et Zâlé apporte un petit escabeau de bois grossier, pour le blanc, une natte pour lui-même, et une amphore emplie de dolo.
Il s’étend à terre, sans rien dire, nullement étonné, comme s’il m’attendait depuis longtemps ; il fume sa longue pipe ; il dit des phrases brèves aux enfants et ne pense à rien. Moi, je vais voir Sama. Il est caché dans un recoin obscur de la ferme où s’entassent des jarres pansues et de belles amphores. Là, près d’un bon feu que j’ai fait allumer — car les Bayas soignent peu leurs malades — il halète doucement, avec un bruit de gorge qui fait mal. L’âcre fumée m’emplit les yeux ; je retourne auprès de Zâlé. Le vieux n’a pas bougé. Mais je lui fais signe de partir et me voilà seul, avec la mort qui est là, tout près. Je m’ennuie ; je ne pense à rien, non, à rien, ni à Sama, ni à personne, ni à rien. Alors je m’étends sur mon lit de camp, sans désirs, las, anéanti.
Soudain des cris aigus partent de la case où repose Sama. Je me dis simplement : il est mort… et je sors lentement. Devant la porte, les femmes bayas hurlent sauvagement, et dedans, les hommes gémissent, à genoux sur le sol, le corps penché et tâtant le pauvre être avec leurs mains, en un beau geste animal d’effroi devant la mort. Sama respire encore, mais c’est de loin en loin un soupir. Et puis cela s’arrête, comme une montre qui cesse de battre ; et c’est fini…
Quelle mort étrange ! quelle étrange chose que l’on puisse mourir ainsi ! Que s’est-il passé ? Je touche le corps de Sama ; il est déjà froid.
C’est fini… Et c’est si peu de chose que ce noir, qui est mort un soir à Zâlé… Toute la nuit, j’ai écouté les chants funèbres des Bayas. C’est un thrène exténuant et monotone. Une note déchirante se prolonge et décroît en gamme chromatique pour finir sur une note profonde, à peine tenue et suivie d’un court silence. Puis la plainte éclate encore, toujours semblable, pleine de douleur et d’abandon.
Ils l’aimaient donc, eux qui ne l’ont jamais soigné. Nous ne comprenons pas cela, nous autres, mais c’est baya. Chanson de la mort, lamentez-vous. Endormez les sens et la pensée. Demain, nous irons ailleurs et vous vous tairez. Pleurez ce soir, sous la lumière fantasque de la lune. Il est parti dans le néant, l’étrange ami des routes lointaines, l’éphémère compagnon que j’eusse voulu connaître…