XIV

10 juin, Saragouna. — Pays des bananes exquises comme un sourire d’enfant.

Le chef m’en a donné un lourd régime que j’ai pendu près de ma tente. Toute la nuit, je me suis promené devant mon camp ; de temps en temps, j’allais cueillir un des fruits qui répandait en moi une sorte de bien-être capiteux…

Ainsi, demain matin, j’arriverai à Carnot, après cinquante-sept jours de route depuis Laï. Dans la fièvre de la nuit lunaire, je repasse dans ma mémoire tous les lieux où nous avons douté, tous les sites que nous avons aimés, les bords aimables de la Penndé, les rochers sombres des Boums, les monts Yadé, bijou noir jeté parmi la douceur du tropique, la vallée de la Nana, joyeuse et apaisée… Jamais la passion de la vie ne m’a brûlé comme à présent. Je me penche sur la vie avec ivresse ; c’est la folie heureuse et sainte de la vie… Doba, Béti, Béloum, Vlété, Zotoua, Ouannou ! Quelle clarté dans le rêve incertain de la vie ! La vie, quelle merveille de lumière, quel éblouissement !…

De petites mouches lumineuses tremblent dans la nuit, et laissent un sillage d’étincelles. Il me semble que c’est ma vie elle-même qui papillotte ainsi devant mes yeux, en traits de lumière, dans l’ombre…


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