Saura-t-on un jour leur histoire, à ces gens que l’on trouve épars dans toute l’Afrique, divers de langue et de coutume et pourtant de même race, Foulbés de Binder, Peuls, Poullos, Foutankés du Foutah, Fellanis, Foulanis, Fellatas de l’Adamaoua, Fellahs du Nil ? Un beau voyage serait d’aller les chercher partout où ils sont, depuis l’ouest de l’Afrique dans le Foutah Djalon, jusque dans l’est, vers la vallée du haut Nil, et peut-être plus loin encore, sur les confins de la Perse. Ce serait l’emploi de toute une vie, d’écouter dans le grand silence des empires foulbés, les voix éparses et indistinctes du passé.
On a beaucoup écrit sur les origines mystérieuses des Peuls. Dans un tel débat, nous ne saurions élever la voix. Notre ignorance de soldat nous contraint au silence respectueux devant le grand labeur de la Science. Je veux dire pourtant une impression que je ressentis très vivement à Binder.
Les hommes que j’y rencontrai me parurent ressembler beaucoup à ces admirables archers perses rapportés par Monsieur et Madame Dieulafoy. A mon retour à Paris, je suis allé au Louvre pour les revoir. Ce sont les mêmes visages ardents et pâles, le même teint chaud et velouté, le même regard liquide et fatigué, le même élancement du corps dans le mouvement harmonieux, la même sveltesse dans l’attitude aisée et naturelle. Je ne dis point une preuve ou une raison, mais la simple impression d’un passant. Si vague, elle me permet de m’orienter, de me retrouver parmi les grands carrefours de l’histoire.
Ces Foulbés viennent de l’Est. Eux-mêmes l’assurent et les vieux du pays savent bien que leurs pères ont habité les pays du soleil levant. Malgré l’opinion de quelques voyageurs, ils n’ont rien de commun avec les Arabes. Le Commandant Lenfant a très bien montré qu’il y a là une confusion injustifiable : « Le caractère dominant des Foulbés, dit-il[14], est leur vie nomade, différant de celle des Arabes, par l’installation quasi permanente et plus que précaire de leurs campements, au milieu des zones marécageuses ; et le trait distinctif entre les Arabes et les Foulbés est une différence absolue de caractère : hauteur, prodigalité, amour du faste, ardeur belliqueuse chez les uns ; aspect craintif, économie, parcimonie, prudence même et inaptitudes guerrières chez les autres. »
[14]La grande route du Tchad, Paris, 1905, p. 249.
[14]La grande route du Tchad, Paris, 1905, p. 249.
Il n’y a également que peu de relations, nous semble-t-il, entre la civilisation foulbé et la civilisation berbère. Les Berbères qui subirent les invasions successives des Romains, des Vandales, des Byzantins et des Arabes et dont le sang est par suite très mélangé de nos jours, sont pourtant une race nègre ; ce sont les vieux Numides, les descendants de Syphax et de Jugurtha, famille purement africaine et saharienne. L’organisation démocratique du çof Kabyle ne ressemble en rien à l’organisation politique, plus aristocratique et autoritaire, des Foulbés[15].
[15]Voir le livre de Hanoteau et Letourneux,La Kabylie et les Coutumes kabyles, Paris, 1873.
[15]Voir le livre de Hanoteau et Letourneux,La Kabylie et les Coutumes kabyles, Paris, 1873.
D’autre part, le commandant Lenfant nous dit que « les vestiges de la civilisation peule retrouvés, soit dans les tumuli, soit dans les ruines de villages occupés, dit-on, jadis par cette race, nous la représenteraient plutôt comme ayant été longtemps en contact avec les peuples de la vallée du Nil moyen ». Il y a, en tout cas, une indication dans les dénominations de Fellahs (Haut-Nil), et de Fellatas (Adamaoua).
J’ai été frappé, en lisant l’Histoire des Persesde M. de Gobineau, des traits de ressemblance que présente, avec les Foulbés, la première civilisation persane, celle des Iraniens ou Aryens[16]. Encore ici, il serait malhonnête d’aller des hypothèses — et celles-ci sont bien vagues — aux certitudes, ou même aux probabilités. La lecture des pages de M. de Gobineau a confirmé et rendu pour moi plus séduisante encore ma première impression de Binder.
[16]Histoire des Perses, par le comte de Gobineau, 2 vol., Paris, 1869.
[16]Histoire des Perses, par le comte de Gobineau, 2 vol., Paris, 1869.
M. de Gobineau raconte comment les Iraniens sont venus vers les plateaux de la Perse. « Les émigrants, sortis du Nord-Est, s’avançaient dans les terres qu’ils découvraient, menant avec eux leurs femmes, leurs enfants, leurs chiens et leurs troupeaux. Ils marchaient, cherchant, pour s’y établir, un lieu propre à l’agriculture, abondant en pâtis, traversé par des eaux courantes et susceptibles d’être défendu[17]insiste sur ce fait qu’ils étaient essentiellement agriculteurs. La description qu’il fait de la vie iranienne, où les logis et les jardins sont semés sur une surface de terrain indéterminée, est conforme à ce que nous voyons des villes foulbés actuelles et ne correspond pas, par contre, à ce que nous savons des villes Nord-Africaines.
[17]Ibid., p. 21, t. Ier.
[17]Ibid., p. 21, t. Ier.
L’Histoire des Persesnous présente un beau tableau de l’âme iranienne primitive, de sa haute moralité, en même temps qu’elle nous montre les points par où elle diffère de l’âme hébraïque ou sémitique.
« Les Iraniens, dit-il, ont aimé et vanté le travail pour lui-même, tandis que les races sémitiques n’ont jamais accepté la contention d’esprit et de corps que comme la vengeance la plus terrible dont le ciel ait pu s’aviser pour châtier les crimes des humains. Mais les Iraniens ne concevaient l’activité humaine, que dans des emplois épurés propres à conserver la moralité de ceux qui s’y livraient. » C’est une observation que nous avons déjà faite à Binder et qui caractérise la race foulbé, qui la différencie des races sémitiques. « Beaucoup de métiers, dit M. de Gobineau, étaient à l’avance déclarés impurs et partant impossibles… »
Jamais préoccupation semblable n’a existé dans les sociétés sémitiques, sémitisées ou romanisées, ni par suite dans les basses classes des sociétés modernes qui ont constamment approuvé, considéré avec faveur et admiration les moyens d’augmenter la richesse et le bien-être de l’homme, sans distinguer aucunement la valeur morale respective de ces moyens… Le Melkart Syrien, l’Hermès Grec et le Mercure italiote n’ont jamais éprouvé d’hésitation sur la manière d’augmenter leur pécule[18]. Telle est sans doute la raison de l’activité restreinte du Foulbé, si remarquable, si l’on considère l’intelligence très fine, toujours orientée vers la pratique, très attachée à la vie dans son plus humble détail, des hommes de race peule.
[18]Histoire des Perses, etc., t. Ier, pp. 28, 29, 30.
[18]Histoire des Perses, etc., t. Ier, pp. 28, 29, 30.
« Les Arians, vêtus de sayons de peau et de tuniques de laine s’asseyaient au foyer sacré de leurs maisons. Ils se nourrissaient de la chair des troupeaux et surtout de laitages…[19]» Je crois revoir, en relisant ces lignes, les petites fermes des Foulbés, les troupeaux qui se hâtent dans le soir vers les villages, les enfants tirant le pis lourd des génisses. C’est un fait digne de notre attention, de voir les Foulbés n’utiliser que très rarement la viande que pourrait leur donner le bétail et se nourrir presque exclusivement de laitage.
[19]Page 31.
[19]Page 31.
Ces Iraniens ne connaissaient comme arme de guerre que l’arc et la flèche. C’est là une coutume très caractéristique…
ΑΙΣΧΥΛΟΥ ΠΕΡΣΑΙ, 81-86.
ΑΙΣΧΥΛΟΥ ΠΕΡΣΑΙ, 81-86.Κυανοῦν δ’ὄμμασι λεύσσωνφονίου δέργμα δράκοντος,πολύχειρ καὶ πολυναύταςσύριόν θ’ἅρμα διώκων,ἐπάγει δουρικλύτοις ἀν-δράσι τοξόδαμνον Ἄρη[20].
ΑΙΣΧΥΛΟΥ ΠΕΡΣΑΙ, 81-86.Κυανοῦν δ’ὄμμασι λεύσσωνφονίου δέργμα δράκοντος,πολύχειρ καὶ πολυναύταςσύριόν θ’ἅρμα διώκων,ἐπάγει δουρικλύτοις ἀν-δράσι τοξόδαμνον Ἄρη[20].
ΑΙΣΧΥΛΟΥ ΠΕΡΣΑΙ, 81-86.
Κυανοῦν δ’ὄμμασι λεύσσων
φονίου δέργμα δράκοντος,
πολύχειρ καὶ πολυναύτας
σύριόν θ’ἅρμα διώκων,
ἐπάγει δουρικλύτοις ἀν-
δράσι τοξόδαμνον Ἄρη[20].
[20]« Le sinistre éclair aux yeux, dragon au regard sanglant, aux bras nombreux, aux navires nombreux, monté sur son char syrien, il (Darius) précipite sur les hommes de la lance l’Arès à l’arc redouté. »
[20]« Le sinistre éclair aux yeux, dragon au regard sanglant, aux bras nombreux, aux navires nombreux, monté sur son char syrien, il (Darius) précipite sur les hommes de la lance l’Arès à l’arc redouté. »
Il me semble que j’ai vu ces hommes. Ce sont les mêmes qui chaque année quittent les landes brûlées et dévastées du Boubandjidda pour venir razzier les plaines fertiles du Logone.
Armés d’arcs et de flèches, montés sur leurs petits chevaux aux harnachements de cuir rouge brodés d’or fauve, ils accourent en hordes nombreuses et ramassent sur leur route les bœufs, les captifs et les femmes. Les mêmes peut-être qui avaient tant étonné Eschyle et qu’il appelait les Barbares.
On a déjà remarqué que les bœufs des Foulbés sont semblables aux races de bœufs du centre de l’Asie. On pourrait assurer que les bœufs actuels des pays peuls sont venus autrefois des plateaux asiatiques, poussés en avant par les émigrants. « La race des bêtes à corne employée par les Arians, dit M. de Gobineau[21], appartenait à l’espèce bossue que les Persans actuels nomment « bœufs du Seystan » et qui se montre sur quelques espèces de dariques et sur beaucoup de pierres gravées et de monnaies arsacides. Ce sont des animaux à forme délicate et dont l’œil est brillant d’intelligence. » Ici nous nous trouvons en face d’un fait précis qui nous encourage dans notre hypothèse et lui donne quelque fondement.
[21]Histoire des Perses, etc., t. Ier, p. 34.
[21]Histoire des Perses, etc., t. Ier, p. 34.
Mais M. de Gobineau ajoute que les taureaux et les vaches des premiers Persans leur servaient de bêtes de charge et même de montures. C’est là une particularité étrange des pays peuls. Le bœuf d’Afrique est toujours un animal de bât et un animal de selle. Comme chez les Iraniens, premiers habitants de la Perse, le bétail sert aux Foulbés moins à la consommation de la viande qu’au transport, ou à l’emploi du laitage comme base de l’alimentation.
Quant à la peinture que fait M. de Gobineau de la vie familiale des premiers Arians ou Perses, je crois y reconnaître toute la douceur et toute la gravité des Foulbés.
L’ancêtre vénéré, la femme écoutée et respectée, malgré la situation d’infériorité où la met l’Islam, les enfants aimés et soignés comme la plus belle parure de la famille, telles sont la maison foulbé et l’ancienne maison iranienne. « Religieux, les Iraniens l’étaient au suprême degré, » nous dit M. de Gobineau[22]. Comment s’étonner qu’ils aient choisi l’Islam, qu’ils s’y soient donnés tout entiers avec tant de ferveur, jusqu’à en faire le fond même et le tissu premier de leur existence ?…
[22]Histoire des Perses, etc., p. 38.
[22]Histoire des Perses, etc., p. 38.
Maintenant, bien des mois après mon passage à Binder, j’essaie de rétablir la suite des âges et d’évoquer le passé avec précision. Du fond des siècles je les vois venir ; ils traversent des steppes désolées et de rouges déserts. Conduits par le soleil couchant, ils passent l’Arabie pétrée, après avoir laissé derrière eux les hauts plateaux de la Sogdiane et de la Bactriane. Voici l’isthme de Suez, puis l’Égypte, qui fut longtemps une province de la Perse et dont Cambyse fit la conquête.
Ils remontent l’insigne vallée du Nil, puis ils reprennent leur route vers l’occident. Ici nous ne savons rien… Poussés par d’obscurs désastres, ils traversent le continent noir et, après ce fabuleux voyage, ils fondent leur empire dans le Foutah Djalon, à l’extrémité occidentale de l’Afrique.
Plus tard, ils se répandent et se diffusent, mais cette fois-ci vers l’Est, et de nouveau les plaines du Soudan voient passer ces grands barbares, suivis de bœufs et d’esclaves innombrables, d’hommes à la peau noire et d’hommes à la peau presque blanche, tous poussés par l’étrange et merveilleuse aventure.
Ils vont dans le Macina, dans le Sokoto, puis vers le Sud, dans les montagnes de l’Adamaoua, partout où les sauvages ne les empêchent pas de passer en leur opposant d’infranchissables barrières.
Du fond des siècles, je les vois encore, ces beaux et sveltes barbares, attirés vers la Grèce invinciblement, bondissant vers la Grèce en cohortes indénombrables…
« Et nous, hors d’haleine, nous nous sommes jetés à travers le pays des Phocéens, la Doride, vers le golfe Maliaque, aux terres abreuvées des douces eaux du Sperchios, pour arriver, exténués de besoin, aux plaines de l’Achaïe Phtiotide, à la capitale des Thessaliens. Là, le plus grand nombre mourut de soif, de faim, deux maux dont nous souffrions également. Par le territoire des Magnésiens, le pays des Macédoniens, le cours de l’Axios, les joncs et les marécages de Bolbé, la croupe du Pangée, nous atteignîmes les confins d’Edonie… »
Ainsi parle le messager dans les « Perses » d’Eschyle. Après Marathon et après Salamine, les Perses durent quitter pour toujours la terre divine de l’Hellade. Que serait-il advenu si les Perses d’alors, peut-être les Foulbés d’aujourd’hui, eussent vaincu la poignée de Grecs qui défendaient en ce temps ce qui est devenu notre idéal latin ? Peut-être le grand rêve de l’Islam nous dominerait-il maintenant et aurions-nous trouvé dans les campagnes de Binder, non plus des étrangers, mais des frères et des synnoètes…