20 mai, Yadé. — En arrivant à Yadé, je souhaitais presque de l’hostilité, et que le village fût désert.
Ce pays conseille la force et l’approuve. Pour une âme violente et navrée, c’est un cadre naturel où elle se complaît en s’y réfléchissant. Et puis la solitude — celle d’ici, inconnue chez nous — fait détester les hommes. Il est curieux de voir comme l’on s’y accoutume avec facilité. Dans la vie du monde, on s’habitue à la laideur et aux grimaces. Ici, la moindre faute de goût serait douloureuse. Mon œil ne veut plus que cette beauté solitaire et passionnée où je garde à l’abri ce qu’il peut y avoir de bon en moi-même…Secretum meum mihi…
Les roches s’amoncellent de plus en plus et prennent des faces étranges : des tuyaux d’orgue surgissent vers le ciel découpé comme en un décor de théâtre ; des monstres de quartz noir apparaissent au détour des sentiers : des hippogriffes mythiques surplomblent des gouffres insondés : une fine aiguille de pierre jaillit comme un jet d’eau de glace figé depuis l’éternité. Mais là-bas, vers le Sud, la plaine infinie se déroule. Là-bas, c’est l’Ouam, puis la Nana, puis la douce Mambéré, chère aux Bayas.
Dans ces montagnes, la terre me violente avec délices et me ravit de douleur mâle. Pourquoi désormais chercher ailleurs le spleen qui nous aide à nous mieux connaître ? En quel autre lieu pourrions-nous mieux sonder toutes nos plaies et sentir notre stérilité ? Dans ce cycle sombre où l’horizon s’est aboli avec tout espoir humain, la tristesse vient d’une grande force ténébreuse qui enveloppe toute chose.
Parmi ce désordre, où le cœur pourra-t-il se fixer ? Notre vie elle-même nous apparaît un semblable désordre : une mer sans phare où notre esprit vacille dans le vertige, où notre cœur même a désappris d’aimer.
Où s’accrocher ? Quelle loi saisir, quelle certitude utile ?… Celle-ci seulement, mais stérile et douloureuse en vérité : vivre sa vie dans son excès solitaire, dans son solitaire orgueil. Et continuer la route, où les pierres sont bénies et la poussière bienfaisante…