Chapter 7

La responce maistre Pierre Col, Chanoine de Paris auxd[e]ux traictiés precedens.[fol. 185 b][38]Apres ce que je oy parler de ton hault entendement,cler engien, et de ton eloquance melodieuse, j’é5desiré tres ardemment veoir de tes epistres et autrestelzchosettes. Si est, apres grant sollicitude d’en querir, venueentre mes mains une certaingne tienne espistre, addrecee amon aduis, a ung mien seigneur et maistre especial, monseigneurle preuost de Lisle, laquelle fu commancé: “Reuerance,10honneur,” etc.; et par laquelle tu t’efforces de reprandre[fol. 185 vo. a] ce tres deuolt catholique et très esleueytheologien, ce tres diuin orateur et poete et tres parfait philozophe,maistre Jehan de Meung, en aucunes particularités deson liure de la Rose, pour lequel louer, je n’ose ouurir la bouche,15ne que je feroye auancie[r] mon pié pour entrer en ung abisme.Car selonc ce que nous lison de Herode, qui pourfita plus auxinnocens par hayne en les faisant occirre qu’il n’eust peu ferepar amour; pareillemant toy et aultres, qui s’eufforcentcomme toy a impugner ce tres noble escripuain Meung, le20loués plus en le cuidant blasmer que je ne pouroye le louerpour y user tous mes membres, fussent ilz ores tous convertisen langues; tant pour la rudesse de mon engien, grosseurd’entendement, labile memoyre et langaige mal ordonné,comme plus vraiemant pour l’abbisme multipliee de biens25qui y sont non disibles a homme, lesquelz vous fe[t]es avertiren le cuidant blasmer. Toutefois, je confiant de verité parles raisons de luy meismes me efforceray de respondre auxtiennes plus polies de langaige que ton langaige n’est poly deraison des aultres ses adversaires par moy veues ou oyes, dont30je ne[39]puis auoir memoire; et ne me soit imputey a presumpcionou arogance, (ce ne le me fait mie faire en verité), maispour ce que entre les aultres disciples dudit Meung je desireestre au moins le manre, (et que les raisons que tu amainnesencontre ses raisons [qui] doiuent estre nommees sont telles35qu’il n’est ja besoing) je ne dis pas des plus auanciés disciplesdudit Meung, mais des moyens ou assés aprés au dessoubzqu’ilz y respondent. Confiant aussy du grant droit queje uueil soustenir, ja soit ce que trop se soustiengne de leur[sic] meismes. Mais j’en fais mon escu; et me pardonne si je40parle par “tu,” car je le fais pour monstrer que ceste mienneresponce vient pour bonne amour, c’est assauoir, pour toyramener a droite voye, et auxi pour parler plus proprementselonc que nos anciens maistres ont parley.Premierement—tu (sans raison) commences ou chapistre45[fol. 185 vo. b] de Raison et dis qu’elle nomme lessecrés membres d’omme par leur propre nom.[40]Et respons atel argument que diex fist les choses—dont sont elles bonnes,donc les puet on bien nommer. Vraiement se dis tu: “Jeconfesse que dieu crea toutes choses pures et nettes venans50de soy; n’adonc en l’estat d’ignocence n’eust esté laidure deles nommer; mais par la polucion de peché devint hommeimmonde”; et fais exemple de Lucifer, qui fut premierementbel et le nom bel, qui puis par peché fu rameney a orriblelaidesse; par quoy le nom, tout soit il de soy bel, donne il55erreur aux oyans. Oultre tu dis que le nom ne fait pas ladeshonnesteté de la chose, mais la chose fait le nom deshonneste.Ycy resambles tu le pellican; tu te tues de ton bec.Par ta foy, ce la chose fait le nom deshonneste, quel nompués tu baillier a la chose qui ne soit deshonneste, se la chose60ne se change comme le nom. Mais je viens a ce que tu dis,que en l’estat d’ingnocence estoit licite de nommer les secrésmembres, et que dieu les forma en tel estat. Je te demande setu parloies des secrés membre[s] d’ung enfant de deux ou detrois ans, (car tu ne niroyes pas que dieu ne nous forme trestous)65les oseroies tu bien nommer par leur propre nom? Setu dis que non, toutevoies est il en l’estat d’ignocence sanspolucion en fait et en parolle.[41]Et ne vault riens si repliquestu [que c’est pechié orig]inel[42], car il vint par inobedience.Et si la polucion de nos premiers parans fait le nom des secrés70membres si lait qu’on ne les puisse licitement nommer, jedy que par plus fort raison on ne deuroit pas nommer yceulxnos premiers parens. Car se sunt ceulx qui pecherent, et nonpas membres. Se tu dis que oy, c’est assauoir, c’on puissenommer les secrés membres d’ung enfant, je te prie que tu75nous declaires l’aage jusques auquel il est [licite] de les nommer,et auxi s’on peut nommer par leur nom les membres secrésd’ung aagié homme chaste et vierge toute sa vie; pareillementdes [fol. 186 a] mambres pareilz aux membres secrés qui sontes bestes mues, se tu les oseroies nommer (car ceulx ne pechent80point), affin qu’apraignes a Raison et aux disciples duditMeung comment on doit parler. En verité l’Amant ouchapistre de Raison fait plus d’argumens et de plus fors lamoitié que tu ne fais; au quelx Raison [fait] respons, et toutevoiestu ne respons pas aux raisons d’icelle meisme, laquelle85chose tu deusses faire auant que tu la reprisses. Si n’est plusbesoing de te respondre quant ad ce.MAIS J’AY VEU ung escript[43]fait en maniere d’uneplaidoierie en la court sainte de Crestienté, en laquelle estoitJustice canonique establie comme juge, et les vertus entour90elle comme son conseil, duquel le chief et comme chancellierestoit Entendement subtil, joint par compaignie a dameRaison, Prudence, Science, et autres comme secretaires,Eloquence theologienne comme aduocat de la court; et leprometeur des causes estoit Conscience, lequel prometeur95out fait leuer et presenter une requeste pour Chastetey, contenantceste forme: “A Justice la droituriere, tenant le lieude dieu en terre, et a toute sa religieuse court deuote et trescrestienne, supplie humblement et se complaint Chasteté,vostre feable subiecte, que remede soit mis et prouision100briefue sur les forfaitures intollerables lesquelles m’a fait etne cesse faire ung qui se fait nommer le fol amoureux;” et metaprés huit ou neuf articles. OR EN VERITE, je cuide congnostrela personne qui celle plaidoierie a compilee, et nedoubte qu’il ne parle de fol amoureux comme clerc d’armes,105et ne li desplaise. Car par ma foy je tiens qu’ainsy comme ilmeismes, quant il prescha en greue le jour de la Trinité, distque icelle Trinité nous veons et cognoissons en guivre, etcomme par ung mirouer. Ainssy voit, entent et parle d’ungfol amoureux, car je panse qu’il ne le fut onques, ne n’y ot110onques pensé(e); en tant que je oseroie dire qu’il contoitmieulx la Trinité qu’il ne fait fol amoureux. Aussi y a il pluspansé. Et pour yce j’eusse cause assés de dire a toute celle[fol. 186 b] plaidoirie, qu’il n’y fault point respondre, car toutle plaidoié est fondé sur ung fol amoureulx, et l’aucteur ne115sceit qu’est fol amoureux. Et ne vault riens de dire que,ja soit ce qu’il ne soit fol amoureux, si entent il par auenturemieulx que tel [qui] l’est ou a esté—ce puet estre. Mais j’osebien dire que c’il meismes l’eust esté et ne le fust aparent ilentendist mieux la moitié, qu’il ne fait. Car trop plus a120experience de ne say quelle puissance que n’a meismes l’effaitde viue voix. Toutevoies la verité et le bon droit sont telzet si clers pour celluy qu’il appelle fol amoureux, qu’il ne megreuera riens respondre aux particulieres raisons que proposedame Eloquance theologienne, comme on li met seure. Car125par ma foy elle nel se pansa onques, la bonne dame, comme jediray cy aprés. Je suppose encor que le dit Meung eust esté folamoureux par aucun temps.PREMIEREMENT donc dame Eloquance theologiennedist que maistre Jehan de Meung porte en son front le tiltre130escript de sa condampnacion par ce mot fol amoureux, endisant: “Qui craventa jadis par feu et flamme Troye la grant?FOL AMOUREUX. Qui fist destruyre lors plus de cent milgentilz hommes, Hector, Achilles, et autres? Fol amoureux.Qui chassa hors de Ronme le roy Tarquinius? Fol amoureulx,”135—et d’autres similitudes parelles. JE DEMANDE a dameEloquance se cest argument tent a blasmer estre fol amoureulx,ou a blasmer le liure de la Rose pour ce qu’un qui futfol amoureulx l’a fait? Si tent[44]a blasmer fol amoureux,je n’y respons point, car je confesse que c’est folie et sans140raison que de l’estre, et ne fault ja qu’on c’efforce de plusblasmer fol amoureux que fait le liure de la Rose. Auisebien, qui le lit, ne dit-il pas dudieud’Amours:“C’est le dieu qui tous les desuoye”[45]et depuis:“Mais de la fole amour se gardent,145Tant les cuers esprennent et ardent.”[46]“C’est ce que la pel t’a maigroié.”[47]“Son cuer mis en amour de famme,Dont maint ont perdu corps et ame.”[48]“C’est l’amour, qui souffle et atise150La brese qui t’a ou cuer mise.”[49]“Quiconques a raison s’accordeJamais par amours n’amera.”[50][fol. 186 vo. a] “Que ceulx qui plus le hantentEn la fin plus s’en repantent”[51]155et en plus de cent autres lieux que je laisse pour cause debrieté. Si non, ung ver qui souffir[o]it assés pour tous, c’estassauoir:“Maint y perdent, bien dire l’os,Sens, temps, chatel, corps, ame, los.”[52]160Or espluchent hardiement ce “los,” ceulx quiplus veulent blasmer fol amoureux que maistre Jehande Meung ne fait, et je croy que n’y trouerontque rengier; et quant maistre Jehan de Meungappelle les secrés membres de famme “saintuaires,” et “reliques,”[53]165il le fist pour monstrer la grant folie qui est en folamoureux. Car ung fol amoureux ne pense a aultre choseque a ce bouton, et est son dieu et la onre comme son dieu.Aussi en ce pas la y faigny poetiquement, et aux poetes etpaintres a tousiours esté license pareille de tout faindre,170comme dit Orace:[54]si n’est ce pas si mal appellé c’on pouroitbien dire d’appeller ses secrés mambres ceintuaires, car lesportes et les murs d’unne citey selonc les loys sont appelléssaintes pour ce que s’on y commet force ou les trespasse sanscongié il (l)y a poinne. Ainssy est il des secrés membres de175fame, il y a peine qui y fait force ou qui sans force indeuementles trespasse; et si dit la Bible qu’on souloit saintifier lessecrés manbres de femme.[55]MAIS se l’argument tant ablasmer le liure de la Rose pour ce qu’un qui fut fol amoureuxl’a fait, je me merueille comment dame Eloquance ne fait180premierement ses conclusions contre Salmon, Dauid, et aultresfolz amoureux, qui furent trop deuant Meung, desquelz lesliures sont meslés en la sainte escripture et les paroles ou saintmistere de la messe. Qui fist tuer Urie le bon cheualier partrahison pour commettre adultere auec sa femme? Fol185amoureux. Qui fist edifier temples aux ydoles pour l’amourde fammes estranges? Fol amoureulx,—et trop d’autresque je trespasse. Contre ceulx cy deust premieremant parlerdame Eloquance, se son argument protestast. Mais nanninvoir. Ne lisons nous pas que Saint Pierre et Saint Pol aprés190leur pechié furent plus fermes en la foy, et plusseurs autres[fol. 186 vo. b] pareillement? Je dy que maistre Jehan deMeung, puisqu’il fut fol amoureux, fu tres fermes en raison;car de tant qu’il congnut mieux la folie qui est en fole amourpar experience, de tant la desprisa il plus et loua raison. Et195quant il fist ce liure de la Rose il n’estoit plus fol amoureux,ains s’en repantoit de l’auoir esté, comme il appert par cequ’il sceut si bien parler de raison. S’il ne l’eust congnue,amee et entendue, il n’en[56]eust ainssy seu parler, comme il enparla. Et toutevoies il est vray que fol amoureux ne la congnoist,200aime, ou entent. Et si dit, en chapistre de Nature,quant il parle de paradis, que les choses du Vergier Deduit nesont que fanfelues.[57]Et de la fontaine Narcisus dit:“Dieux! que bonne fontaine et sade,Ou li saint deuienent malade.”[58]205Et qu’elle“enjure de mort les vifs.”[59]Comment pouoit il mieux monstrer qu’il n’estoit pasfol amoureux, et qu’il amoit raison que en blasment le VergierDeduit et les choses qui y sont; et en louant raison et mettant210ung aultre part[60]ou Vergier, ouquel il figure si noblement laTrinitey et l’Incarnacion par l’escharboucle et par l’oliue quiprent son acroissement de la rousee de la fontaine,[61]etc. Desqu’il commensa ce[ste] escripture, il entre en raison et dieusceit combien il se tient, a painne se peut il oster. Aussy ne215s’i estoit gaires tenu le premier aucteur. Et ne cuide pas quece qu’il dit en son Testament: “J’ay fait en ma jonesse maintdit par vanitey”[62]—qu’il entende de ce liure de la Rose. Carvraiement comme je monstreray mais, il entendoit d’aucunesbalades, rondiaux [et] virelais que nous n’auons pas par220escript, au moins moy. MAIS VENONS A CE QUI FAIT ATON PROPOS—dame Eloquance, adressant ses parolles aceulx qui soustiennent ce fol amoureux, dit ainssy: “N’estce pas,” fait elle, “rage dire que on doye parler muement etbaudement, et sans vergoingne, tant soient deshonnestes les225parolles au jugement de toute gent, etc?” Ha! dame Eloquance,on vous impose cy mal reciter vostre fait principal,sur quoy vous fondés tous vos argumans ensuiuans. Maisn’en sachiés mal gré a celluy qui ce fait; car je tieng veritablementqu’i[l] ne le fait pas essienment. [fol. 187 a] Certes il a230eu pou plaisance a ce tres noble liure de la Rose, par quoy ill’a pou veu, ou noyant, ou, comme je cuideroie mieux, [de]ce qu’il a pou veu y a il desplaisance. Je ne doubte pointque, c’il eust veu et releu par fois souuent recordees, que detant comme son entendement passe tant d’autres que je ne235say lesquelz non, de tant plus le louast, prisast, amast ethonnourast. VEES CI, VEES CI les parolles que dit Raison:“Biaux amis, je puis bien nommer,Sans moy faire mal renommer,Appertement par propre nomChose qui n’est ce bonne nonVoire du mal seürementPuis je bien parler proprement”[63]etc. Il ne dit pas c’on en doye parler. Il dit qu’on en puetparler; ce n’est pas tout ung deuoir et pouoir. Je confesse245que querir occasion de parler de l’euure de nature, en laquellese fait la polucion qu’aucuns tant abhominent, et se soubtiuera en parler diuersement pour le plaisir c’on y auroit, trop ceseroit mal fait. Et ainsy l’entent Tulle ou liure des Offices[64]et les autres philozophes qui pareillement en parlerent. Mais250quant on parle de plusseurs choses diuerses, et, sans y venirpar affeccion particuliere, on descent aux secrés membres, onen puet parler proprement. Et ainssy en parle maistre Jehande Meung ou chapistre de Raison. Et par dieu une fois enconuient il parler au moins, quant on leur meist non premierement,255et on ne meist pas le non premierement pour en parler acelle fois seulement et non jamais aprés. Et s’il est licite d’enparler en la maniere que Raison en parle. Ainssy les nommela sainte escripture par leur propre non et tres proprement;pareillement les loys en plusseurs lieux; et oultre les secrés260membres sont necessaires et utiles et proufitables et biaux etbons. Encor deffent la Bible que homme a qui on les acoupés n’entre en l’eglise.[65]Et la les nomme elle tres proprement,ne je ne croy pas que Jhesu Crist eust membre qu’on nepouist nommer honnestement. Toy et tes complices aussy265les nommés par leur seur non, lesquelz seur nons, par ce queles propres nons sunt communs a diuerses choses, furenttrouués pour plus specifier ycelles. Et si ne parle pas Raisonde l’euure en laquelle est pollucion, mais nomme les membresad ce: et autres choses deputés, non pour tant ce ses nons270desplaisent [fol. 187 b] a aucuns: ne desplaisent il a chascun.Je dis cecy pour ce que dame Eloquance dit “tant soientdeshonnestes les parolles au jugement de toutes gens.” N’ilne faut ja dire que bonne coustume defent d’en parler proprement.Se la coustume est bonne ou mauuaise, je me tais.275Mais dire que fammes n’ont pas a coustume d’en parler ainsyplainnement, dame Eloquance n’en aura pas les gans. Car ouchapitre de Raison est dit:“Se fammes nes nomment en France.Ce n’est fors desacoustumance.”[66]280et dit “en France” notablement[67]pour ce que son liure est enfranssois; et si puet estre qu’ailleurs qu’an France fammesles nomment proprement. Encor suis ie esbahis de la coustume.Car fammes nomment bien leurs secrés membres parleur propre non; ilz ne veulent nommer ceulx des hommes.285Si ne voy je pas qu’il soient plus honnestes que ceulx deshommes. VOIRE mais, ce dit dame Eloquance, il garda malles regles de rethorique, car il deust auoir resgardé a quiRaison parloit;—c’elle eust parlé a ung lé, clerc, ou theologien,aucune chose feust. Mais elle parloit a ung fol amoureux,290qui par telz parolles puet estre esmeu a charnalité, ce quene seroit ung grant clerc ou theologien. Et semble par sesparoles qu’estre clerc, philozophe, ou theologien et fol amoureux,ne se sueffrent pas ensemble, ains sont incompatibles.Helas! il en va bien autrement, et est alé et ira. Donc c’est295dommages, comme de Dauid et Salemon et autres. Aucunsdocteurs meismes dient que Salemon fist les cantiques pourl’amour de la fille Pharaon, si fust il tenu le plus sage qui fustdeuant luy ne de son tamps. Brief, on y ameneroit plus demil exemples de gens qui furent clers et folz amoureux. Car300il s’antresueffrent auxi bien ensemble qu’estre clerc et cheualereuxcomme furent Pompee, Julius Cesar, Cipion, Tulle etautres. Mais je croy pour ce que cil qui telle plaidoierie acompilee est clerc, philozophe, et theologien sans estre folamoureux, qu’i[l] cuide qu’ausy soit il des autres. Et n’est305il pas possible que il meismes ou tamps a venir soit fol amoureux?Par dieu si est; si n’en seroit il ja moins clerc, au moinsau commansement de la fole amour. Aussy ne s’esmeut pasung homme a folement amer pour nommer deux ou troismembres secrés, de par dieu, puis qu’il les fault ainssy nommer.310Quant Raison les nomme elle presche au fol amoureuxqu’il s’ostast [fol. 187 vo. a] de la fole amour. Et en parlantde diuerses choses vint a propos de parler des secrés membres.Vrayement s’il eust tousiours ainsy esté auccupé,Oyseuse ne luy eust ja ouuert l’uis du Vergier. Encore nonobstant315qu’il fust desja fol amoureux, le fist Raison esmouuoirde s’en oster, comme le dieu d’Amours luy reproche.[68]Et quemaistre Jehan de Meung ou chapistre de Raison ne descendipas a parler des secrés membres pour affeccion qu’il y eustd’en parler nuement et baudement, mais pour ce qu’il320vint a propos et pour monstrer la folie a ceulx qui dient qu’iln’est licite d’en parler en nul cas par propres nons, appertpar ce que ailleurs, ou il parle de l’euure de nature, ne lenomme il pas par propre non comme ou chapistre d’Ami et dela Vielle, esquelz il nomme le “jeu d’amours,”[69]la “besongne325d’amours,”[70]et “ce tripot:”[71]si ne fault ja dire qu’il garda malles regles de rethorique, car il monstre euidement qu’il lesauoit naturelement et par estude. J’ose dire que qui le dit[72]et entent, il entendra auec maistre Jehan de Meung, ne deuoirautremant parler qu’il parla. Et quant dame Eloquance dit330qu’il atribue a nature parler de dieu, je dy qu’elle le puet etdoit faire. Et que la chamberiere peut bien parler a sonmaistre; et pareillement Saint Augustin (ou liure de seul parlers,la ou il fait l’ame deuote demander a la terre et auxautres elemans, c’ilz estoient son dieu et qu’il respondent que335non, et qu’elle la quiere plus hault) dit aprés que les responcesde choses sont la testacion de dieu.[73]Aussy veult monstrerMeung qu’il estoit naturel et crestien en parlant de nature, etsy estoit poete comme j’ay dit, pourquoy li [p]laissoit de toutparler par ficcion. VOIRE-MAIS, FAIT DAME ELOQUANCE:340“Ce fol amoureux fait dire a Raison ce que parauant Cupido deffent et puis fait une meniere de se reprandre.”“O! dya, fait elle, ce ne fu pas ung meisme aucteur, mais cilsur le commensement duquel cestuy Meung edifia son ouuraige:les fondemans estoient bons et nes et cestuy y fist ung345fo[r]millon de fange.”CERTES VESCY TROP BIEN DIT! a quel fin est ce,je luy pry, que Cupido baille du bouton [fol. 187 vo. b] c’est adire, qu’il amengne a execucion fole amoureusse? Et veucitrop contradiccion, qu’il blasme Raison qui chastie l’Amant350d’estre fol amoureux, et loue Cupido qui ensaingne commenton en venra a chief. MAIS TU NE PEUS TAIRE, se distu de ce que Raison dit, que en la guerre amoureuse, mieulxvault decepuoir que deceus estre[74]; et argues donc, s’ensuit il,que tous deux sont bons, qui ne puet estre par mon serment.355Se tu te fusses deportee d’escripre cest argument ce fust tonhonneur, il n’est pas a mettre en escript; nom, c’est pour lesenfans d’escole enpennee et defant d’autres, quant ilz sontplusseurs, a arguer sur une mesme proposicion. Et ne dit pasJhesucrist que mieux fust a Judas s’il n’eust onques esté,360qu’auoir [fait] trahison [a son] maistre? Il s’en suyroit parton argument que tous deux fussent bons. L’en ne doit pasprendre ainssy les mos a la letre, mais selons les mos precedanset l’entendement de l’aucteur. Le ver sans[75]moyen precedantces quatre que tu as allegués, est:365“Mais se sont li moins deceü.”[76]Je croy que ce n’est pas a dire que bon soit deceuoir.En oultre je dy qu’il ne vaulroit mieux, c’est a dire, qu’il megreu[er]oit moins faire samblant de toy amer pour moy aasierde ton corps qu’il ne feroit pour celle meisme fin que j’en370fuisse fol amoureux pour quoy j’en perdisse mon estude, sans,tamps, chastel, corps, ame, los, comme dit est[77]. Car tous lesmaux qui s’ensuiuent par le premier cas s’ensuyent par lesecond, mais non pas tous ceulx qui s’ensuiuent par le seconds’ensuyent par le premier. Toutevoies tien je que ces quatre375vers: “car adés vault il mieux, biau mestre,” etc. et aucunsautres sont adioustés; donc ceux qui ce sont m’esprannenttrop. Car je ne voy pas c’on y peust adiouster n’y oster sansempirer.OR ALONS OULTRE. Quelle deshonnesteté a il, se dit380dame Eloquence et toy aussy, en ce chapistre de Vielle, qu’ipeut on noter fors toute laidure, et pareillement, ou chapistrede Jalousie, et voulroies [fol. 188 a] bien auoir trouué qui tepeust soulre par quoy ton entendement fust rasadiés! Aquoy peuent estre proufitables tant de parolles deshonnestes,385qui en ce liure sont? Mais,sais tu, je ne condampne pasl’aucteur en toutes pars dudit liure, comme se tu voulsissesdire que tu le condampnes en ce en quoy tu le reprens, et tefais juge aprés ce que tu as parlé par oppinion ou parpresumpcion oultrageuse. O tres fole oultrecuidance! O parolle390trop tost yssue et sans auis de bouche de famme, qui condampnehomme de si hault entendement, de si feruant estude,qui, a si grant labeur et meme deliberacion, a fait si tres nobleliure comme celluy de la Rose, qui passe aussy tous autres quioncques fussent en langage ou il escript son liure, duquel, quant395tu l’aras leu cent fois, se tu entens la greigneur partie, tun’employeras onques mieulx temps ne ton entendement. Vrayementceluy qui a compillee la plaidoierie dame Eloquance, aesté plus prenant et gracieux que tu n’as. Car il dit a la findu plaidoyé qu’il n’oÿ point de sentence rendre. Mais quoy!400selonc ce que dit Terence: veritey engendra hayne, et flaterie,amis;[78]je me doubte pour ce qu’il dit verité que tu le vuellesmordre. Mais je te conseille que tu gardes tes dens. Jerespons a dame Eloquance et a toy par ung meisme moyen, etdy que maistre Jehan de Meung en son liure introduisy405personnaiges, et fait chascun personnaige parler selonc qui luyappartient, c’est assauoir, le Jaloux comme Jaloux, la Viellecomme la Vielle, et pareillement des autres. Et est trop malpris de dire que l’aucteur tiengne les maulx estre en fammeque le Jalous, en faisant personnaige, propose;—non fait,410certes, mais il recite ce que tous les jours ung jaloux dit detoutes fammes pour monstrer et corrigier la tresgrantdesraisonnableté et passion desordenee, qui est en homme jaloux.Et la cause pourquoy ung jaloux dit, c’est a dire, que le muer[readmuet] a dire tant de maulx de toutes fammes, et non pas415seulement de la sienne, c’est a mon auis que regulierementung chascun homme marié, auant qu’il soit jaloux, cuideauoir la milleur [fol. 188 b] famme, ou au moins auxi bonnecomme il en soit point, et vient ceste cuidance, comme jetieng, partie pour l’amour qu’il a a elle—et chose amee n’est420pas de legier mescrue, laquelle amour vient pour ce que lafamme est sienne, et nos choses nous samblent plus belles etmeilleurs que les estranges—partie aussy pour ce que fammeen la presence de son mary se maintient le plus bel et simplementqu’elle peut; supposé c’en son[79]absence elle se tiengne425baudement, et pour ce, comme dit Saint Jherome en unesienne epistre, ung chascun seut sauoir le darrenier les maulxde son ostel.[80]Je croy bien qu’il y a d’autres raisons assés.Mais toutevoyes quelque raison qu’il y ait, experience monstrece que j’ay deuant dit, c’est assauoir, que l’omme auant qu’il430soit jaloux, [croit] sa famme la meilleur ou auxi bonne commeil en soit point, mesmement quant a chasteté, et c’est bien faitd’ainsy cuidier en marraige parmy la moderacion terencienne,[81]c’est assauoir sans riens trop, car autrement n’y auroit paixentre gens mariés, et fut le moyen par quoy Aspasia mist435accort entre Xenophon et sa famme, comme recite Tuelle ensa rethorique.[82]Pour ce donc, quant jalousie surmeut a ungmary et souspessonne mal en celle qu’il tenoit parauant poursi bonne que maleur n’y suppose qu’elle n’y ait coulpe commeil auient bien souuent, mannuement celle furent [readfureur]440et passion desordenee de jalousie, qui propremant est appelleemal felon ... dit il que toutes sont teles. Et c’est ce que ditAristote en sa rethorique[83]que qui a ung mauuais voisin, ilcuide que tous les autres soient telz. Ung cheualier a renond’estre le plus fort, le plus appert, le plus hardy, et le mieux445auisé en armes d’ung royaume, et pour tel le tiengne chascun;et il vient cheualier estrangier, qui le desconfesse cheualereusement;on tenroit qu’il n’est autre cheualier d’icelluy royaumeque l’estrangier n’eust desconfit. Et pareillement juge ungjaloux sur toutes fammes quant il tient la sienne pour abatue—450en especial ceulx qui plus ont cuidé et tenu leurs fammesbonnes et chastes, auant que jalousie y suruenist. Or auxsimilitudes dame Eloquance. Se ung se nomme aduersariesdu [fol. 188 vo. a] Roy de France, ce dit dame Eloquance, etsoubz ce nom il li fait guerre; se en la personne d’ung sarrazin455ung homme seme erreurs en la foy, en sera il excusé? Etd’autres pareilles, qui tant soit pou ne sont a propos. Je lidemande pourtant, se Saluste recite la coniuracion de Catilineencontre la chose publique de Ronme, en est il pour ce coulpable?Pourtant, se Aristote recite les oppinions des anciens460philozophes contenant erreurs en philozophie, est il semeurd’erreurs en icelle? Pourtant, se la sainte escripture recite lesabominnables pechés de Soudome et Gomorre, enorte elleyceulx ensuir? Quant tu vas au sermon, n’ois tu pas auxprescheurs respondre[84]les vices que tous les jours font hommes465et fammes, affin qu’ilz aillent le droit chemin? En bonnefoy, damoiselle, si fait; on doit rementeuoir le pié de quoy oncloche pour plus droit aler. HA! DAME CHASTETÉ, est cele louyer que vous voulés rendre a maistre Jehan de Meung,qui tant vous a prisee et toutes autres vertus et blasmés tous470vices comme entendement humain le puet concepuoir? Voire,comme entendement humain le puet concepuoir, non [readn’en] vous soubzriés[85]ja. Je dy que qui bien lit se liure, etsouuent pour le mieux entendre, il y trouuera ensaignemanspour fouir tous vices et ensuir toutes vertus. Et ne dit il pas475en chapistre du Jaloux que:“Nul qui viue chastementNe peut venir a dampnement?”[86]Et ou chapistre de Raison:“Celuy, qui va de ly querant,480Sces tu qu’il se fait? Il se rent,Commes serfs et chetif et nicesDu prince de trestous les vices;Et que c’est de tous maulx la racine,Si comme Tulle le determine.”[87]485“Jeunesce met hommes es folies,Es bobans, et es ribaudises,Es luxures et es oultraiges.”[88]Et pour plus blasmer vices dit que li mauuais ne sont pashomme. Et, ou chapistre du Jaloux, dit que tous les vices490firent faillir [sic] poureté d’enfer pour venir en terre.[89]Et deHonte dit qu’elle refrene et dompte.[90]Encor parle il pluscontre les hommes que contre les fammes. Ne reprant il, ouchapistre de Nature, vint et six vices dont hommes est enthechiés?Et en tant d’autres lieux, que je trespasse, que495c’est sans nombre. Ou chapistre de Nature [dit] que clersabandonnés a vices doiuent estre plus pugnis que gens lais etsimples,[91]et que gentillesce gist en vertus; entre lesquelzvertus, il met dames honnorer et damoiselles.[92]Par dieu [fol. 188 vo. b] ce n’est pas blasme[r] tout le500sexe femenin. Je dy cecy contre ton excusacion mise esdarreniers mos de ton epistre. Saint Ambroise, en ung siensermon, (le) blasme plus le sexe femenin, car il dit que c’estung sexe usagié a deceuoir. Vraiement aussy fais tu;—tublasmes plus que Meung, quant tu dis que s’on lisoit le liure505de la Rose deuant les roynes, princesses et autres grans dames,ilz leur conuenroit couurir leur face de honte rougie. Carpourquoy rougiront ilz?[93]Il samble qu’ilz se sentiroyentcoulpables des vices que le Jaloux recite de famme. N’IL NEBLASME pas religion, comme luy met sus dame Eloquance.510Il est bien vray qu’il dit que ypocrisietrahist mainte region Par habit de religion:[94]il ne dit pas par religion, mais par l’abbit de religion. Carcomme il dit:“Qui de la toison dam Belin,515En lieu de mantel sebelin,Sire Ysangrin affubleroit”[95]etc.Et c’est ce que dame Eloquance et toy aués dit par autres mos,c’est assauoir, de mesler miel auec venin pour plus nuyre.Et quant dame Eloquance dit qu’il dit que jeunes gens ne520sont point estallés en religion, je dy que quant ung jeunehomme entre en religion par jeunesce et non pas par deuocion,qu’il n’est pas fermes en icelle. Et c’est ce que dit maistreJehan de Meung ou chapistre de la Vielle; et veés cy lespropres parolles:525“Aussy vous dy [je] que li hom,Quant il entre en religionEt vient aprés qu’il s’en repent,Par pou que de deuil ne se pent.”[96]Et ainsy appert qui presuppose qu’i parle d’ome qui se repent530d’estre entré en religion, comme il auient souuent. Lors ditil aprés que:“Ja si gran solers n’auraNe ja si faire ne sauraGrant chaperon, ne grant aulmuce,535Que nature ou cuer ne se muce”[97]etc. Et ung pou aprés dit:“Ainssy est il, biaux filz, par m’ameDe tout homme et de toute fammeQuant a naturel apetit,”[98]540etc. Il est certaing que naturel apetit d’omme n’est pas desoy obligier a ne mengier jamais de char, ou estre chaste oupoure toute sa vie, ou soy tenir [fol. 189 a] tousjours a unefamme, ne pareillement d’une famme a se tenir tousiours aung homme, comme propose mesmes dame Eloquance.545Nostre fragilité est encline aux vices. Veult elle pour celouer les vices? Nannil. Aussy, se maistre Jehan de Meungdit que naturel appetit n’est pas a religion mais au contraire,ne vuelt il pas par ce blasmer religion et louer son contraire?MAIS TU ME DIRAS a cecy, que je recite les bonnes paroles550et non les mauuaises, lesquelles esmeuent a lubricité etensaingnent a prendre le chastel Jalousie. Et dame Eloquancedit qu’il veult bouter hors de chasteté[99]toutes fammes. Jerespons et te dy qu’en toutes manieres de guerre c’est plusgrant auentaige d’estre deffendeur qu’asaillant, mais c’on en555soit par auant auisé. Et presupposé, se Jalousie a fait faireung fort chastel et y a mis bonnes gardes pour le garder, et cechastel a esté pris par une certaingne maniere d’assault, semaistre Jehan de Meung a escripte la maniere comment il fupris, ne fait il plus grant auentaige aux gardes du chastel de560leur auoir enseingné par ou il fu pris, pour eulx en garderdorenauent pour estouper le trou par ou ce fu, ou y mettremeilleurs gardes qu’il ne fait a ceulx qui le vouldroientassaillir? Par dieu, si fait! presupposey ce que j’ay dit auant,que c’est auantaige que d’estre deffendeur et meismement565qu’il escript la maniere du prendre en langaige commun ahommes et fammes, jeunes et vielz, c’est assauoir, en franssois.OUIDE, quant il escript l’Art d’Amours, il escript enlatin lequel n’entendent fammes; et ne le bailla qu’aux assaillanspour aprandre a asaillir le chastel—c’estoit la fin de570son liure sans parler par personnaiges. Mais il, comme Ouide,bailla tous ses ansaingnemans. Pour ce, moyennant la tresenorme jalousie des maris Rommains, fut il exillié—que ay jedit moiennant—certainnement ce fu commensement, moyen,et fin pourquoy il fu exillié, si le fu que la [fol. 189 b]580Jalousie tresenorme et felonne des maris Rommains....Comme, j’ay oy dire a ceulx qui ont esté par pays, lafemme du moins jaloux du pays d’Ytalie et de Rommenie estplus estroit tenue que la famme du plus jaloux de France. Etpour ce, s’Ouide fu exillié par jalousie, ce fust[100]comme ung585homme pour escripre contre la foy. Si se rapelle ne sera pointexillié, mais son liure sera ars. Et le liure pour lequel Ouidefu exillié dure, dura, et a duré en toute crestienté. Et si serappella aussy Ouide en faisant le liure de Remede d’Amours.Vraiement je n’entens point comment cest exillement se590soustiengne par raison. Je dy que si un liure est caused’exillier son aucteur, le liure doit estre premierement exillié.Mais a propos de ce que dit dame Eloquance theologienne,qu’un vin qui ne nuyra a ung sain, fera fors du sens ung quitremblera fieures. Pareillement di je qu’un regart fait par595la fourme[101]ou la famme d’ung Rommain ou Ytalyen donraoccasion au mary, comme j’ay oy dire, de l’empoisonner etainssy le murdrier mauuaisement, la ou ung baisier enFrance ne donroit pas occasion de tenser sa famme ou aumains la ferir. Si ne fault ja dire que maistre Jehan de600Meung ne mist pas tant seulement en son liure l’Art d’Amoursque Ouide fist, mais de biaucop d’autres aucteurs, car, de tantcomme il recite diuerses manieres d’assaillir, de tant aduise ilplus les garder du chastel pour eulx en deffendre, et a cellefin le fist il. En verité, je cognois homme fol amoureux605lequel pour soy oster de fole amour a emprunté de moy leRommant de la Rose, et luy ay oy jurer par sa foy que c’est lachose qui plus li a aidié a s’en oster. Je di cecy pour ce quetu quiers: “Quans en sont deuenus hermites ou entrés enreligion?” et “qui print grant paine pour noyant?”610ENCORE QUI PLUS EST. La Vielle que dame Eloquanceet toy blasmés tant, auant qu’elle presche a BelAqueil, dit en protestant:“Je vous dy bien auant le copNe vous vueil pas en amour mettre620[fol. 189 vo. a] Mais soubz[102]en voulés entremettre,Je vous mostreray voulantiersEt les chemins et les santiersPar ou je deusse estre allee,”[103]etc. Et aprés dit expressement a Bell Aqueil, que ce qu’elle625luy presche c’est affin qu’il n’y soit deceus:[104]“Et qu’il est fol[105]certainnementQui pour jurer croit nul amant;”[106]et s’il y a paroles qui samblent plus baudes ou plus diffamansle sexe feminin, il recite les aucteurs qui dient ycelles, car,630comme il dit, il n’y fait riens fors reciter, si me semble c’ondeust premierement blasmer les aucteurs que les reciteursd’iceulx comme j’ay desja dit. Mais tu me diras: pourquoyles recitet il? Je di qu’il le faisoit pour plus ansaingnier lesportiers et a garder mieulx le chastel, et aussy qu’i[107]sont a635propos, car son propos fu de poursuir la matiere commenseeet touchee par Guillaume de Lorris, et en ce faisant parlerde toutes choses selonc leur estat au proufit de creature humaine,tant a l’ame comme au corps. Pour ce parle il deParadis et des vertus pour les suir, et des vices pour les fouir.640Et de tant comme il parle de vices et de vertus d’enfer etparadis pres a pres l’ung de l’autre, monstre il plus la beautédes uns et la laidure des autres. Et ce qu’il dit ou chapistrede Jalousie et de la Vielle et en autres lieux touchans le faitd’amours, il le fist en poursuyant l’euure commencee par645Guillaume de Lorris. Ne Genius ne permet pas paradis auxfolz amoureulx, comme li met sus dame Eloquance, car ilparle de ceulx qui exercitent bonnement les œuures de nature.Ce n’est pas tout ung, exerciter les euures de nature bonnementet estre fol amoureulx; ne Nature ne Genius n’enortent pas650c’on soit fol amoureux, mais ilz enortent suyure les euures denature, lesquelz sont licites aux fins auxquelz ilz les enortentd’exerciter, c’est assauoir, pour continuer l’espesse humaine,et pour delaisser l’euure contraire a nature, qui est abhominnablea plus exprimer. Et combien que je n’ose ne vueil dire655que exercer l’euure de nature a ses deux fins dessusdictes, tantseulement hors de marraige, ne soit pas pechié, toutevois[fol. 189 vo. b] ose je dire qu’il est permis icelle exercer a sesdeux fins en l’estat de marraige, et c’est ce que dit maistreJehan de Meung ou chapistre de la Vielle. Pour ce fist on les660mariaigesPar les conseilz des hommes saiges,[108]* * * * * * * * * * * * * * * * * * *Pour oster dissolucionsEt contemps et occisions,Et pour aidier les norretures,665Dont il ont ensemble les cures.[109]Par dieu ce n’est pas blasmer mariaige, di ie, qu’il fut ordenéspar sages gens, mais je te diray que Saint Augustin en dit enson liure des confessions: “bonne chose est a homme netoucher famme,” et “qui est sans famme espousee, il panse670aux choses qui sont de dieu pour luy plaire, mais cil qui estjoint par marraige panse les choses qui sont du monde pourplaire a sa famme.”[110]Je te ramentoy cecy et a ceulx qui voullentaprandre et corrigier par leur langaige sans raison aucteur,lequel soit notable et non repris parauant, combien qu’il puet675estre qu’il saiche mieulx que le ramenteueur. Mais il n’est simauuais sourt que cil qui ne vuelt oyr. IL SAMBLE DONQUESque se l’euure de nature est licite an aucun cas, qu’ellen’est pas mauuaise de soy, mais par aucun consequant; seGenius ammonneste a suyre leseuuresde nature meismemant680a ces deux fins que j’ay dites, et qu’il est licite a les exerciterau moins par mariaige en permettant paradis a ceulx qui lessuyront bonnemant, mais qu’ilz se gardent bien des vices.Car ce sont ses propres mos; je n’y voy point de mesprison.ET POUR CE que chascun n’a pas leu le liure de la Rose, je685reciteray ycy les propres mos de Genius, et me soit pardonnése je suis trop prolix en recitant ores et autresffois les propresmos du liure. Deux causes le me font faire, l’une ci est affinc’on ne cuide que je die chose qui ne soit ou liure, pour ce quemains [fol. 190 a] sont qui ne le lisent point, comme j’ay dit.690L’autre raison est que je ne pouroye en prose aussi briefmentreciter une chose, comme maistre Jehan de Meung la dit enrime leonine. Veés cy doncques les mos de Genius:“Et qui de bien amer se painneSans nulle pensee villainne695Et qui loyaulment s’i trauailleFloris en paradis s’en aille;Mais qu’il se face bien confes,J’en praing sur moy trestout son fesDe tel pouoir comme jel puis prendre.”[111]700Et pour recapituler son sermon dit:“Pansés de nature honorer,Serués la (bien) par bien labourer.[112]* * * * * * * * * * * * * * * * *Et se de l’autruy riens auésRendés le, se vous le saués705Et se vous rendre ne pouésLes biens despendus ou joués,Aiés en bonne voulentéQuant des biens aurés a planté.D’occision nul ne s’aprouche,710Nettes aiés les mains et bouche,Soyés loyal, soiés piteux,Lors yras ou champ delicteuxPar trace l’aignelet suyant”[113]et cetera. C’est en brief la recapitulacion de tout le sermon715Genius et son entencion des choses qu’il a deuant dictes. Etpuis que c’est son entencion, quant tu l’as leu tout au long etceulx qui le reprennent, que n’y prenés vous garde? Si ne mepuis assés esmerueiller comme personne l’ose blasmer—je nedy pas seulement li, mais ceulx qui prisent et aiment son liure720de la Rose. Quant a moy, en bonne verité je desire plus estredes blasmés et repris por protisier [readprisier?] et amer leliure de la Rose, que je ne fais estre soubtilz blasmeurs etrepreneurs d’icelluy. Et sachent tuit cil qui le reprennent,qu’il reste encore ung mille, que ne ploienent [readploieront]725onques le genoul deuant Baal, qui sont tous prests de le deffendre.S’il eust esté du tamps d’entre vous qui le blasmés, jedeisse que vous eussiés hayne particulere a sa personne, maisvous ne le veïstes onques. Si ne puis ymaginer dontce vient, si non pour la tres eleuee haultesse du liure,730plus hable a recepuoir les vens de souffles enuieux.Ta ygnorance n’en est point cause en telz y a; cellene venoit [fol. 190 b] toutevoies par pou lire le ditliure de la Rose; ou, par auenture, faignés vous blasmerle dit liure pour cause de l’essaucer par esmouuoir les escoutans735les paroles a le lire? Et vous saués bien que qui le lira, iltrouuera le contraire de vos escripts et tous ensaignemanstres notables, et en ce cas les repreneurs deuroient estre tenusassés pour excusés. Car la fin et leur entencion seroit bonne,quelque moyen qu’il y eust. Si te prie, femme de grant engin,740que tu gardes l’onneur que tu as pour la hautesse de tonentendement et langaige bien ordené, et que s’on t’a loué pource que tu as tirey d’un voulet pardessus les tours de NostreDame, ne t’essayes pourtant a ferir la lune d’un bouionpesant; garde que tu ne rassambles le corbel, lequel pour ce745qu’on loua son chant se prist a chanter plus fort qu’il n’auoita coustume et laissa cheoir sa bouchie; et pour toutes solucionsprie a tous et toutes quil (reads’ilz) le veulent reprendreou blasmer en quelque part que ce soit qu’i le lisent auantquatre fois du moins et a loisir pour mieulx l’entendre. Et je750pren leur lecture bien entendue pour solucion, et c’ilz ne veulentriens faire, qu’ilz aduisent la fin a laquelle il escript sonliure, et qu’ilz lisent son excusacion sans estre affecté aucontraire, et je ne doubte pas qu’ilz ne le tiengnent pour excusé,car il n’y fault aultre excusacion ne responce que celle qu’i755met droitement deuant le commencement de l’assault. Carla seulement parle il comme aucteur et la comme aucteur dit:“Que nul ne doit famme despire,Si n’a cuer des mauvais le pire.”[114]“Et si fait protestacion760Que ce n’est pas s’entencionDe parler contre homme vivant,Sainte religion suiantOr qui vie usë en bonne euureDe quelque robe qu’il se cueure.”[115]765EtQue s’il y a parolesTrop baudes ou trop foles,Que ce requeroit sa matiereQui vers telz parolles le tire770par les propretés de soy, et qu’il n’y fait riens fors reciter.Et generalment dit qu’il ne dist onques riens qui ne fust pourensaignement, c’est assauoir, pour ung chascun auoir congnoissancede luy meismes et d’autres. Et finablement,[fol. 190 vo. a]775“Que c’il y a paroleQue sainte esglise tiengne a fole”[116]qu’il est tout prest de l’amender.Si m’esbahis par trop, quant il metoit ce los en la bouchedame Eloquance theologienne, et de tous ceulx de la court de780sainte crestienté, d’auiser c’il y auoit en son liure quereprendre, qu’il ont ainssy laissié dormir par l’espasse de centans ou plus; et tant qu’il est maintenant publié par toutecrestienté et, qui plus est, translaté en estranges langaiges.Mais je croy qu’ilz t’atendoient, toy et les autres qui le veulent785reprandre. Car je say de vray que par deuant n’a estépersonne qui l’eust seu reprandre. Si sont piessa les quatresordres mandiens, entre lesquelz a eu de tres nobles clers,lesquelz n’auoient pas petite auctorité enuers le pape et lesprinces et princesses temporelz et lesquelx il ne flata mie790grandement. Or resgardés quel prometeur que de Conscience,qui laisse dormir une cause l’espace de cent ans;—par le corpsdieu! on ne fait point d’onneur a toute celle court sainte deCrestienté de li mettre asseure telle negligence, et en especiala dame Eloquance theologienne, qui propose mal son fait795principal, et emprant mauuaise querelle en la faisant mainteniret parler par la maniere que les maistres de rethoriqueont baillié en leurs liures, ce qui n’apartient a dame Eloquancetheologienne, comme dit Saint Augustin ou quart de doctrinecrestienne.[117]En bonne foy on li vouloit faire emprandre dure800prouince a dame Eloquance, si ne li pouoit on trop baillerd’ayde. Mais je say bien leur responce. Ilz diront qu’ilz n’ypanserent onques. Toutevoyes pri je a toute celle benoitecourt qu’ilz pardonnent a celuy qui ce leur a imposé. Car jesay certainnement qu’il tent a bonne fin, c’est assauoir, celle805meismes a quoy tend maistre Jehan de Meung. Vray est queje ne le pouroye excuser du tout, qu’i n’y ait mesprenture enles imputer si negligens et vouloir faire emprandre mauuaisequerelle, mais non pas par malice. Car je tiens que en li n’ana point, ou si pou comme en homme viuant. Mais par ce tant810seulement qu’il a pou veu ce noble liure de la Rose, [ne]cointement ce qu’il en a veu. Veulliés luy donques pardonner,vous, dame Justice [fol. 190 vo. b] canonique, Raison, Eloquance,Conscience, et les autres barons de la court sainteCrestienté et luy commender, en penitance de ce forfait, que815il lise tout au lonc et au ley, et a loisir, ce tres noble liure de laRose, trois fois en l’onneur de celle benoite Trinitey en unité,laquelle nous ottroit a tous toison si blanche que nous puissiens,auec le dit de Meung, brouter de[s] herbes qui sont ouparc a l’aignelet saillant.Amen.

La responce maistre Pierre Col, Chanoine de Paris aux

d[e]ux traictiés precedens.

[fol. 185 b][38]Apres ce que je oy parler de ton hault entendement,

cler engien, et de ton eloquance melodieuse, j’é

5desiré tres ardemment veoir de tes epistres et autrestelz

chosettes. Si est, apres grant sollicitude d’en querir, venue

entre mes mains une certaingne tienne espistre, addrecee a

mon aduis, a ung mien seigneur et maistre especial, monseigneur

le preuost de Lisle, laquelle fu commancé: “Reuerance,

10honneur,” etc.; et par laquelle tu t’efforces de reprandre

[fol. 185 vo. a] ce tres deuolt catholique et très esleuey

theologien, ce tres diuin orateur et poete et tres parfait philozophe,

maistre Jehan de Meung, en aucunes particularités de

son liure de la Rose, pour lequel louer, je n’ose ouurir la bouche,

15ne que je feroye auancie[r] mon pié pour entrer en ung abisme.

Car selonc ce que nous lison de Herode, qui pourfita plus aux

innocens par hayne en les faisant occirre qu’il n’eust peu fere

par amour; pareillemant toy et aultres, qui s’eufforcent

comme toy a impugner ce tres noble escripuain Meung, le

20loués plus en le cuidant blasmer que je ne pouroye le louer

pour y user tous mes membres, fussent ilz ores tous convertis

en langues; tant pour la rudesse de mon engien, grosseur

d’entendement, labile memoyre et langaige mal ordonné,

comme plus vraiemant pour l’abbisme multipliee de biens

25qui y sont non disibles a homme, lesquelz vous fe[t]es avertir

en le cuidant blasmer. Toutefois, je confiant de verité par

les raisons de luy meismes me efforceray de respondre aux

tiennes plus polies de langaige que ton langaige n’est poly de

raison des aultres ses adversaires par moy veues ou oyes, dont

30je ne[39]puis auoir memoire; et ne me soit imputey a presumpcion

ou arogance, (ce ne le me fait mie faire en verité), mais

pour ce que entre les aultres disciples dudit Meung je desire

estre au moins le manre, (et que les raisons que tu amainnes

encontre ses raisons [qui] doiuent estre nommees sont telles

35qu’il n’est ja besoing) je ne dis pas des plus auanciés disciples

dudit Meung, mais des moyens ou assés aprés au dessoubz

qu’ilz y respondent. Confiant aussy du grant droit que

je uueil soustenir, ja soit ce que trop se soustiengne de leur

[sic] meismes. Mais j’en fais mon escu; et me pardonne si je

40parle par “tu,” car je le fais pour monstrer que ceste mienne

responce vient pour bonne amour, c’est assauoir, pour toy

ramener a droite voye, et auxi pour parler plus proprement

selonc que nos anciens maistres ont parley.

Premierement—tu (sans raison) commences ou chapistre

45[fol. 185 vo. b] de Raison et dis qu’elle nomme les

secrés membres d’omme par leur propre nom.[40]Et respons a

tel argument que diex fist les choses—dont sont elles bonnes,

donc les puet on bien nommer. Vraiement se dis tu: “Je

confesse que dieu crea toutes choses pures et nettes venans

50de soy; n’adonc en l’estat d’ignocence n’eust esté laidure de

les nommer; mais par la polucion de peché devint homme

immonde”; et fais exemple de Lucifer, qui fut premierement

bel et le nom bel, qui puis par peché fu rameney a orrible

laidesse; par quoy le nom, tout soit il de soy bel, donne il

55erreur aux oyans. Oultre tu dis que le nom ne fait pas la

deshonnesteté de la chose, mais la chose fait le nom deshonneste.

Ycy resambles tu le pellican; tu te tues de ton bec.

Par ta foy, ce la chose fait le nom deshonneste, quel nom

pués tu baillier a la chose qui ne soit deshonneste, se la chose

60ne se change comme le nom. Mais je viens a ce que tu dis,

que en l’estat d’ingnocence estoit licite de nommer les secrés

membres, et que dieu les forma en tel estat. Je te demande se

tu parloies des secrés membre[s] d’ung enfant de deux ou de

trois ans, (car tu ne niroyes pas que dieu ne nous forme trestous)

65les oseroies tu bien nommer par leur propre nom? Se

tu dis que non, toutevoies est il en l’estat d’ignocence sans

polucion en fait et en parolle.[41]Et ne vault riens si repliques

tu [que c’est pechié orig]inel[42], car il vint par inobedience.

Et si la polucion de nos premiers parans fait le nom des secrés

70membres si lait qu’on ne les puisse licitement nommer, je

dy que par plus fort raison on ne deuroit pas nommer yceulx

nos premiers parens. Car se sunt ceulx qui pecherent, et non

pas membres. Se tu dis que oy, c’est assauoir, c’on puisse

nommer les secrés membres d’ung enfant, je te prie que tu

75nous declaires l’aage jusques auquel il est [licite] de les nommer,

et auxi s’on peut nommer par leur nom les membres secrés

d’ung aagié homme chaste et vierge toute sa vie; pareillement

des [fol. 186 a] mambres pareilz aux membres secrés qui sont

es bestes mues, se tu les oseroies nommer (car ceulx ne pechent

80point), affin qu’apraignes a Raison et aux disciples dudit

Meung comment on doit parler. En verité l’Amant ou

chapistre de Raison fait plus d’argumens et de plus fors la

moitié que tu ne fais; au quelx Raison [fait] respons, et toutevoies

tu ne respons pas aux raisons d’icelle meisme, laquelle

85chose tu deusses faire auant que tu la reprisses. Si n’est plus

besoing de te respondre quant ad ce.

MAIS J’AY VEU ung escript[43]fait en maniere d’une

plaidoierie en la court sainte de Crestienté, en laquelle estoit

Justice canonique establie comme juge, et les vertus entour

90elle comme son conseil, duquel le chief et comme chancellier

estoit Entendement subtil, joint par compaignie a dame

Raison, Prudence, Science, et autres comme secretaires,

Eloquence theologienne comme aduocat de la court; et le

prometeur des causes estoit Conscience, lequel prometeur

95out fait leuer et presenter une requeste pour Chastetey, contenant

ceste forme: “A Justice la droituriere, tenant le lieu

de dieu en terre, et a toute sa religieuse court deuote et tres

crestienne, supplie humblement et se complaint Chasteté,

vostre feable subiecte, que remede soit mis et prouision

100briefue sur les forfaitures intollerables lesquelles m’a fait et

ne cesse faire ung qui se fait nommer le fol amoureux;” et met

aprés huit ou neuf articles. OR EN VERITE, je cuide congnostre

la personne qui celle plaidoierie a compilee, et ne

doubte qu’il ne parle de fol amoureux comme clerc d’armes,

105et ne li desplaise. Car par ma foy je tiens qu’ainsy comme il

meismes, quant il prescha en greue le jour de la Trinité, dist

que icelle Trinité nous veons et cognoissons en guivre, et

comme par ung mirouer. Ainssy voit, entent et parle d’ung

fol amoureux, car je panse qu’il ne le fut onques, ne n’y ot

110onques pensé(e); en tant que je oseroie dire qu’il contoit

mieulx la Trinité qu’il ne fait fol amoureux. Aussi y a il plus

pansé. Et pour yce j’eusse cause assés de dire a toute celle

[fol. 186 b] plaidoirie, qu’il n’y fault point respondre, car tout

le plaidoié est fondé sur ung fol amoureulx, et l’aucteur ne

115sceit qu’est fol amoureux. Et ne vault riens de dire que,

ja soit ce qu’il ne soit fol amoureux, si entent il par auenture

mieulx que tel [qui] l’est ou a esté—ce puet estre. Mais j’ose

bien dire que c’il meismes l’eust esté et ne le fust aparent il

entendist mieux la moitié, qu’il ne fait. Car trop plus a

120experience de ne say quelle puissance que n’a meismes l’effait

de viue voix. Toutevoies la verité et le bon droit sont telz

et si clers pour celluy qu’il appelle fol amoureux, qu’il ne me

greuera riens respondre aux particulieres raisons que propose

dame Eloquance theologienne, comme on li met seure. Car

125par ma foy elle nel se pansa onques, la bonne dame, comme je

diray cy aprés. Je suppose encor que le dit Meung eust esté fol

amoureux par aucun temps.

PREMIEREMENT donc dame Eloquance theologienne

dist que maistre Jehan de Meung porte en son front le tiltre

130escript de sa condampnacion par ce mot fol amoureux, en

disant: “Qui craventa jadis par feu et flamme Troye la grant?

FOL AMOUREUX. Qui fist destruyre lors plus de cent mil

gentilz hommes, Hector, Achilles, et autres? Fol amoureux.

Qui chassa hors de Ronme le roy Tarquinius? Fol amoureulx,”

135—et d’autres similitudes parelles. JE DEMANDE a dame

Eloquance se cest argument tent a blasmer estre fol amoureulx,

ou a blasmer le liure de la Rose pour ce qu’un qui fut

fol amoureulx l’a fait? Si tent[44]a blasmer fol amoureux,

je n’y respons point, car je confesse que c’est folie et sans

140raison que de l’estre, et ne fault ja qu’on c’efforce de plus

blasmer fol amoureux que fait le liure de la Rose. Auise

bien, qui le lit, ne dit-il pas dudieud’Amours:

“C’est le dieu qui tous les desuoye”[45]et depuis:“Mais de la fole amour se gardent,145Tant les cuers esprennent et ardent.”[46]“C’est ce que la pel t’a maigroié.”[47]“Son cuer mis en amour de famme,Dont maint ont perdu corps et ame.”[48]“C’est l’amour, qui souffle et atise150La brese qui t’a ou cuer mise.”[49]“Quiconques a raison s’accordeJamais par amours n’amera.”[50][fol. 186 vo. a] “Que ceulx qui plus le hantentEn la fin plus s’en repantent”[51]

“C’est le dieu qui tous les desuoye”[45]et depuis:

“Mais de la fole amour se gardent,

145Tant les cuers esprennent et ardent.”[46]

“C’est ce que la pel t’a maigroié.”[47]

“Son cuer mis en amour de famme,

Dont maint ont perdu corps et ame.”[48]

“C’est l’amour, qui souffle et atise

150La brese qui t’a ou cuer mise.”[49]

“Quiconques a raison s’accorde

Jamais par amours n’amera.”[50]

[fol. 186 vo. a] “Que ceulx qui plus le hantent

En la fin plus s’en repantent”[51]

155et en plus de cent autres lieux que je laisse pour cause de

brieté. Si non, ung ver qui souffir[o]it assés pour tous, c’est

assauoir:

“Maint y perdent, bien dire l’os,Sens, temps, chatel, corps, ame, los.”[52]

“Maint y perdent, bien dire l’os,

Sens, temps, chatel, corps, ame, los.”[52]

160Or espluchent hardiement ce “los,” ceulx qui

plus veulent blasmer fol amoureux que maistre Jehan

de Meung ne fait, et je croy que n’y troueront

que rengier; et quant maistre Jehan de Meung

appelle les secrés membres de famme “saintuaires,” et “reliques,”[53]

165il le fist pour monstrer la grant folie qui est en fol

amoureux. Car ung fol amoureux ne pense a aultre chose

que a ce bouton, et est son dieu et la onre comme son dieu.

Aussi en ce pas la y faigny poetiquement, et aux poetes et

paintres a tousiours esté license pareille de tout faindre,

170comme dit Orace:[54]si n’est ce pas si mal appellé c’on pouroit

bien dire d’appeller ses secrés mambres ceintuaires, car les

portes et les murs d’unne citey selonc les loys sont appellés

saintes pour ce que s’on y commet force ou les trespasse sans

congié il (l)y a poinne. Ainssy est il des secrés membres de

175fame, il y a peine qui y fait force ou qui sans force indeuement

les trespasse; et si dit la Bible qu’on souloit saintifier les

secrés manbres de femme.[55]MAIS se l’argument tant a

blasmer le liure de la Rose pour ce qu’un qui fut fol amoureux

l’a fait, je me merueille comment dame Eloquance ne fait

180premierement ses conclusions contre Salmon, Dauid, et aultres

folz amoureux, qui furent trop deuant Meung, desquelz les

liures sont meslés en la sainte escripture et les paroles ou saint

mistere de la messe. Qui fist tuer Urie le bon cheualier par

trahison pour commettre adultere auec sa femme? Fol

185amoureux. Qui fist edifier temples aux ydoles pour l’amour

de fammes estranges? Fol amoureulx,—et trop d’autres

que je trespasse. Contre ceulx cy deust premieremant parler

dame Eloquance, se son argument protestast. Mais nannin

voir. Ne lisons nous pas que Saint Pierre et Saint Pol aprés

190leur pechié furent plus fermes en la foy, et plusseurs autres

[fol. 186 vo. b] pareillement? Je dy que maistre Jehan de

Meung, puisqu’il fut fol amoureux, fu tres fermes en raison;

car de tant qu’il congnut mieux la folie qui est en fole amour

par experience, de tant la desprisa il plus et loua raison. Et

195quant il fist ce liure de la Rose il n’estoit plus fol amoureux,

ains s’en repantoit de l’auoir esté, comme il appert par ce

qu’il sceut si bien parler de raison. S’il ne l’eust congnue,

amee et entendue, il n’en[56]eust ainssy seu parler, comme il en

parla. Et toutevoies il est vray que fol amoureux ne la congnoist,

200aime, ou entent. Et si dit, en chapistre de Nature,

quant il parle de paradis, que les choses du Vergier Deduit ne

sont que fanfelues.[57]Et de la fontaine Narcisus dit:

“Dieux! que bonne fontaine et sade,Ou li saint deuienent malade.”[58]

“Dieux! que bonne fontaine et sade,

Ou li saint deuienent malade.”[58]

205Et qu’elle

“enjure de mort les vifs.”[59]

“enjure de mort les vifs.”[59]

Comment pouoit il mieux monstrer qu’il n’estoit pas

fol amoureux, et qu’il amoit raison que en blasment le Vergier

Deduit et les choses qui y sont; et en louant raison et mettant

210ung aultre part[60]ou Vergier, ouquel il figure si noblement la

Trinitey et l’Incarnacion par l’escharboucle et par l’oliue qui

prent son acroissement de la rousee de la fontaine,[61]etc. Des

qu’il commensa ce[ste] escripture, il entre en raison et dieu

sceit combien il se tient, a painne se peut il oster. Aussy ne

215s’i estoit gaires tenu le premier aucteur. Et ne cuide pas que

ce qu’il dit en son Testament: “J’ay fait en ma jonesse maint

dit par vanitey”[62]—qu’il entende de ce liure de la Rose. Car

vraiement comme je monstreray mais, il entendoit d’aucunes

balades, rondiaux [et] virelais que nous n’auons pas par

220escript, au moins moy. MAIS VENONS A CE QUI FAIT A

TON PROPOS—dame Eloquance, adressant ses parolles a

ceulx qui soustiennent ce fol amoureux, dit ainssy: “N’est

ce pas,” fait elle, “rage dire que on doye parler muement et

baudement, et sans vergoingne, tant soient deshonnestes les

225parolles au jugement de toute gent, etc?” Ha! dame Eloquance,

on vous impose cy mal reciter vostre fait principal,

sur quoy vous fondés tous vos argumans ensuiuans. Mais

n’en sachiés mal gré a celluy qui ce fait; car je tieng veritablement

qu’i[l] ne le fait pas essienment. [fol. 187 a] Certes il a

230eu pou plaisance a ce tres noble liure de la Rose, par quoy il

l’a pou veu, ou noyant, ou, comme je cuideroie mieux, [de]

ce qu’il a pou veu y a il desplaisance. Je ne doubte point

que, c’il eust veu et releu par fois souuent recordees, que de

tant comme son entendement passe tant d’autres que je ne

235say lesquelz non, de tant plus le louast, prisast, amast et

honnourast. VEES CI, VEES CI les parolles que dit Raison:

“Biaux amis, je puis bien nommer,Sans moy faire mal renommer,Appertement par propre nomChose qui n’est ce bonne nonVoire du mal seürementPuis je bien parler proprement”[63]

“Biaux amis, je puis bien nommer,

Sans moy faire mal renommer,

Appertement par propre nom

Chose qui n’est ce bonne non

Voire du mal seürement

Puis je bien parler proprement”[63]

etc. Il ne dit pas c’on en doye parler. Il dit qu’on en puet

parler; ce n’est pas tout ung deuoir et pouoir. Je confesse

245que querir occasion de parler de l’euure de nature, en laquelle

se fait la polucion qu’aucuns tant abhominent, et se soubtiuer

a en parler diuersement pour le plaisir c’on y auroit, trop ce

seroit mal fait. Et ainsy l’entent Tulle ou liure des Offices[64]

et les autres philozophes qui pareillement en parlerent. Mais

250quant on parle de plusseurs choses diuerses, et, sans y venir

par affeccion particuliere, on descent aux secrés membres, on

en puet parler proprement. Et ainssy en parle maistre Jehan

de Meung ou chapistre de Raison. Et par dieu une fois en

conuient il parler au moins, quant on leur meist non premierement,

255et on ne meist pas le non premierement pour en parler a

celle fois seulement et non jamais aprés. Et s’il est licite d’en

parler en la maniere que Raison en parle. Ainssy les nomme

la sainte escripture par leur propre non et tres proprement;

pareillement les loys en plusseurs lieux; et oultre les secrés

260membres sont necessaires et utiles et proufitables et biaux et

bons. Encor deffent la Bible que homme a qui on les a

coupés n’entre en l’eglise.[65]Et la les nomme elle tres proprement,

ne je ne croy pas que Jhesu Crist eust membre qu’on ne

pouist nommer honnestement. Toy et tes complices aussy

265les nommés par leur seur non, lesquelz seur nons, par ce que

les propres nons sunt communs a diuerses choses, furent

trouués pour plus specifier ycelles. Et si ne parle pas Raison

de l’euure en laquelle est pollucion, mais nomme les membres

ad ce: et autres choses deputés, non pour tant ce ses nons

270desplaisent [fol. 187 b] a aucuns: ne desplaisent il a chascun.

Je dis cecy pour ce que dame Eloquance dit “tant soient

deshonnestes les parolles au jugement de toutes gens.” N’il

ne faut ja dire que bonne coustume defent d’en parler proprement.

Se la coustume est bonne ou mauuaise, je me tais.

275Mais dire que fammes n’ont pas a coustume d’en parler ainsy

plainnement, dame Eloquance n’en aura pas les gans. Car ou

chapitre de Raison est dit:

“Se fammes nes nomment en France.Ce n’est fors desacoustumance.”[66]

“Se fammes nes nomment en France.

Ce n’est fors desacoustumance.”[66]

280et dit “en France” notablement[67]pour ce que son liure est en

franssois; et si puet estre qu’ailleurs qu’an France fammes

les nomment proprement. Encor suis ie esbahis de la coustume.

Car fammes nomment bien leurs secrés membres par

leur propre non; ilz ne veulent nommer ceulx des hommes.

285Si ne voy je pas qu’il soient plus honnestes que ceulx des

hommes. VOIRE mais, ce dit dame Eloquance, il garda mal

les regles de rethorique, car il deust auoir resgardé a qui

Raison parloit;—c’elle eust parlé a ung lé, clerc, ou theologien,

aucune chose feust. Mais elle parloit a ung fol amoureux,

290qui par telz parolles puet estre esmeu a charnalité, ce que

ne seroit ung grant clerc ou theologien. Et semble par ses

paroles qu’estre clerc, philozophe, ou theologien et fol amoureux,

ne se sueffrent pas ensemble, ains sont incompatibles.

Helas! il en va bien autrement, et est alé et ira. Donc c’est

295dommages, comme de Dauid et Salemon et autres. Aucuns

docteurs meismes dient que Salemon fist les cantiques pour

l’amour de la fille Pharaon, si fust il tenu le plus sage qui fust

deuant luy ne de son tamps. Brief, on y ameneroit plus de

mil exemples de gens qui furent clers et folz amoureux. Car

300il s’antresueffrent auxi bien ensemble qu’estre clerc et cheualereux

comme furent Pompee, Julius Cesar, Cipion, Tulle et

autres. Mais je croy pour ce que cil qui telle plaidoierie a

compilee est clerc, philozophe, et theologien sans estre fol

amoureux, qu’i[l] cuide qu’ausy soit il des autres. Et n’est

305il pas possible que il meismes ou tamps a venir soit fol amoureux?

Par dieu si est; si n’en seroit il ja moins clerc, au moins

au commansement de la fole amour. Aussy ne s’esmeut pas

ung homme a folement amer pour nommer deux ou trois

membres secrés, de par dieu, puis qu’il les fault ainssy nommer.

310Quant Raison les nomme elle presche au fol amoureux

qu’il s’ostast [fol. 187 vo. a] de la fole amour. Et en parlant

de diuerses choses vint a propos de parler des secrés membres.

Vrayement s’il eust tousiours ainsy esté auccupé,

Oyseuse ne luy eust ja ouuert l’uis du Vergier. Encore nonobstant

315qu’il fust desja fol amoureux, le fist Raison esmouuoir

de s’en oster, comme le dieu d’Amours luy reproche.[68]Et que

maistre Jehan de Meung ou chapistre de Raison ne descendi

pas a parler des secrés membres pour affeccion qu’il y eust

d’en parler nuement et baudement, mais pour ce qu’il

320vint a propos et pour monstrer la folie a ceulx qui dient qu’il

n’est licite d’en parler en nul cas par propres nons, appert

par ce que ailleurs, ou il parle de l’euure de nature, ne le

nomme il pas par propre non comme ou chapistre d’Ami et de

la Vielle, esquelz il nomme le “jeu d’amours,”[69]la “besongne

325d’amours,”[70]et “ce tripot:”[71]si ne fault ja dire qu’il garda mal

les regles de rethorique, car il monstre euidement qu’il les

auoit naturelement et par estude. J’ose dire que qui le dit[72]

et entent, il entendra auec maistre Jehan de Meung, ne deuoir

autremant parler qu’il parla. Et quant dame Eloquance dit

330qu’il atribue a nature parler de dieu, je dy qu’elle le puet et

doit faire. Et que la chamberiere peut bien parler a son

maistre; et pareillement Saint Augustin (ou liure de seul parlers,

la ou il fait l’ame deuote demander a la terre et aux

autres elemans, c’ilz estoient son dieu et qu’il respondent que

335non, et qu’elle la quiere plus hault) dit aprés que les responces

de choses sont la testacion de dieu.[73]Aussy veult monstrer

Meung qu’il estoit naturel et crestien en parlant de nature, et

sy estoit poete comme j’ay dit, pourquoy li [p]laissoit de tout

parler par ficcion. VOIRE-MAIS, FAIT DAME ELOQUANCE:

340“Ce fol amoureux fait dire a Raison ce que par

auant Cupido deffent et puis fait une meniere de se reprandre.”

“O! dya, fait elle, ce ne fu pas ung meisme aucteur, mais cil

sur le commensement duquel cestuy Meung edifia son ouuraige:

les fondemans estoient bons et nes et cestuy y fist ung

345fo[r]millon de fange.”

CERTES VESCY TROP BIEN DIT! a quel fin est ce,

je luy pry, que Cupido baille du bouton [fol. 187 vo. b] c’est a

dire, qu’il amengne a execucion fole amoureusse? Et veuci

trop contradiccion, qu’il blasme Raison qui chastie l’Amant

350d’estre fol amoureux, et loue Cupido qui ensaingne comment

on en venra a chief. MAIS TU NE PEUS TAIRE, se dis

tu de ce que Raison dit, que en la guerre amoureuse, mieulx

vault decepuoir que deceus estre[74]; et argues donc, s’ensuit il,

que tous deux sont bons, qui ne puet estre par mon serment.

355Se tu te fusses deportee d’escripre cest argument ce fust ton

honneur, il n’est pas a mettre en escript; nom, c’est pour les

enfans d’escole enpennee et defant d’autres, quant ilz sont

plusseurs, a arguer sur une mesme proposicion. Et ne dit pas

Jhesucrist que mieux fust a Judas s’il n’eust onques esté,

360qu’auoir [fait] trahison [a son] maistre? Il s’en suyroit par

ton argument que tous deux fussent bons. L’en ne doit pas

prendre ainssy les mos a la letre, mais selons les mos precedans

et l’entendement de l’aucteur. Le ver sans[75]moyen precedant

ces quatre que tu as allegués, est:

365“Mais se sont li moins deceü.”[76]

365“Mais se sont li moins deceü.”[76]

Je croy que ce n’est pas a dire que bon soit deceuoir.

En oultre je dy qu’il ne vaulroit mieux, c’est a dire, qu’il me

greu[er]oit moins faire samblant de toy amer pour moy aasier

de ton corps qu’il ne feroit pour celle meisme fin que j’en

370fuisse fol amoureux pour quoy j’en perdisse mon estude, sans,

tamps, chastel, corps, ame, los, comme dit est[77]. Car tous les

maux qui s’ensuiuent par le premier cas s’ensuyent par le

second, mais non pas tous ceulx qui s’ensuiuent par le second

s’ensuyent par le premier. Toutevoies tien je que ces quatre

375vers: “car adés vault il mieux, biau mestre,” etc. et aucuns

autres sont adioustés; donc ceux qui ce sont m’esprannent

trop. Car je ne voy pas c’on y peust adiouster n’y oster sans

empirer.

OR ALONS OULTRE. Quelle deshonnesteté a il, se dit

380dame Eloquence et toy aussy, en ce chapistre de Vielle, qu’i

peut on noter fors toute laidure, et pareillement, ou chapistre

de Jalousie, et voulroies [fol. 188 a] bien auoir trouué qui te

peust soulre par quoy ton entendement fust rasadiés! A

quoy peuent estre proufitables tant de parolles deshonnestes,

385qui en ce liure sont? Mais,sais tu, je ne condampne pas

l’aucteur en toutes pars dudit liure, comme se tu voulsisses

dire que tu le condampnes en ce en quoy tu le reprens, et te

fais juge aprés ce que tu as parlé par oppinion ou par

presumpcion oultrageuse. O tres fole oultrecuidance! O parolle

390trop tost yssue et sans auis de bouche de famme, qui condampne

homme de si hault entendement, de si feruant estude,

qui, a si grant labeur et meme deliberacion, a fait si tres noble

liure comme celluy de la Rose, qui passe aussy tous autres qui

oncques fussent en langage ou il escript son liure, duquel, quant

395tu l’aras leu cent fois, se tu entens la greigneur partie, tu

n’employeras onques mieulx temps ne ton entendement. Vrayement

celuy qui a compillee la plaidoierie dame Eloquance, a

esté plus prenant et gracieux que tu n’as. Car il dit a la fin

du plaidoyé qu’il n’oÿ point de sentence rendre. Mais quoy!

400selonc ce que dit Terence: veritey engendra hayne, et flaterie,

amis;[78]je me doubte pour ce qu’il dit verité que tu le vuelles

mordre. Mais je te conseille que tu gardes tes dens. Je

respons a dame Eloquance et a toy par ung meisme moyen, et

dy que maistre Jehan de Meung en son liure introduisy

405personnaiges, et fait chascun personnaige parler selonc qui luy

appartient, c’est assauoir, le Jaloux comme Jaloux, la Vielle

comme la Vielle, et pareillement des autres. Et est trop mal

pris de dire que l’aucteur tiengne les maulx estre en famme

que le Jalous, en faisant personnaige, propose;—non fait,

410certes, mais il recite ce que tous les jours ung jaloux dit de

toutes fammes pour monstrer et corrigier la tresgrant

desraisonnableté et passion desordenee, qui est en homme jaloux.

Et la cause pourquoy ung jaloux dit, c’est a dire, que le muer

[readmuet] a dire tant de maulx de toutes fammes, et non pas

415seulement de la sienne, c’est a mon auis que regulierement

ung chascun homme marié, auant qu’il soit jaloux, cuide

auoir la milleur [fol. 188 b] famme, ou au moins auxi bonne

comme il en soit point, et vient ceste cuidance, comme je

tieng, partie pour l’amour qu’il a a elle—et chose amee n’est

420pas de legier mescrue, laquelle amour vient pour ce que la

famme est sienne, et nos choses nous samblent plus belles et

meilleurs que les estranges—partie aussy pour ce que famme

en la presence de son mary se maintient le plus bel et simplement

qu’elle peut; supposé c’en son[79]absence elle se tiengne

425baudement, et pour ce, comme dit Saint Jherome en une

sienne epistre, ung chascun seut sauoir le darrenier les maulx

de son ostel.[80]Je croy bien qu’il y a d’autres raisons assés.

Mais toutevoyes quelque raison qu’il y ait, experience monstre

ce que j’ay deuant dit, c’est assauoir, que l’omme auant qu’il

430soit jaloux, [croit] sa famme la meilleur ou auxi bonne comme

il en soit point, mesmement quant a chasteté, et c’est bien fait

d’ainsy cuidier en marraige parmy la moderacion terencienne,[81]

c’est assauoir sans riens trop, car autrement n’y auroit paix

entre gens mariés, et fut le moyen par quoy Aspasia mist

435accort entre Xenophon et sa famme, comme recite Tuelle en

sa rethorique.[82]Pour ce donc, quant jalousie surmeut a ung

mary et souspessonne mal en celle qu’il tenoit parauant pour

si bonne que maleur n’y suppose qu’elle n’y ait coulpe comme

il auient bien souuent, mannuement celle furent [readfureur]

440et passion desordenee de jalousie, qui propremant est appellee

mal felon ... dit il que toutes sont teles. Et c’est ce que dit

Aristote en sa rethorique[83]que qui a ung mauuais voisin, il

cuide que tous les autres soient telz. Ung cheualier a renon

d’estre le plus fort, le plus appert, le plus hardy, et le mieux

445auisé en armes d’ung royaume, et pour tel le tiengne chascun;

et il vient cheualier estrangier, qui le desconfesse cheualereusement;

on tenroit qu’il n’est autre cheualier d’icelluy royaume

que l’estrangier n’eust desconfit. Et pareillement juge ung

jaloux sur toutes fammes quant il tient la sienne pour abatue—

450en especial ceulx qui plus ont cuidé et tenu leurs fammes

bonnes et chastes, auant que jalousie y suruenist. Or aux

similitudes dame Eloquance. Se ung se nomme aduersaries

du [fol. 188 vo. a] Roy de France, ce dit dame Eloquance, et

soubz ce nom il li fait guerre; se en la personne d’ung sarrazin

455ung homme seme erreurs en la foy, en sera il excusé? Et

d’autres pareilles, qui tant soit pou ne sont a propos. Je li

demande pourtant, se Saluste recite la coniuracion de Catiline

encontre la chose publique de Ronme, en est il pour ce coulpable?

Pourtant, se Aristote recite les oppinions des anciens

460philozophes contenant erreurs en philozophie, est il semeur

d’erreurs en icelle? Pourtant, se la sainte escripture recite les

abominnables pechés de Soudome et Gomorre, enorte elle

yceulx ensuir? Quant tu vas au sermon, n’ois tu pas aux

prescheurs respondre[84]les vices que tous les jours font hommes

465et fammes, affin qu’ilz aillent le droit chemin? En bonne

foy, damoiselle, si fait; on doit rementeuoir le pié de quoy on

cloche pour plus droit aler. HA! DAME CHASTETÉ, est ce

le louyer que vous voulés rendre a maistre Jehan de Meung,

qui tant vous a prisee et toutes autres vertus et blasmés tous

470vices comme entendement humain le puet concepuoir? Voire,

comme entendement humain le puet concepuoir, non [read

n’en] vous soubzriés[85]ja. Je dy que qui bien lit se liure, et

souuent pour le mieux entendre, il y trouuera ensaignemans

pour fouir tous vices et ensuir toutes vertus. Et ne dit il pas

475en chapistre du Jaloux que:

“Nul qui viue chastementNe peut venir a dampnement?”[86]

“Nul qui viue chastement

Ne peut venir a dampnement?”[86]

Et ou chapistre de Raison:

“Celuy, qui va de ly querant,480Sces tu qu’il se fait? Il se rent,Commes serfs et chetif et nicesDu prince de trestous les vices;Et que c’est de tous maulx la racine,Si comme Tulle le determine.”[87]485“Jeunesce met hommes es folies,Es bobans, et es ribaudises,Es luxures et es oultraiges.”[88]

“Celuy, qui va de ly querant,

480Sces tu qu’il se fait? Il se rent,

Commes serfs et chetif et nices

Du prince de trestous les vices;

Et que c’est de tous maulx la racine,

Si comme Tulle le determine.”[87]

485“Jeunesce met hommes es folies,

Es bobans, et es ribaudises,

Es luxures et es oultraiges.”[88]

Et pour plus blasmer vices dit que li mauuais ne sont pas

homme. Et, ou chapistre du Jaloux, dit que tous les vices

490firent faillir [sic] poureté d’enfer pour venir en terre.[89]Et de

Honte dit qu’elle refrene et dompte.[90]Encor parle il plus

contre les hommes que contre les fammes. Ne reprant il, ou

chapistre de Nature, vint et six vices dont hommes est enthechiés?

Et en tant d’autres lieux, que je trespasse, que

495c’est sans nombre. Ou chapistre de Nature [dit] que clers

abandonnés a vices doiuent estre plus pugnis que gens lais et

simples,[91]et que gentillesce gist en vertus; entre lesquelz

vertus, il met dames honnorer et damoiselles.[92]

Par dieu [fol. 188 vo. b] ce n’est pas blasme[r] tout le

500sexe femenin. Je dy cecy contre ton excusacion mise es

darreniers mos de ton epistre. Saint Ambroise, en ung sien

sermon, (le) blasme plus le sexe femenin, car il dit que c’est

ung sexe usagié a deceuoir. Vraiement aussy fais tu;—tu

blasmes plus que Meung, quant tu dis que s’on lisoit le liure

505de la Rose deuant les roynes, princesses et autres grans dames,

ilz leur conuenroit couurir leur face de honte rougie. Car

pourquoy rougiront ilz?[93]Il samble qu’ilz se sentiroyent

coulpables des vices que le Jaloux recite de famme. N’IL NE

BLASME pas religion, comme luy met sus dame Eloquance.

510Il est bien vray qu’il dit que ypocrisie

trahist mainte region Par habit de religion:[94]

trahist mainte region Par habit de religion:[94]

il ne dit pas par religion, mais par l’abbit de religion. Car

comme il dit:

“Qui de la toison dam Belin,515En lieu de mantel sebelin,Sire Ysangrin affubleroit”[95]etc.

“Qui de la toison dam Belin,

515En lieu de mantel sebelin,

Sire Ysangrin affubleroit”[95]etc.

Et c’est ce que dame Eloquance et toy aués dit par autres mos,

c’est assauoir, de mesler miel auec venin pour plus nuyre.

Et quant dame Eloquance dit qu’il dit que jeunes gens ne

520sont point estallés en religion, je dy que quant ung jeune

homme entre en religion par jeunesce et non pas par deuocion,

qu’il n’est pas fermes en icelle. Et c’est ce que dit maistre

Jehan de Meung ou chapistre de la Vielle; et veés cy les

propres parolles:

525“Aussy vous dy [je] que li hom,Quant il entre en religionEt vient aprés qu’il s’en repent,Par pou que de deuil ne se pent.”[96]

525“Aussy vous dy [je] que li hom,

Quant il entre en religion

Et vient aprés qu’il s’en repent,

Par pou que de deuil ne se pent.”[96]

Et ainsy appert qui presuppose qu’i parle d’ome qui se repent

530d’estre entré en religion, comme il auient souuent. Lors dit

il aprés que:

“Ja si gran solers n’auraNe ja si faire ne sauraGrant chaperon, ne grant aulmuce,535Que nature ou cuer ne se muce”[97]

“Ja si gran solers n’aura

Ne ja si faire ne saura

Grant chaperon, ne grant aulmuce,

535Que nature ou cuer ne se muce”[97]

etc. Et ung pou aprés dit:

“Ainssy est il, biaux filz, par m’ameDe tout homme et de toute fammeQuant a naturel apetit,”[98]

“Ainssy est il, biaux filz, par m’ame

De tout homme et de toute famme

Quant a naturel apetit,”[98]

540etc. Il est certaing que naturel apetit d’omme n’est pas de

soy obligier a ne mengier jamais de char, ou estre chaste ou

poure toute sa vie, ou soy tenir [fol. 189 a] tousjours a une

famme, ne pareillement d’une famme a se tenir tousiours a

ung homme, comme propose mesmes dame Eloquance.

545Nostre fragilité est encline aux vices. Veult elle pour ce

louer les vices? Nannil. Aussy, se maistre Jehan de Meung

dit que naturel appetit n’est pas a religion mais au contraire,

ne vuelt il pas par ce blasmer religion et louer son contraire?

MAIS TU ME DIRAS a cecy, que je recite les bonnes paroles

550et non les mauuaises, lesquelles esmeuent a lubricité et

ensaingnent a prendre le chastel Jalousie. Et dame Eloquance

dit qu’il veult bouter hors de chasteté[99]toutes fammes. Je

respons et te dy qu’en toutes manieres de guerre c’est plus

grant auentaige d’estre deffendeur qu’asaillant, mais c’on en

555soit par auant auisé. Et presupposé, se Jalousie a fait faire

ung fort chastel et y a mis bonnes gardes pour le garder, et ce

chastel a esté pris par une certaingne maniere d’assault, se

maistre Jehan de Meung a escripte la maniere comment il fu

pris, ne fait il plus grant auentaige aux gardes du chastel de

560leur auoir enseingné par ou il fu pris, pour eulx en garder

dorenauent pour estouper le trou par ou ce fu, ou y mettre

meilleurs gardes qu’il ne fait a ceulx qui le vouldroient

assaillir? Par dieu, si fait! presupposey ce que j’ay dit auant,

que c’est auantaige que d’estre deffendeur et meismement

565qu’il escript la maniere du prendre en langaige commun a

hommes et fammes, jeunes et vielz, c’est assauoir, en franssois.

OUIDE, quant il escript l’Art d’Amours, il escript en

latin lequel n’entendent fammes; et ne le bailla qu’aux assaillans

pour aprandre a asaillir le chastel—c’estoit la fin de

570son liure sans parler par personnaiges. Mais il, comme Ouide,

bailla tous ses ansaingnemans. Pour ce, moyennant la tres

enorme jalousie des maris Rommains, fut il exillié—que ay je

dit moiennant—certainnement ce fu commensement, moyen,

et fin pourquoy il fu exillié, si le fu que la [fol. 189 b]

580Jalousie tresenorme et felonne des maris Rommains....

Comme, j’ay oy dire a ceulx qui ont esté par pays, la

femme du moins jaloux du pays d’Ytalie et de Rommenie est

plus estroit tenue que la famme du plus jaloux de France. Et

pour ce, s’Ouide fu exillié par jalousie, ce fust[100]comme ung

585homme pour escripre contre la foy. Si se rapelle ne sera point

exillié, mais son liure sera ars. Et le liure pour lequel Ouide

fu exillié dure, dura, et a duré en toute crestienté. Et si se

rappella aussy Ouide en faisant le liure de Remede d’Amours.

Vraiement je n’entens point comment cest exillement se

590soustiengne par raison. Je dy que si un liure est cause

d’exillier son aucteur, le liure doit estre premierement exillié.

Mais a propos de ce que dit dame Eloquance theologienne,

qu’un vin qui ne nuyra a ung sain, fera fors du sens ung qui

tremblera fieures. Pareillement di je qu’un regart fait par

595la fourme[101]ou la famme d’ung Rommain ou Ytalyen donra

occasion au mary, comme j’ay oy dire, de l’empoisonner et

ainssy le murdrier mauuaisement, la ou ung baisier en

France ne donroit pas occasion de tenser sa famme ou au

mains la ferir. Si ne fault ja dire que maistre Jehan de

600Meung ne mist pas tant seulement en son liure l’Art d’Amours

que Ouide fist, mais de biaucop d’autres aucteurs, car, de tant

comme il recite diuerses manieres d’assaillir, de tant aduise il

plus les garder du chastel pour eulx en deffendre, et a celle

fin le fist il. En verité, je cognois homme fol amoureux

605lequel pour soy oster de fole amour a emprunté de moy le

Rommant de la Rose, et luy ay oy jurer par sa foy que c’est la

chose qui plus li a aidié a s’en oster. Je di cecy pour ce que

tu quiers: “Quans en sont deuenus hermites ou entrés en

religion?” et “qui print grant paine pour noyant?”

610ENCORE QUI PLUS EST. La Vielle que dame Eloquance

et toy blasmés tant, auant qu’elle presche a Bel

Aqueil, dit en protestant:

“Je vous dy bien auant le copNe vous vueil pas en amour mettre620[fol. 189 vo. a] Mais soubz[102]en voulés entremettre,Je vous mostreray voulantiersEt les chemins et les santiersPar ou je deusse estre allee,”[103]

“Je vous dy bien auant le cop

Ne vous vueil pas en amour mettre

620[fol. 189 vo. a] Mais soubz[102]en voulés entremettre,

Je vous mostreray voulantiers

Et les chemins et les santiers

Par ou je deusse estre allee,”[103]

etc. Et aprés dit expressement a Bell Aqueil, que ce qu’elle

625luy presche c’est affin qu’il n’y soit deceus:[104]

“Et qu’il est fol[105]certainnementQui pour jurer croit nul amant;”[106]

“Et qu’il est fol[105]certainnement

Qui pour jurer croit nul amant;”[106]

et s’il y a paroles qui samblent plus baudes ou plus diffamans

le sexe feminin, il recite les aucteurs qui dient ycelles, car,

630comme il dit, il n’y fait riens fors reciter, si me semble c’on

deust premierement blasmer les aucteurs que les reciteurs

d’iceulx comme j’ay desja dit. Mais tu me diras: pourquoy

les recitet il? Je di qu’il le faisoit pour plus ansaingnier les

portiers et a garder mieulx le chastel, et aussy qu’i[107]sont a

635propos, car son propos fu de poursuir la matiere commensee

et touchee par Guillaume de Lorris, et en ce faisant parler

de toutes choses selonc leur estat au proufit de creature humaine,

tant a l’ame comme au corps. Pour ce parle il de

Paradis et des vertus pour les suir, et des vices pour les fouir.

640Et de tant comme il parle de vices et de vertus d’enfer et

paradis pres a pres l’ung de l’autre, monstre il plus la beauté

des uns et la laidure des autres. Et ce qu’il dit ou chapistre

de Jalousie et de la Vielle et en autres lieux touchans le fait

d’amours, il le fist en poursuyant l’euure commencee par

645Guillaume de Lorris. Ne Genius ne permet pas paradis aux

folz amoureulx, comme li met sus dame Eloquance, car il

parle de ceulx qui exercitent bonnement les œuures de nature.

Ce n’est pas tout ung, exerciter les euures de nature bonnement

et estre fol amoureulx; ne Nature ne Genius n’enortent pas

650c’on soit fol amoureux, mais ilz enortent suyure les euures de

nature, lesquelz sont licites aux fins auxquelz ilz les enortent

d’exerciter, c’est assauoir, pour continuer l’espesse humaine,

et pour delaisser l’euure contraire a nature, qui est abhominnable

a plus exprimer. Et combien que je n’ose ne vueil dire

655que exercer l’euure de nature a ses deux fins dessusdictes, tant

seulement hors de marraige, ne soit pas pechié, toutevois

[fol. 189 vo. b] ose je dire qu’il est permis icelle exercer a ses

deux fins en l’estat de marraige, et c’est ce que dit maistre

Jehan de Meung ou chapistre de la Vielle. Pour ce fist on les

660mariaiges

Par les conseilz des hommes saiges,[108]* * * * * * * * * * * * * * * * * * *Pour oster dissolucionsEt contemps et occisions,Et pour aidier les norretures,665Dont il ont ensemble les cures.[109]

Par les conseilz des hommes saiges,[108]

* * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Pour oster dissolucions

Et contemps et occisions,

Et pour aidier les norretures,

665Dont il ont ensemble les cures.[109]

Par dieu ce n’est pas blasmer mariaige, di ie, qu’il fut ordenés

par sages gens, mais je te diray que Saint Augustin en dit en

son liure des confessions: “bonne chose est a homme ne

toucher famme,” et “qui est sans famme espousee, il panse

670aux choses qui sont de dieu pour luy plaire, mais cil qui est

joint par marraige panse les choses qui sont du monde pour

plaire a sa famme.”[110]Je te ramentoy cecy et a ceulx qui voullent

aprandre et corrigier par leur langaige sans raison aucteur,

lequel soit notable et non repris parauant, combien qu’il puet

675estre qu’il saiche mieulx que le ramenteueur. Mais il n’est si

mauuais sourt que cil qui ne vuelt oyr. IL SAMBLE DONQUES

que se l’euure de nature est licite an aucun cas, qu’elle

n’est pas mauuaise de soy, mais par aucun consequant; se

Genius ammonneste a suyre leseuuresde nature meismemant

680a ces deux fins que j’ay dites, et qu’il est licite a les exerciter

au moins par mariaige en permettant paradis a ceulx qui les

suyront bonnemant, mais qu’ilz se gardent bien des vices.

Car ce sont ses propres mos; je n’y voy point de mesprison.

ET POUR CE que chascun n’a pas leu le liure de la Rose, je

685reciteray ycy les propres mos de Genius, et me soit pardonné

se je suis trop prolix en recitant ores et autresffois les propres

mos du liure. Deux causes le me font faire, l’une ci est affin

c’on ne cuide que je die chose qui ne soit ou liure, pour ce que

mains [fol. 190 a] sont qui ne le lisent point, comme j’ay dit.

690L’autre raison est que je ne pouroye en prose aussi briefment

reciter une chose, comme maistre Jehan de Meung la dit en

rime leonine. Veés cy doncques les mos de Genius:

“Et qui de bien amer se painneSans nulle pensee villainne695Et qui loyaulment s’i trauailleFloris en paradis s’en aille;Mais qu’il se face bien confes,J’en praing sur moy trestout son fesDe tel pouoir comme jel puis prendre.”[111]

“Et qui de bien amer se painne

Sans nulle pensee villainne

695Et qui loyaulment s’i trauaille

Floris en paradis s’en aille;

Mais qu’il se face bien confes,

J’en praing sur moy trestout son fes

De tel pouoir comme jel puis prendre.”[111]

700Et pour recapituler son sermon dit:

“Pansés de nature honorer,Serués la (bien) par bien labourer.[112]* * * * * * * * * * * * * * * * *Et se de l’autruy riens auésRendés le, se vous le saués705Et se vous rendre ne pouésLes biens despendus ou joués,Aiés en bonne voulentéQuant des biens aurés a planté.D’occision nul ne s’aprouche,710Nettes aiés les mains et bouche,Soyés loyal, soiés piteux,Lors yras ou champ delicteuxPar trace l’aignelet suyant”[113]

“Pansés de nature honorer,

Serués la (bien) par bien labourer.[112]

* * * * * * * * * * * * * * * * *

Et se de l’autruy riens aués

Rendés le, se vous le saués

705Et se vous rendre ne poués

Les biens despendus ou joués,

Aiés en bonne voulenté

Quant des biens aurés a planté.

D’occision nul ne s’aprouche,

710Nettes aiés les mains et bouche,

Soyés loyal, soiés piteux,

Lors yras ou champ delicteux

Par trace l’aignelet suyant”[113]

et cetera. C’est en brief la recapitulacion de tout le sermon

715Genius et son entencion des choses qu’il a deuant dictes. Et

puis que c’est son entencion, quant tu l’as leu tout au long et

ceulx qui le reprennent, que n’y prenés vous garde? Si ne me

puis assés esmerueiller comme personne l’ose blasmer—je ne

dy pas seulement li, mais ceulx qui prisent et aiment son liure

720de la Rose. Quant a moy, en bonne verité je desire plus estre

des blasmés et repris por protisier [readprisier?] et amer le

liure de la Rose, que je ne fais estre soubtilz blasmeurs et

repreneurs d’icelluy. Et sachent tuit cil qui le reprennent,

qu’il reste encore ung mille, que ne ploienent [readploieront]

725onques le genoul deuant Baal, qui sont tous prests de le deffendre.

S’il eust esté du tamps d’entre vous qui le blasmés, je

deisse que vous eussiés hayne particulere a sa personne, mais

vous ne le veïstes onques. Si ne puis ymaginer dont

ce vient, si non pour la tres eleuee haultesse du liure,

730plus hable a recepuoir les vens de souffles enuieux.

Ta ygnorance n’en est point cause en telz y a; celle

ne venoit [fol. 190 b] toutevoies par pou lire le dit

liure de la Rose; ou, par auenture, faignés vous blasmer

le dit liure pour cause de l’essaucer par esmouuoir les escoutans

735les paroles a le lire? Et vous saués bien que qui le lira, il

trouuera le contraire de vos escripts et tous ensaignemans

tres notables, et en ce cas les repreneurs deuroient estre tenus

assés pour excusés. Car la fin et leur entencion seroit bonne,

quelque moyen qu’il y eust. Si te prie, femme de grant engin,

740que tu gardes l’onneur que tu as pour la hautesse de ton

entendement et langaige bien ordené, et que s’on t’a loué pour

ce que tu as tirey d’un voulet pardessus les tours de Nostre

Dame, ne t’essayes pourtant a ferir la lune d’un bouion

pesant; garde que tu ne rassambles le corbel, lequel pour ce

745qu’on loua son chant se prist a chanter plus fort qu’il n’auoit

a coustume et laissa cheoir sa bouchie; et pour toutes solucions

prie a tous et toutes quil (reads’ilz) le veulent reprendre

ou blasmer en quelque part que ce soit qu’i le lisent auant

quatre fois du moins et a loisir pour mieulx l’entendre. Et je

750pren leur lecture bien entendue pour solucion, et c’ilz ne veulent

riens faire, qu’ilz aduisent la fin a laquelle il escript son

liure, et qu’ilz lisent son excusacion sans estre affecté au

contraire, et je ne doubte pas qu’ilz ne le tiengnent pour excusé,

car il n’y fault aultre excusacion ne responce que celle qu’i

755met droitement deuant le commencement de l’assault. Car

la seulement parle il comme aucteur et la comme aucteur dit:

“Que nul ne doit famme despire,Si n’a cuer des mauvais le pire.”[114]“Et si fait protestacion760Que ce n’est pas s’entencionDe parler contre homme vivant,Sainte religion suiantOr qui vie usë en bonne euureDe quelque robe qu’il se cueure.”[115]

“Que nul ne doit famme despire,

Si n’a cuer des mauvais le pire.”[114]

“Et si fait protestacion

760Que ce n’est pas s’entencion

De parler contre homme vivant,

Sainte religion suiant

Or qui vie usë en bonne euure

De quelque robe qu’il se cueure.”[115]

765Et

Que s’il y a parolesTrop baudes ou trop foles,Que ce requeroit sa matiereQui vers telz parolles le tire

Que s’il y a paroles

Trop baudes ou trop foles,

Que ce requeroit sa matiere

Qui vers telz parolles le tire

770par les propretés de soy, et qu’il n’y fait riens fors reciter.

Et generalment dit qu’il ne dist onques riens qui ne fust pour

ensaignement, c’est assauoir, pour ung chascun auoir congnoissance

de luy meismes et d’autres. Et finablement,

[fol. 190 vo. a]

775“Que c’il y a paroleQue sainte esglise tiengne a fole”[116]

775“Que c’il y a parole

Que sainte esglise tiengne a fole”[116]

qu’il est tout prest de l’amender.

Si m’esbahis par trop, quant il metoit ce los en la bouche

dame Eloquance theologienne, et de tous ceulx de la court de

780sainte crestienté, d’auiser c’il y auoit en son liure que

reprendre, qu’il ont ainssy laissié dormir par l’espasse de cent

ans ou plus; et tant qu’il est maintenant publié par toute

crestienté et, qui plus est, translaté en estranges langaiges.

Mais je croy qu’ilz t’atendoient, toy et les autres qui le veulent

785reprandre. Car je say de vray que par deuant n’a esté

personne qui l’eust seu reprandre. Si sont piessa les quatres

ordres mandiens, entre lesquelz a eu de tres nobles clers,

lesquelz n’auoient pas petite auctorité enuers le pape et les

princes et princesses temporelz et lesquelx il ne flata mie

790grandement. Or resgardés quel prometeur que de Conscience,

qui laisse dormir une cause l’espace de cent ans;—par le corps

dieu! on ne fait point d’onneur a toute celle court sainte de

Crestienté de li mettre asseure telle negligence, et en especial

a dame Eloquance theologienne, qui propose mal son fait

795principal, et emprant mauuaise querelle en la faisant maintenir

et parler par la maniere que les maistres de rethorique

ont baillié en leurs liures, ce qui n’apartient a dame Eloquance

theologienne, comme dit Saint Augustin ou quart de doctrine

crestienne.[117]En bonne foy on li vouloit faire emprandre dure

800prouince a dame Eloquance, si ne li pouoit on trop bailler

d’ayde. Mais je say bien leur responce. Ilz diront qu’ilz n’y

panserent onques. Toutevoyes pri je a toute celle benoite

court qu’ilz pardonnent a celuy qui ce leur a imposé. Car je

say certainnement qu’il tent a bonne fin, c’est assauoir, celle

805meismes a quoy tend maistre Jehan de Meung. Vray est que

je ne le pouroye excuser du tout, qu’i n’y ait mesprenture en

les imputer si negligens et vouloir faire emprandre mauuaise

querelle, mais non pas par malice. Car je tiens que en li n’an

a point, ou si pou comme en homme viuant. Mais par ce tant

810seulement qu’il a pou veu ce noble liure de la Rose, [ne]

cointement ce qu’il en a veu. Veulliés luy donques pardonner,

vous, dame Justice [fol. 190 vo. b] canonique, Raison, Eloquance,

Conscience, et les autres barons de la court sainte

Crestienté et luy commender, en penitance de ce forfait, que

815il lise tout au lonc et au ley, et a loisir, ce tres noble liure de la

Rose, trois fois en l’onneur de celle benoite Trinitey en unité,

laquelle nous ottroit a tous toison si blanche que nous puissiens,

auec le dit de Meung, brouter de[s] herbes qui sont ou

parc a l’aignelet saillant.Amen.


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