Chapter 3

—Galopins! glapissait-elle, en excellent français, vous vous amusez à empêcher le monde de dormir. Attendez que j'avertisse vos chefs!

«Que j'avertisse vos chefs» signifiait: commander un tir.

—Ils tirent par mon ordre, hurla Roy.

Tout, voix allemande et fusillade, rentra dans le silence.

Les sanctions, de part et d'autre, s'arrêtèrent là.

Ce dialogue est peu vraisemblable pour les gens qui ne connaissent pas l'esprit de voisinage d'une longue guerre, l'esprit de famille des marins.

La partie de cartes, reprise, s'éternisait, lorsque le téléphone grésilla. Roy décrocha le récepteur. On entendait mal. Les fils, posés à la six-quatre-deux, en croisaient, en touchaient d'autres. La rumeur du secteur habitait l'appareil comme celle de l'océan un coquillage.

—Impossible de comprendre, dit-il. Je raccroche. Je ne comprends qu'une chose par bribes, c'est que c'est le poste F (le poste F se trouvait à cinq kilomètres) et qu'ils ne peuvent m'envoyer personne. Moi non plus, je n'ai personne. Les boyaux sont chambardés par les torpilles d'avant-hier. Il y en a la plus longue partie découverte. Je n'ai pas envie d'exposer un gamin pour un message. Mes idiots n'ont aucun sens du danger. Ils ne veulent pas allonger la route et comprendre qu'on ne siffle pas, qu'on n'imite pas le chien, qu'on ne crâne pas, à trente mètres des Allemands.

—C'est très simple, dit alors Guillaume. Moi je ne siffle pas et je n'imite pas le chien. Au besoin même, je rampe. Je n'ai qu'à faire le grand tour. J'y vais.

Roy refusa. Guillaume insista. Comme Roy désirait secrètement rester seul avec son chagrin, que le grand tour n'était pas dangereux, et que, secrètement, Guillaume jubilait de cette course nocturne, ils finirent par s'entendre.

Guillaume irait et reviendrait, séance tenante, porter son message chez Roy.

La nuit froide était constellée de fusées blanches et d'astres. Guillaume s'y trouvait, pour la première fois, seul. Un dernier rideau se lève. L'enfant et la féerie se confondent. Guillaume connaît enfin l'amour.

Au lieu de prendre la rallonge, il suivit le parapet de première ligne jusqu'au polder où il fallut ramper. Breuil et lui excellaient à cet exercice peau-rouge.

Après quelques mètres, il rencontra un cadavre.

Une âme avait ôté ce corps en hâte, n'importe comment. Il l'inspecta d'un œil curieux et dur.

Il continua. Il croisait d'autres cadavres jetés par le massacre comme le col, les bottines, la cravate, la chemise d'un ivrogne qui se déshabille.

La boue rendait le quatre-pattes difficile. Quelquefois elle veloute la marche, quelquefois, elle cherche à retenir, avec un gros baiser de nourrice.

Guillaume s'arrêtait, attendait, et repartait. Il vivait là de toutes ses forces.

Il ne pensait ni à Henriette, ni à Madame de Bormes, lorsque, soudain, l'image de Madame de Bormes lui apparut.

Il venait de reconnaître, défiguré par les torpilles, l'endroit du boyau où, quelques jours avant, elle s'était plainte d'angoisse.

—Tout de même, se dit-il, nous avons eu de la chance. On croit toujours le secteur trop calme. La princesse flairait plus loin que nous. On dirait qu'elle avait pressenti la mort de cette tranchée.

Un amoncellement de chevaux de frise et de fil de fer barbelé obstruait le passage.

Pour passer à gauche, il fallait entrer dans l'eau jusqu'aux cuisses. Guillaume prit à droite.

Il débouchait en terre ferme et se félicitait d'une complète absence de fusées éclairantes, lorsqu'il stoppa net.

En face, à quelque distance, on distinguait le bloc d'une patrouille ennemie.

Cette patrouille voyait Guillaume et ne bougeait pas. Elle se croyait invisible.

Le cœur de Guillaume sautait en cadence, battait des coups sourds de mineur au fond d'une mine.

L'immobilité lui devint intolérable. Il crut entendre un qui-vive.

—Fontenoy! cria-t-il à tue-tête, transformant son imposture en cri de guerre. Et il ajouta, pour faire une farce, en se sauvant à toutes jambes: Guillaume II.

Guillaume volait, bondissait, dévalait comme un lièvre.

N'entendant pas de fusillade, il s'arrêta, se retourna, hors d'haleine.

Alors, il sentir un atroce coup de bâton sur la poitrine. Il tomba. Il devenait sourd, aveugle.

—Une balle, se dit-il.Je suis perdu si je ne fais pas semblant d'être mort.

Mais en lui, la fiction et la réalité ne formaient qu'un.

Guillaume Thomas était mort.

La première personne prévenue à Paris fut Pesquel-Duport. Du moins, était-ce probable. On prévenait en lui l'organisateur des cantines.

Cet homme de cœur ne pouvait croire la chose, malgré les preuves.

Il prévoyait le coup de foudre de cette nouvelle avenue Montaigne. Il souffrait de la souffrance de Madame de Bormes.

Ce qu'il ne s'avouait pas, ou s'avouait à demi, c'est que cette mort, pour être une solution terrible, n'en était pas moins une solution. Elle mettait un point final à cette aventure, et lui permettait de garder le secret sur le mensonge Fontenoy.

—Pauvre Guillaume, se dit-il. Le faux oncle ne désavouerait pas un tel neveu. Tué au nord, il mérite l'épitaphe de l'enfant Septentrion: Dansa deux jours et plut.

Il fallait prévenir sa tante et les femmes. Le directeur, qui souhaitait retarder la seconde démarche mais ne voulait pas que ces malheureuses apprissent le désastre indirectement, décida de se rendre chez la tante de Guillaume, et, ensuite, avenue Montaigne.

Il comptait sans madame Valiche.

Pendant qu'il remplissait à Montmartre son triste office et que mademoiselle Thomas, après un silence, prononçait ces paroles qui étonnèrent l'incrédule: «Merci Monsieur. Je le verrai bientôt. Je lui raconterai votre visite», madame Valiche tournait l'angle de l'avenue Montaigne et du rond-point des Champs-Elysées.

Elle ne digérait ni la promenade aux lignes, ni le wagon, ni le triomphe de la princesse, ni le convoi désagrégé par un caprice de Guillaume.

Sa vengeance agissait.

Ce vampire savait toutes les morts, de Belgique en Alsace, avant le reste du monde. Elle connaissait celle de Guillaume par un frère de Gentil, major à Zuydecôte, arrivé en permission le matin.

Il la lui avait offerte sous la forme suivante: «Un crâneur, n'ayant que ce qu'il mérite». Aussi la portait-elle, encore chaude, à Henriette et à madame de Bormes.

Ces deux femmes qui n'osaient trop s'écarter de l'appartement par crainte de manquer d'une minute la réponse de Guillaume à la lettre d'Henriette, sortaient faire des courses.

Elles rencontrèrent madame Valiche dans le vestibule. Son air grave les effraya. Elles revinrent avec elle dans le salon.

Madame Valiche savait envoyer le couteau.

—Je l'avais dit, prononça-t-elle simplement.

Henriette fut la première à entrevoir le malheur.

Elle sauta sur madame Valiche.

En l'espace d'une seconde, la misérable acheva ses victimes. Lorsque Pesquel-Duport entra dans le salon, il ne vint que pour la curée.

Madame de Bormes et sa fille hurlaient, arrachaient leurs robes. Debout, en face d'elles, madame Valiche inventait des détails.

Pesquel-Duport l'empoigna par sa jupe.

—Vous!... vous!... étranglait-il, vous allez me faire le plaisir de décamper—et plus vite.

Il la secouait, la traînait vers la porte du vestibule. Il l'eut écrasée.

Il la jeta dehors.

Qu'importait à madame Valiche? Elle rajusta son chapeau, descendit les marches quatre à quatre, vola chez elle.

Gentil, à table, attaquait les hors-d'œuvre.

—Applaudissez-moi, s'écria-t-elle du seuil. J'ai vu ce que je voulais voir. La mère et la fille. Coup double.

Elle espérait éblouir enfin cet homme qu'elle adorait, qui profitait d'elle et savait l'influence, sur les hystériques, d'une feinte impassibilité.

—Mœurs de la haute, dit-il, sans plus, en beurrant une tartine.

Madame Valiche, ivre d'amour et de haine satisfaite, contempla cet homme qui mangeait, vivait, au-dessus de l'étonnement.

—Docteur, bégaya-t-elle, vous êtes un dieu.

—Il n'y a pas de dieux, Madame. J'y vois clair, voilà tout.

Mademoiselle de Bormes ne put supporter les suites du choc.

Madame de Bormes l'emmena dans un sanatorium d'Auteuil. Elle mourut deux mois après d'une maladie nerveuse qui n'était pas mortelle. C'est dire que, malgré les précautions, elle s'empoisonna.

Du jour au lendemain, sa mère devint une femme âgée. Elle ne voyait que Pesquel-Duport.

—Marions-nous, disait-il. Vous ne pouvez vivre seule.

—Attendez, répondait la princesse. Maintenant, c'est vous qui êtes trop jeune. Nous n'avons guère de chance avec nos âges. Mais ils finiront bien par se rejoindre un jour.

À Nieuport, près de l'église, le cimetière des marins est un brick à la dérive.

Un mât cassé marque le milieu.

Ce brick transporte-t-il de l'opium? Un profond sommeil emplit l'équipage.

Chaque tombe étale un joli décor de coquilles, de cailloux, de vieux chenets, de vieux cadres, de vieux balustres. Une d'elles porte le nom de Jacques Roy.

Jacques Roy s'est éteint en quatre heures, au poste de secours de Nieuport, d'une blessure prise à Saint-Georges, heureux de venger Pajot et Guillaume qu'il imaginait tués par sa faute.

Sa croix porte l'inscription réglementaire.

Mais, sur la croix voisine, on peut lire: «G.-T. de Fontenoy. Mort pour nous.»

Cap Nègre1922.

Poésie (N. R. F.).

Morceaux choisis, poèmes (N. R. F.)

Plain-Chant (Stock).

Escales (avec A. Lhote.—La Sirène).

La rose de François (Belle Édition).

Opéra (Stock).

L'Ange Heurtebise (Stock).

Trois disques: Poèmes d'Opéra (Columbia).

Le Fils de l'air (Disque Ultraphone).

La Crucifixion (Morihien).

Poèmes (Léone—Allégories—La Crucifixion—Neiges) (N. R. F.).

Le Potomak (Stock).

Thomas l'Imposteur (N. R. F.).

Le grand Écart (Stock).

Les Enfants terribles (Grasset).

La Fin du Potomak (N. R. F.).

Le Rappel à l'Ordre (Stock).

Lettre à Jacques Maritain (Stock).

Le Mystère laïc (Quatre Chemins).

Opium (Stock).

Une Entrevue sur la Critique (Champion).

Essai de Critique indirecte (Grasset).

Portraits-Souvenir (Grasset).

Mon premier Voyage (Tour du monde en quatre-vingts jours) (N. R. F.).

Journal d'un Film (La Belle et la Bête) (J.-B. Janin).

La Difficulté d'être (Morihien).

Antigone—Les Mariés de la Tour Eiffel (N. R. F.).

Œdipe Roi—Roméo (Plon).

Orphée (Stock).

La Voix humaine (Stock).

La Machine infernale (Grasset).

Les Chevaliers de la Table Ronde (N. R. F.).

Les Parents terribles (N. R. F.).

Les Monstres sacrés (N. R. F.).

Renaud et Armide (N. R. F.).

Disques: La Voix humaine (Columbia).

Anna la bonne (Columbia).

La scène du Sphinx (Ultraphone).

Dessins (Stock).

Le mystère de Jean l'Oiseleur (Champion).

Portraits d'un Dormeur (Mermod).

Maison de Santé (Briant-Robert).

Dessins pour les Enfants terribles (Grasset).

Dessins pour les Chevaliers de la Table Ronde (N. R. F.).

Mythologie avec G. de Chirico (Quatre Chemins).

Le sang d'un Poète.Film.

L'éternel Retour.Film.

Ruy Blas.Film.

La Belle et la Bête.Film.

L'Aigle à deux Têtes.Film.

La Voix humaine (avec R. Rossellin).Film.

Thomas l'Imposteur (N. R. F.).

Le grand Écart (Stock).

Le Secret professionnel (Sans Pareil).

Léone (N. R. F.).

Parade (Erik Satie).

Le Bœuf sur le Toit (Darius Milhaud).

Les Mariés de la Tour Eiffel (Groupe des Six).

Le pauvre Matelot (Darius Milhaud).

Antigone (Arthur Honegger).

Œdipus Rex (Igor Strawinsky).

Cantate (Igor Markévitch).

Le Jeune homme et la Mort.Ballet.


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