Chapter 9

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?Que ce soit aux rives prochaines!Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,Toujours divers, toujours nouveau ;Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaines!

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau ;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

il baissa la tête et fondit en larmes.

Le matin même, en sortant de la messe, son oncle lui avait dit :

« J'ai un remords.

— Vous, mon oncle!

— Oui, je suis un mauvais parent. Ton frère va partir pour Londres, et je reste à Rome au lieu de l'accompagner. Je sacrifie mes devoirs à mes habitudes.

— Votre conscience est trop scrupuleuse. Est-ce que mon frère a besoin qu'on le mène par la main? N'est-il pas assez grand pour se conduire lui-même?

— Oui, parbleu! s'il allait là-bas pour son plaisir, je resterais ici pour le mien, et je me contenterais de lui souhaiter un bon voyage ; mais il part pour se marier, et je rougis de penser que l'héritier de la plus grande maison d'Italie s'en ira à l'église sans un père, sans un oncle, sans un frère, et seul de sa famille comme un enfant trouvé. Si j'avais seulement dix ans de moins, je ferais mes malles.

— Mais, mon cher oncle, vous vous portez bien, Dieu merci! et vous n'êtes aucunement cassé. D'ailleurs Londres n'est pas si loin, et l'on peut voyager à petites journées.

— Eh! crois-tu bonnement que ce soit le voyage qui m'épouvante? Non, non : je n'ai pas peur d'une ou deux traversées sur un bon bateau, et de quelques centaines de lieues en chaise de poste. La belle affaire pour un homme bâti comme moi! Ce qui me tuerait, mon ami, ce sont les plaisirs.

— Les plaisirs!

— Oui, les plaisirs. Tu es né à Rome, et tu n'as jamais quitté cette terre de bénédiction ; tu ne peux donc pas te faire une idée de la vie dévorante qu'on mène à Londres et à Paris. Déjeuner en ville, dîner en ville, spectacle le soir, bal après le spectacle, rentrer chez soi rompu de fatigue et trouver sur sa table tout un volume d'invitations pour le lendemain ; s'habiller trois fois par jour, s'exténuer en visites, se ruiner en compliments ; attirer sur soi les regards de tout un peuple ; être l'événement du jour, le favori de la mode, la curiosité de la saison ; s'observer, se surveiller, poser enfin comme un acteur sur la scène ou un prédicateur en chaire : est-ce une vie pour un homme de mon âge, et ne vois-tu pas que je succomberais au bout d'un mois?

— Mais, mon oncle, un bon dîner ne vous fait pas peur ; vous allez au théâtre tous les soirs : on ne donne pas un bal sans vous inviter, et vous ne vous en portez pas plus mal.

— Pauvre garçon! est-ce qu'on dîne à Rome? On y prend de la nourriture. Tu ne soupçonneras jamais toutes les sorcelleries de ces cuisiniers français, leurs terribles friandises qui séduisent les yeux, captivent l'odorat et centuplent l'appétit ; la gaieté diabolique qui petille au milieu de ces repas, le fracas des bouchons qui sautent au plancher, le cliquetis des verres entassés pêle-mêle devant chaque assiette, l'éclat des cristaux, la lumière éblouissante des bougies, la variété désespérante des vins : c'est un enfer, te dis-je, et j'en reviendrais brûlé jusqu'aux os. Vive la bonne grosse cuisine italienne, que nous mangeons sans bruit dans la vieille argenterie de nos pères! Vivent nos théâtres simples et tranquilles, où l'on ne va que pour entendre de la musique et pour causer dans l'ombre avec ses amis! Ce maudit Opéra de Paris est une fournaise tumultueuse où les plus jolies femmes du monde vont étaler leurs épaules nues sous un lustre pire que le soleil. Et les bals, bonté divine! qu'ils ressemblent peu à nos petites soirées, égayées par la contredanse, le whist et la limonade! Figure-toi un formidable pêle-mêle de luxe, d'élégance et de coquetterie, une musique insensée, des toilettes scandaleuses, une liberté inouïe, des escaliers encombrés de fleurs, des buffets chargés de viandes, des soupers à ressusciter des morts et à tuer des vivants! C'est un spectacle à voir une fois ; je l'ai vu, je n'en suis pas mort, mais on ne m'y reprendra plus! Cependant Dieu m'est témoin que je voudrais pouvoir accompagner ton frère. »

Cette appétissante satire des plaisirs de Paris produisit tout l'effet qu'on en espérait : Lello offrit de partir avec son frère. Le mot ne fut pas plus tôt lâché que le colonel, sans lui laisser le temps de se reconnaître, courut avec lui annoncer la nouvelle à toute la maison. Le hasard ou la prévoyance de Rouquette fit qu'il y eut ce jour-là vingt personnes à dîner. Tout le monde but au prochain voyage des deux frères.

Lello était venu au palais Feraldi pour apprendre à Tolla tout ce que la ville devait savoir le lendemain ; mais la fable desDeux Pigeonslui coupa la parole, et il pleura en songeant qu'il s'était condamné à partir et qu'on lui avait fermé toute retraite.

Il se coucha mécontent de lui-même, incertain de ce qu'il dirait à Tolla et fort en peine de se justifier à ses propres yeux. A force de chercher, il s'avisa de prier Mme Feraldi de tout conter à sa fille. « Le coup sera moins rude, se dit-il, s'il ne vient pas de moi. » Pour faire sa paix avec sa conscience, il se promit qu'une fois hors de Rome il trouverait le courage de demander le consentement de son oncle. Vingt fois il avait eu la bouche ouverte pour lui tout déclarer, et une sotte timidité l'avait toujours arrêté devant le nom de Tolla. C'est la présence de mon oncle qui me trouble, pensa-t-il ; je serai plus hardi en face d'un encrier. Il s'endormit fort tard et rêva qu'il était un pigeon battu par l'orage. Il fut réveillé à neuf heures du matin par la visite de Rouquette.

« C'est vous? lui dit-il en se frottant les yeux. Je suis bien aise de vous voir. Connaissez-vous la fable desDeux Pigeons?

— Je la sais par cœur. C'est un délicieux roman de trois pages. La morale surtout en est admirable.

— Vous trouvez?

— Sans doute, et je vous recommande de la méditer. Cette fable prouve, mieux qu'un sermon, que deux frères ne doivent pas voyager l'un sans l'autre.

— Deux amants?

— Deux frères!

— J'avais entendu dire qu'il s'agissait de deux amants.

— Qui est-ce qui vous a fait cette plaisanterie? Il n'y a pas plus d'amour dans la fable que dans la barrette du cardinal-vicaire. Écoutez plutôt :

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire!Voulez-vous quittervotre frère?

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire!

Voulez-vous quittervotre frère?

Et plus loin :

… Hélas! dirai-je, il pleut :Monfrèrea-t-il tout ce qu'il veut,Bon souper, bon gîte, et le reste?

… Hélas! dirai-je, il pleut :

Monfrèrea-t-il tout ce qu'il veut,

Bon souper, bon gîte, et le reste?

Mon frère, entendez-vous? D'ailleurs, qui est-ce qui diraitet le reste, sinon un frère, et le frère répond :

Je reviendrai dans peu conter de point en pointMes aventures à monfrère.

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à monfrère.

Croyez-vous, en bonne foi, que, s'il s'agissait de deux amants, les Français feraient apprendre ces vers aux petites filles? Au reste, La Fontaine connaît trop bien le cœur humain pour vouloir que deux amants demeurent cousus l'un à l'autre. Il sait que l'amour le mieux constitué ne résisterait pas à ce régime, et mourrait d'ennui au bout de quelques mois. L'absence, qui tue l'amitié et tous les sentiments tièdes, exalte les passions violentes. Quelle est la femme qui a donné au monde le plus éclatant exemple de fidélité? Pénélope, dont le mari a fait une absence de vingt ans. Lucrèce a repoussé l'amour de Sextus parce que son mari était au camp ; elle l'aurait peut-être écouté, si elle avait eu Collatin sur ses talons. C'est en amitié que les absents ont tort : en amour, ils ont toujours raison. La petite fleur qui ditplus je vous vois, plus je vous aime, est un oracle en amitié ; c'est une sotte en amour. »

Fortifié par ces beaux raisonnements, Lello vint à trois heures au palais Feraldi. On venait de quitter la table. Le comte, la comtesse et Toto prenaient le café au salon. Tolla s'habillait pour faire des visites. Il promena sur ses auditeurs un sourire embarrassé.

« Je suis bien aise, dit-il, que Tolla ne soit pas ici. C'est à vous que je viens demander assistance.

— Et contre qui? dit le comte.

— Contre elle. Si vous ne venez pas à mon aide, elle m'arrachera les deux yeux tout au moins.

— Mon cher client, l'affaire n'est pas de ma compétence. Défendez vos yeux vous-même, si vous tenez à les garder.

— Si j'y tiens, c'est qu'ils me servent à voir Tolla.

— Voici bientôt un an qu'elle vous les arrache tous les jours, reprit la comtesse, et vous n'êtes pas seulement borgne. »

Toto ajouta : « Avec tous les yeux qu'elle t'a arrachés, on aurait de quoi paver la queue d'un paon. Voyons, confesse-toi : qu'as-tu fait?

— Rien encore ; mais je médite une escapade.

— Renonce à ton escapade, et je réponds de tes yeux.

— Impossible, mon ami, j'ai donné ma parole. Il s'agit d'un voyage.

— A Albano?

— Plus loin ; mais il est convenu que nous courrons la poste et que notre absence ne durera pas longtemps.

— Huit jours?

— Davantage. Enfin, puisque j'ai commencé ce diable d'aveu, sachez que mon oncle, bien malgré moi, pour que mon frère ne soit pas seul à ce mariage, a voulu, ne pouvant pas quitter Rome, où il a ses habitudes, me faire partir pour Londres, et il m'a été impossible de refuser. Vous comprenez que si Tolla… »

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Toto, le comte et la comtesse s'étaient dressés comme par ressort autour de lui.

« Vous êtes faible, Lello Coromila, dit sévèrement le comte.

— Lâche cœur, cria Toto.

— Elle en mourra! dit la comtesse.

— Écoutez-moi, reprit-il d'une voix émue. Je vous jure que j'aime Tolla et que je l'épouserai. Maintenant écoutez-moi. Mon oncle et mon frère, qui sont toute ma famille, désirent absolument que je fasse ce voyage. Je souffre plus que vous ne sauriez croire à la seule pensée de quitter Rome ; mais je voudrais concilier tous mes devoirs. Si je témoigne de la complaisance à mes parents, je puis compter qu'ils me payeront de retour. J'assiste au mariage de mon frère pour que bientôt il assiste au mien.

— Monsignor Rouquette n'est-il pas de la partie? demanda le comte. Il a obtenu du cardinal-vicaire un congé de trois mois.

— Cela vous prouve, répliqua vivement Lello, que notre absence ne sera pas longue : trois mois au plus, peut-être deux.

— Combien de temps, demanda Toto, a duré son voyage à Venise?

— Je t'assure, mon ami, que l'on calomnie ce pauvre Rouquette. Depuis six mois que je l'étudie sans qu'il s'en doute, j'ai appris à lui rendre justice. Il m'aime, et il se rangera plutôt avec nous contre les miens, qu'avec ma famille contre nous.

— Puisque vous avez foi en M. Rouquette, dit la comtesse avec amertume, asseyons-nous. Vous avez vu comme la nouvelle de ce départ nous a agréablement surpris : jugez par nous de l'effet qu'elle va produire sur Tolla.

— Chère comtesse, je souffrirai plus qu'elle. Aidez-moi à adoucir la violence du coup. Je sens que je n'ai plus de courage.

— Il doit t'en rester assez, dit Toto, car tu n'en dépenses guère au palais Coromila.

— Eh bien, oui! je suis faible, je suis lâche ; j'ai peur de mon oncle, quoiqu'il soit le meilleur des hommes ; j'ai peur de mon frère, j'ai peur de tout. Accable-moi, tu le peux, je te le permets, je ne me défendrai pas : il y a des moments où je me méprise moi-même! Mais que veux-tu! j'ai promis de partir, ma parole est donnée, la ville entière le sait. Hier, à dîner, devant moi, ils ont annoncé mon départ à plus de vingt personnes! Tout cela empêche-t-il que je n'aime ta sœur et que je ne l'épouse à mon retour? La sotte promesse que mon oncle m'a arrachée viole-t-elle les serments que je vous ai faits? »

Lello s'arrêta brusquement ; il avait entendu la voix de Tolla, qui descendait en chantant le grand escalier du palais.

La pauvre fille ouvrit la porte, courut à Lello, et s'arrêta tout interdite à la moitié du chemin. Elle vit son père horriblement pâle, sa mère agitée d'un tremblement nerveux, les yeux de son frère pleins de larmes, la figure de son amant bouleversée. Ils se taisaient tous et n'osaient ni se regarder ni la regarder. Son cœur se serra ; elle se laissa tomber sur une chaise sans essayer de rompre ce morne silence. Trois longues minutes s'écoulèrent, durant lesquelles on n'entendit que les sanglots de Mme Feraldi. Enfin Tolla n'y tint plus.

« Qu'est-il arrivé? demanda-t-elle ; ma mère, mon père, mon frère, Lello, qu'avez-vous? Parlez, je vous en prie. J'aurai du courage ; répondez-moi. Maman, je t'en supplie. Ah! vous me ferez mourir. Par pitié, dites-moi ce qui m'arrive!

— Pauvre enfant! répondit sa mère, tu le sauras trop tôt! »

Elle ne demanda rien de plus ; elle courut dans la chambre voisine et fondit en larmes sans savoir encore pourquoi. Ce premier moment passé, elle reprit possession d'elle-même et rentra résolûment au salon.

« J'ai pleuré, dit-elle. Vous voyez que je suis calme. Maintenant je veux savoir ce que je suis condamnée à souffrir. »

Au premier mot de départ, elle s'évanouit. Sa mère et Toto la portèrent dans sa chambre. Le comte la suivit, oubliant Lello, qui s'enfuit tout éperdu. En passant devant la loge du concierge, il appela Menico, lui mit deux écus dans la main, et le supplia de lui apporter des nouvelles de sa maîtresse. Il attendit deux heures dans une anxiété mortelle. Enfin Menico parut : il était plus pâle qu'à l'ordinaire, mais il avait toujours son air calme et indolent.

« Parle vite! lui cria Lello. Comment va-t-elle?

— Mieux, Excellence. Elle a eu de grosses convulsions ; maintenant elle dort : vous ne l'avez pas tuée tout à fait. » Il ajouta, en posant deux écus sur la cheminée : « Voici votre argent. Vous allez voyager, vous en aurez besoin. Madame vous fait dire que vous pouvez venir au palais demain soir. »

Le lendemain, en entrant dans ce salon où il avait passé de si douces heures, Lello fut saisi d'un frisson étrange. Personne ne se leva pour venir au-devant de lui. Tolla était trop faible pour courir comme autrefois à sa rencontre. Le comte et Toto s'étaient habillés comme pour une cérémonie. On avait enlevé tous les rideaux qui cachaient les vieux portraits de la famille, et Lello pouvait compter autour de lui dix générations de Feraldi. Le comte lui montra de la main le fauteuil qui l'attendait, puis il commença d'une voix ferme et triste :

« Manuel Coromila, vous voyez que nous sommes ici en conseil de famille. J'ai convoqué mes ancêtres à cette réunion solennelle : je voudrais pouvoir convoquer aussi les vôtres. Vous allez quitter Rome pour longtemps ; je dis longtemps, parce qu'il ne faut pas plus d'un mois pour changer le cœur d'un homme de votre âge. Ce départ, ce n'est pas vous qui l'avez voulu : il vous a été imposé par votre oncle et votre frère. Je sais pourquoi. L'ambition de vos parents ne veut pas que vous épousiez ma fille, et l'on compte sur les plaisirs de Paris et de Londres pour vous la faire oublier. Vous étiez libre de rester : vous avez consenti à partir. Vous étiez libre de déclarer ouvertement votre amour pour Vittoria, depuis tantôt deux mois que vous n'avez plus de père vous vous êtes obstiné dans votre prudence et votre timidité. Je ne vous accuse pas. Je ne vous reproche ni les partis que vous nous avez fait rejeter, ni l'amour incurable que vous avez mis au cœur de ma fille, ni les calomnies que vos assiduités ont attirées sur nous, ni la scène d'hier et la douleur dont vous avez rempli ma maison ; mais je pense que c'en est assez et que nous avons assez souffert. Je vois bien que vous n'aimez plus ou que vous aimez moins, ou que vous n'aimez pas assez pour que l'amour vous donne du courage. Votre constance ne tient plus qu'à un fil, et, sans toutes ces promesses et tous ces serments qui vous sont échappés, la pauvre Tolla serait déjà oubliée. Eh bien! soyez heureux ; rien ne vous retient plus : je vous rends votre parole. »


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