Tandis que Tolla se confessait à sa mère, Mme Fratief se faisait raconter par Nadine l'événement de la soirée et les amours de Lello. Elle lui reprocha amèrement de ne l'avoir pas tenue au courant de ce qui se passait. Si Nadine n'en avait rien dit, c'est qu'elle avait une confiance limitée dans le bon sens de sa mère : elle raisonnait comme ces chasseurs qui aiment mieux chasser sans chien qu'avec un chien mal dressé.
Mme Fratief, née Redzinska, était veuve du général Fratief, aide de camp de l'empereur Alexandre. Après la campagne de France, Fratief, qui n'était plus jeune et que les plaisirs faciles de Paris avaient vieilli autant que la guerre, fut nommé gouverneur de Varsovie. Il vit, au premier bal qui lui fut donné par la ville, la célèbre Sophie Redzinska, dont la beauté opulente lui rendit six mois de jeunesse. Il l'épousa sans dot et malgré les remontrances de la cour, qui se scandalisait de voir un général illustre, un ami de Souvarof et un favori du maître s'abaisser jusqu'à une Polonaise. Le vieux soldat, aiguillonné par un dernier amour, sut donner à ses faiblesses une couleur politique et persuader à l'empereur qu'une telle mésalliance rallierait la noblesse de Varsovie. Après une année de mariage, il mourut, comme le roi Louis XII, au milieu de son bonheur domestique. La générale resta veuve à vingt ans avec une fille de trois mois. Son mari laissait pour tout héritage une année de solde, quarante mille francs environ. Fils d'un petit marchand de la troisième guilde, il avait poussé sa fortune, franchi tous les grades de l'armée et escaladé tous les degrés de la noblesse, sans songer à s'enrichir. Mme Fratief, qu'on appelait à Varsoviela belle et la bête, avait si bien mis à profit la courte durée de son règne, elle avait regardé de si haut ses compatriotes et ses anciens amis, protégé si dédaigneusement sa famille et gouverné sa bonne ville d'un air si impertinent, qu'elle fit en peu de temps une ample provision d'ennemis. Toutes les autorités de la ville assistèrent par devoir aux funérailles du général, mais sa veuve ne reçut pas quatre visites. Le patriotisme polonais saisissait l'occasion de faire pièce à la Russie, sans danger. La belle Sophie tira vanité de cette haine universelle, qui témoignait de son importance et du pouvoir qu'elle avait eu. Elle s'exila comme en triomphe d'une ville qui la repoussait, et partit pour Pétersbourg avec sa fille, ses quarante mille francs, sa beauté, ses diamants, son orgueil, sa sottise et ses espérances. Arrivée, elle vit avec surprise que la cour n'était pas venue au-devant de sa chaise de poste. Elle demanda une audience de l'empereur ; elle l'obtint, et elle courut au palais d'hiver, prête à verser ses chagrins, ses intimités et toutes ses confidences dans le cœur paternel d'Alexandre. L'empereur la reçut à son tour d'inscription, entre un gouverneur de province et un savant étranger ; il lui débita avec bonté un petit compliment de condoléance, et promit de lui assurer, à elle et à sa fille, une existence honorable. Au sortir de cette audience, Sophie courut annoncer aux cinq ou six personnes qu'elle connaissait dans la ville que l'empereur l'avait reçue comme un père, qu'il avait pleuré en parlant de son fidèle Fratief, et qu'il avait fini par lui dire en propres termes : « Désormais, madame, vous faites partie de ma famille ; j'adopte votre chère petite Nadine, je me charge de sa fortune et de la vôtre. Mon palais et mon cœur vous seront toujours ouverts : frappez, et l'on vous ouvrira ; demandez, et vous recevrez. »
Huit jours après, elle reçut deux brevets de quinze cents roubles argent, ou de six mille francs de pension, l'un pour elle et l'autre pour sa fille. C'est ce que la loi de l'empire accorde à toutes les veuves ou orphelines des aides de camp généraux. Chacune de ces deux pensions cessait de plein droit le jour du mariage de la titulaire. Sophie s'imagina qu'on lui faisait une injustice parce qu'on ne faisait point d'injustice en sa faveur ; mais elle avait trop de vanité pour se plaindre. Elle loua sur le canal Catherine un appartement de quatre mille francs, et commanda un mobilier de vingt mille. A ceux qui connaissaient le chiffre de sa fortune et la modicité de sa pension, elle donnait à entendre qu'elle avait dans l'amitié de l'empereur des ressources inépuisables. On la vit pendant trois ans à toutes les réunions de la cour, où le nom de son mari lui donnait les grandes et petites entrées. Sa beauté lui attira quelques déclarations et une ou deux demandes en mariage qu'elle repoussa, attendant mieux. Le grand-duc Michel la distingua pendant un mois ou deux ; il fut promptement rebuté non par sa pruderie, mais par sa sottise. Elle s'essaya sans succès dans le rôle des grandes coquettes : elle avait la figure sans l'esprit de l'emploi. Ses agaceries ne servirent qu'à la compromettre. Trop froide pour faire des sottises gratuites, trop maladroite pour en faire de profitables, elle ne sut ni se donner ni se vendre, et elle garda, sans savoir pourquoi, une vertu à laquelle on ne crut guère et dont personne ne lui sut gré. Après trois ans de ce manége, elle disparut subitement ; ses ressources étaient épuisées. Son mobilier et ses diamants indemnisèrent à peine ses créanciers. Elle partit pour l'Allemagne, où elle vécut d'épargne et de jeu, courant les eaux, cherchant un mari, grossissant la liste des conquêtes qu'elle croyait avoir faites, et usant sur les grands chemins les restes de sa beauté, qui passa vite. En 1828, elle vint à Paris, et elle songea à l'éducation de Nadine, qui avait onze ans. Elle se logea rue de l'Université, et meubla péniblement un très-petit coin d'un très-grand hôtel. Pour se faire admettre dans les salons du faubourg Saint-Germain, elle s'avisa de conduire sa fille au catéchisme de Saint-Thomas d'Aquin. Nadine y fit sa première communion. Si on l'avait su à Pétersbourg, la mère et la fille auraient infailliblement perdu leur pension. Cette imprudence ne leur servit de rien, et personne à Paris ne leur en tint compte : la générale, à force de vanteries et de mensonges évidents, avait obtenu de passer pour une aventurière. L'éducation de Nadine fut un prodige d'économie mal entendue. Toutes ses leçons furent payées deux francs l'une dans l'autre. Une grande fille noirâtre, la plus disgraciée des élèves du Conservatoire, lui enseigna l'art de martyriser un piano. On lui déterra la plus rousse et la plus piteuse des maîtresses d'anglais, une image vivante de la misère, qui aurait pu passer pour la statue de l'Irlande. Ce fut un surnuméraire des bureaux de la préfecture qui lui apprit la langue et la littérature françaises, l'histoire, la géographie, l'arithmétique, la physique, et un peu de métaphysique. Son maître de danse est mort l'an dernier à l'hospice de La Rochefoucauld : il était le dernier de sa profession qui eût conservé l'usage de la pochette. Grâce au zèle de ces pauvres gens, que la générale appelait les premiers maîtres de Paris, Nadine oublia complétement le russe, le polonais et l'allemand, qu'elle avait sus dans son enfance ; elle écrivit assez correctement le français, sauf les participes, et elle déchiffra les premiers chapitres duVicar of Wakefield; elle sut danser toutes les contredanses et en jouer une. Dans les intervalles de ses leçons, elle se donna à elle-même un supplément de connaissances positives en dévorant le fonds d'un petit cabinet de lecture de la rue de Poitiers. Les romanciers à la mode de 1830 à 1834 furent les vrais maîtres de son esprit. Les appareils orthopédiques de Valérius et les trapèzes du gymnase Amoros furent les précepteurs de sa beauté.
Nadine avait dix-sept ans, une jolie figure et la taille droite, lorsque sa mère, désespérant de la produire à Paris, se décida à la conduire en Italie. Un vieil émigré français, entré au service de la Russie comme les Modène et les La Ribeaupierre, le marquis de Certeux, gouverneur de la résidence impériale de Gatchina, lui envoya une lettre de recommandation pour sa sœur, Mme la chanoinesse de Certeux, qui la présenta à toute l'aristocratie romaine. Nadine eut du succès ; elle était grande, grasse et blanche ; on l'invita partout, on la fit danser, mais personne ne songea à demander sa main. La générale, qui était femme à prendre les épouseurs au collet, fit le guet pendant trois ans autour de sa fille sans pouvoir appréhender au corps le moindre millionnaire. Pour comble de douleur, elle fut forcée de reconnaître que la beauté de Nadine n'était pas dorée au feu, et qu'elle passerait bientôt. Cette fille de vingt ans luttait sans succès contre un embonpoint toujours croissant ; ses corsets étaient des œuvres d'art qui attestaient les progrès de la mécanique auXIXesiècle ; l'émail de ses dents se fendait, et sa mère, qui la coiffait elle-même, lui avait déjà arraché quelques cheveux blancs. Mme Fratief, qui avait reporté sur sa fille toutes ses espérances, et qui ne comptait plus que sur elle pour échapper à la médiocrité de ses douze mille francs de pension, s'endetta pour la faire belle. Nadine, dont le linge aurait fait sourire la plus modeste bourgeoise, portait des robes de velours d'Afrique et de taffetas chiné que Palmyre lui envoyait de Paris. Ces frais de toilette furent d'abord à l'adresse de tous les jeunes Romains qui avaient cinquante mille livres de rente et au-dessus ; mais du jour où Lello Coromila, après la mort de son grand-père, fit son entrée dans le monde, la fille et la mère ne pensèrent plus qu'à lui. Il remarqua Nadine et s'en occupa quinze jours ; il n'en fallait pas davantage pour qu'on fondât sur lui les espérances les plus sérieuses.
Cette revue rétrospective servira peut-être à expliquer pourquoi, le 30 avril 1837, Mme Fratief et sa fille regardaient Tolla comme un joueur malheureux regarde la carte qui doit achever sa ruine. Elles cherchèrent ensemble quel serait le moyen le plus sûr de reprendre le cœur qu'on leur avait dérobé.
Pour Lello, il rentra au palais Coromila en rêvant à un bon tour qu'il voulait jouer à un de ses amis. Il s'agissait de semer des pétards sous les pas d'un pauvre garçon qui courtisait une petite mercière et qui trahissait l'amitié en gardant le secret de ses amours. Rome a des habitudes de petite fille ; les boutiques s'y ferment de bonne heure, et les jeunes gens y font des farces. Le fils des doges s'assura en rentrant qu'on lui avait apporté une petite boîte de poudre fulminante ; puis il baisa la rose de Tolla, se regarda dans la glace, fredonna un air duBarbier, se laissa déshabiller par son valet de chambre, et se mit au lit en pensant à Tolla, à la mercière, à un cheval qu'il voulait acheter, et à la bonne figure que faisait son ami pataugeant à travers un feu d'artifice. Il dormit à franc étrier jusqu'à huit heures du matin. La marquise passa la nuit en prière. Tolla rêva qu'un certain citronnier de sa connaissance se couvrait, par exception, de fleurs d'oranger.
Le lendemain, comme Lello s'apprêtait à employer sa poudre fulminante, quelques grains égarés entre la boîte et le couvercle s'allumèrent par le frottement et tout lui sauta au visage. Le bruit se répandit dans Rome qu'il avait les sourcils brûlés, trois ou quatre énormes ampoules, et qu'il garderait la chambre pendant une semaine ou deux. Mme Feraldi s'empressa d'envoyer chercher de ses nouvelles. Il faut, pensait-elle, que je rassure ma pauvre Tolla. Le même jour Nadine dit à sa mère : « Victoire!Ils'est blessé à la figure.Ellene le verra pas de quinze jours. Maintenant, ma bonne petite mère, veux-tu m'en croire? Envoie François savoir de ses nouvelles.
— Y songes-tu? nous le connaissons à peine ; il n'est jamais venu nous voir.
— Précisément. Quand il saura que nous nous sommes inquiétés de sa santé, il nous devra une visite. »
Le courrier, l'intendant, le valet de chambre et le cuisinier de la générale, François, surnommé Cocomero ou leMelon, était un vigoureux Napolitain. Lorsqu'il revint du palais Coromila, il avait l'œil droit entouré d'une auréole bleue. Il s'était rencontré avec Menico sous le vestibule ; il avait voulu prendre le pas, l'antipathie avait agi, et Menico lui avait montré le poing d'un peu trop près. Chacun des deux combattants garda scrupuleusement le secret de ses prouesses. Menico, qui n'était à Rome que pour quelques jours, craignait qu'on ne le renvoyât garder ses buffles ; Cocomero avait trop d'amour-propre pour avouer une défaite. Il attribua à un coup d'air la couleur anormale de son orbite. Pendant les dix jours que Lello resta à la maison, la générale et la comtesse y envoyèrent Cocomero et Menico tous les matins ; mais Cocomero avait trop de prudence pour s'exposer à un second coup d'air. Il descendait en droite ligne de ces guerriers napolitains qui répondirent à leur général : « Vous voulez que nous allions là-bas ; nous ne demanderions pas mieux, mais… c'est que… là-bas… il y a le canon! »
La première fois que Lello reparut dans le monde, il oublia de faire danser Nadine, mais il fut plus empressé que jamais auprès de Tolla. Tolla s'était intéressée à sa santé! A la dernière figure du cotillon, il lui dit en tremblant un peu :
« Si je pensais que madame votre mère fût disposée à me le permettre, j'irais la remercier de l'intérêt qu'elle m'a témoigné après ce ridicule accident ; mais, ajouta-t-il en la regardant fixement, je crains de n'être point agréé. »
Tolla sentit le rouge lui monter au visage. Elle répondit en balbutiant que sa visite leur aurait fait honneur, que sa personne ne pouvait qu'être agréable à tous ceux qui avaient la bonne fortune de l'approcher. « D'ailleurs, dit-elle en terminant, tous ceux qui viennent à la maison nous font une grâce. »
Cette invitation, qui pourrait nous paraître d'une politesse exagérée, n'était en Italie que strictement convenable. Nous n'avons qu'une faible idée de tous les raffinements inventés par la courtoisie italienne. Si l'on frappe à la porte de votre chambre, vous répondez brutalement : « Entrez! » Un Italien, sans savoir quelle est la personne qui frappe, répond en un seul mot : « Que votre seigneurie me fasse la faveur d'entrer,favorisca. » C'est ainsi que la réponse de Tolla doit être interprétée.
Tolla et la famille entière attendirent avec la plus vive anxiété cette visite de Lello. Il ne vint pas. Il était dans une situation d'esprit que toutes les femmes refuseront de comprendre, mais qui inspirerait de la sympathie et peut-être de la compassion à beaucoup de jeunes gens.
Il aimait, et, sans recourir à un long examen de conscience, il voyait clairement que son cœur était pris.
Il aimait une personne moins riche que lui et d'une condition un peu inférieure à la sienne. Il pouvait prétendre à la main d'une princesse et à une dot de deux ou trois millions. Épouser Tolla, c'était renoncer à l'appui de quelque grande alliance et retrancher de son revenu possible et probable environ cent mille francs de rente : considération misérable sans doute ; mais les Italiens sont des esprits positifs. L'histoire romaine en est la preuve.
Il aimait ; malheureusement il n'était pas sûr que sa famille consentît à un tel mariage. Il dépendait de son père, vieillard inflexible. Ce vieux Louis Coromila était aveugle et paralytique, mais du fond de son fauteuil il conduisait toute sa maison et faisait trembler ses fils comme au temps où le chef de famille avait droit de vie et de mort sur ses enfants. Après la mort de son père, Lello aurait encore sinon à redouter, du moins à ménager ses deux oncles, le cardinal et le colonel. Il ne se souciait pas d'être déshérité au profit de son frère.
Si Tolla avait été une ouvrière ou une petite bourgeoise, Lello se fût abandonné sans résistance au penchant qui l'entraînait vers elle ; mais, avant de séduire une fille noble qui a un père de cinquante ans, un frère de dix-neuf et un grand-oncle cardinal, l'amoureux le plus imprudent y regarde à deux fois. D'ailleurs Lello voulait garder aux yeux du monde et à ses propres yeux la qualité d'honnête homme. Il se disait : « Je ne veux ni la séduire, ni la compromettre, ni l'empêcher de se marier. Je l'aime cependant. Eh bien! je l'aimerai à distance, sans le lui dire. » Mais il ne pouvait empêcher ses yeux de parler, ni les yeux de Tolla de répondre, ni leurs cœurs de s'attacher secrètement l'un à l'autre. Il avait beau se promettre de laisser à Tolla toute sa liberté, afin de conserver toute la sienne : il s'apercevait tous les jours qu'il avait obtenu plus qu'il ne désirait et qu'il s'était engagé plus qu'il n'aurait voulu. Il croyait avoir remporté une grande victoire sur lui-même lorsqu'il avait tenu devant Tolla les discours les plus passionnés, sans lui dire :Je vous aime!Il se faisait comme un devoir religieux d'éviter cette formule, dont il prodiguait l'équivalent à toute heure. Il disait en rentrant chez lui : « J'ai sauvé deux âmes. » Il n'avait sauvé que trois mots.
Quelquefois en voyant l'abandon et la naïveté de Tolla, qui laissait éclater l'amour dans tous ses regards, il se sentait pris de défiance. La défiance est une terrible vertu en Italie. Je connais un sculpteur romain qui a marché pendant cinq ans avec une paire de pistolets dans ses poches : il se défiait de quelqu'un. Lello se défiait par moment de sa chère Tolla. Il était bien jeune, mais le soupçon naît plutôt chez les riches que chez les pauvres, sans doute parce qu'ils ont plus de choses à garder. Cet enfant de vingt-deux ans avait entendu parler des petits manéges que les mères emploient pour marier leurs filles, et les ruses que les filles inventent elles-mêmes pour entrer en possession d'un mari. Il avait pu voir de ses yeux comment les Nadines Fratief et leurs pareilles cherchent un homme aussi publiquement que Diogène, et il se demandait quelquefois si l'amour que Tolla lui laissait deviner n'était pas un piége vulgaire destiné à prendre les cœurs. Sa vanité se révoltait à l'idée d'être dupe ; mais la présence de Tolla et le long regard de ses yeux limpides dissipait bientôt tous ces méchants soupçons.
Ces alternatives de défiance et d'abandon, de calcul et de désintéressement, donnaient à sa conduite toutes les apparences de la coquetterie.
Pendant un mois, il rencontra Tolla presque tous les soirs sans lui parler de la permission qu'il avait demandée et obtenue. La gêne que cette idée lui causait le rendit plus froid et plus réservé. Nadine, qui ne perdait pas un seul de ses mouvements, jugea que ce grand amour avait baissé de quelques degrés. Le monde se demanda s'il n'avait pas été trop prompt à accueillir la nouvelle de la passion de Lello. La marquise espéra que ses craintes auraient tort. Un soir, Pippo dit à son ami : « Eh bien! beau ténébreux, nous avons donc été mal reçu au palais Feraldi?
— Moi! je n'y suis pas allé.
— En ce cas, j'ai tort : tu n'as pas été mal reçu ; tu n'as pas été reçu du tout.
— Voilà ce qui te trompe : j'ai été mieux que reçu, j'ai été invité ; mais je n'y suis pas allé.
— A d'autres! C'est bien toi qui refuserais une invitation pareille! Pourquoi ne me dis-tu pas qu'un habitant du purgatoire a refusé d'entrer au paradis! avoue franchement que tu as trouvé la porte fermée. Tu n'es pas le seul. Il y a peu d'élus. »
En ce moment, l'orchestre essayait les premières mesures de laDernière Penséede Weber. Lello n'eut que le temps de dire à Pippo : « Viens demain à deux heures au palais Feraldi, tu m'y trouveras. » Et il courut valser avec Tolla.
La première fois qu'elle s'arrêta pour se reposer, il lui dit :
« Je n'ai pas osé porter à Mme votre mère les remercîments que je lui dois. »
Tolla aurait voulu pouvoir arrêter son cœur, qui bondissait : elle devina que sa poitrine devait avoir ces mouvements qu'on simule au théâtre pour indiquer une émotion violente, et elle en fut honteuse. Elle répondit : « J'avais parlé à ma mère de l'honneur que vous vouliez nous faire ; mais, en voyant que vous ne veniez pas, j'ai cru que vous aviez oublié ce que vous m'aviez dit. »
Lello répliqua vivement :
« Je puis donc venir? Votre mère me le permet?
— Et pourquoi vous le défendrait-elle? Elle vous recevra avec le plus grand plaisir.
— Ainsi demain, dans la journée, je pourrais?…
— Demain, si vous voulez. »
Le lendemain, Tolla et sa mère reçurent cette visite tant désirée. Le premier abord fut froid et embarrassé. Lorsqu'on rencontre à deux heures après midi une personne qu'on n'a jamais vue qu'aux bougies, il semble qu'on fasse une nouvelle connaissance. Mme Feraldi soutint un peu la conversation. On parla du choléra, qui, après avoir ravagé le midi de la France, avait gagné l'Italie. L'arrivée de Pippo ramena quelque gaieté : il conta les nouvelles de la ville et un trait assez curieux de Mme Fratief. En sa qualité de dame patronesse d'une œuvre de bienfaisance, elle avait quêté des vêtements pour ses pauvres. La princesse Prosperi lui avait donné, entre autres choses, une pèlerine cardinale en pou-de-soie glacé. Or, en traversant le Corso, la femme de chambre de la princesse prétendait avoir reconnu cette pèlerine, déguisée par une large dentelle, sur les épaules de Nadine.
Lello s'amusa beaucoup aux dépens de la générale, et rit de manière à montrer ses dents. Quand ses yeux rencontraient ceux de Tolla, ils ne se détournaient point, et ils parlaient assez haut. Tolla, de son côté, laissa deviner qu'elle n'était point ingrate. D'amour on ne dit pas un mot, et, quelques efforts que fît Pippo pour faire parler son ami, Lello sortit sans s'être déclaré.
Il prit l'habitude de venir dans la maison ; bientôt même il fit ses visites le soir, comme les amis intimes. Il se tenait toujours sur la défensive ; mais l'amour le gagnait insensiblement, grâce au vide de son esprit et à l'oisiveté de sa vie. Ses habitudes étaient celles de tous les jeunes Romains de distinction. Il se levait à huit heures, restait dans sa chambre à prendre le chocolat, à faire sa toilette et à ne rien faire jusqu'à onze heures. A onze heures, il entendait la messe ; à midi, il s'établissait dans le cabinet de son père jusqu'à deux heures. Il dînait à fond, puis rentrait chez lui pour faire la sieste, si toutefois il n'aimait mieux aller s'installer dans la boutique du tailleur, rendez-vous des jeunes gens à la mode et centre du mouvement intellectuel. A cinq heures et demie, il montait à cheval et faisait un temps de galop jusqu'à la villa Borghèse. A sept heures, il commençait une petite promenade à pied, le cigare à la bouche ; il faisait acte de présence au cabinet de lecture et au café. A huit heures il venait retrouver son père, réciter le chapelet en famille et lire à haute voix une méditation. A neuf heures, il s'habillait, faisait une courte visite à Tolla, et se montrait dans le monde. A onze heures, il soupirait ; à minuit il se reposait des fatigues de la journée et prenait des forces pour le lendemain.
Après deux mois de visites assidues, Lello était plus épris que jamais, mais il ne s'était pas expliqué sur ses intentions. On touchait à l'époque où le comte avait l'habitude de partir pour Capri. Les progrès du choléra, les cordons sanitaires et les difficultés du voyage l'empêchèrent de partir. Il décida que ses vendanges se feraient sans lui, et que la famille entière se réfugierait à Lariccia le surlendemain de l'Assomption. Cette résolution fut arrêtée le 1eraoût. Les parents de Tolla auraient voulu savoir avant de partir ce qu'ils pouvaient attendre de Lello. Ils souffraient, à la fin, d'une si longue incertitude, et la comtesse prenait sa part des angoisses de sa fille. D'ailleurs Mme Fratief avait fait suivre Coromila par François, et elle allait répétant partout que Mlle Feraldi recevait des visites clandestines. Enfin le frère de la comtesse avait écrit d'Ancône pour annoncer que son jeune prétendant perdait patience, et demandait un oui ou un non.
On tint en l'absence de Tolla un conseil de famille où Toto fut admis. Toto était un jeune homme rempli de prudence et de réflexion. C'était lui qui avait dissuadé ses parents de rompre dès le mois de mai avec le jeune homme d'Ancône. Lorsqu'on chercha en commun le meilleur moyen de forcer Lello à prendre un parti, M. Feraldi proposa de lui parler lui-même, et de le prier de suspendre ses visites ou de les expliquer. Toto rejeta vivement cette proposition : elle avait un caractère comminatoire qui pouvait effaroucher Lello. La comtesse voulut se charger de sonder le terrain : son fils repoussa cet expédient, qui sentait l'intrigue et pourrait éveiller la défiance.
« Il faut, dit-il, que ce soit Tolla qui le force à se prononcer.
— Elle n'y consentira jamais, dit le comte.
— Elle a trop de dignité, ajouta la comtesse.
— Sans doute, reprit Toto, si nous lui proposions d'entrer dans un petit complot dont le but est son bonheur, elle nous renverrait bien loin ; mais forçons-la de servir nos calculs sans les connaître : elle ne travaillera bien que si elle n'est pas dans le secret. »
Là-dessus, il exposa son plan, qui fut adopté sans discussion.
Une heure après, Mme Feraldi fit voir à Tolla la lettre de son oncle d'Ancône. Elle lui rappela qu'on avait consenti à suspendre les négociations d'un mariage fort avantageux dès qu'elle avait avoué son amour pour Coromila ; qu'on avait perdu du temps et encouru le blâme de plus d'une personne en recevant tous les jours celui dont elle se croyait aimée ; qu'après deux mois de cette périlleuse expérience, on ne savait pas encore si Lello songeait à demander sa main ; que si telle était son intention, il en aurait déjà parlé à coup sûr, sinon à la comtesse, du moins à sa fille ; que, puisqu'il n'en avait rien dit, il y aurait de la folie à repousser un mariage magnifique sans avoir même pour consolation la certitude d'être aimée.
« Ses yeux me l'ont assez dit, » interrompit Tolla.
Sa mère lui remontra doucement que tous les regards du monde ne valent pas une parole, que cet échange de regards pouvait la mener loin, qu'elle aurait vingt ans au 1erseptembre, que si elle perdait une année ou deux à se laisser regarder tendrement par Coromila, sa réputation en souffrirait ; qu'elle deviendrait difficile à marier et peut-être malheureuse pour toute sa vie. La perspective de cet avenir imaginaire émut en passant la bonne comtesse, qui versa de vraies larmes. Il n'en fallut pas davantage pour persuader à Tolla que ses parents souffraient cruellement du doute où elle les laissait plongés. Elle pleura à son tour, et elle écouta avec résignation l'ultimatum de sa mère.
« Mon enfant, il faut en finir, lui dit la comtesse. Tu es libre d'accepter ou de repousser le parti que ton oncle nous propose ; mais nous ne pouvons pas en conscience prolonger indéfiniment l'incertitude d'un galant homme qui a demandé ta main. Nous partirons le 17 pour Lariccia ; prends jusqu'au courrier du 16 pour te décider. Réfléchis, pèse, examine : ton avenir ne dépend que de toi-même, car je ne pense pas qu'en quinze jours M. Coromila prenne une détermination. »
Le dernier mot était la flèche du Parthe.
Tolla fit tout au monde pour que son amant fût informé de sa situation. Lorsqu'il la connut, il ne se départit point de sa réserve accoutumée. Un soir, Mme Feraldi leur fournit l'occasion de s'entretenir longtemps ensemble. Lello ne s'occupa qu'à démontrer que, si jamais il aimait, il serait le plus constant des hommes.
« Cependant, remarqua Tolla, on en cite plus d'une que vous avez oubliée.
— Moi! je me fais fort de vous prouver en dix minutes que si j'ai oublié telle ou telle personne, la faute en est tout entière à leur coquetterie, et je n'ai fait que suivre l'exemple qu'elles m'avaient donné.
— Quoi! votre passion de la place du Peuple?…
— C'est elle qui m'a congédié.
— Et vos amours de la place de Venise?
— Fallait-il rester fidèle à une personne qui me recevait tous les matins et qui écrivait tous les soirs à un autre?
— Soit ; mais celle qui vient de partir pour Frascati?
— Oui, parlons un peu de l'habitante de Frascati! une comédienne du plus grand talent, qui serrait la main de son voisin de droite, tandis qu'elle me disait à l'oreille : « Je te serai fidèle! » D'ailleurs j'espère que vous me ferez l'honneur de ne pas donner le nom de passion à ces caprices dont le plus long a duré un mois. Quand j'aimerai, je le sens, ce sera pour la vie. »
Tolla ne répliqua rien. Elle baissait la tête et semblait tristement préoccupée.
« Qu'avez-vous? » demanda Lello.
Elle répondit qu'elle était triste parce qu'on voulait son consentement pour décider son mariage avec le comte Morandi, d'Ancône.
« Nous partons mercredi pour Lariccia, et l'on me demande un oui ou un non pour mardi. Je ne peux me décider à dire oui. Je vois bien cependant que la raison me défend de refuser un parti si avantageux. Il y a longtemps que je diffère cette réponse de jour en jour. Mes parents perdent patience, ma mère pleure, mon frère me presse. Tous les jours de poste il faut que je livre une bataille, que j'entende des reproches, que je voie des larmes : je n'en puis plus, et je suis au désespoir. »
Elle attendait avec anxiété la réponse de Lello. Il était assis devant elle. La pauvre fille avait les yeux baissés, sans oser regarder celui qui tenait sa vie dans ses mains.
« Quel jour avons-nous aujourd'hui? demanda-t-il d'un ton cavalier.
— Vendredi.
— Eh bien! vous n'avez plus à souffrir que pour deux courriers. Moi, je n'épouserais jamais une personne qui n'aurait pas mon cœur. »
Tolla trouva juste la force de répondre d'une voix étouffée : « Ni moi non plus, si j'étais libre de suivre mes sentiments. »
L'entrée de la comtesse lui permit de cacher ses larmes. Lello prit congé sans rien voir, et sortit d'un pas délibéré. De sa vie, il n'avait été plus irrésolu.
Tolla resta désespérée. Pour la première fois depuis deux mois, elle douta sérieusement de l'amour de Lello. Dans sa douleur, elle se souvint de demander assistance à saint Joseph, pour qui sa dévotion ne s'était jamais refroidie. Elle commença dès le lendemain untriduo, c'est-à-dire un tiers de neuvaine, suppliant son bon vieux saint de lui apprendre à quel mari Dieu la destinait. « Si dans trois jours, se dit-elle, Lello n'a pas parlé, c'est que le ciel me condamnera à accepter l'autre. » Sa mère lui permit de passer la plus grande partie de ces trois jours à l'église, dans la compagnie d'une vieille tante, et Dieu sait si elle pria du fond du cœur.
Ses parents la laissaient faire, mais ils n'espéraient plus rien. Ils croyaient fermement que tout finirait par une bonne lettre à Ancône. Personne ne pouvait croire que Lello saurait se décider dans ces trois jours, lorsque la peur de la perdre et la douleur qu'elle avait laissé voir ne lui avaient pas arraché une parole.
« C'était un beau rêve, dit le comte, mais nous voilà réveillés, il épousera la princesse que ses parents lui destinent.
— Pourvu que Tolla ne tombe pas malade! soupira la comtesse.
— Tout n'est pas perdu, dit Toto. C'est demain dimanche. Pippo Trasimeni ne sera pas de service : invitez-le à passer la soirée avec nous. »
Pippo savait que Lello venait tous les jours au palais Feraldi, et il le croyait engagé envers Tolla. Il fut grandement surpris lorsque Toto lui dit devant la famille assemblée :
« Toi qui as passé l'été dernier à Ancône, tu dois connaître Marandi. Conte-nous tout ce que tu en sais, car il va probablement épouser ma sœur. »
Le pauvre Pippo tombait des nues. Il commença l'éloge de Morandi, qu'il connaissait pour un galant homme, d'une excellente famille de patriotes italiens ; mais il était tellement abasourdi, qu'il n'entendait pas ses propres paroles. Tolla, pâle et tremblante, les entendait encore bien moins. Lello entra. Pippo, plus troublé que jamais, sortit comme un fou, courut chez lui, monta à cheval, et fit quatre lieues au galop pour remettre un peu d'ordre dans ses idées.
Lello devina à l'émotion de Tolla que la conversation qu'il avait interrompue ne lui était pas agréable. Il n'osa questionner personne, mais il sortit au bout d'un quart d'heure et courut à la poursuite de Pippo. Il le chercha toute la soirée sans le rejoindre, et pour de bonnes raisons. Il rentra au palais Coromila, se mit au lit et passa la première nuit blanche dont il ait gardé le souvenir. Le lundi, à six heures du matin, il frappait à la porte de Pippo.
Le bon Pippo, tout en galopant sur la route d'Ostie, avait deviné une partie de la vérité. Le trouble de son ami et les premières questions qu'il lui fit achevèrent de l'éclairer. Il comprit que Lello et Tolla s'aimaient passionnément, mais que la timidité de l'une et l'irrésolution de l'autre allaient peut-être les séparer pour toujours. En conséquence, son plan fut bientôt fait.
« Que veux-tu savoir? demanda-t-il à son ami. Quand Tolla épouse Morandi? Bientôt, assurément, car elle lui fera écrire demain qu'elle l'accepte pour mari, et Morandi n'est pas assez sot pour faire attendre la plus belle, la plus spirituelle et la meilleure fille qui soit au monde. Morandi a du bonheur ; et, si je n'aimais Tolla comme un frère, je donnerais dix ans de ma vie pour être à la place de Morandi. Quant à la pauvre fille, je crois qu'elle donnerait sa place pour rien à celle qui voudrait la prendre. Sais-tu qu'elle résiste depuis un mois à toute sa famille? Mais le curieux de l'histoire, c'est qu'ils ont compté sur moi pour lui arracher ce malheureuxoui. Il paraît que sa résistance vient d'une inclination qu'elle a prise pour quelqu'un que tu connais. Si tu rencontres ce monsieur-là, prie-le, au nom de la comtesse et au nom du bon sens, d'être désormais plus rare dans la maison de Feraldi. Lorsqu'on ne veut pas le bonheur pour soi, il ne faut pas écorner la part des autres. »
Tandis que Pippo parlait ainsi, Tolla, levée au petit jour, priait ardemment à l'église des Saints-Apôtres. C'était la fête de la Madone et le dernier jour de sontriduo.
En revenant de la messe, elle trouva sa cousine Agate et sa cousine Philomène en grands atours, qui l'embrassèrent comme à la tâche. Ces deux excellentes Romaines étaient l'Héraclite et le Démocrite de leur sexe. Agate avait le rire éclatant d'une trompette. Philomène se distinguait de sa sœur par une sensibilité diluvienne. Elles étaient allées l'avant-veille à l'amphithéâtre d'Auguste, où l'on joue en plein jour et en plein air des drames et des vaudevilles. Philomène était encore tout émue par le souvenir d'une pièce en sept actes intitulée :Cosimooule Marchand de Fer du Petit-Montrouge(del Piccolo-Monte-Rosso), qui faisait alors les délices de Rome. Agate, dans ce drame larmoyant, avait amplement trouvé de quoi rire. Ni l'une ni l'autre ne regrettait les douze sous et demi qu'elle avait payés pour sa chaise, et depuis deux jours elles racontaient à toute la ville, l'une combien elle avait été heureuse de rire, l'autre comme elle s'était régalée de pleurer. Elles commençaient en duo le récit de leurs émotions contradictoires, lorsque Pippo entra fort agité. Tolla bondit sur sa chaise, mais Agate la retint par le bras.
« Figure-toi, ma chère, que le premier acte se passe devant un café, mais un café si ressemblant, avec des tables vertes et des chaises de paille, que c'est à mourir de rire. Un grand seigneur parisien entre dans ce café du Petit-Montrouge pour y prendre un verre d'eau-de-vie. Il cause avec un garçon, et lui demande les nouvelles du quartier. Le garçon, c'était Andréa, tu sais, Andréa qui est si drôle!
— Alors, poursuivit Philomène, arrive un homme enveloppé dans un manteau…
— En plein été, quoique les arbres soient couverts de feuilles!
— Cet homme barbare a la férocité de déposer cruellement par terre un pauvre petit enfant nouveau-né dont les cris lamentables appellent en vain sa malheureuse mère. Mais voici le digne Cosimo qui arrive avec sa chère femme!
— Et un melon…
— Pour respirer l'air frais de la campagne et prendre sa nourriture sur l'herbe tendre. »
Pendant que Philomène s'apitoyait sur l'enfant abandonné recueilli par Cosimo, la comtesse s'entretenait avec Pippo sur le balcon. Tolla aurait donné ses deux cousines, seulement pour entrevoir la physionomie de sa mère, mais la grosse personne d'Agate éclipsait totalement Mme Feraldi.
« Au second acte, poursuivit Philomène, on voit un homme ou plutôt un tigre qui chasse de sa maison une malheureuse femme trop pauvre pour payer son loyer. « Je pars, lui dit-elle ; mais souviens-toi, cœur de fer, que celui qui chasse un pauvre de sa maison chasse la bénédiction de Dieu. » Il faut voir comme on a applaudi la pauvre femme! on l'a rappelée douze fois.
— Oui, et elle a ri au public, en faisant chaque fois une belle révérence.
— Mais quand l'homme cruel a défendu à ses domestiques de laisser mendier les pauvres dans la cour de sa maison, tout le monde a crié en même temps : « Ouh! ouh! » Si l'on avait eu des pierres, on lui en aurait jeté. Au troisième acte, la pauvre femme vient tomber pâle et mourante à la porte de Cosimo. On lui apporte un petit verre d'eau-de-vie.
— Il y a cinq petits verres d'eau-de-vie dans la pièce.
— Et un beau jeune homme de vingt ans lui demande poliment si elle ne veut pas se reposer. A sa vue elle pousse un cri, et elle reconnaît l'enfant qu'on lui avait pris vingt ans auparavant pour l'exposer au Petit-Montrouge. Elle l'embrasse…
— Pardon, elle ne l'embrasse pas. Le cardinal-vicaire ne permet pas que les femmes embrassent les hommes sur le théâtre. Et puis, tu vas bien rire : figure-toi, ma Tolla, qu'au moment où la vieille femme doit crier au bon jeune homme : « Tu es mon fils! » toutes les cloches du voisinage se sont mises à sonner en même temps, et, comme le théâtre est en plein air et qu'il était impossible de s'entendre, la vieille femme s'est assise, le jeune homme a pris une chaise, et ils ont causé en riant jusqu'à ce que les cloches eussent fini.
— Oui ; mais quel beau moment, lorsqu'à la fin du septième acte Cosimo s'est avancé sur les bords de la scène, et qu'il a dit au public : « Ceci vous prouve qu'il y a un Dieu qui punit les coupables et récompense les innocents! » Quels applaudissements! quelles larmes! Pour moi, j'en suis encore bouleversée! »
Le supplice de Tolla ne dura pas plus d'une heure.
Lorsque les deux cousines se retirèrent, l'une en s'essuyant les yeux, l'autre en se tenant les côtes, elle courut au balcon ; Pippo était parti sans passer par le salon. Mme Feraldi, assise sur le bord d'une caisse de fleurs, paraissait enfoncée dans une réflexion profonde.
« Eh bien! mère? murmura Tolla d'une voix tremblante.
— Pippo vient de sa part. Il demande ta main. »
Tolla chancela et s'appuya à la muraille. Elle avait le vertige. Sa mère la soutint et la ramena dans le salon.
« Écoute, lui dit-elle. Il a beaucoup pleuré devant Pippo ; il t'aime, et tu seras sa femme ; mais il ne peut, quant à présent, que donner sa parole de t'épouser. Son frère aîné s'est amouraché d'une petite Vénitienne, en dépit du prince, du cardinal et du chevalier. Cette affaire a soulevé de grands orages dans la famille, et, tant qu'elle ne sera pas terminée, Lello ne veut point parler de son mariage ; il exige même que la parole qu'il nous donne aujourd'hui demeure en secret pour quelque temps. Je me contenterais volontiers de sa promesse ; il n'y manquera pas, j'en suis sûre. Si tu veux t'en contenter comme moi, et si tu consens à tenir la chose secrète, nous pourrons écrire à Ancône. Ton oncle répondra à Morandi que tu ne peux pas l'épouser, qu'il te coûterait trop de quitter Rome et d'aller vivre si loin de nous. »
Tolla resta muette de joie. Tout ce qu'elle avait compris dans le discours de sa mère, c'est qu'elle était aimée et qu'elle serait la femme de Lello. L'horizon s'éclaira vivement autour d'elle ; les objets les plus sombres prirent des couleurs éclatantes : elle éprouvait l'éblouissement du bonheur. Elle saisit sa mère dans ses bras et l'accabla de caresses. En ce moment, Menico ouvrait timidement la porte ; elle courut à lui et lui sauta au cou.
Menico avait rencontré le Napolitain de Mme Fratief qui rôdait autour du palais, et il avait engagé avec lui une conversation où il s'était foulé le poignet droit. Il allait demander à Mme Feraldi une compresse d'eau-de-vie camphrée, lorsque le plus mignon, le plus frais et le plus brûlant de tous les baisers vint s'abattre au milieu de son visage.
« Mon cher Menico! lui cria-t-elle, mon frère nourricier! que tu es bon! que tu es beau! Je t'aime! Je suis heureuse!
— Moi aussi, mademoiselle, hurla Menico en sanglotant, je suis bien heureux ; vous m'avez embrassé ; c'est la première fois depuis 1830. J'avais le poignet foulé, mais maintenant je n'ai plus mal. Ma bonne demoiselle! vous aimez donc quelqu'un, puisque vous m'embrassez?
— Oui, j'aime, je suis aimée, je me marie… bientôt ; pas tout de suite, entends-tu? C'est un secret, ne le dis à personne, mais bientôt… Tu seras de la noce, mon Menico ; nous nous marierons à Lariccia ; tes buffles auront congé ce jour-là. Je veux que nous dansions ensemble! »
Menico savait fort bien avec qui se mariait Tolla. Depuis quinze jours, il partageait les angoisses de sa chère maîtresse. Cependant il se souvint de jouer l'ignorance, et il ne prononça pas le nom de Coromila. Dans l'excès de sa joie, cet homme inculte ne se départit pas un instant de la réserve et de la prudence italiennes ; mais, tandis que la comtesse prenait soin de son poignet enflé, il se promit de commencer une neuvaine à l'intention de ce mariage et de veiller comme un dogue au salut de Lello.
Lello vint à neuf heures du soir. Il eut une assez longue conférence avec le comte et la comtesse, à qui il demanda solennellement la main de leur fille. M. Feraldi lui fit observer qu'il ne pouvait pas se marier sans le consentement de ses parents. « Je le sais, répondit-il, et, quand la loi me le permettrait, je ne le voudrais pas ; mais ce consentement, je prends sur moi de l'obtenir, et je vous prie de ne vous en point mettre en peine. » A cette assurance formelle, le comte ne répondit rien : il savait d'ailleurs que le vieux Luigi Coromila était condamné unanimement par les médecins, et que Lello serait libre avant une année. Cependant, pour plus de prudence, et de peur que la question de la dot n'indisposât la famille de Lello contre ce mariage, le comte, sur le conseil de son fils, doubla la somme qu'il destinait à Tolla, et lui assura la propriété de ses vignes de Capri, estimées deux cent mille francs. Lorsque tout fut conclu, on appela Tolla. Elle reçut enfin de la bouche de Lello l'assurance de son amour. Elle mit sa main dans la sienne et le baisa sur les lèvres. Ils étaient fiancés.