Le lendemain, à six heures du matin, l'heureux Lello dormait à poings fermés, lorsque Tolla et ses parents s'embarquèrent dans une grande chaise de poste qui faisait de temps immémorial le voyage de Lariccia. La comtesse et Tolla occupaient le fond de la voiture, le comte et son fils étaient fort à l'aise sur le devant ; les domestiques pendaient en grappes alentour. Le cuisinier, le marmiton et le palefrenier s'accrochaient de leur mieux au siége du cocher, le camérier du comte, Amarella et Menico s'empilaient sur le banc de derrière, et le soleil oblique du matin chauffait vigoureusement tous ces visages hâlés.
Mlle Amarella était cette éternelle Romaine que tous les peintres rapportent dans leurs cartons : grande, belle, large, lourde et médiocrement faite, avec une physionomie fière et stupide qui ne déparait point sa figure. Son vrai nom était Maria, mais elle devait à son humeur aigrelette le sobriquet d'Amarella. Ses parents, pauvres journaliers de Lariccia, lui avaient fait apprendre à coudre ; mais c'était elle qui s'était élevée à la dignité de femme de chambre. La nature, qui s'amuse quelquefois à donner à une couturière des qualités d'hommes d'État, l'avait douée d'une certaine ambition et d'une remarquable persévérance. Ce qu'elle avait dépensé de ruse pour entrer chez le comte et pour supplanter sa devancière passe toute croyance. Mme Feraldi racontait avec admiration comment Amarella, peu de temps après son entrée dans la maison, avait eu envie d'un vieux châle en crêpe de Chine, autour duquel elle avait tourné deux ans et demi, et qu'elle s'était fait donner à la fin sans l'avoir demandé une seule fois. Cette patiente fille poursuivait depuis une année un nouveau projet qu'elle n'avait encore laissé entrevoir à personne : elle voulait se marier, et elle avait jeté son dévolu sur l'excellent Menico. Le jeune piqueur de buffles avait une beauté mâle et robuste, faite pour séduire une âme paysanne ; mais ce qui attirait surtout Amarella, c'était la candeur de ce grand enfant, en qui elle devinait des trésors de tendresse, de dévouement et d'obéissance aveugle. Elle espérait trouver en lui l'idéal de toutes les femmes : un mari qui ferait trembler tout le monde et qui tremblerait devant elle. Son plan était tracé à l'avance : Menico reviendrait à Rome au mois de novembre ; il succéderait au portier du palais Feraldi, qu'on saurait bien faire chasser. Le mariage se ferait en même temps que celui de mademoiselle, peut-être dans six mois, dans un an au plus tard ; le comte donnerait une dot ; le seigneur Lello, dans l'ivresse de son bonheur, en offrirait sans doute une seconde. Amarella, pour ne point se séparer de son mari, resterait au service de la comtesse. Elle organisait sa vie à l'avance, montait sa maison, prenait une bonne d'enfant et un petit domestique pour faire les courses, et menait le même train que le concierge d'un prince ou le suisse d'un cardinal.
Cependant Menico, la tête appuyée sur l'épaule du camérier, ronflait à l'unisson des roues de la voiture. Sa femme en espérance le pinça familièrement pour le réveiller.
«Aô!Menico, Menicuccio, Cuccio! lui cria-t-elle en épuisant tous les diminutifs de son nom, nous voici à Tavolato, et les fiasques sont sur la table. »
Tavolato est un cabaret situé sur la route de Lariccia, à deux lieues environ de la porte de Saint-Jean de Latran. Les promeneurs s'y arrêtent, comme à Ponte-Molle, pour vider quelques bouteilles de vin d'Orvieto.
Maîtres et valets descendirent sous une sorte de hangar construit avec des branchages de lauriers-roses. Le cabaretier apporta un pain bis, un fromage de lait de jument et une douzaine de flacons de verre blanc, au large ventre, au col effilé, bouchés à la mode antique par une goutte d'huile et une feuille de vigne, et remplis d'un petit vin blanc, léger, sucré, limpide et joyeux. Tolla s'amusa à déboucher les bouteilles et à enlever avec un petit paquet d'étoupes la goutte d'huile qui ferme le goulot et protége le vin contre le contact de l'air ; puis elle remplit tous les verres, excepté le sien, et l'on but en chœur à sa santé. Les douze flacons se vidèrent comme par enchantement, et Menico en prit sa bonne part, quoiqu'il ne bût que de la main gauche. Il trouva même le temps d'engloutir une livre de pain, tandis que Tolla émiettait sa part à une nichée de poussins, accourus avec leur mère sur les pas du cabaretier.
Lorsqu'on remonta en voiture, Menico était de si belle humeur, qu'Amarella crut le moment propice à l'exécution de ses petits projets.
« Il me semble, lui dit-elle, que tu ne détestes pas l'orvieto?
— Les prêtres ne défendent pas d'aimer le bon vin, répondit sentencieusement Dominique.
— En buvais-tu beaucoup à Lariccia?
— Autant que j'en voulais boire.
— Comment l'entends-tu?
— Quand mademoiselle est à Lariccia, elle m'en fait donner tous les soirs.
— Mais quand mademoiselle n'y est pas?
— Quand mademoiselle n'y est pas, je n'ai pas soif. »
Amarella partit d'un grand éclat de rire. Elle affectait une grosse gaieté, quand elle ne savait que dire et qu'elle voulait montrer ses dents.
« Tu es un brave garçon d'aimer ainsi mademoiselle ; mais je crois qu'elle te le rend bien.
— Est-ce qu'elle t'a jamais parlé de moi?
— Très-souvent. Elle dit que tu serais capable de tuer un homme pour elle.
— Un homme! Je tuerais un cardinal! »
Amarella fit un signe de croix.
« Mais, reprit-elle, tu dois bien t'ennuyer pendant l'hiver, quand mademoiselle est à Rome et que tu restes avec tes vilains buffles?
— Un peu ; mais je trouve toujours le moyen de me faire envoyer à la ville une ou deux fois dans un hiver.
— Sais-tu qu'ils sont très-laids, tes buffles, avec leur peau galeuse, leur grosse tête et leur dos bossu?
— Oui ; mais moi, quand je galope derrière eux, la lance à la main, dans une grande plaine nue, en serrant mon cheval entre mes guêtres, il me semble que je suis beau comme un Romain d'autrefois.
— Mais lorsque tu reviens de Rome et que tu as vu tant de palais et d'églises, comment peux-tu encore regarder ce grand désert brûlé par le soleil, sans herbe, sans arbres, sans maisons, où l'on ne rencontre que des aqueducs écroulés et de vieilles ruines de brique? Moi, je trouve cela affreux.
— Horrible! ajouta le camérier, qui se piquait d'avoir du goût.
— C'est que vous avez vécu longtemps à la ville, répondit sincèrement Menico ; moi, qui ne sais rien et qui ai passé toute ma vie dans cette grande solitude qui s'étend autour de Rome, j'aime ces plaines brûlées, ce soleil ardent, ces ruines rouges, et jusqu'au chant des cigales dont les ailes grises viennent quelquefois me fouetter la figure. Quand je suis triste, il me plaît de voir que tout est triste autour de moi.
— Et quand tu es gai?
— Alors c'est autre chose. Je vois des fleurs sur toute la terre, et les masures rouges deviennent plus belles que des églises le jour de Pâques. Comprends-tu?
— Tu regrettais donc tes herbages et tes masures pendant les quatre mois que tu as passés à Rome.
— Non.
— Pourquoi?
— J'étais auprès de mademoiselle.
— Et si mademoiselle t'appelait à Rome pour toute la vie, y viendrais-tu?
— De grand cœur.
— Allons, mon Menico, tu mourras citoyen de la grande ville.
— Peut-être.
— Et tes enfants seront de petits Romains.
— Quels enfants? Je ne me marierai jamais. »
Amarella se remit à rire, mais du bout des dents.
« Jamais! C'est tard. Et pourquoi?
— Je n'ai pas le temps.
— Explique-moi cela, je t'en supplie.
— Rien de plus simple. Si j'épousais une femme, je lui obéirais, n'est-ce pas?
— Probablement.
— Eh bien! on ne peut pas servir deux maîtres à la fois. »
Tandis que Dominique confessait si naïvement son adoration pour sa maîtresse, la voiture roulait sur la voie Appienne ; le Monte-Cavo se rapprochait rapidement et Tolla, avant de s'engager dans la route qui mène aux jardins et aux parcs d'Albano, jetait un dernier coup d'œil à ces prairies desséchées qui entourent la ville d'une ceinture de tristesse et de désolation. Lorsqu'on suit cette route pendant l'été, on est tenté de croire que la terre d'Italie, partout si belle et si féconde, a été marquée d'un fer rouge autour de Rome. La route ne traverse que des terrains nus, hérissés d'herbes flétries, divisés par quelques barrières de bois mal équarri, et animés de loin en loin par la présence d'un bouvier à cheval qui chasse une vingtaine de bœufs blancs et de buffles noirs. On rencontre de temps en temps un petit temple dépouillé de ses marbres, un tombeau en ruine, ou les restes d'une villa où les éperviers font leur nid. Mais Tolla prêtait à cette solitude morte la vie, la jeunesse et l'amour qui abondaient dans son âme. La joie dont elle était pleine débordait sur tous les objets environnants, ressuscitait les ruines et faisait reverdir la terre. Elle comprit alors pour la première fois cette fiction des poëtes, qui prétend que l'amour fait naître les fleurs sous ses pas.
La famille Feraldi traversa à dix heures la grande rue de Lariccia. Vers le même moment, Lello s'habillait pour aller voir Pippo Trasimeni : il avait dormi sans débrider jusqu'à neuf heures.
« Qui t'amène si matin? demanda Pippo en le voyant entrer.
— Le bonheur, mon ami! J'ai passé une soirée comme les saints n'en ont pas souvent en paradis.
— Bravo! Et comme je suis le seul à qui tu puisses sans indiscrétion faire part de ta félicité, tu m'apportes le trop plein de ton âme? Verse mon ami, verse.
— Ce n'est pas tout. J'ai un conseil à te demander.
— Demandez et vous recevrez. C'est parole d'Évangile.
— Mon cher Pippo, elle est partie.
— Je le sais bien ; mais si c'est sur moi que tu comptes pour la faire revenir…
— Non. J'irai la voir un de ces jours : je l'ai promis à son père. Nous prendrons rendez-vous à Albano. Voudras-tu être du voyage?
— De grand cœur ; aujourd'hui, demain, pourvu que je ne sois pas de service.
— Non, plus tard : je ne veux pas faire d'imprudence ; mais en attendant, il faut… Ne te moque pas de moi ; j'ai promis de lui écrire.
— Eh bien?
— Par tous les courriers.
— Après!
— A dater d'aujourd'hui.
— Où est le mal?
— Si j'avais déjà reçu une lettre d'elle, je ne serais pas en peine : je lui répondrais paragraphe par paragraphe ; mais tu sais combien j'ai peu l'habitude d'écrire, et je voudrais…
— Quoi? me prendre pour secrétaire? demanda Philippe en riant aux éclats. Grand merci! Je te ferai des vers tant que tu voudras, parce que tu n'en voudras pas tous les deux jours, et parce que je tiens pour démontré que tu n'es pas capable d'en faire ; mais, comme tout homme qui a appris à écrire est capable de faire de la prose, j'espère bien que tu sauras te passer de moi.
— Sans doute, et si tu attendais les demandes pour faire les réponses, tu saurais que je ne veux de toi qu'un simple conseil. Je prendrai le style familier, n'est-ce pas? Je lui parlerai un peu de tout, de l'état sanitaire, des bals, de ce qui me sera arrivé dans la journée, de…
— En deux mots, mon cher, parle-lui d'elle et de toi. C'est le texte invariable de toutes les lettres d'amour, depuis l'antiquité la plus reculée.
— Et puis-je me permettre de la tutoyer? Je lui ai dittu, hier au soir, dans la chaleur du discours ; mais peut-être dans une lettre levousserait-il plus de saison?
— Mon cher Lello, levousest une invention des Romains de la décadence. Il équivalait, dans l'origine, à un long compliment ainsi conçu : « Homme, tu as tant de vertu, de puissance et de gloire, que tu n'es pas un seul homme, mais dix ou douze hommes réunis en faisceau. Agréez mon respectueux hommage. » Tous les peuples qui pensent qu'un homme en vaut un autre et que le maître n'est pas à son domestique comme la dizaine à l'unité ont gardé letu. Les premiers chrétiens se tutoyaient, les apôtres tutoyaient le Sauveur, tandis qu'un pair d'Angleterre ditvousà son chien, sans doute pour indiquer qu'il le respecte autant qu'une meute entière. Décide maintenant si tu dois direvousà ta maîtresse.
— Non, par Bacchus! Tu es un homme de bon conseil. Adieu, merci ; je vais écrire. »
Il courut au palais Coromila, s'enferma à double tour dans sa chambre, de peur de surprise, et écrivit en moins de trois heures la lettre suivante :
« Ma chère Vittoria,« Il n'y a pas à dire, il faut que ce soit moi qui écrive le premier. Eh bien! soit, puisque cette lettre m'en attirera une de ta main.« Je me suis demandé si je devais t'écrire envousou entu, mais il m'a semblé que letuconvenait mieux entre deux personnes qui s'aiment. Va donc pour letu.« Ce soir, c'est le jour de la comtesse Sutry. Il faudra y aller danser, etc. (etc. ne veut pas dire : faire l'amour) ; mais avec qui dansera-t-on? Avec personne, ou avec des laides, comme la B… ou la M… Si l'on joue, je jouerai, et, moyennant un petit sacrifice de huit ou dix écus, j'assurerai ta tranquillité et la mienne, car tu n'auras pas de reproches à me faire. Baste! dans ma lettre de samedi, je te rendrai compte de tout.« On meurt toujours assez gaillardement. Du reste, rien de nouveau depuis hier. On dit qu'il y a eu un cas de choléra dans les environs de Lariccia. Je voudrais que cela fût vrai : la peur, qui a chassé monsieur ton père, nous le ramènerait incontinent. On parle de deux cas à Frascati.« A propos de Frascati, j'espère que tu ne fréquenteras pas ce pays-là. Il s'y trouve en ce moment un certain petit homme brun foncé qui arrive d'Ancône et qui a naguère témoigné pour toi une vive sympathie. Son nom commence par unmet finit par uni. Je ne voudrais pas que le voisinage fît naître quelque petit amour, qui ferait écrire quelques petites lettres, qui feraient… Mais allons! je crois que je puis me fier à toi.« Adresse ta réponse à Manuel Miracolo. J'avais d'abord pensé à Romilaco ; mais le pseudonyme serait trop transparent. Je crois que les gens de la poste ne reconnaîtront pas Coromila dans Miracolo.« Adieu, il est tard : on m'attend dans le cabinet de mon père. Je te laisse : tu peux croire avec quel regret! Mes respects à ta mère et à ton père ; j'embrasse Toto. Je ne te presse pas de me répondre sans retard : je suis sûr que la recommandation serait inutile, et c'est dans cet espoir que je me dis pour la vie ton très-affectionné et sincère«Lello. »
« Ma chère Vittoria,
« Il n'y a pas à dire, il faut que ce soit moi qui écrive le premier. Eh bien! soit, puisque cette lettre m'en attirera une de ta main.
« Je me suis demandé si je devais t'écrire envousou entu, mais il m'a semblé que letuconvenait mieux entre deux personnes qui s'aiment. Va donc pour letu.
« Ce soir, c'est le jour de la comtesse Sutry. Il faudra y aller danser, etc. (etc. ne veut pas dire : faire l'amour) ; mais avec qui dansera-t-on? Avec personne, ou avec des laides, comme la B… ou la M… Si l'on joue, je jouerai, et, moyennant un petit sacrifice de huit ou dix écus, j'assurerai ta tranquillité et la mienne, car tu n'auras pas de reproches à me faire. Baste! dans ma lettre de samedi, je te rendrai compte de tout.
« On meurt toujours assez gaillardement. Du reste, rien de nouveau depuis hier. On dit qu'il y a eu un cas de choléra dans les environs de Lariccia. Je voudrais que cela fût vrai : la peur, qui a chassé monsieur ton père, nous le ramènerait incontinent. On parle de deux cas à Frascati.
« A propos de Frascati, j'espère que tu ne fréquenteras pas ce pays-là. Il s'y trouve en ce moment un certain petit homme brun foncé qui arrive d'Ancône et qui a naguère témoigné pour toi une vive sympathie. Son nom commence par unmet finit par uni. Je ne voudrais pas que le voisinage fît naître quelque petit amour, qui ferait écrire quelques petites lettres, qui feraient… Mais allons! je crois que je puis me fier à toi.
« Adresse ta réponse à Manuel Miracolo. J'avais d'abord pensé à Romilaco ; mais le pseudonyme serait trop transparent. Je crois que les gens de la poste ne reconnaîtront pas Coromila dans Miracolo.
« Adieu, il est tard : on m'attend dans le cabinet de mon père. Je te laisse : tu peux croire avec quel regret! Mes respects à ta mère et à ton père ; j'embrasse Toto. Je ne te presse pas de me répondre sans retard : je suis sûr que la recommandation serait inutile, et c'est dans cet espoir que je me dis pour la vie ton très-affectionné et sincère
«Lello. »
Les Feraldi dévorèrent en famille cette singulière lettre d'amour, où la pauvreté d'esprit engendrait la froideur, et où la gaucherie se cachait de son mieux sous un air cavalier. Lecture faite, le père haussa les épaules et dit en souriant : « Bavardage d'amoureux! » La mère répéta avec une complaisance visible les deux derniers mots :affezionatissimo vero!Le frère garda ses impressions pour lui ; il savait de longue main que Lello n'était pas un aigle ; il avait tremblé à l'idée de cette correspondance, qui pourrait refroidir le cœur de son futur beau-frère en épuisant ce qu'il avait d'esprit. Il savait que les hommes de tout âge sont de grands écoliers qui pardonnent rarement à ceux ou à celles qui leur ont donné despensums; mais, à tout prendre, il n'était pas mécontent du premierpensumde Lello.
Tolla était au comble de la joie. Elle ne jugeait point la lettre de son Lello, et comment l'aurait-elle jugée? Elle la baisait, elle la serrait sur son cœur, elle lui parlait, elle l'approchait de son oreille, comme si le papier avait pu lui répondre. Tout lui semblait admirable dans cette chère petite lettre : le papier était d'un beau blanc, l'encre d'un beau bleu, la cire d'une odeur exquise, et le style à l'avenant. Si quelqu'un s'étonne qu'une fille spirituelle, instruite et délicate puisse se tromper à ce point et baiser avec enthousiasme une lettre assez sotte et presque impertinente, je répondrai que c'était sa première lettre d'amour, et qu'une première lettre est toujours jugée avec indulgence, fût-elle adressée à une duchesse et écrite par un commis voyageur. Tolla lui renvoya, sans chercher ses mots, une lettre de douze pages, qui était moins une réponse qu'unpost-scriptumajouté à une longue conversation du jardin. C'était un récit détaillé de tous les sentiments qui avaient traversé son cœur durant deux longues journées, la suite de ses pensées d'amour, qui s'enchaînaient l'une à l'autre comme les anneaux d'un collier d'or. La route lui avait parlé de Lello ; elle avait entendu son nom dans le bruit des roues de la voiture : arrivée, elle avait parlé de lui à tout ce qui l'entourait, à la maison, au jardin, aux meubles de sa petite chambre, aux vieux arbres, confidents de ses premiers secrets. Le lendemain matin, en attendant l'arrivée de la poste, elle avait poussé jusqu'à Albano, seule, à cheval, par le petit sentier du ravin, pour donner un coup d'œil à la villa Coromila. Elle avait trouvé la porte ouverte à deux battants, comme si la maison eût attendu sa future maîtresse. Jamais le parc ne lui avait paru si beau. Les grands chênes avaient l'air de se ranger au bord des avenues, comme de fidèles serviteurs, pour lui rendre hommage. Elle les avait passés en revue en les saluant de la main. Elle avait rencontré une vieille femme qui ramassait du bois mort ; elle lui avait donné de quoi se chauffer tout l'hiver. Deux bambins qui tentaient l'escalade d'un poirier s'étaient enfuis à son approche ; elle avait cueilli des poires pour les leur jeter. Elle avait découvert au fond du parc, à une demi-lieue de la maison, une charmante retraite ; c'était un massif de grands buis, de troênes et de lauriers. Il fallait absolument y construire un cabinet de travail. C'était là qu'elle enseignerait le français à son roi fainéant : cette partie du jardin prendrait désormais le nom d'Académie de France.
La lettre se terminait par une page entière d'un délicieux radotage d'amour, intraduisible dans une langue aussi précise que la nôtre. C'étaient des superlatifs impossibles, un mélange bizarre d'adjectifs entrelacés, un chaste et pur dévergondage de style, une prose poétique aussi fraîche que la rosée du printemps, aussi sonore que le bruit des baisers, un hymne à la créature où le Créateur n'était pas oublié : l'aveu virginal d'une passion sans tache et d'un bonheur sans remords.
Le croira-t-on? lorsqu'elle relut sa lettre, elle la trouva froide. Elle aurait voulu pouvoir écrire comme Lello.
Voici la réponse qu'elle reçut :
« Rome, 19 août 1837.« Ma chère Tolla,« La poste ne donne pas encore de lettres. J'en suis donc à attendre ta réponse à ma lettre du 17 courant ; mais, pour gagner du temps, je commence toujours à t'écrire. Si ta lettre m'arrive ensuite, je t'en accuserai réception.« Il y a un vieux proverbe qui dit : Le diable est plus laid en peinture qu'en réalité. J'espérais qu'il en serait de même de ton absence, et je croyais pouvoir m'y faire ; mais je vois bien que le proverbe a menti, car je suis comme un poisson hors de l'eau. J'ai passé hier devant ta maison, et je me suis senti tout mélancolique en voyant les volets fermés. J'ai pensé à nos causeries, à nos promenades, etc. Et tout cela est suspendu! Pour combien de temps? Pour un mois. En vérité, c'est un peu bien long ; mais il faut s'y résigner, d'autant plus que ce mois de prudence portera ses fruits dans l'avenir.« J'espérais aller te voir lundi ; mais, si tu veux bien le permettre, nous remettrons la partie à jeudi. D'abord je serai plus libre, et je pourrai rester plus longtemps ; puis nous ne saurions avoir trop de prudence, et je crains d'éveiller les soupçons.« Je voudrais te dire une infinité de choses, mais il vaut mieux les réserver pour notre première conversation, qui sera, je te le promets, longue et bonne.« Passons à la soirée de la comtesse Sutry. J'y suis allé sur les neuf heures et demie. J'ai fait un whist avec mon oncle le colonel. J'ai perdu une douzaine de fiches à dix sous, et j'ai quitté le jeu vers onze heures. J'ai passé dans le grand salon et je suis tombé au milieu d'une contredanse. Les danseuses étaient la B…, la L…, la D…, et mademoiselle la fille de Mme Fratief. Je restai spectateur indifférent. La générale accourut à moi, dès qu'elle m'aperçut, en criant : « Ah! cher prince! Il faut que je vous raconte ce qui nous arrive : une histoire épouvantable! L'Anglais qui demeure dans notre maison, au-dessus de nous, prétend qu'on lui a volé un fusil ; il a fait venir la police : on a eu l'indélicatesse de fouiller la chambre de mon domestique. J'ai eu beau dire que Cocomero était un honnête homme, que mes gens n'étaient pas capables d'une mauvaise action : vos sbires sont des malotrus. Ils ont retourné le lit de ce pauvre garçon, qui pleurait comme un enfant de se voir injustement menacé. Mais ils n'ont rien trouvé ; j'en étais bien sûre. Croyez-vous que je ferais bien de me plaindre au cardinal-vicaire? » Enfin des jérémiades dont je suis encore assourdi. A ce moment j'entendis les premières mesures d'une certaine valse de ma connaissance et de la tienne ; mais, comme j'aurais été forcé de danser avec la chère Nadine, je fis la sourde oreille. Mon indifférence fut fatale à la valse : le piano s'arrêta, et l'on ne dansa plus. Mme Fratief partit avec sa fille : elle comptait sur moi pour la reconduire ; mais je me contentai de lui faire un profond salut et de dire à son intention laprière pour les voyageurs. Ai-je bien fait, mon maître?« Et maintenant parlons un peu du choléra.« Le fléau a complétement disparu dans le Borgo ; il règne à la place Montanara et à la via Margutta, et il commence à faire son chemin dans le Corso. J'ai un peu de peur ; mais, à force de précautions, j'espère échapper. Ne crains rien, et si par accident le courrier arrive un jour sans t'apporter de lettre, ne va pas te figurer pour cela que je suis mort.« Je termine ici la première partie de ma lettre ; si je reçois la tienne après dîner, j'ajouterai unpost-scriptum. Mes respects à tes parents : embrasse ton frère pour moi.« Je suis avec tendresse ton affectionné.«Lello.«P. S.J'ai reçu ta lettre, et je te laisse à penser si elle m'a été agréable. »
« Rome, 19 août 1837.
« Ma chère Tolla,
« La poste ne donne pas encore de lettres. J'en suis donc à attendre ta réponse à ma lettre du 17 courant ; mais, pour gagner du temps, je commence toujours à t'écrire. Si ta lettre m'arrive ensuite, je t'en accuserai réception.
« Il y a un vieux proverbe qui dit : Le diable est plus laid en peinture qu'en réalité. J'espérais qu'il en serait de même de ton absence, et je croyais pouvoir m'y faire ; mais je vois bien que le proverbe a menti, car je suis comme un poisson hors de l'eau. J'ai passé hier devant ta maison, et je me suis senti tout mélancolique en voyant les volets fermés. J'ai pensé à nos causeries, à nos promenades, etc. Et tout cela est suspendu! Pour combien de temps? Pour un mois. En vérité, c'est un peu bien long ; mais il faut s'y résigner, d'autant plus que ce mois de prudence portera ses fruits dans l'avenir.
« J'espérais aller te voir lundi ; mais, si tu veux bien le permettre, nous remettrons la partie à jeudi. D'abord je serai plus libre, et je pourrai rester plus longtemps ; puis nous ne saurions avoir trop de prudence, et je crains d'éveiller les soupçons.
« Je voudrais te dire une infinité de choses, mais il vaut mieux les réserver pour notre première conversation, qui sera, je te le promets, longue et bonne.
« Passons à la soirée de la comtesse Sutry. J'y suis allé sur les neuf heures et demie. J'ai fait un whist avec mon oncle le colonel. J'ai perdu une douzaine de fiches à dix sous, et j'ai quitté le jeu vers onze heures. J'ai passé dans le grand salon et je suis tombé au milieu d'une contredanse. Les danseuses étaient la B…, la L…, la D…, et mademoiselle la fille de Mme Fratief. Je restai spectateur indifférent. La générale accourut à moi, dès qu'elle m'aperçut, en criant : « Ah! cher prince! Il faut que je vous raconte ce qui nous arrive : une histoire épouvantable! L'Anglais qui demeure dans notre maison, au-dessus de nous, prétend qu'on lui a volé un fusil ; il a fait venir la police : on a eu l'indélicatesse de fouiller la chambre de mon domestique. J'ai eu beau dire que Cocomero était un honnête homme, que mes gens n'étaient pas capables d'une mauvaise action : vos sbires sont des malotrus. Ils ont retourné le lit de ce pauvre garçon, qui pleurait comme un enfant de se voir injustement menacé. Mais ils n'ont rien trouvé ; j'en étais bien sûre. Croyez-vous que je ferais bien de me plaindre au cardinal-vicaire? » Enfin des jérémiades dont je suis encore assourdi. A ce moment j'entendis les premières mesures d'une certaine valse de ma connaissance et de la tienne ; mais, comme j'aurais été forcé de danser avec la chère Nadine, je fis la sourde oreille. Mon indifférence fut fatale à la valse : le piano s'arrêta, et l'on ne dansa plus. Mme Fratief partit avec sa fille : elle comptait sur moi pour la reconduire ; mais je me contentai de lui faire un profond salut et de dire à son intention laprière pour les voyageurs. Ai-je bien fait, mon maître?
« Et maintenant parlons un peu du choléra.
« Le fléau a complétement disparu dans le Borgo ; il règne à la place Montanara et à la via Margutta, et il commence à faire son chemin dans le Corso. J'ai un peu de peur ; mais, à force de précautions, j'espère échapper. Ne crains rien, et si par accident le courrier arrive un jour sans t'apporter de lettre, ne va pas te figurer pour cela que je suis mort.
« Je termine ici la première partie de ma lettre ; si je reçois la tienne après dîner, j'ajouterai unpost-scriptum. Mes respects à tes parents : embrasse ton frère pour moi.
« Je suis avec tendresse ton affectionné.
«Lello.
«P. S.J'ai reçu ta lettre, et je te laisse à penser si elle m'a été agréable. »
Cette correspondance se prolongea, sans incident notable, jusqu'aux derniers jours de septembre. Tolla écrivait des lettres adorables, et adorait aveuglément les lettres médiocres de Lello. Toto, en observateur froid et judicieux, relevait à part lui dans les lettres du jeune Coromila tous les passages qui pouvaient l'éclairer sur l'état de son cœur ou sur la solidité de son caractère.
Il remarqua bientôt dans le style une fatigue sensible. Le 22 août, Lello, charmé d'avoir pu écrire une longue lettre, s'écriait avec enthousiasme :
« Comment! je suis au bout de ma feuille de papier! allons, je vais écrire en travers. Eh bien! non, j'ajouterai une feuille. De cette façon j'écrirai deux fois plus qu'à l'ordinaire. Te souviens-tu qu'un certain soir je m'accusais de n'être pas grand barbouilleur de papier? Le fait est que tout cela a toujours été mon défaut ; mais, quand j'écris à toi, je ne sais à quoi cela tient, je ne m'épuise jamais, et je trouve toujours du nouveau à te dire. Qui m'expliquera cette énigme? »
Le 15 septembre cette fécondité était bien épuisée. Il écrivait :
« Sais-tu que c'est un supplice terrible que d'improviser une lettre de but en blanc, sans savoir à quoi répondre? Le langage de l'amour est fécond, j'en conviens, mais dans la conversation, et non dans la correspondance. Si tu étais ici, je saurais que dire, mais si je t'écris que je t'aime, c'est chose dite et redite ; que je te suis fidèle, c'est chose trop évidente ; que je désire ton retour, c'est un sujet tellement rebattu qu'il ne reste plus qu'à jurer comme un païen en voyant que tu ne reviens pas. Que dire? mon Dieu! que dire?
« Je te dirai premièrement que le choléra… »
Le choléra, comme on l'a déjà vu, tenait une grande place dans cette correspondance amoureuse, et les lettres de Lello pourront servir un jour à l'histoire du choléra de 1837. Lello racontait toutes les phases du fléau en observateur exact, et toutes les émotions qu'il en ressentait, en psychologue sans vanité. Il avait cette naïveté des peuples du Midi, qui ne rougissent ni de leurs terreurs ni de leurs larmes.
« Le choléra, écrivait-il le 24 août, continue sa moisson de chrétiens ; on dit qu'hier nous allions un peu mieux : on a vu moins de communions et d'enterrements que les jours passés. Je te confesse que j'ai grand'peur, non que je sois malade, je me sens comme un taureau ; mais d'entendre dire : « Un tel jouait hier à l'écarté, on l'enterre aujourd'hui ; une telle était hier à la promenade, elle sera ce soir au cimetière » : tout cela m'a jeté dans une sombre mélancolie. La pensée de ma Tolla me soutient, mais quelquefois elle ajoute à ma tristesse. Je me dis : « Serai-je vivant demain pour recevoir sa lettre? la reverrai-je jamais? que deviendra-t-elle si je meurs? » et la mélancolie est si forte qu'elle m'arrache des larmes. N'y pensons plus, gai! gai!
« Oui, gai! gai! cela est facile à dire ; mais il faudrait pouvoir être gai. Une centaine de morts par jour, et des personnes de connaissance : la princesse Massimi, la princesse Chigi, et tant d'autres! »
Une semblable correspondance n'était pas faite pour rassurer la famille Feraldi. La peur du mal donna à la pauvre comtesse une légère indisposition. Dès que Manuel en fut informé, il écrivit à Tolla :
« J'ai appris avec déplaisir que ta mère avait des douleurs d'entrailles. Pour l'amour de Dieu, dis-lui de se soigner, et à la moindre diarrhée fais-lui faire de la pulpe de tamarin pour tisane et de l'eau de riz pour lavement. C'est l'ordonnance du docteur Ély.
« Ce matin j'ai été pris d'une peur affreuse : j'avais des coliques. J'ai cru sans hésiter à une attaque de choléra et j'ai demandé de l'eau de riz ; mais, tandis qu'elle se faisait, mon mal s'est passé, et j'ai envoyé tous les remèdes au diable. »
De tels détails insérés dans une lettre d'amour n'ont rien de choquant en Italie, et Tolla remercia avec effusion son cher Lello de l'intérêt qu'il prenait à la santé de la comtesse.
Toto, qui observait en même temps sa sœur et Coromila, s'aperçut que de jour en jour cette excellente fille s'attachait davantage à son amant, par toutes les craintes qu'il lui avait données et les dangers qu'il avait courus.
Quelquefois, pour faire trêve aux pressentiments sinistres, Lello parlait de ses espérances et de ses projets pour l'avenir. Tantôt il offrait à Dieu ses ennuis présents, et lui demandait en échange un bonheur parfait ; tantôt il énumérait un à un les plaisirs qu'il se promettait pour l'hiver prochain. Toto aurait voulu qu'il comptât un peu plus sur lui-même, au lieu de s'en remettre à la Providence. « Patience! écrivait Lello (Toto l'aurait voulu moins patient) ; offrons nos tribulations à Dieu, et, en échange du sacrifice qu'il nous impose, il nous donnera une parfaite félicité. Je me repais déjà de la pensée de ces jours où nous serons heureux ensemble, où ensemble nous remercierons Dieu de nous avoir assistés dans nos besoins et récompensés de nos souffrances. O douce idée! »
« Voilà des rêveries bien creuses et des espérances bien vagues, pensait le sage Toto Feraldi.
« Je songe, écrivait Lello, je songe à l'hiver prochain, aux visites que je te ferai dans ta loge à l'Opéra, aux réunions choisies où nous nous verrons sans oublier la prudence (trop de prudence! pensait Toto), aux cotillons, aux contredanses, aux petites jalousies qui naîtront dans ton cœur ou dans le mien, aux journées pluvieuses que nous passerons chez toi, et à tant d'autres belles choses dont l'énumération serait trop longue. »
« Il ne parle pas de mariage! » murmurait intérieurement le frère de Tolla.
Un jour, Tolla lut en pleurant de joie ce passage d'une lettre de Lello :
« Tu peux imaginer ou plutôt tu dois savoir comme un amant s'attache à tout ce qui vient de la personne aimée ; mais ce que tu n'imagineras jamais, c'est l'attachement que j'ai pour tes lettres.
« Sache que j'ai commandé à Castellani une cassette de noyer poli, avec une magnifique serrure qui s'ouvrira avec une clef d'or suspendue à un anneau d'or : le tout me coûtera une vingtaine de sequins, et pourquoi? pour serrer tes lettres, qu'un jour, s'il plaît à Dieu, nous relirons ensemble. »
Toto ne fit aucune objection aux larmes de sa sœur ; mais il eût mieux aimé de ne pas savoir le prix de la cassette.
Depuis le départ de la famille Feraldi, Lello promettait de faire le voyage d'Albano. Tolla, avertie la veille, monterait à cheval avec sa mère, et l'on se rencontrerait par hasard aux environs du tombeau des Horaces. Malgré les instances de Tolla et l'empressement de Pippo, qui devait être de la partie, ce voyage resta six semaines à l'état de projet. Lello avait peur d'éveiller les soupçons. Il était surveillé par trois ou quatre personnes, et il croyait avoir cent espions à ses trousses. Mme Fratief et sa fille lui tendirent plusieurs piéges dans l'espoir de lui faire avouer sa correspondance avec les Feraldi ; mais il prit si habilement ses mesures, il sut si bien faire l'ignorant, l'Indien, comme on dit à Rome, qu'elles n'obtinrent aucune preuve contre lui. Ces petits complots le mirent en fureur. Il écrivait à Tolla : « Cette Nadine! j'ai envie de lui faire la cour, de la rendre folle de moi, et de lui infliger une mystification qui la forcera d'entrer au couvent pour le moins! Mais non, tu n'aurais qu'à prendre de la jalousie ; et puis on jaserait sur moi. » Ses amis et les anciens compagnons de ses plaisirs le savaient amoureux : il n'était plus de leurs parties. Mais il se gardait de prononcer devant eux le nom de Tolla. Un jour, son valet de chambre lui remit, en présence de sept ou huit jeunes gens, une lettre de Lariccia. Tous ces jeunes fous lui crièrent à la fois : « De qui? de qui? » Il répondit en mettant la lettre dans sa poche : « C'est d'un abbé! » Il racontait à sa maîtresse, avec une satisfaction visible, ces petits succès de dissimulation : cacher son bonheur est un plaisir italien. Il se cachait aussi de sa famille, mais pour des causes différentes : il avait peur de ses oncles et de son père.
« Je voudrais t'écrire plus longuement, disait-il un jour à Tolla ; mais je suis entouré d'espions, mon père me fait appeler à chaque instant, et, lorsque je monte chez lui, je n'aime point à laisser sur mon bureau ma lettre commencée. Je jette tout dans un tiroir, et je prends la clef dans ma poche. Au moment où je t'écris, je suis enfermé à double tour dans ma chambre, quoiqu'il n'y entre pas un chat ; mais on ne saurait trop prendre de précautions. »
« Pauvre garçon! disait Tolla.
— Poltron! » pensait Toto.
Les derniers jours de septembre parurent bien longs à toute la maison Feraldi. Lello promettait toujours de venir et ne venait jamais. Il alléguait deux grandes affaires dont il attendait le dénoûment. « Quand vous saurez ce qui m'a retenu, écrivait-il à la comtesse, vous ne regretterez pas le temps perdu. Notre bonheur avance à grands pas, et, le jour où nous nous verrons à Albano, je vous porterai de bonnes nouvelles. » Pippo Trasimeni avait écrit, de son côté, qu'il lui tardait fort de venir serrer la main à Tolla, mais que Lello se faisait trop tirer l'oreille. Il fondait une sorte d'association de charité, et les convocations, les assemblées, les quêtes et les circulaires prenaient le plus clair de son temps. Il avait l'air de traiter encore une autre affaire avec son oncle le chevalier et son frère aîné, qui était revenu de Venise ; mais aucun ami de la famille n'était dans le secret, excepté un Français, monsignor Rouquette, secrétaire particulier du cardinal-vicaire.
Le 29 septembre, à huit heures du soir, on relisait en commun la correspondance de Lello dans la chambre du comte, autour d'un petit feu clairet où Toto jetait de temps à autre une poignée de sarments. La famille entière, sans excepter Tolla, était en proie à une sorte de malaise qui ressemblait beaucoup à de la tristesse. Le comte relevait tout haut les expressions ambiguës, les phrases équivoques et les symptômes d'indifférence épars dans toutes ces lettres. La comtesse et Tolla prenaient la défense de Lello. Toto ne donnait point son avis, il aurait eu trop à dire ; mais il offrait de partir pour Rome et d'aller voir par lui-même ce qu'on pouvait encore espérer. La comtesse ne voulait pas exposer son fils à ce voyage, tant qu'il serait question du choléra ; mais ne pouvait-on pas envoyer un homme intelligent et dévoué, par exemple Menico? Si l'on apprenait que Lello avait cédé à l'influence de sa famille, de ses amis ou d'une maîtresse, on verrait à se pourvoir ailleurs. Tolla trouverait des amis à choisir. Elle n'avait que vingt ans et un mois ; sa beauté était dans tout son éclat, sa réputation intacte : Lello, en évitant de se compromettre, ne l'avait point compromise. Morandi d'Ancône était venu passer l'automne à Frascati, chez la vieille comtesse Pisani. Peut-être serait-il disposé à reprendre les négociations.
Tolla se récriait à cette seule idée. Elle jurait d'épouser le cloître ou Lello.
Ces débats furent interrompus par l'arrivée du valet de chambre de Lello qui apportait une longue lettre de son maître. Menico, qui revenait des champs, fut chargé de conduire le messager à la cuisine et de lui faire fête. Tolla déchira vivement l'enveloppe, et lut à haute voix la lettre suivante :
« Grandes nouvelles, ma chère Tolla, et bonnes nouvelles! Je commence à croire que Dieu nous protége et que notre bonheur est assuré.Te Deum laudamus!« Sache d'abord que, moi qui ne songe jamais à rien, j'ai eu l'idée de fonder un grand hospice pour les orphelins du choléra. Cette idée, il fallait la mettre à exécution sans argent, sans local, sans rien! J'ai donc surmonté ma timidité naturelle ; je me suis fait actif, remuant et presque effronté. J'ai parlé à trois ou quatre cardinaux ; ils ont soumis mon projet au saint-père, qui l'a approuvé des deux mains. J'ai formé un comité, nous avons organisé des quêtes dans toutes les églises et même dans les maisons. Tu te demandes comment un paresseux tel que moi a pu prendre tant de peine? Tu ne t'étonneras plus de rien quand tu sauras que c'était à ton intention. Et comment? On m'avait prédit que cette bonne œuvre attirerait la bénédiction du ciel sur mes fils (entends-tu? mes fils!) et que, si je parvenais à mener à fin cette entreprise, j'obtiendrais la chose que je désire le plus ardemment. Figure-toi si je m'y suis mis de tout mon cœur! Et j'ai réussi!… »
« Grandes nouvelles, ma chère Tolla, et bonnes nouvelles! Je commence à croire que Dieu nous protége et que notre bonheur est assuré.Te Deum laudamus!
« Sache d'abord que, moi qui ne songe jamais à rien, j'ai eu l'idée de fonder un grand hospice pour les orphelins du choléra. Cette idée, il fallait la mettre à exécution sans argent, sans local, sans rien! J'ai donc surmonté ma timidité naturelle ; je me suis fait actif, remuant et presque effronté. J'ai parlé à trois ou quatre cardinaux ; ils ont soumis mon projet au saint-père, qui l'a approuvé des deux mains. J'ai formé un comité, nous avons organisé des quêtes dans toutes les églises et même dans les maisons. Tu te demandes comment un paresseux tel que moi a pu prendre tant de peine? Tu ne t'étonneras plus de rien quand tu sauras que c'était à ton intention. Et comment? On m'avait prédit que cette bonne œuvre attirerait la bénédiction du ciel sur mes fils (entends-tu? mes fils!) et que, si je parvenais à mener à fin cette entreprise, j'obtiendrais la chose que je désire le plus ardemment. Figure-toi si je m'y suis mis de tout mon cœur! Et j'ai réussi!… »
« Qu'il est bon! murmura Tolla en s'essuyant les yeux.
— Je n'ai jamais dit qu'il fût méchant, répondit le comte.
— Oui, fais amende honorable, répliqua la comtesse.
— Achevons vite, dit Toto ; ce n'est pas là cette grande nouvelle qu'il nous promet. »
Tolla continua.
« La récompense ne s'est pas fait attendre. Tu sais que mon frère s'est amouraché à Venise de la fille d'un petit banquier qui n'est pas même noble. Il jurait de l'épouser, et cette fantaisie mettait mon père au désespoir. Il dicta à mon oncle le colonel une lettre sévère à laquelle mon frère fit une réponse fort impertinente, disant que si on ne lui permettait pas le mariage public, il trouverait assez de prêtres pour le marier secrètement ; qu'il avait donné sa parole, et qu'il faisait plus de cas de son honneur personnel que de la vanité de la famille ; enfin qu'il ne s'effrayait point des menaces, puisqu'on ne pouvait le déshériter de son majorat. Je fus scandalisé, comme tout le monde, du langage de mon frère, et je devinai aisément que, s'il persistait à mécontenter la famille, je ne pourrais de longtemps obtenir ce bienheureux consentement auquel nous aspirons. Le cardinal et le colonel me surent gré des sentiments que je témoignais, et ils redoublèrent pour moi les marques de leur amitié. Monsignor Rouquette, cet ami du colonel, dont l'esprit et la gaieté sont si célèbres dans Rome, vint un jour me voir. C'était dans la dernière quinzaine du mois d'août, peu de temps après ton départ. Il me félicita des bons sentiments où il me voyait, et me dit en confidence que la conduite de mon frère pouvait me faire le plus grand tort. Je feignis de ne pas comprendre le sens de ses paroles. « Votre frère, me répondit-il, était destiné de tout temps à une grande alliance, et nous espérions lui voir épouser la fille d'un très-riche pair d'Angleterre. S'il avait répondu à l'attente de ses parents et de ses amis, vous, son cadet, qui ne porterez point le titre de prince, vous auriez pu vous marier suivant votre penchant, que je ne connais pas, soit dans une famille princière, soit dans une famille de simple noblesse, soit avec une riche héritière, soit avec une fille sans dot ; mais, si votre aîné se mésallie, vous comprenez que toute l'ambition de la famille se reportera sur vous, et que le prince votre père y regardera à deux fois avant de vous accorder son consentement. Il ne souffrira jamais que cette immense fortune que lui ont léguée ses ancêtres se disperse après sa mort. Or, notez que, si vous et votre frère vous alliez épouser deux dots de trois ou quatre cent mille francs, pour peu que vos enfants suivissent cet exemple, la branche des Coromila-Borghi serait dans la misère à la troisième génération. »« Je fus frappé de la sagesse de ce raisonnement, et je déplorai amèrement la folie de mon frère, qui portait un si rude coup à nos chères espérances. Je serrai les mains de cet excellent monsignor, et je le suppliai d'user de toute son influence sur mon frère pour l'amener à des idées plus raisonnables.« Vous pouvez m'y aider, me dit-il en souriant.« — Et comment, s'il vous plaît? Est-ce au cadet à conseiller son aîné?« — Oui, quand le cadet est l'aîné par la sagesse.« — Et qui vous dit que je sois plus sage que mon frère?« — J'en suis sûr, et je vous connais. Vous êtes assez désintéressé pour épouser une personne sans fortune, mais vous êtes trop gentilhomme et vous avez l'âme trop grande pour vous allier à une bourgeoise. »« J'avouai, en rougissant de l'éloge, qu'il avait dit la vérité. Il reprit vivement :« Je ne vous demande pas d'envoyer un sermon à votre frère : vous n'avez ni l'âge ni la tournure d'un prédicateur ; mais qui vous empêcherait de lui écrire qu'on se raille de lui dans tous les salons de Rome ; que les jeunes gens racontent en riant qu'il est enchaîné aux pieds d'une Omphale bourgeoise ; qu'on tourne en ridicule sa constance et ses soupirs ; qu'on assure qu'il n'ose pas quitter Venise, parce que sa maîtresse le lui a défendu, qu'il n'a pas le droit de sortir de la ville pour plus de vingt-quatre heures, et qu'il mourrait foudroyé d'un regard s'il se hasardait à mettre le pied sur la terre ferme? Ajoutez, et c'est chose vraie, que de tous les adorateurs de sa maîtresse, il est le seul qu'elle traite aussi sévèrement. Arrangez tout cela comme il vous plaira ; vous êtes homme d'esprit, et je n'ai rien à vous conseiller. »« J'écrivis en sa présence une longue lettre de quatre pages, assez bien tournée ; je le dis sans vanité. Mon père me félicita chaudement, et mon oncle me dit en m'embrassant : « Je me souviendrai de ce que tu viens de faire, et quand tu auras besoin de mon appui ou de ma bourse, compte sur moi! »« Je lui répondis hardiment que bientôt peut-être j'aurais besoin de son appui.« Je te devine, répondit-il en souriant. Eh bien! je ne m'en dédis pas, compte sur moi. »« Deux jours après le départ de ma lettre, monsignor Rouquette se mit en route pour Venise. Il vit mon frère, lui prêta de l'argent, l'invita à quelques parties ; ce brave monsignor est un bon vivant dans la force du terme. Mon frère trouva tant de plaisir dans sa compagnie, qu'il consentit à le suivre dans un petit voyage à Trévise. Cette promenade devait durer quatre jours, elle se prolongea plus d'une semaine. Chemin faisant, mon frère reçut plusieurs lettres anonymes qui n'étaient pas à l'honneur de sa maîtresse. Un ami sincère, qu'il avait chargé de le tenir au courant des moindres événements, lui apprit qu'elle allait beaucoup dans le monde, qu'elle était gaie et de bonne humeur, mais qu'il ne la croyait coupable que d'un peu de légèreté. Monsignor Rouquette profita d'une boutade de mon frère pour l'emmener à Padoue. Les lettres anonymes les y suivirent. Mon frère écrivit à sa maîtresse, sous l'inspiration de monsignor, une lettre fort sèche où il lui reprochait sa conduite. Elle ne répondit pas, ou la réponse se perdit en chemin. Les deux voyageurs poussèrent jusqu'à Ferrare. Monsignor conduisit mon frère dans un café où il entendit par hasard une conversation qui roulait sur sa maîtresse : on l'accusait de traiter fort bien un colonel autrichien. Précisément ce colonel était la bête noire de mon frère, et peu s'en fallut qu'il ne repartît pour Venise, afin de le provoquer ; mais monsignor lui fit entendre le langage de la religion, lui prêcha le pardon des injures, et le conduisit tout doucement de Ferrare à Bologne, de Bologne à Florence, de Florence à Rome, où nos conseils, notre amitié, les remontrances de mon père et les plaisanteries de mon oncle ont achevé ce grand ouvrage.« Et cette pauvre Vénitienne? » vas-tu dire, car je connais ton cœur. Cette pauvre Vénitienne épouse dans huit jours le colonel autrichien que mon frère avait en horreur. Avoue que monsignor Rouquette est un admirable homme : il assure d'un seul coup le bonheur de ma famille, le nôtre et celui d'un colonel autrichien.« Mon frère a pris en grippe les beautés italiennes ; il aspire à se marier en Angleterre ; il rêve cils blancs et cheveux roux. Mes parents sont transportés de joie, et mon oncle le colonel m'a répété ce matin même qu'il n'avait rien à me refuser.« Je patienterai encore un mois ou deux, pour ne point brusquer les choses et pour préparer mon père à ma demande ; puis je prendrai mon courage à deux mains, et j'irai lui dire : « Mon père, si vous m'aimez, souffrez que j'épouse Tolla! »« En attendant, j'ai invité Pippo et mon ami monsignor Rouquette à une promenade qui est irrévocablement fixée au 5 octobre. Nous serons à trois heures précises à la hauteur de la route Torlonia. Si mon étoile me permet d'y rencontrer la plus belle fille de Rome, il n'y aura pas sur la terre un homme plus heureux que ton fidèle.«Lello.»
« La récompense ne s'est pas fait attendre. Tu sais que mon frère s'est amouraché à Venise de la fille d'un petit banquier qui n'est pas même noble. Il jurait de l'épouser, et cette fantaisie mettait mon père au désespoir. Il dicta à mon oncle le colonel une lettre sévère à laquelle mon frère fit une réponse fort impertinente, disant que si on ne lui permettait pas le mariage public, il trouverait assez de prêtres pour le marier secrètement ; qu'il avait donné sa parole, et qu'il faisait plus de cas de son honneur personnel que de la vanité de la famille ; enfin qu'il ne s'effrayait point des menaces, puisqu'on ne pouvait le déshériter de son majorat. Je fus scandalisé, comme tout le monde, du langage de mon frère, et je devinai aisément que, s'il persistait à mécontenter la famille, je ne pourrais de longtemps obtenir ce bienheureux consentement auquel nous aspirons. Le cardinal et le colonel me surent gré des sentiments que je témoignais, et ils redoublèrent pour moi les marques de leur amitié. Monsignor Rouquette, cet ami du colonel, dont l'esprit et la gaieté sont si célèbres dans Rome, vint un jour me voir. C'était dans la dernière quinzaine du mois d'août, peu de temps après ton départ. Il me félicita des bons sentiments où il me voyait, et me dit en confidence que la conduite de mon frère pouvait me faire le plus grand tort. Je feignis de ne pas comprendre le sens de ses paroles. « Votre frère, me répondit-il, était destiné de tout temps à une grande alliance, et nous espérions lui voir épouser la fille d'un très-riche pair d'Angleterre. S'il avait répondu à l'attente de ses parents et de ses amis, vous, son cadet, qui ne porterez point le titre de prince, vous auriez pu vous marier suivant votre penchant, que je ne connais pas, soit dans une famille princière, soit dans une famille de simple noblesse, soit avec une riche héritière, soit avec une fille sans dot ; mais, si votre aîné se mésallie, vous comprenez que toute l'ambition de la famille se reportera sur vous, et que le prince votre père y regardera à deux fois avant de vous accorder son consentement. Il ne souffrira jamais que cette immense fortune que lui ont léguée ses ancêtres se disperse après sa mort. Or, notez que, si vous et votre frère vous alliez épouser deux dots de trois ou quatre cent mille francs, pour peu que vos enfants suivissent cet exemple, la branche des Coromila-Borghi serait dans la misère à la troisième génération. »
« Je fus frappé de la sagesse de ce raisonnement, et je déplorai amèrement la folie de mon frère, qui portait un si rude coup à nos chères espérances. Je serrai les mains de cet excellent monsignor, et je le suppliai d'user de toute son influence sur mon frère pour l'amener à des idées plus raisonnables.
« Vous pouvez m'y aider, me dit-il en souriant.
« — Et comment, s'il vous plaît? Est-ce au cadet à conseiller son aîné?
« — Oui, quand le cadet est l'aîné par la sagesse.
« — Et qui vous dit que je sois plus sage que mon frère?
« — J'en suis sûr, et je vous connais. Vous êtes assez désintéressé pour épouser une personne sans fortune, mais vous êtes trop gentilhomme et vous avez l'âme trop grande pour vous allier à une bourgeoise. »
« J'avouai, en rougissant de l'éloge, qu'il avait dit la vérité. Il reprit vivement :
« Je ne vous demande pas d'envoyer un sermon à votre frère : vous n'avez ni l'âge ni la tournure d'un prédicateur ; mais qui vous empêcherait de lui écrire qu'on se raille de lui dans tous les salons de Rome ; que les jeunes gens racontent en riant qu'il est enchaîné aux pieds d'une Omphale bourgeoise ; qu'on tourne en ridicule sa constance et ses soupirs ; qu'on assure qu'il n'ose pas quitter Venise, parce que sa maîtresse le lui a défendu, qu'il n'a pas le droit de sortir de la ville pour plus de vingt-quatre heures, et qu'il mourrait foudroyé d'un regard s'il se hasardait à mettre le pied sur la terre ferme? Ajoutez, et c'est chose vraie, que de tous les adorateurs de sa maîtresse, il est le seul qu'elle traite aussi sévèrement. Arrangez tout cela comme il vous plaira ; vous êtes homme d'esprit, et je n'ai rien à vous conseiller. »
« J'écrivis en sa présence une longue lettre de quatre pages, assez bien tournée ; je le dis sans vanité. Mon père me félicita chaudement, et mon oncle me dit en m'embrassant : « Je me souviendrai de ce que tu viens de faire, et quand tu auras besoin de mon appui ou de ma bourse, compte sur moi! »
« Je lui répondis hardiment que bientôt peut-être j'aurais besoin de son appui.
« Je te devine, répondit-il en souriant. Eh bien! je ne m'en dédis pas, compte sur moi. »
« Deux jours après le départ de ma lettre, monsignor Rouquette se mit en route pour Venise. Il vit mon frère, lui prêta de l'argent, l'invita à quelques parties ; ce brave monsignor est un bon vivant dans la force du terme. Mon frère trouva tant de plaisir dans sa compagnie, qu'il consentit à le suivre dans un petit voyage à Trévise. Cette promenade devait durer quatre jours, elle se prolongea plus d'une semaine. Chemin faisant, mon frère reçut plusieurs lettres anonymes qui n'étaient pas à l'honneur de sa maîtresse. Un ami sincère, qu'il avait chargé de le tenir au courant des moindres événements, lui apprit qu'elle allait beaucoup dans le monde, qu'elle était gaie et de bonne humeur, mais qu'il ne la croyait coupable que d'un peu de légèreté. Monsignor Rouquette profita d'une boutade de mon frère pour l'emmener à Padoue. Les lettres anonymes les y suivirent. Mon frère écrivit à sa maîtresse, sous l'inspiration de monsignor, une lettre fort sèche où il lui reprochait sa conduite. Elle ne répondit pas, ou la réponse se perdit en chemin. Les deux voyageurs poussèrent jusqu'à Ferrare. Monsignor conduisit mon frère dans un café où il entendit par hasard une conversation qui roulait sur sa maîtresse : on l'accusait de traiter fort bien un colonel autrichien. Précisément ce colonel était la bête noire de mon frère, et peu s'en fallut qu'il ne repartît pour Venise, afin de le provoquer ; mais monsignor lui fit entendre le langage de la religion, lui prêcha le pardon des injures, et le conduisit tout doucement de Ferrare à Bologne, de Bologne à Florence, de Florence à Rome, où nos conseils, notre amitié, les remontrances de mon père et les plaisanteries de mon oncle ont achevé ce grand ouvrage.
« Et cette pauvre Vénitienne? » vas-tu dire, car je connais ton cœur. Cette pauvre Vénitienne épouse dans huit jours le colonel autrichien que mon frère avait en horreur. Avoue que monsignor Rouquette est un admirable homme : il assure d'un seul coup le bonheur de ma famille, le nôtre et celui d'un colonel autrichien.
« Mon frère a pris en grippe les beautés italiennes ; il aspire à se marier en Angleterre ; il rêve cils blancs et cheveux roux. Mes parents sont transportés de joie, et mon oncle le colonel m'a répété ce matin même qu'il n'avait rien à me refuser.
« Je patienterai encore un mois ou deux, pour ne point brusquer les choses et pour préparer mon père à ma demande ; puis je prendrai mon courage à deux mains, et j'irai lui dire : « Mon père, si vous m'aimez, souffrez que j'épouse Tolla! »
« En attendant, j'ai invité Pippo et mon ami monsignor Rouquette à une promenade qui est irrévocablement fixée au 5 octobre. Nous serons à trois heures précises à la hauteur de la route Torlonia. Si mon étoile me permet d'y rencontrer la plus belle fille de Rome, il n'y aura pas sur la terre un homme plus heureux que ton fidèle.
«Lello.»
Après cette lecture, Tolla et sa mère témoignèrent une satisfaction si complète que ni le comte ni Toto n'osèrent la troubler par leurs réflexions. Tolla attendit le 5 octobre avec une impatience fébrile. Elle eut ces mouvements vifs, ces traits, ces boutades, ces éclats de voix, ces fusées d'esprit, ces rires brillants et sonores qui sont comme les petillements du bonheur. Le grand jour arriva enfin. A dix heures du matin, sa mère la trouva devant une glace, en amazone, manchettes plates et col chevalière ; elle essayait un adorable petit chapeau Louis XIII. Elle se mit à table sans dîner, comme les enfants à qui l'on a promis de les conduire au spectacle. Elle pressa la toilette de sa mère et s'impatienta contre Toto, qui n'était pas prêt à deux heures. On partit enfin. Lorsqu'elle aperçut au loin le tourbillon de poussière qui enveloppait la voiture de Lello, elle craignit d'être étouffée par les palpitations de son cœur.
La voiture s'arrêta. Lello poussa un petit cri de surprise qui ne manquait pas de vraisemblance. Il descendit, suivi de Pippo et de monsignor Rouquette en habit de ville avec les bas violets. Pippo serra cordialement la main de Tolla, du comte et de Toto, puis il s'empara de la comtesse et ne la quitta plus. Monsignor Rouquette salua gracieusement tout le monde, et s'entretint avec le comte qu'il avait rencontré quelquefois chez le cardinal-vicaire. Toto se rapprocha de sa mère et de Trasimeni, pour que Lello fût seul avec Tolla.
Tolla se demandait si elle aurait assez d'empire sur elle-même pour causer avec son amant sans lui sauter au cou. « Comment pourrai-je, se disait-elle, entendre sa voix, essuyer ses regards, m'enivrer de ses paroles brûlantes, sans que mon visage, mon geste et tout mon être trahissent mon bonheur? »
Elle tomba du haut de son attente lorsqu'elle vit devant elle un jeune homme poli, guindé, compassé, souriant comme une gravure de modes et froid comme un compliment. Il lui parla plus de dix minutes sans sortir des trivialités de salon. La pauvre fille ne pouvait en croire ses oreilles. Elle se demanda un instant si elle rêvait. Enfin elle interrompit brusquement les fadeurs dont elle était excédée ; elle regarda son amant jusqu'au fond des yeux, et lui dit sans dissimuler sa colère :
« C'est là ce que tu as à me dire? Voilà les secrets de ton cœur que tu n'osais pas confier au papier et que tu gardais pour notre première entrevue! Tu m'as fait attendre six semaines pour me dire ces belles choses-là! Que crains-tu? qu'attends-tu? Quand oseras-tu m'aimer en face? Va! tu ne m'aimes point! Ton cœur est plus froid que le marbre. Je comprends maintenant pourquoi tu n'as pas voulu venir plus tôt : tu craignais l'instinct infaillible de l'amour vrai. Tu savais qu'au premier mot de ta bouche je devinerais ta froideur, ma folie et ton indignité. »
Elle salua Lello et ses amis, lâcha la bride à son cheval et se lança dans la route Torlonia. Ses parents prirent congé et la rejoignirent en un temps de galop. Manuel Coromila, confondu, atterré, remonta en voiture sans rien comprendre à cette brusque sortie. Il avait étudié pendant huit jours le compliment qu'il ferait à sa maîtresse. Il avait préparé un petit mélange de respect, de tendresse, de prudence, dont il ne doutait pas que Tolla ne fût charmée ; mais il avait compté sans la passion.
En rentrant à la maison, Tolla courut à sa chambre et écrivit à Lello :
« Pardonne-moi ; j'ai été cruelle : je ne savais ce que je disais. Tu m'aimes, j'en suis sûre, puisque je vis ; mais ton abord froid et souriant m'a glacée : ton visage était comme un soleil d'hiver. J'aurais dû comprendre que tu avais tes raisons pour te montrer ainsi. Peut-être la présence de tes amis? Non, puisque c'est toi qui les avais amenés. N'importe, tu avais tes raisons. Je ne les connais pas ; mais elles sont bonnes et je les approuve. Tu as ta manière d'aimer, et moi la mienne ; ne cherchons pas quelle est la meilleure : aimons-nous. »
« Pardonne-moi ; j'ai été cruelle : je ne savais ce que je disais. Tu m'aimes, j'en suis sûre, puisque je vis ; mais ton abord froid et souriant m'a glacée : ton visage était comme un soleil d'hiver. J'aurais dû comprendre que tu avais tes raisons pour te montrer ainsi. Peut-être la présence de tes amis? Non, puisque c'est toi qui les avais amenés. N'importe, tu avais tes raisons. Je ne les connais pas ; mais elles sont bonnes et je les approuve. Tu as ta manière d'aimer, et moi la mienne ; ne cherchons pas quelle est la meilleure : aimons-nous. »
Manuel avait amené Pippo par timidité, pour ne pas se trouver seul, après un si long temps, devant la famille Feraldi ; il avait amené monsignor Rouquette par poltronnerie. Son nouvel ami avait témoigné le désir d'être de la partie, et il n'avait pas osé lui dire non. La présence de ces deux témoins, dont l'un s'était imposé et dont il s'était imposé l'autre, le condamnait à dissimuler son amour sous des formules de simple politesse. Lello avait cette pudeur, plus commune chez les hommes que chez les femmes, qui n'admet pas un tiers dans les épanchements de l'amour.
La contrariété qu'il éprouva de voir sa délicatesse si mal appréciée le rendit maussade jusqu'au soir. Il se coucha de bonne heure. Les tempéraments sanguins ont cela de particulier, que la colère les porte quelquefois au sommeil. Le lendemain, il se leva à neuf heures, et écrivit tout d'un trait la lettre suivante :
Rome, 6 octobre 1837.« Ma chère Tolla,« Tu dois comprendre combien il m'a été doux de te revoir et pénible de te quitter ; mais ce que tu ne saurais imaginer, c'est combien je suis resté abasourdi de toute cette entrevue. Tu voudras savoir pourquoi? Eh bien! je vais te le dire, dans l'espoir que tu profiteras de mes doux reproches pour te corriger à l'avenir.« Il y a tantôt deux mois que nous aspirions à cette bienheureuse rencontre. Elle avait toujours été contrariée : elle s'arrange enfin. Nous arrivons, nous nous voyons, et la première fois que tu ouvres la bouche, c'est pour me reprocher mon indifférence! Tu me dis que je ne suis pas capable d'aimer, que je suis de glace pour toi, au moment même où je souffrais, Dieu sait combien! d'être condamné à te parler avec cette froideur au milieu de tant d'yeux qui nous épiaient. J'enrageais comme un chien de te voir et de ne pouvoir te dire un mot de tant de choses que j'avais sur les lèvres. Tu doutes que je t'aime et tu me le dis en face, tandis que je perds la tête ; tandis que tu es ma seule pensée! Tandis que je crois t'aimer autant que tu m'aimes, sinon plus, il faut que je t'entende dire que je ne t'aime pas et que je suis de glace! Tu voudrais que je fisse l'amour comme un collégien, à grand renfort de soupirs et de grimaces ; cet amour est bon pour les nigauds : n'espère pas le trouver en moi.« J'aime, mais comme on doit aimer, en gardant mon amour au fond du cœur et en ne le laissant voir qu'à celle que j'aime. Quand tu me connaîtras bien, tu verras que tes soupçons étaient injustes, et tu ne voudras plus m'infliger de si pénibles reproches. J'en aurais aussi, moi, des soupçons, si je voulais ; mais je connais ton cœur, je compte sur toi, je vis tranquille : pourquoi n'en fais-tu pas autant? Oui, ma chère Tolla, si tu m'aimes, comme j'en suis convaincu, ne m'accuse plus de froideur ; tu me ferais de la peine.« Liberté sainte, où es-tu? Pourquoi n'es-tu pas au milieu de nous? J'aurais voulu, entre autres choses, t'interroger sur un certain alinéa d'une de tes lettres qui demande des éclaircissements ; mais que faire? c'était à chaque instant ou monsignor Rouquette ou Pippo qui tournait les yeux de notre côté.« Tu m'as dit, et j'ai encore cela sur le cœur, que je n'avais pas voulu venir plus tôt. Pourquoi accables-tu un opprimé?« Je voudrais non-seulement aller à toi, mais rester auprès de toi, vivre avec toi sans te quitter une minute ; mais où veux-tu que je prenne du temps, lorsque je suis forcé d'être toute la journée à la maison auprès de mon père? Il est aveugle, Tolla, et tu dois comprendre combien mes soins lui sont nécessaires. Je n'ai à moi que l'après-midi. Disposes-en comme tu voudras ; si tu me fournis un moyen d'aller à Albano et de revenir en quatre heures, je suis prêt à en profiter.« Hier, je suis rentré un peu tard, mais ce pauvre papa ne m'a rien dit. Presse donc votre retour à Rome!« Ma santé n'a pas souffert depuis hier. J'ai l'estomac barbouillé, mais cela se passera. Je voudrais bien engraisser un peu : je ne sais si j'y parviendrai.« Depuis hier soir, je me suis frappé le front plus de quarante fois en me disant : « J'avais encore ceci et cela à lui dire! » Mais, quand je songe aux témoins qui nous observaient, je reconnais que j'ai mieux fait de réserver tout cela pour ton retour.« Tu me pardonneras cette longue semonce, car tu reconnaîtras que c'est mon cœur qui parle. Fasse le ciel que mes remontrances produisent l'effet que je désire, et que tu cesses d'aggraver par tes reproches la douleur que j'éprouve de vivre loin de toi! Ne doute jamais de l'amour, du tendre amour de ton très-affectueux et fidèle«Lello.»
Rome, 6 octobre 1837.
« Ma chère Tolla,
« Tu dois comprendre combien il m'a été doux de te revoir et pénible de te quitter ; mais ce que tu ne saurais imaginer, c'est combien je suis resté abasourdi de toute cette entrevue. Tu voudras savoir pourquoi? Eh bien! je vais te le dire, dans l'espoir que tu profiteras de mes doux reproches pour te corriger à l'avenir.
« Il y a tantôt deux mois que nous aspirions à cette bienheureuse rencontre. Elle avait toujours été contrariée : elle s'arrange enfin. Nous arrivons, nous nous voyons, et la première fois que tu ouvres la bouche, c'est pour me reprocher mon indifférence! Tu me dis que je ne suis pas capable d'aimer, que je suis de glace pour toi, au moment même où je souffrais, Dieu sait combien! d'être condamné à te parler avec cette froideur au milieu de tant d'yeux qui nous épiaient. J'enrageais comme un chien de te voir et de ne pouvoir te dire un mot de tant de choses que j'avais sur les lèvres. Tu doutes que je t'aime et tu me le dis en face, tandis que je perds la tête ; tandis que tu es ma seule pensée! Tandis que je crois t'aimer autant que tu m'aimes, sinon plus, il faut que je t'entende dire que je ne t'aime pas et que je suis de glace! Tu voudrais que je fisse l'amour comme un collégien, à grand renfort de soupirs et de grimaces ; cet amour est bon pour les nigauds : n'espère pas le trouver en moi.
« J'aime, mais comme on doit aimer, en gardant mon amour au fond du cœur et en ne le laissant voir qu'à celle que j'aime. Quand tu me connaîtras bien, tu verras que tes soupçons étaient injustes, et tu ne voudras plus m'infliger de si pénibles reproches. J'en aurais aussi, moi, des soupçons, si je voulais ; mais je connais ton cœur, je compte sur toi, je vis tranquille : pourquoi n'en fais-tu pas autant? Oui, ma chère Tolla, si tu m'aimes, comme j'en suis convaincu, ne m'accuse plus de froideur ; tu me ferais de la peine.
« Liberté sainte, où es-tu? Pourquoi n'es-tu pas au milieu de nous? J'aurais voulu, entre autres choses, t'interroger sur un certain alinéa d'une de tes lettres qui demande des éclaircissements ; mais que faire? c'était à chaque instant ou monsignor Rouquette ou Pippo qui tournait les yeux de notre côté.
« Tu m'as dit, et j'ai encore cela sur le cœur, que je n'avais pas voulu venir plus tôt. Pourquoi accables-tu un opprimé?
« Je voudrais non-seulement aller à toi, mais rester auprès de toi, vivre avec toi sans te quitter une minute ; mais où veux-tu que je prenne du temps, lorsque je suis forcé d'être toute la journée à la maison auprès de mon père? Il est aveugle, Tolla, et tu dois comprendre combien mes soins lui sont nécessaires. Je n'ai à moi que l'après-midi. Disposes-en comme tu voudras ; si tu me fournis un moyen d'aller à Albano et de revenir en quatre heures, je suis prêt à en profiter.
« Hier, je suis rentré un peu tard, mais ce pauvre papa ne m'a rien dit. Presse donc votre retour à Rome!
« Ma santé n'a pas souffert depuis hier. J'ai l'estomac barbouillé, mais cela se passera. Je voudrais bien engraisser un peu : je ne sais si j'y parviendrai.
« Depuis hier soir, je me suis frappé le front plus de quarante fois en me disant : « J'avais encore ceci et cela à lui dire! » Mais, quand je songe aux témoins qui nous observaient, je reconnais que j'ai mieux fait de réserver tout cela pour ton retour.
« Tu me pardonneras cette longue semonce, car tu reconnaîtras que c'est mon cœur qui parle. Fasse le ciel que mes remontrances produisent l'effet que je désire, et que tu cesses d'aggraver par tes reproches la douleur que j'éprouve de vivre loin de toi! Ne doute jamais de l'amour, du tendre amour de ton très-affectueux et fidèle
«Lello.»
Cette lettre passa, comme toutes les autres, sous les yeux de la famille de Tolla. Mme Feraldi fut d'avis de proposer une nouvelle entrevue. Toto pensa qu'il valait mieux retourner à Rome. « Je n'espère rien, dit-il, des entrevues qui auront pour témoin monsignor Rouquette ; et, quant à laisser Lello aux mains de l'habile homme qui a si bien rompu le mariage de son frère, c'est une imprudence que je ne vous conseille pas. Avez-vous remarqué la figure de ce digne monsignor?
— Je n'ai pas regardé, dit Tolla.
— Il a une laideur agréable, dit la comtesse.
— Les lèvres minces, dit le comte.
— Et l'œil mauvais, ajouta Toto. Ou je me trompe fort, ou ce galant homme, cet ami intime du vieux colonel Coromila, a commencé contre nous une petite campagne. Nous sommes en force pour nous défendre, mais à une condition : c'est que nous nous transporterons, sans tarder, sur le champ de bataille. Si l'on m'en croit, nous partirons demain. Le choléra n'est plus à craindre ; l'automne tire à sa fin, nous faisons du feu : rien ne nous retient plus à Lariccia, et tout nous rappelle à Rome.
— Il a raison, dit le comte.
— Quel bonheur! dit Tolla. Je le verrai demain.
— Nous emmènerons Menico, dit la comtesse. J'ai appris que Tobie, le portier, s'enivrait et battait sa femme : Menico le remplacera.
— Tant mieux! s'écria Toto. C'est plus qu'un domestique, c'est un ami intelligent et dévoué.
— Et brave!
— Et vigoureux! Les espions des Coromila n'auront pas beau jeu avec lui.
— Et prudent! Jamais une querelle. Il a des bras à assommer un bœuf, et il n'a pas donné un coup de poing dans sa vie.
— Te souviens-tu, Tolla, du jour où il avait volé pour toi les abricots du voisin Giuseppe? Le jardinier voulait le battre : il se contenta de relever ses manches, et le jardinier l'envoya prudemment à tous les diables. »
Cet éloge de Dominique fut interrompu comme par un coup de foudre.
On entendit dans la cour de la villa des cris si aigus, que tout le monde se leva en sursaut. Au même instant, Amarella pâle, les yeux hagards, et violemment émue pour la première fois de sa vie, vint annoncer que le cheval de Menico était rentré seul, au galop, la bride sur le cou. Menico était le meilleur cavalier de Lariccia : que son cheval l'eût désarçonné, on ne pouvait le croire. Aurait-il été victime d'un guet-apens? on ne lui connaissait point d'ennemis. Toto sortit en courant, suivi de tous les hommes de la maison et d'Amarella. Ils n'avaient pas fait vingt pas dans le village, qu'ils rencontrèrent un groupe de paysans qui rapportaient sur un brancard le corps de Dominique. Une balle lui avait traversé la tête d'une tempe à l'autre.
Le barbier accourut au bout de quelques minutes. C'était un petit homme jovial. Il déclara qu'il n'y avait rien à faire pour le blessé, qu'une bonne bière en bois de sapin : il avait le cerveau traversé de part en part, et il serait froid dans une heure. « Pauvre Menico! ajouta-t-il d'un ton guilleret, je voudrais pouvoir te guérir ; mais que veux-tu? je je ne suis pas le bon Dieu! »
Le corps fut déposé dans une des chambres du rez-de-chaussée. Toto et Tolla refusèrent de le quitter, et voulurent passer la nuit en prières avec le curé de la paroisse. Amarella disparut après la consultation du barbier.
Le frère et la sœur prièrent ardemment pour la vie de Dominique, ou du moins, puisque tout espoir était perdu, pour le salut de son âme. L'idée qu'il allait comparaître devant son juge sans avoir eu un moment de connaissance faisait frémir la bonne Tolla. « Si du moins, disait-elle, Dieu lui permettait de recevoir les secours de la religion et de détester ses fautes!
— Son pouls bat toujours, disait Toto, mais si faiblement qu'on le sent à peine. Pauvre Menico! c'était notre ami le plus ancien.
— Nous avons perdu le bon génie de la maison. Je m'attends à tout désormais. Lello ne m'aime plus! »
A quatre heures du matin, le blessé n'avait pas repris ses sens ; cependant son pouls battait encore. Tolla, pâle et les cheveux épars, agenouillée devant le grabat, ressemblait à ces statues de la Prière que le sculpteur a prosternées devant les tombeaux des rois. Son frère s'était assoupi, elle-même était plongée dans une sorte de stupeur. Elle n'entendit pas le bruit d'une voiture qui s'arrêtait devant la porte, et elle se leva brusquement sur ses pieds, croyant rêver, lorsqu'elle vit entrer Amarella suivie du docteur Ély. Amarella avait fait six lieues en trois heures sur le cheval de Menico.
Le comte et la comtesse arrivèrent au bout de quelques minutes. En leur présence, le docteur reconnut l'entrée et la sortie de la balle, situées toutes deux à six centimètres au-dessus de la commissure externe des yeux : mais la balle, au lieu de traverser le cerveau, avait circonvenu les os en sous-parcourant la peau du crâne, et l'état du blessé, quoique grave, n'était point désespéré. Lorsque le pansement fut opéré et l'appareil placé, Menico revint à lui. Son premier regard fut pour Tolla, le second pour le curé.
« Aurai-je le temps de me confesser? demanda-t-il d'une voix éteinte.
— Oui, mon garçon, répondit le docteur ; j'espère même que tu auras le temps de vivre. »
Tous les assistants se retirèrent dans la chambre voisine. Au bout d'un quart d'heure, on les fit rentrer.
Le prêtre s'en alla chercher le saint viatique à tout événement. Le blessé paraissait jouir de toutes ses facultés intellectuelles ; seulement il était faible et abattu.
Le docteur s'arrêta un instant avec le comte à la porte de la chambre, et ils échangèrent à voix basse les paroles suivantes :
« Savez-vous, demanda le docteur, comment cela est arrivé?
— Non, cher docteur : on l'a trouvé sur la route d'Albano.
— Avait-il des ennemis?
— Nous ne lui en connaissons pas.
— Son père, ses frères ne sont en guerre avec personne?
— Il est fils unique, et son père est mort il y a dix ans.
— S'il connaît son assassin, pensez-vous qu'il soit disposé à le nommer?
— J'en doute. Vous savez le peu de respect qu'ils ont tous pour la justice.
— Oui, ils aiment mieux se venger que se plaindre, et ils croiraient commettre une lâcheté en invoquant le secours des lois.
— Cependant je vais essayer de le faire parler. Il ne faut pas que ce crime reste impuni.
— Essayez. Il est très-faible ; il n'aura pas la force de mentir.
— D'ailleurs, il vient de recevoir l'absolution : il n'osera pas commettre un péché. »
Cette conversation ne fut entendue d'aucun de ceux qui entouraient Menico ; mais il arrive souvent que les malades ont l'ouïe d'une sensibilité prodigieuse, et les yeux de Menico brillèrent d'un éclat singulier à ces paroles du docteur : « Ils aiment mieux se venger que se plaindre. »
« Docteur, observa le comte en approchant, ce n'est pas nous qui ferons l'interrogatoire. La femme de chambre de ma fille ne nous a pas attendus pour le commencer. »
Amarella disait à Menico : « Eh bien! mon pauvre garçon, tu as donc des ennemis?
— Tu vois bien que non, puisque tout le monde pleure autour de moi.
— Si je savais quel est le méchant qui t'a tiré un coup de fusil!
— On ne m'a pas tiré un coup de fusil. C'est moi qui suis tombé sur les cailloux.
— Mais comment serais-tu tombé sur les deux tempes en même temps?
— Cela n'est pas plus difficile que de dormir sur les deux oreilles.
— Mais, malheureux, tu avais une balle dans le corps!
— Est-ce que j'avais une balle dans le corps?
— Oui, tu avais une balle dans le corps. »
Il répondit en riant doucement : « C'est que j'aurai bu après quelqu'un de malpropre.
— Nous ne saurons rien, dit le comte.
— Il a le cerveau aussi sain que vous et moi, ajouta le docteur. Maintenant je réponds de sa vie. »
Amarella poussa un cri de joie.
« De quoi te mêles-tu? lui demanda naïvement Menico. Mademoiselle Tolla, je suis content de ne pas mourir avant votre mariage. Monsieur le comte, j'ai une grâce à vous demander. Quand je serai guéri, voudrez-vous permettre que j'aille vous servir à Rome?
— C'est une affaire arrangée depuis hier, dit Tolla.
— Certes, ajouta son père, je ne veux pas te laisser ici, exposé aux coups du brigand qui a voulu t'assassiner!
— Merci, monsieur le comte. Vous m'avez bien compris.
— Docteur, demanda Toto, ne pourriez-vous nous prêter quelqu'un de vos élèves qui achèverait ce que vous avez si heureusement commencé?
— C'est bien mon intention.
— Je tiendrai compagnie à ce jeune médecin et à mon bon Menico jusqu'à ce que la guérison soit parfaite. Mon père, ma mère et ma sœur partent avec vous ce matin pour Rome. »