Comme le prêtre se détourna vers lecadavre en lui disant la parole del'Office des morts: «Responde mihi!»l'on vit l'évêque défunt se dresser danssa bière en criant d'une voix affreuse:Comparui!—Judicatus sum!—Justojudicio Dei, damnatus!Et il se réétendit dans le cercueil.HISTOIRE DE SAINT BRUNO.
—Je l'ai revu, lui! Toujours en rêve! dit Claire Lenoir, sans s'adresser précisément à moi. Trois mois et demi, environ, après sa mort. Seulement, une chose qui tient probablement du hasard des rêves, ajouta Mme Lenoir de sa même voix rauque et sourde, c'est l'extérieur sous lequel il m'est alors apparu. C'était bien lui.—Ah! c'étaitlui!
Et le sourire malsain des fous vint errer sur ses lèvres comme un feu follet sur un tombeau.
—Vous allez plaindre mon faible esprit à cause des rêves, continua-t-elle; mais il était absolument semblable de corps, de stature et de couleur,à ces êtres obscurs que l'on mentionne—vous savez,—dans les relations maritimes de l'Océanie.
Je songeai à la lettre; je fis un soubresaut, n'en croyant pas mes oreilles, je voulus en vain lier deux idées: un éclair d'une nature qu'il n'est pas au pouvoir de la logique humaine d'expliquer, aveugla tout mon entendement, je sentis un cri d'horreur s'étouffer hideusement dans ma gorge.
—Oui, continua la moribonde avec une solennité d'outre-tombe; il était semblable à l'un des monstres familiers des plages désertes et des vagues maudites. Son corps, velu et farouche, se dressait, fumée plus foncée que l'ébène. Des plumes d'oiseaux de mer lui servaient de ceinture et de vêtements.—Autour de lui s'étendaient les espaces, peuplés par les Terreurs et l'infini des songes. Des serpents de feu tatouaient l'apparition: les cheveux, longs et gris, tombaient, hérissés, autour des épaules. Oh! par quelle suite de pensées, d'impressions anciennes, pouvais-je en être venue à me le figurer, à lesongertel, si informe, si différent! Il était debout, seul, parmi des rochers perdus, regardant au loin, sur la mer, comme attendant quelqu'un; à son air impénétrable, jesentaisque c'était le défunt plutôt que je ne le reconnaissais. Il aiguisait furtivement, derrière lui, un grossier coutelas de pierre… ses yeux nocturnes faisaient frissonner mon âme d'une angoisse de sang, d'enfer et d'agonie; je me réveillai en sursaut, dans un grand cri, trempée et glacée de sueur… Jamais je n'ai réussi à oublier ce songe.
Elle se tut.
Puis-je dire, y a-t-il des mots pour exprimer les effroyables pensées,—filles des possibilités funèbres, après tout,—qui me paralysaient des pieds à la tête, pendant ces phrases infernales? J'étais bouleversé. Les sentiments qui s'agitaient dans mon être étaient innommables.
Cependant, bien que le son de ma propre voix me fît profondément frémir, j'articulai sans me rendre compte au juste de mes paroles:
—Personne! personne, heureusement,—entendez-vous?—ne saurait déterminer le point précis où commence la réalité objective des visions!
Et j'ajoutai, avec un rire forcé qui me faisait mal aux cheveux:
—Les hospices d'aliénés n'y ont pas pensé! Rappelez-vous la discussion que nous eûmes du vivant de cet ergoteur de Lenoir!
—Eh! bien, pensez-y! dit la malade avec un morne sourire,—et priez. Les prières, étant lancées par la volonté au delà de la Nature, échappent à la Destruction. Pour moi qui n'ai pas rougi de prier, alors que mon effrayant mari poussait le doute outrageant,—cancer de nos tristes jours—jusqu'à feindre le respect pour ma foi par amour pour mon malheureux corps,—pour moi qui voulais me repentir d'avoir commis une chose défendue,—car il n'est pas de raison qui puisse l'absoudre,—j'espère et je suis sûre—qu'après un instant d'agonie, Dieu ne m'exclura pas de tout pardon.
Et, saisissant ses besicles à pleines mains, elle se les arracha du front. Les verres se brisèrent entre ses mains ensanglantées, et elle tordit leur monture dans une convulsion.
—Je n'ai plus besoin de lunettes pour y voir, maintenant! dit-elle.
Elle parlait d'une voix trémébonde, mais cependant avec une sorte de sourire d'espérance vraiment infinie où son courage semblait s'affermir pour quelque terrifiante épreuve, imminente et suprême après laquelle son âme serait «sauvée».
Dix heures sonnèrent.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel Mme Lenoir, ayant rejeté des deux côtés la longue mante noire, son vêtement, s'étendit lamentablement sur le dos, la tête très relevée par l'oreiller, et les yeux fixes, tout grands ouverts. Elle avait l'air de considérer,d'approfondir, peuà peu, malgré elle, la blancheur aveuglante de la muraille où tombait le reflet des chandelles.
En ce moment les premiers éclats du feu d'artifice lointain parvinrent jusqu'à nous: la fête nationale battait son plein. L'on entendait les vagues hurrahs des gens sérieux de la ville, satisfaits de voir de belles fusées s'élever et pétarder, d'ailleurs agréablement, dans les airs.
—Ah! cria-t-elle en un sursaut, eh bien! qu'est-ce que je disais!… LE VOILÀ! Regardez! Là! là! le monstre de mes mauvais songes! Le voilà—tel qu'il serêvait, lui aussi, M. Lenoir! Était-il doncun fils de Champour s'être ainsi, RÉALISÉ dans la Mort? Pour qui aiguise-t-il si longtemps,—si froidement,—devant la mer affreuse,—ce couteau?… Ah! vampire! démon! assassin!… râlait la malheureuse femme,—va-t'en de cette muraille! Laisse mes pauvres yeux!
Ses mains se raidirent tout à coup en une crispation atroce et ses yeux mystérieux s'agrandirent: ce qu'elle voyait devenait, sans aucun doute, si épouvantable qu'elle ne trouvait même plus en sa poitrine la force d'un cri. Elle se débattit, puis retomba, rigide, toujours le regard tendu sur la muraille, avec une espèce de mauvais sanglot.
Elle avait, sans doute, rendu son âme: mais je n'en étais pas sûr.
Je me précipitai sur mon sac pour en tirer une trousse à lancettes; je fouillais désespérément: je n'avais que des verres, des instruments, des collections d'infusoires, des loupes; je bondissais, à travers la chambre, sans avoir ma raison! Et je retournai vers le lit, en tenant machinalement à la main une forte loupe que j'avais trouvée.
Alors, je pris la chandelle, je l'approchai du visage de la défunte, et je la considérai, à la loupe, avec un tremblement nerveux.
—Enfin!—c'était fini!… pensai-je avec un soupir de soulagement; elle était bien morte.
Tout à coup,je ne peux pas dire pourquoi, ses yeux stagnants attirèrent mon attention.
Une idée, des plus insolites, me passa, subitement, dans l'esprit. Une curiosité entra dans mon coeur et en balaya toute appréhension. Je me raidis, quelque peu frissonnant; je voulais examiner la taie qui recouvrait ces ténébreuses prunelles et plonger sous ce crêpe! Un Démon me saisit donc le bras, courba ma vieille tête, appuya sur mon oeil et presque de force, la loupe puissante, et, m'indiquant, dans l'âme, les yeux de la morte, me vociféra dans l'oreille en assourdissant mon angoisse:
—Regarde.
Dès lors, je devins plus tranquille; je sentis que la vieille Science me ressaisissait.
Je promenai ma loupe sur les prunelles.
Les yeux ne présentaient vraiment aucune particularité bien appréciable, si ce n'est leur extraordinaire aspect vitreux. J'allais renoncer à ma tentative, lorsque les pupilles me parurent contenir des points qui ressemblaient à des piqûres d'ombres.
J'allai sur-le-champ donner un tour de clef à la serrure; puis je revins auprès du lit, et me croisai les bras, rêvant aux moyens d'expérimentation.
J'avais un appareil d'induction dans l'une de mes vastes poches.
Si je faisais jouer le nerf ciliaire?… pensai-je.—Mais je rejetai bien vite cette idée inutile,—oiseuse, même.
Je tirai de mon sac un petit flacon:—Une goutte de cet alcaloïde, pensai-je, distendrait la pupille?…—Mais je rejetai encore cette idée: le solutum en question ne pouvait s'appliquer avec fruit sur un cadavre.
Tout à coup, j'aperçus mon ophtalmoscope!
—Ha! ah! ah! m'écriai-je, voilà l'affaire!
Grinçant un peu des dents, je pris, entre mes bras, le cadavre, dont la longue chemise formait suaire, et l'appliquai debout contre le mur, au-dessous d'un gros clou.
J'allais l'étayer d'une corde passée sous les aisselles et suspendue à ce clou par les bouts noués ensemble…
Mais une réflexion contraria mon projet.
Ce qui pouvait être demeuré encesyeux allait m'apparaître en sens inverse, retourné de bas en haut, la cavité située derrière l'iris formant chambre noire.
Il y avait un moyen d'obvier à cela: j'hésitai toutefois à y recourir.
Mes confrères trouveront peut-être puéril certain scrupule que j'éprouvai à disposer, contre le mur, la tête en bas les pieds en l'air, le cadavre de Mme Lenoir.
L'on me dira, je le sais, qu'au moment d'une expérience sérieuse, c'était là faire preuve d'une bien intempestive sentimentalité, puisque nul n'ignore que cette formalité scientifique—ainsi que beaucoup d'autres, plus familières, encore,—se pratiquent, chaque jour et à toute heure, en Europe, sur une moyenne d'au moins cinquante à soixante mille cadavres féminins—(appartenant à la classe nécessiteuse, il est vrai)—dans les amphithéâtres, morgues, hospices, etc.
Je répondrai que c'était précisément parce que j'avais toujours connu Mme Lenoir dans l'aisance que le fait, ici, m'apparaissait comme sacrilège.
Ah! si la chère dame n'eût jamais été, à mon su, qu'une besogneuse, une pauvresse,—mon Dieu! même laborieuse,—il va sans dire que l'idée ne me fût même pas venue d'hésiter,—ou que, si ce saugrenu scrupule m'eût traversé un instant l'esprit, je l'eusse étouffé bien vite et en rougissant, afin de ne pas mériter d'être la risée de tous mes confrères.
Mais, encore une fois, j'avais toujours connu en Mme Claire Lenoir une rentière honorable, et, je l'avoue, ceci m'imposait quelque respect, même pour sa dépouille mortelle. Je ressaisis donc le cadavre à bras-le-corps et me mis à errer par la chambre, ne sachant trop à quoi me résoudre, lorsque me vint une idée conciliatrice—et si simple que je m'étonnai, vraiment, qu'elle ne me fût pas plus tôt sautée à l'esprit.
Voici: je replaçai, non sans précautions, le corps de Mme Lenoir tout bonnement sur son lit de mort; mais je l'y plaçaien travers,—de telle sorte que le cou et la tête, dépassant, à la renverse, le bord du lit, fussent comme suspendus au-dessus du plancher.
Au pied du lit traînait, maintenant, la grande chevelure châtain, dont le tiers, déjà, s'était argenté. La face donc s'offrait à rebours, et les yeux, demeurés grands ouverts, à hauteur de mes genoux, me semblaient toujours, malgré moi, d'une assez inquiétante solennité. Nul doute, à présent, que—s'il y avaitquelque choseen leurs prunelles, —cela m'apparût dans le sens normal.
Je saisis, ensuite, l'un des chandeliers dont les dernières flammes palpitaient, et je le plaçai entre nous deux.
J'ajustai une lentille énorme dans le porte-verre en face du réflecteur et je m'apprêtai à promener le pinceau de lumière dans la profondeur même des yeux de Mme Lenoir.
Mais, au premier regard que j'aventurai en ces yeux par le trou de l'ophtalmoscope, je reculai, ne sachant pas,—ne voulant pas savoir—ce que j'avais entrevu!
Je restai, pendant un instant, immobile; quant aux idées qui apparurent, alors, dans mon cerveau, je ne crois pas que l'enfer lui-même en ait reflété d'une plus hérissante horreur.
Et, me faisant tressaillir, voici qu'empourprant les vitres, le bouquet du feu d'artifice de la Fête nationale éclata, dans l'éloignement, sur la ville exultante, aux acclamations d'une multitude bisexuelle.
Cependant le lumignon allait mourir, j'allais être dans l'obscurité.
—Non! m'écriai-je en fléchissant le genou,—il faut que je voie! Il faut que je voie!
Et je braquai mon oeil sur l'ouverture lumineuse.
Il me semblait que, seul entre les vivants, j'allais, le premier, regarder dans l'Infinipar le trou de la serrure.
L'abîme a jeté son cri: la profondeura levé ses deux mains.HABACUC, III, 10.
Alors,—oh! l'effroi de ma vie! oh! vision qui a changé pour moi le monde en sépulcre, qui a installé la Folie dans mon âme!—En examinant les yeux de la morte, je vis, distinctement, d'abord se découper, comme un cadre, le liseré de papier violet qui bordait le haut de la muraille. Et, dans ce cadre, réverbéré de la sorte, j'aperçus un tableau que toute langue, morte ou vivante (je n'hésite pas un seul instant à le dire), est, sous le soleil et la lune, hors d'état d'exprimer.
Oh! comment décrire cela! Quelle imagination comblera l'inanité dérisoire des mots que je vais tracer!
Le paroxysme de l'ardente inquiétude qui m'agitait faisait trembler l'ophtalmoscope entre mes doigts,—et le jet de lumière dansait dans les yeux du cadavre, dans les grands yeux renversés, vitreux, fixes, exorbitants, déployés!
Et voici à peu près ce que je voyais:
—Oui!… des cieux!—des flots lointains, un grand rocher, la nuit tombante et les étoiles!—Et, debout, sur la roche, plus grand que les vivants, un homme, pareil aux insulaires des archipels de la Mer-dangereuse, se dressait! Était-ce un homme, ce fantôme? Il élevait d'une main, vers l'abîme, une tête sanglante, par les cheveux!—Avec un hurlement que je n'entendais pas, mais dont je devinais l'horreur à l'ignivome distension de sa bouche grand'ouverte, il semblait la vouer aux souffles de l'ombre et de l'espace! De son autre main pendante, il tenait un coutelas de pierre, dégouttant et rouge. Autour de lui, l'horizon me paraissait sans bornes,—la solitude, à jamais maudite! Et, sous l'expression de furie surnaturelle, sous la contraction de vengeance, de solennelle colère et de haine, je reconnus, sur-le-champ, sur la face de l'Ottysor-vampire,la ressemblance inexprimable du pauvre M. Lenoir avant sa mort, et, dans la tête tranchée, les traits, affreusement assombris, de ce jeune homme d'autrefois, de sir Henry Clifton, le lieutenant perdu.
Chancelant, les bras étendus, tremblotant comme un enfant, je reculai.
Ma raison s'enfuyait: de hideuses, de confuses conjectures affolaient mon hébétement. Je n'étais plus qu'un vivant chaos d'angoisses, une loque humaine, un cerveau desséché comme de la craie, pulvérisé sous l'immense menace! Et la Science, la souriante vieille aux yeux clairs, à la logique un peu tropdésintéressée, à la fraternelle embrassade, me ricanait à l'oreille qu'elle n'était, elle aussi, qu'un leurre de l'Inconnu qui nous guette et nous attend.
Soudain, je me précipitai vers la muraille et, en y collant, à plat, mes mains,—dont une épouvante sans nom largement écartait les doigts,—j'en heurtai la maçonnerie.
—Mais,—mais,—grondai-je en regardant de travers la morte,—il a fallu… qu'au mépris des vieux mensonges de l'Étendue et de la Durée… mensonges dont tout nous démontre, aujourd'hui, l'évidence… il a fallu que l'APPARITION fûtréellementextérieure, à tel impondérable degré quelconque,en un fluide vivant peut-être, pour se réfracter de la sorte sur tes voyantes prunelles!
Je m'arrêtai, et je conclus, à voix basse, les cheveux dressés, les poings crispés:
—Mais… alors,—où sommes-nous?
Et, comme je me penchai sur la décédée,—avec une frénétique rage d'énergumène et de sacrilège—pour examiner encore le spectacle exécrable qui me fascinait, l'ophtalmoscope s'échappa de mes mains à l'aspect des traits de la morte; lui ayant, précipitamment, soulevé la tête, un grand frisson me glaça: je voyais deux larmes jaillir et couler lentement, lourdement, sur les joues livides.
Et la Mort commença, voilant l'Impénétrable, à rouler ses ombres profondes surces Yeux.»
ÉPILOGUE___________________
LES VISIONS MERVEILLEUSESDU DrTRIBULAT BONHOMET
«Je ne disputerai pas toujours, dit l'Éternel.»ISAIE. CII. LXVII, V. 12.
A Monsieur Émile PIERRE.
Les journaux français ont ébruité—comme toujours, à la légère,—la nouvelle (heureusement aujourd'hui controuvée) du subit décès de notre illustre ami, le docteur Bonhomet, dont les thèses récentes, notamment celles intitulées:De l'influence de la cantharide sur le clergé de ChandernagoretDe la réhabilitation de Saint Vincent de Paul,—et, surtout,De la laïcisation du Souverain-Pontife,—ont soulevé, au cours du dernier semestre, tant de scandaleuses polémiques.
Voici, ramenés à leurs justes proportions, les faits.
Bien que plus de vingt ans se fussent écoulés depuis l'effroyable saisissement que Mme Claire Lenoir lui avait causé «avec ses yeux d'infini après décès», cette hallucination,—sur l'exacte nature de laquelle on ne peut guère se prononcer,—avait augmenté jusqu'à l'hypocondrie l'intensité de l'organique névrose du docteur.
Les attaques d'affres étaient devenues chroniques. Si bien qu'ayant ému de ses doléances la Faculté de Paris, l'une de nos sommités, pour se défaire de ses instances, lui avait conseillé le «lait humain» comme palliatif, sinon même comme sédatif.
L'idée de cette médication, si anodine qu'il la préjugeât, avait singulièrement souri à Bonhomet. S'étant donc transporté au bureau de nourrices le plus en vogue, son choix, après mûr examen, se fixa sur une forte et luxuriante Cauchoise, à coiffe immense, àsuivez-moi, jeune homme!ponceaux et flottants jusqu'à terre: il l'avait emmenée sur-le-champ, dans son carrosse, au grand trot, chez lui.
Là, quand il l'eut guidée, en silence, à travers le labyrinthe des vastes salons interminables, déserts et crépusculaires, aux lustres éternellement enveloppés en des voiles de gaze, aux meubles toujours dissimulés sous des housses poudreuses, il arriva qu'au troisième salon, la nourrice prit peur et demanda, d'une voix inquiète «où était l'enfant?»
Taciturne, flûtant son organe, les yeux au plafond, et laissant tomber ses sourcils en triangle plaintif, le docteur avait gutturalement vagi ces deux mots inattendus:
—Mê…ê… c'est MÔA!…
Suffoquée par cette réponse, la nourrice était tombée à la renverse sur un grand sopha qui se trouvait à sa portée: et le docteur, profitant de cette circonstance, s'était rué sur elle et avait pris une dose copieuse de médicament.
De temps à autre, même, pour rassurer la nourrice et lui donner à entendre qu'il était un homme d'intérieur, un homme rangé, il grommelait, en roulant des yeux:
—Voilà,—voilà ce qu'on ne trouve pas au restaurant.
Mais le remède ayant été sans action sur sa nature, M. Bonhomet dut y renoncer au bout de trois semaines d'essai loyal.
Il avait donc fallu trouver un énergique moyen de faire passer, au plus tôt, le lait de Fructuence: (c'était le nom de la nourrice). Après en avoir mûrement délibéré avec lui-même, Bonhomet, répudiant les drogues, les potions et les herbes, s'était décidé pour la méthode impressionniste:—et lui avait simplement causé une frayeur où elle avait failli laisser sa raison. A la longue, le tempérament de la Cauchoise ayant repris le dessus, Fructuence était restée attachée à Bonhomet, auquel (grâce aux petits soins du docteur), elle croyait devoir la vie:—et, le temps s'écoulant, elle était devenue sa gouvernante.
Résolu de s'en tenir désormais aux drastiques, aux hydragogues et aux minoratifs, le docteur avait brusquement quitté Paris et s'était relégué, pour s'y traiter à l'aise, en cette maison de plaisance qu'il possède au beau milieu d'une forêt,—assez mal famée d'ailleurs,—aux environs de Digne (que des intimes croient être sa ville natale):—il y avait emmené sa dévouée Fructuence.
Or, les tremblements de terre, (oubliés déjà, comme de raison), de ces jours-ci—et les cyclones qui s'ensuivirent—ayant aggravé—vu sa nature de sensitive—l'affaissement nerveux dont il souffrait, il dut s'aliter, le 2 du courant, se jugeant au plus mal.
Si bien que, vers le minuit du 3 au 4, au plus fort des bourrasques et des pluies dont gémissait autour de sa demeure la grande clairière, sa désolée Fructuence, accourue à son appel, se prit à «gicler», comme de raison, les larmes d'usage.
—Ouvre la fenêtre! cria Bonhomet.
La pauvre femme ayant obéi, Bonhomet jeta un coup d'oeil sur le ciel:
—Toujours les étoiles!… grommela-t-il avec mauvaise humeur en se retournant vers la ruelle:—ça n'en finit pas!
La croisée une fois reclose, et comme Fructuence larmoyait toujours:
—Du calme, Fructuence! Un rien nous console, dit Bonhomet. Moi aussi j'eus des amis! des amis bien chers!… Toutefois je ne sais comment il s'est fait que,—nombre d'abus de confiance, dont ils furent victimes, les ayant plongés dans un dénuement devenu proverbial,—nos relations, insensiblement, s'attiédirent, confinèrent, bientôt, à la froideur—et finalement, tournèrent à une animadversion qui m'obligea, bien qu'à regret! à les induire en une série de catastrophes étranges où ils laissèrent, sinon l'honneur, du moins la vie.—N'aimons donc jamais trop, ma bonne Fructuence!… Essuie tes paupières… et, surtout, n'oublie pas, au fort de ton égarement, de glisser une vieille bouteille de cognac dans mon cercueil!
—Pourquoi? gémit Fructuence d'une voix entrecoupée.
—Pour tuer le ver! articula caverneusement Bonhomet.
Sur quoi Fructuence, épouvantée, quitta la chambre en criant au délire.
Demeuré seul, M. Bonhomet ressentit le besoin de se remettre avec le dieu, dont il s'était tant de fois montré le si sagace antagoniste.—(Il va sans dire que chacun n'ayant de Dieu que ce qu'il accepte d'en penser, le dieu du docteur diffère peut-être, en quelques points, du dieu d'Isaïe, de saint Paul, de saint Laurent, de sainte Blandine, de Christophe Colomb, de saint Louis, de saint Bernard, de Pascal, et de quelques autres âmes superficielles, dénuées, paraît-il, des lumières de ce cher Bon sens, dont nous autres, enfants gâtés des Époques, avons, sans contredit, depuis nos découvertes, l'exclusif monopole).
—Seigneur! clamait l'avisé docteur en entrelaçant ses doigts,—tout enfant, je vous ai aimé: ultérieurement, je vous ai conspué; actuellement, je vous pardonne.
Ce disant, il ferma les yeux et son remarquablemoi, son sens intime, enfin, ne tarda pas à s'abîmer en une syncope—dont l'insolite caractère léthargique a motivé l'erreur desreportersméridionaux. Nous étant rendus à Digne, sur un mot précipité de Fructuence, pour assister aux obsèques du docteur,—c'est à l'effarement même de son réveil que nous devons les révélations suivantes:
Il paraîtrait, d'après celles-ci, que (chose inconcevable!) des VISIONS, oui, des visions, se sont allumées, durant cette syncope, au profond du cerveau, d'ordinaire moins éruptif, de l'auteur duTêtard. Et que c'est audénouementde l'une d'entre elles qu'il doit sa rentrée, hallucinée encore, dans la société.
Voici, sans commentaires, ce qu'il affirme avoir vu et entendu:
Ravi en esprit aux confins de l'Espace, il baignait, lui semblait-il, en ce qu'il avait flétri, toute sa vie, du sobriquet de «Le Bleu».
Soudain, croyant percevoir se tramer, sur des nuées, la silhouette d'unVieillard du plus convenable aspect:
—Est-ce à Dieu… lui-même…—ou seulement—à Boiëldieu… que j'ai l'honneur de parler?… modula-t-il en abordant l'apparition, tout en lissant des doigts de gants imaginaires.
—Non, monsieur,—lui répondit alors, avec une exquise courtoisie, l'habitant de l'azur:—c'est à Tardieu.
—Mieux vaut «tard» que jamais, mon cher collègue! s'écria Bonhomet, risquant cet innocent jeu de mots qu'une récente lecture de quelqu'un de nos chroniqueurs en vogue, (sans doute) fort à propos lui suggéra.
Le calembour ayant «dissipé», pour ainsi dire, son grave confrère, Bonhomet se retrouvait encore seul au seuil mystique des Firmaments privés de bornes, lorsqu'un chuchotement formidable—et qui faillit abolir à jamais le sens de l'ouïe chez notre sympathique praticien, vibra.—CetteVoixrésonnait de lui et d'autour de lui avec une telle identité qu'un instant Bonhomet crut que la Mort l'avait rendu ventriloque.
Était-ce donc là cette voix de Dieu, que le docteur, en homme éclairé, avait jusqu'alors déclaré ne pouvoir être ni la basse, ni le baryton, ni le trial, ni des laruettes,—mais bien, étant du plus élevé des timbres, la tyrolienne?
—Vous ne vous êtes pas souvenu de moi pendant la vie? disait la Voix.
—Excusez-moi, Seigneur!—protesta Bonhomet qui, cette fois, n'eut plus aucun doute sur la qualité de son interlocuteur: mais… je n'ai jamais eu la mémoire des noms.
—Vous avez supplicié des pauvres, parce que la seule vue de leur misère offensait votre mollesse.
—Seigneur! n'avez-vous pas dit qu'il faut rendre le bien pour le mal? Cela ne m'a pas semblé suffisant; les pauvres, par leur mauvaise éducation, mirent, effectivement, maintes fois à l'épreuve ma délicatesse. Aussi leur ai-je rendu lemieuxpour le mal.
—Malheureusement, le mieux est, quelquefois, l'ennemi du bien.
—Vous laissâtes mourir de faim celles qui vous prodiguèrent leurs faveurs.
—Seigneur, murmura Bonhomet, je ne donne jamais d'argent aux femmes, de crainte que, dans leur babil avec des tiers, elles s'autorisent de l'argent que je leurauraisdonné pour nier l'amourréelqu'elles ont éprouvé en mes complaisances.
—Vous avez souillé, dans les impuretés où se vautre l'indifférence, l'immortalité de votre âme.
—A laquelle je ne croyais mie, je l'avoue! répliqua Bonhomet.
—Que vous croyez-vous être?
—L'arrière-pensée moderne.
—Quand poserez-vous le masque! reprit la Voix.
—Mais… après vous, Seigneur?… répondit, avec son parfait sourire d'homme du monde, l'éduqué thérapeute.
—Toujours farceur? constata la Voix attristée:—eh bien, retournez donc parmi les farceurs, afin que votre nombreuse-personne inspire, là-bas, quelqu'une de ces pages de feu, de honte et de vomissement, que, de siècle en siècle, l'un de mes soldats crache, en frémissant, au front de vos congénères.
Et c'est à cette Parole—dont la sévérité démodée confondit l'enjouement conciliateur de ses heureuses reparties,—que nous devons le rouvrir des yeux de notre illustre ami,—dont le mieux d'ailleurs, s'accentue.
MOTION DU Dr TRIBULAT BONHOMET TOUCHANT L'UTILISATION DES TREMBLEMENTSDE TERRE
I.—Précautions et confidences
II.—Sir Henry Clifton
III.—Explications surérogatoires
IV.—L'entrefilet mystérieux
V.—Les bésicles couleur d'azur
VI.—Je tue le temps avant le dîner
VII.—On cause musique et littérature
VIII.—Spiritisme
IX.—Balourdises, indiscrétions et stupidités (incroyables!…) de mon pauvre ami
X.—Fatras philosophique
XI.—Le docteur, madame Lenoir et moi nous sommes pris d'un accès de jovialité
XII.—Une discuteuse sentimentale
XIII.—Les remarques singulières du docteur Lenoir
XIV.—Le corps sidéral
XV.—Le hasard permet à mon ami de vérifier incontinent ses théories humiliantes
XVI.—Ce qui s'appelle une chaude alarme.
XVII.—L'Ottysor
XVIII.—L'anniversaire
XIX.—Teterrima facies dæmonum
XX.—Le roi des épouvantements
LES VISIONS MERVEILLEUSES DU Dr TRIBULAT BONHOMET