CHAPITRE IV

D’abord, dans les milieux populaires, on s’était méfié d’Orschanow, devinant lebarinesous les loques qu’il endossait. Puis, peu à peu, avec la sociabilité innée chez le peuple russe, et son sens de l’égalité que des siècles d’oppression n’ont pu émousser, on accepta l’ex-étudiant.

Du jour où il s’enivrapar chagrin, il fut des leurs, et il acquit droit de cité chez les miséreux.

Ce lui fut une joie, un soulagement immense.

Un soir, n’ayant pas trouvé Polia, il erra, sans but, à travers la ville, revenant sans savoir vers la place Siennaya, le marché au foin, qui est la Cour des Miracles de Pétersbourg, le rendez-vous et le refuge de toute la lie souffrante, prostituée et criminelle de la capitale.

Quelques gouttes de pluie firent qu’Orschanow se réfugia dans un cabaret, une longue salle aux parois enfumées et luisantes, qui semblaient en bronze poli. Devant le comptoir en planches mal clouées, le patron trônait, un grand jeune homme robuste, au visage sec et bronzé, aux yeux noirs et obliques : un tartare. Il avait le front rasé, sous un bonnet en peau de mouton, et son corps souple était sanglé dans un vieux cafetan bleu ceinturé de rouge.

Il se disait de Kazan, se faisant appeler Akhmatow, se nommant réellementAhmetka, et resté musulman.

Une forte gaîté régnait chez Akhmatow, on jouait de labalalaïkaet de l’harmonica, et des filles y venaient boire, en foulard de paysannes, traînant des galoches éculées.

Orschanow, installé dans un coin, observa avec curiosité la clientèle du cabaret. A première vue ces gens eussent pu passer pour des ouvriers, mais l’œil expérimenté d’Orschanow ne s’y trompait pas, et il se félicitait d’être entré dans ce lieu. Les études qu’il pourrait y faire, les amitiés qu’il pourrait y lier rompraient la monotonie de sa vie et de ses errances dans les milieux ouvriers.

Dans un groupe, près d’Orschanow, quelqu’un cria :

— Commençons unmaïdane!

Au pays, Orschanow avait vu souvent desbrodiaga, des évadés de Sibérie devenus des vagabonds.

Et ce mot caractéristique demaïdanequi, en Sibérie désigne le jeu de cartes, lui dévoila tout de suite ce qu’était le cabaret d’Akhmatow : un repaire de repris de justice, debrodiaga.

Il savait que la plupart des évadés de Sibérie sont des vagabonds-nés, des hommes qui ne sont heureux que sur les grand’routes, pour qui la seule vie désirable et délectable est la vie errante.

Et il se sentit à son aise parmi eux, il éprouva le besoin de les connaître, de leur parler.

Parmi ceux qui jouaient aux cartes, Orschanow remarqua un homme de son âge, vêtu d’un cafetan en loques et coiffé d’un bonnet de renard usé. Malgré ces haillons, le joueur avait grand air. De haute taille, svelte, avec un profil régulier et aquilin, de longs yeux fauves et des cheveux très bruns, il avait une grâce sauvage qui attirait.

Ses camarades l’appelaientOriol(aigle) ouTête-Perdue.

L’Aiglebuvait beaucoup et, vers la fin de la soirée, une dispute éclata entre lui et le patron, pour le payement.

— Tête de Veau ! Front rasé ! cria l’Aigle.

— Oui, peut-être. Et toi ? Tu pues les travaux forcés !

— C’est ton chemin !

— Si j’y vais, Dieu le sait. Quant à toi, c’est sûr que tu en viens !

Puis, brusquement, avec un regard oblique vers Orschanow, ils se turent, et l’Aiglepaya sans rechigner.

Le lendemain, Orschanow retourna chez Akhmatow, avec Pétrow, un ancien ouvrier de Goutouyew, ivrogne et devenu ce que l’on appelle dans les bas-fonds unvalet de cœur, c’est-à-dire un voyou.

Pétrow s’était pris d’affection pour Dmitri et, comme il était connu à la Siennaya, Orschanow, accompagné de lui, ne provoqua plus aucune méfiance. C’était unbarine, un ex-étudiant, mais il s’était mis à boire,par chagrin, et il préférait la société des moujiks à celle de ses semblables, les nobles et les lettrés.

Tout ce qu’on lui demandait, c’était de ne pas être un policier, et la recommandation de Pétrow suffisait pour écarter tout soupçon de ce genre.

A l’inverse de ce qui se passe en Occident, le peuple russe a de la pitié et de la sympathie pour lesdéclassésqui viennent à lui.

L’Aiglemanifestait le plus écrasant mépris pour presque tous les clients d’Akhmatow et pour ce dernier lui-même, qu’il traitait à chaque instant depaïenet d’antéchrist.

Ce soir-là pourtant, l’Aiglese rapprocha d’Orschanow et lui parla, l’interrogeant sur son passé, par petites phrases brèves et sèches. Les yeux fauves dubrodiagafixaient ceux de Dmitri, disant clairement : « Mens-tu, ou ne mens-tu pas ? »

L’Aigledédaignait visiblement d’interroger Pétrow sur le nouveau venu.

Orschanow disait toujours la vérité sur sa personnalité et sa vie. Cependant, il donnait sa résolution de vivre dans la « Légion dorée »[3]pour définitive.

[3]La « Légion dorée », les miséreux vivant d’expédients, de crimes et de mendicité.

[3]La « Légion dorée », les miséreux vivant d’expédients, de crimes et de mendicité.

D’ailleurs, cette idée lui plaisait, il la couvait, dans la mélancolie de ses rêveries solitaires.

L’Aiglepoussa la politesse jusqu’à offrir à Orschanow de l’eau-de-vie. Ils jouèrent, et comme Dmitri perdait, l’Aiglejeta négligemment les cartes sur la table.

— Tu en as assez. Si tu as encore quelques kopeck, garde-les pour toi.

Quand ils sortirent, Pétrow félicita Orschanow.

— Tu as su gagner les bonnes grâces de l’Aigle, tu as de la chance ! Bien peu peuvent se vanter d’avoir bu et joué avec lui.

Et l’ancien ouvrier raconte à Dmitri ce qu’il savait du passé d’Orlow, le vrai nom de l’Aigle, à ce que lui-même prétendait.

Originaire du territoire des cosaques de l’Oural, Orlow avait, tout jeune, commis un meurtre passionnel. Envoyé en Sibérie, il s’était enfui, était devenu unbrodiaga. On l’avait repris, après un nouveau crime, un acte de brigandage, cette fois. Tous les printemps, Orlow se sauvait, repris par la nostalgie de la liberté dans les bois et la steppe. L’année précédente, il avait fui de Nertchinsk avec un vieuxbrodiaga. Un peu avant Tioumène, les fugitifs se cachèrent dans un cabaret, au village de Néoplatimowka. La nuit, ils surprirent un entretien entre le cabaretier et son fils. Le moujik envoyait le jeune homme chercher la police pour arrêter lesbrodiaga. Alors, Orlow et son camarade égorgèrent le vieux et son fils, et mirent le feu au village avant de partir.

Cependant, le même Orlow avait retiré d’une rivière une femme qui se noyait et il avait toujours épargné les paysans qui lui avaient donné l’hospitalité et gardé son secret. Il y avait en lui un singulier mélange d’orgueil, de mélancolie, de cruauté et de douceur. Tantôt, il s’enivrait, faisait du tapage, devenait terrible, tantôt, pendant des semaines il se tenait dans quelque cabaret et restait plongé en une sorte d’apathie morne, en une tristesse sans bornes.

Tous ces détails augmentèrent la curiosité et la sympathie qu’Orlow avait inspirée à Orschanow, dès le premier jour.

Ils devinrent amis.

Quand Orschanow avoua aubrodiagaqu’il connaissait en partie son histoire, celui-ci eut un sursaut farouche.

— Fais attention, diable de nuit !Oriolne plaisante pas. Orschanow haussa les épaules. Il parla à l’Aiglede Néoplatimowka, de la steppe et de la forêt.

— Écoute, dit lebrodiaga: Tous ceux qui sont ici sont des valets, des larbins toujours prêts à lécher les bottes des forts, de ceux qui savent se faire craindre. La plupart sont des misérables, des voleurs. Moi aussi, j’ai volé… mais pas dans les poches.

Eux, ils sont lâches, malgré queleurs visages ne sont pas à la ressemblance de l’image de Dieu. Tu vois je ne leur parle pas. Toi, je t’ai parlé, parce que tu es triste. Tu ne ris pas à gorge déployée, comme une bête brute, quand il n’y a rien de drôle et quand les hommes ont envie de parler. Seulement, Miska, si tu vois que je te respecte, ne va pas croire que c’est pour ta science… C’est le cœur de l’homme qui importe, et non sa science. Nous tous, nous sommes des gens obscurs et pauvres d’esprit… Mais ceux qui ont du cœur, ceux-là peuvent se passer de science. N’oublie pas cela.

— Quand tu t’es enfui, étais-tu bien dans la steppe ?

Les yeux d’Orlow luisirent. Il sourit.

— Surtout la dernière fois. C’était tout au commencement du printemps. J’étais avec un ancien boucher de Penu, qu’on appelleCouteau-d’Or. Les vieux nous avaient bien recommandé de ne pas descendre vers le Sud, chez lesManzi(Chinois). Ils traquent lesbrodiagapour les rendre à la police russe. Nous avons quitté Nertchinsk et nous sommes restés cachés pendant huit jours dans un marais, dévorés par les moustiques et tremblants de fièvre. La nuit, le bruit du vent dans les roseaux nous faisait tressaillir, car nous avions peur d’être repris. Puis, nous avons gagné la forêt. Ah, là, c’était autre chose. Nous couchions sur la mousse, sous les grands chênes, et nous nous nourrissions de poisson pêché avec des épines courbes et des ficelles en herbe tressée et de gibier pris avec des pièges que nous construisions.

Lebrodiagase redressa, à ces souvenirs, et ses yeux fauves s’allumèrent. — Nous allions, libres, où nous voulions, sur la terre de Dieu. Nous dormions sur les feuilles sèches, sur l’herbe fine, qui sentait bon. Quand il faisait chaud, dans les bois de sapins, il y avait une odeur d’encens, comme à l’église.

Lebrodiagaeut un geste large. — Tout était à nous, alors, frère, la forêt, la steppe, les rivières, les grands fleuves… Quelquefois, nous montions sur un très grand arbre, et de là, nous regardions la forêt, de tous les côtés, jusqu’à l’endroit où leciel rejoint la terre. Le vent pleurait, la nuit, il hurlait comme les loups, en hiver, et, quelquefois nous nous serrions l’un contre l’autre, Dieu sait pourquoi.

Les narines dubrodiagase dilataient, sa poitrine puissante se gonflait à ces souvenirs.

— Moi, j’aurais aimé rester. Mais les vieux, comme mon compagnonCouteau-d’Or, savent mieux, et, il m’a traité d’imbécile, me demandant comment je ferais, en hiver. Alors, nous avons pris la route de Russie… Puis, près de Thioumène, le diable nous a embrouillés, nous avons été obligés de prendre encore le péché sur notre tête.

— Oui, je vois, vous avez brûlé Néoplatimowka…

Lebrodiagaattacha sur Orschanow un regard long et pénétrant…

— Qui te connaît ?… Et pourtant, je vois bien que tu n’iras paschez les chefs, pour leur dire… Non, tu n’iras pas.

— Comment sais-tu que je n’irai pas ?

— Je suis comme le renard ou laBête-à-trois-pieds[4], je sens de loin les chiens de chasse.

[4]Bête-à-trois-pieds, loup, de l’habitude de ces animaux de courir en relevant une de leurs pattes de derrière.

[4]Bête-à-trois-pieds, loup, de l’habitude de ces animaux de courir en relevant une de leurs pattes de derrière.

— Alors, tu as brûlé Néoplatimowka ?

— Oui… Tu comprends, moi, quand nous avons tué le vieux et son fils, pour nous sauver, je voulais partir. MaisCouteau d’Or, m’a dit : Non, il faut brûler le maudit village. Ils n’ont pas l’image de Dieu sur leur village, ici. Il faut brûler ceux qui vendent les malheureux…

— Mais d’où es-tu, enfin, et comment te nommes-tu ?

— D’où je suis ? Je n’y suis plus, là-bas. Mon nom ? On m’appelle Orlow,Oriol,Sachka-à-l’œil-vif… Beaucoup de noms !

Le visage dubrodiaga, s’était brusquement rembruni, et Orschanow n’insista pas.

Depuis ce soir-là, l’Aigledevint l’ami et le compagnon d’Orschanow. Ce fut lui qui l’initia aux secrets de la Siennaya. L’Aigley était comme chez lui. Il connaissait tout le monde, il était respecté et même admiré. Tout le monde savait que c’était unbrodiaga, un évadé de Sibérie, et cela augmentait encore son prestige.

Orschanow aima la Siennaya. C’était un monde à part, on y voyait tous les types, tous les costumes, on y exerçait tous les métiers, même les plus extraordinaires. On y vendait de tout. Dès l’aube, la place était envahie. Les marchands s’installaient, qui sur des tables, sur des bancs, des planches, qui à terre. Des marchandes enKatsaveïka[5]trouée, en mitaines, vendaient des victuailles défraîchies, des œufs pas frais, du foie rôti, des poissons salés, fumés, ou séchés, racornis… Elles débitaient de l’ail, de l’oignon cru et du pain noir, avec de la cuisine qu’elles préparaient sur des réchauds en tôle.

[5]Katsaveïka, sorte despencerde femme en drap ou en fourrure.

[5]Katsaveïka, sorte despencerde femme en drap ou en fourrure.

Les ouvriers et les rôdeurs venaient se nourrir là, pour quelques kopeck.

Des femmes, une planche chargée de pain sur la tête, traversaient la foule, en criant d’une voix traînante et aiguë.Zalatchi ! Zalatchi(pain blanc).

Les célibataires gîtaient tout près, en de grandes chambrées où des bancs remplaçaient les lits. Une table grossière, couverte de graisse, quelques ustensiles de popote entassés dans un coin, des coffres en bois peint contenant les hardes des ouvriers, et, dans un coin, le grand poêle russe, en briques, servant à la fois pour la cuisine et pour le chauffage… Aux croisées, les vitres brisées étaient remplacées par du papier, des feuilles de zinc, des tampons de chiffons.

Les ouvriers s’entassaient là, dans la puanteur et l’encombrement, sans air et sans lumière.

Dehors, abandonnés, les enfants malingres, en simple chemise de toile, grouillaient, nombreux, précoces.

Les femmes, d’une pâle beauté frêle avant la puberté, vieillissaient vite enlaidissant, les chairs molles, les traits tirés.

La prostitution et l’alcool résumaient tout. C’étaient l’abominable salariat russe, le travail écrasant, dérisoirement rétribué, dans les pires conditions matérielles et morales.

C’étaient la pourriture et la déchéance de tout un peuple.

Orschanow n’allait plus là-bas en apôtre. Il n’y portait, comme à la Siennaya, du temps de l’Aigle, que son noir ennui, le noyant dans celui, immense et éternel, des êtres écrasés et des choses laides.

Il se sentait mieux, parmi ces gens-là, moins seul. Personne ne lui reprochait son inaction, ses stations interminables au cabaret, où il s’habituait à boire, comme les autres.

Il lui arriva de passer ainsi des semaines entières sans rentrer chez lui couchant au hasard, dans les bouges où il s’endormait, étourdi par l’alcool et l’oisiveté, insouciant.


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