CHAPITRE IV

Derrière les crêtes blanches de la Nerthe, le soleil se levait, carminé, sans rayons, dans un ciel d’un violet pourpre, limpide, profond.

Sur les quais, le travail recommençait, avec le grondement continu des lourds camions attelés de huit ou dix énormes chevaux, percherons massifs, à la croupe carrée, au col puissant sous les hauts colliers à sonnailles.

Les ouvriers filaient vers les ergastules, avec le bruit mou des espadrilles ou des pieds nus sur le pavé poudreux.

Le va-et-vient affairé des marchands ambulants, la large manne d’osier sur la tête, commençait avec leurs longs cris, chantant sur toutes les gammes le zézaiement de leur patois.

Un flot de lumière rouge coula sur les maisons, sur les navires, sur les dalles des quais, se brisa en myriades d’étincelles sur les rides légères de l’eau dans les ports tranquilles.

Orschanow et Perrin, avec leurs couffins de hardes, s’en allaient dans la joie du matin derrière la silhouette déhanchée du petit Henri, qui gambadait et continuait ses singeries cocasses.

Perrin, songeur, réfléchi comme à son ordinaire, suçait sa pipe. Il regardait droit devant lui : après la secousse, l’étonnement extrême de l’arrivée à Marseille, il s’était très vitehabituéet il n’éprouvait plus aucune curiosité pour les décors maritimes. Il s’inquiétait des petites affaires quotidiennes et surtout de l’ouvrage.

Depuis quelques jours, des portefaix nouveaux avaient ébranlé les prix, aux bateaux, et le petit Henri en avait profité pour décider Orschanow et Perrin à aller chercher de l’embauche à la Fontaine des Tuiles, du côté de l’Estaque.

C’était bien plus rigolo. C’était surtoutailleurs, etautre chose.

Le petit Henri ne pouvait pas vivre deux jours dans la même rue, dans le même quartier. C’était un vrai enfant du pavé marseillais, épris de maraude et de vagabondage, « unnervidans l’âme », comme disaient sescollèguesmarseillais.

Perrin avait bien un peu hésité. Ce diable de gosse avec ses mauvaises singeries et son goût de chiper, finirait bien sûr par les foutre tous dedans, un jour.

Pourtant, une fois de plus, Perrin suivit Orschanow qui, lui, préférait continuer à trimarder à travers Marseille, comme ils avaient trimardé à travers la France.

De plus en plus, à mesure que le Russe prenait de la force et de l’envergure, qu’il devenait un rude ouvrier, Perrin se sentait de l’estime, du respect même pour lui. Il n’y avait pas à dire, le Russe savait bigrement bien se débrouiller à présent.

Puis, il connaissait mieux les nouveaux métiers qu’on était obligé de faire dans ce pays.

**  *

Orschanow marchait allègrement, les yeux levés sur la beauté des choses, leur découvrant ce matin-là des harmonies nouvelles de lignes et de couleurs.

Ils suivirent le quai du Lazaret. Il y avait là un fouillis de navires de faible tonnage, petits vapeurs irréguliers, rouillés, fatigués et portant des noms sonores, de vieux noms de voiliers :San Irénéo,Cartaghène,Santa Mater Dolorosa,Cadix,Eleni Proti,Corinthe,Stella Maris,La Plata…

Ils attendaient là, leurs équipages dispersés dans les quartiers saures de la vieille ville, d’autres départs, d’autres rêves bercés sur d’autres houles.

Et Orschanow songea pendant un moment à se faire matelot.

Depuis le soir où il avait rêvé sur les dalles de la Joliette, en regardant partir leSaint-Augustin, pour Oran : l’Afrique le hantait, l’Afrique musulmane surtout.

Il songeait à ses propres atavismes d’Islam, à travers toute la lignée maternelle, tartare et nomade.

Orschanow, comme le matin où il avait quitté Genève, Véra et son ancienne vie, sentait un flot de vie recouvrée, d’énergie, le soulever tout entier, le jeter à la conquête du monde.

**  *

Petit Henrin’avait pas menti : on les avait embauchés pour piocher et brouetter la terre ardente au fond des carrières, ouvertes comme des plaies saignantes au flanc vert des collines couronnées de pins maritimes.

Sous le soleil brûlant, dans la poussière sanguine, ils avaient peiné tout le jour, parmi des Piémontais silencieux et des Siciliens sauvages.

A eux deux ils pouvaient gagner six francs par jour : avec cela ils seraient heureux.

Petit Henri, le gosse imberbe, grimaçant, aux yeux verts et louches, proposa, quand ils furent sortis du chantier :

— Si qu’on allait manger le pain, le fromage et la sardine sur la jetée de l’Estaque ? Mêmement que j’aifait péter[9]une couple demoulans[10]à une femme dans son panier.

[9]volé.

[9]volé.

[10]Pêches.

[10]Pêches.

— Bougre de nom de Dieu de voleur ! jura Perrin qui s’indignait de ces rapines du gosse.

Orschanow, lui, restait indifférent.Petit Henriétait drôle, comme une bête maligne. Il semblait une fleur bourbeuse poussée dans la fermentation chaude du pavé méditerranéen. Cela ne suffisait-il pas ?

Ils allèrent s’asseoir parmi les grands blocs noirs, les brise-lames de la petite jetée blanche enserrant un bassin vaseux, presque stagnant, peuplé d’algues brunes où jouaient des crabes obliques que le gosse appelait desfavouilles.

Perrin mangea lentement, posément, le pain et le fromage, la nourriture de son pays ; les sardines, il n’y tenait pas, trouvant que ce n’était pas nourrissant.

Orschanow, qui mangeait très vite, s’était installé, à moitié couché sur le dos entre deux blocs lisses, face au golfe.

Là-bas, très loin, Marseille fumait, noyée d’or rose, avec les flammes innombrables des vitrages et les feux encore pâles des phares et des navires qui s’allumaient.

Vers la droite, c’était la silhouette haute de laBonne Mèresur son rocher de craie couleur de braise, puis en des transparences allant du rose sombre des falaises d’Endoume, par le rose incarnadin des rochers arides de la Madrague de Montredon, au violet profond de la mer, une houle de lumière qui baignait et effaçait les îles… Seul, très loin, le roc aigu et sombre de l’île de Maïre flambait au milieu des eaux obscures.

Le grand œil changeant du phare Planier cligna au large.

Un soupir continu, immense, montait du mystère de l’eau assoupie, passant peu à peu à des bleus froids, à des bleus noirs d’abîme…

Orschanow éprouvait une sorte d’engourdissement voluptueux.

Il pensait, comme en rêve, sans émotion et sans hâte, qu’il ferait bon, par un soir pareil, un soir de calme et d’anéantissement, partir vers les terres inconnues d’outre-mer, avec, au cœur, une mélancolie très douce, sans aucune amertume, avec un renoncement définitif à tout son passé, à tout ce qui avait été lui-même, etavec le pressentiment qu’il ne reviendrait jamais.


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